HARRISON Jim - Nord-Michigan

Nord-Michigan, 1955. Joseph, l'instituteur d'une petite bourgade, voit sa vie perturbée par l'arrivée de Catherine, élève dans sa classe supérieure. La jeune fille lui fait des avances auxquelles il répond, d'autant que sa relation amoureuse avec Rosalee, son amie d'enfance reste au statu quo, bien qu'elle soit maintenant veuve depuis 10 ans. C'est que Joseph aspire à une autre vie que la sienne. Il rêve d'océan, de manger des fruits de mer, et refuse une vie de fermier médiocre. Mais quel choix a-t-il alors qu'il a déjà 43 ans et qu'il a passé une vie entière à attendre ?
"Et aussi, je veux te baiser en pleine lumière." Sa voix était tendue et son regard vacillait. Il n'avait jamais employé ce mot en sa présence. "J'en ai marre de te baiser le vendredi et le dimanche soir, dans l'obscurité et quelques fois le mercredi aussi. Je veux te baiser toutes les lumières allumées ou en plein jour et faire avec toi toutes les choses dont j'ai envie depuis toujours."
"C'est sans doute ce qui arrive quand un Suédois borné dans ton genre lit trop de roman, ou boit trop d'alcolol depuis trop longtemps." Elle essayait d'alléger l'atmosphère, mais il la saisit par le bras.
"Regarde-moi. Nous avons 43 ans et n'avons jamais baisé en plein jour. Sans parler de l'océan, qu'on a jamais vu. Nous avons été à Washington une fois, mais jamais à New York. Nous n'avons jamais baisé dehors, sauf la fois où nous avons bien failli le faire, il y a trente ans. Je pense qu'on devrait changer de vie avant qu'on soit trop vieux et qu'on meure, avant qu'il ne soit trop tard. Tu n'as pas envie que ça change toi ? (p.76)
Il est difficile de rompre avec la prose de Jim Harrison. Un livre de lui terminé, c'est comme si l'on se rendait compte que le voyage en train est déjà fini mais on ne veut pas rentrer, pas encore. Alors on reprend une autre ligne un peu au hasard, comme si on faisait tourner le globe terrestre et que le doigt s'arrête sur un point qu'on n'a pas encore exploré.

Ici, Jim Harrison nous conte une histoire d'amour et de temps, mais au travers elle filtre une multitude de saveurs, d'odeurs, de mouvements : le lecteur devient le chasseur à l'affût.
"Mon Dieu ! que l'esprit humain est étrange. Trop de whisky et pas assez de sommeil, ça n'arrange rien. Peut-être les fantômes existent-ils après tout. Mais ils ont sûrement une forme humaine. (p.57).
Jim Harrison a un talent de conteur sans égal. Dans cette histoire, nous découvrons la dure vie des fermiers du début du 20ème siècle, immigrés et fils d'immigrés luttant avec une terre plus ou moins rentable, élevant des animaux et allant en chasser d'autres pour manger. Ici, l'homme subvient aux besoins de sa famille avec un fusil et une canne à pêche ; et s'il a la bizarre idée d'avoir une fille, celle-ci s'en sortira à condition qu'elle étudie et parte se marier à la ville. Joseph, le petit dernier, perdu au milieu de ses soeurs, très lié à sa soeur jumelle, estropié dès son plus jeune âge, est resté à la ferme auprès de ses parents, puis de sa mère à la mort de son père. Sa petite vie paysanne, sa liaison avec Rosalee  lui convenaient jusqu'à ce qu'il rencontre la jeune fille dont il croît être tombé amoureux : elle est le stimulant qui va déclencher chez lui, une remise en question de ses priorités.
"...Les perches sont comme la bière, tu sais. Ca ne m'intéresse pas beaucoup, sauf s'il n'y a rien de mieux à porté de main." Un serpent d'eau frôla leur barque. Le docteur le titilla du bout de sa canne à pêche et le serpent, surpris, se retourna et siffla. Puis il poursuivit son chemin, laissant dans l'eau une vague minuscule en forme de S. (p.145)

Jim Harrison est un passionné de la nature et sait si bien la rendre réelle, qu'avec lui, l'hiver se fait ressentir même si l'on est sous les cocotiers, les oiseaux s'envolent et leurs plumes nous frôle la joue. Mais Jim Harrison est avant tout un LECTEUR, oui, vous avez bien lu. Beaucoup de ses romans sont parsemés de références, d'auteurs, d'extraits, et Nord-Michigan ne fait pas exception.
Joseph avait préféré "L'ours", mais il avait été profondément troublé par le livre de Dostoïevski. Comment un homme pouvait-il penser de telles choses sans se faire sauter la cervelle ? Le professeur avait grondé Joseph en lui disant que ce n'était pas Dostoïevski mais son personnage qui s'exprimait en fait. Celui qu'il avait le moins aimé était Sherwood Anderson parce qu'il n'écrivait que sur des choses que tout le monde connaissait. Mais le professeur avait souligné que c'était précisément ce qui faisait la qualité de son oeuvre, point de vue qui passa au-dessus de la tête de Joseph comme un vol d'oiseau en migration. le professeur interrogeait souvent Joseph mais Joseph avait l'impression qu'il se servait en fait de lui  pour illustrer les erreurs d'interprétation à ne pas commettre. Il devint de plus en plus fermé et silencieux. (p.160)
Un très beau roman, encore, qui fait du bien et qu'on a plaisir à recommander.
titre original : Farmer (1976)
édité en français en 1984 aux éditions Robert Laffont
traduit de l'anglais (américain) par Sara OUDIN
mon livre en collection 10-18
220 pages
illustration d'entrée de billet : "The Elk Hunter" (la chasse à l'élan) par Bert Philips (vous avez reconnu le tableau dont un détail fait la 1ère couverture du livre)
2ème ilustration "Grouses" par Jean Jacques AUDUBON

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