HARRISON Jim - Une odyssée américaine


Michigan. Arrivé à la soixantaine, Cliff perd Lola sa chienne, puis sa femme et sa ferme à la suite de son divorce. Il décide alors de rendre visite à son fils qui habite la Californie à bord de sa vieille guimbarde car il déteste l'avion. Pour bien marquer son passage, à chaque fois qu'il quitte un état, il se débarrasse de la pièce correspondante d'un vieux puzzle en bois (par la fenêtre, au milieu d'une rivière, sous une pierre,...) . Rattrapé par sa première passion, la littérature - il a été prof-, il décide de renommer les états et les oiseaux, entreprise qui va s'avérer laborieuse car notre homme est également obnubulé par sa passion des femmes.
Un événement plus marquant encore s'est produit alors que je triais le contenu d'une grosse malle : j'ai découvert un puzzle datant de mon enfance. Il y avait quarante-huit pièces, une pour chaque Etat, toutes de couleurs différentes. La boîte contenait aussi des informations sur l'oiseau et la fleur associés à chaque Etat. Je ne connaissais que trop bien ce puzzle, j'avais consacré une bonne partie de ma jeunesse à m'occuper de mon petit frère Teddy qui souffrait de mongolisme, une maladie aujourd'hui qualifiée de trisomie 21. Teddy adorait ce puzzle et nous avons passé des heures à la faire et le refaire. (p.15)
Je n'ai pu résister à l'attrait de ce petit volume (seulement 270 pages) tellement j'avais hâte de relire du Jim Harrison alors que j'avais déjà entrepris une biographie un peu trop laborieuse à lire quoique très intéressante (celle de Charlotte Brontë). Je ne suis pas déçue, encore que le personnage incarné par Cliff soit légèrement moins "haut en couleur" que d'autres personnages de ses romans. J'ai pratiquement corné tout le livre, je procéde ainsi à chaque fois qu'une phrase me plait et dans celui-là, je me suis retenue.
"Mon chien vient de mourir, ai-je dit.
- Quand le mien a été abattu parce qu'il tuait des poulets, ça m'a fichu par terre."
Elle m'a tendu mon addition, puis tapoté le crâne. J'étais tout bonnement le énième Américain débile en liberté. J'ai rallumé le téléphone portable. Marybelle avait peut-être des serpents invisibles plein les cheveux, mais elle constituait mon seul contact humain dans le vaste Nord-Ouest. (p113)
Car vraiment Jim Harrison a une manière d'écrire sur la vie, l'amour, la mort et l'importance des choses, qui éclipse de loin la plupart des auteurs.
L'un de mes compagnons, qui se présentait lui-même comme "un écrivain raté", m'a dit que les autorités du Kentuky avaient découvert dans le journal d'un schizophrène échappé d'un asile la citation suivante : "Les oiseaux sont des trous dans le ciel à travers lesquels un homme peut passer." J'en suis resté bouche bée. Je me suis pieuté à dix heures, légèrement perturbé par cette phrase. (p.193) (*)
Ici encore, il y a des "monstres" ; j'ai déjà écrit que dans la plupart de ses romans, Harrison introduit un personnage "anormal" : amputé, difforme, soit par naissance, soit par accident, et que j'attribue cette particularité à ce qui lui est arrivé quand il était jeune (il a perdu un oeil à l'âge de 8 ans).
J'avais droit à ce genre d'histoire quand j'étais triste après avoir cassé l'extrémité de ma canne à pêche, ou m'être foulé la cheville en glissant vers la deuxième base sur le champ pierreux qui nous tenait lieu de terrain de base-ball. Le message était le suivant : il peut toujours t'arriver pire. Mon père trouvait ça très drôle. Bien sûr mon petit frère Teddy était mongolien, mais à quelques kilomètres de nous une famille de paysans avait une fille de sept ans qui souffrait d'encéphalite et qui avait une tête si grosse, plus énorme que la plus énorme des pastèques, qu'à l'hôpital du comté ils la soutenaient avec une armature en métal. (p.126)
Je le recommande (encore une fois) très vivement ! Car, comme les oiseaux dans le ciel (*), Jim Harrison perce pour nous des trous pour nous éclairer sur l'essentiel. La Nature et la place qu'on y a.

titre original : The English major
année sortie 2008
édition française en 2009 par les éditions Flammarion
270 pages
traduction de l'américain par Brice MATTHIEUSSENT
illustration d'entrée de billet : un puzzle en bois des USA

2 Responses so far.

  1. manU says:

    Merci pour cet avis qui donne envie.

  2. virginie says:

    Superbe billet, Wictoria ! Tu donnes vraiment envie à ceux qui ne l'auraient pas encore lu.
    Je l'avais lu il y a un moment déjà et j'avais beaucoup aimé.
    J'ai moi aussi sur mes étagères la biographie de Charlotte Brontë par Elizabeth Gaskell (achetée il y a au moins 4 ou 5 ans), il serait temps que je m'y mette. C'est un sacré pavé ! Mais de savoir que tu le lis en ce moment me motive et je vais l'emmener pendant mes vacances (la semaine prochaine).

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