SOLJENITSYNE Alexandre - Le Pavillon Des Cancéreux


1955, dans une ville d'Ouzbékistan, un haut fonctionnaire arrive au pavillon des cancéreux et fait connaissance avec ses voisins de lit. Tous sont d'origines différentes et font face d'une manière presque égale à la maladie : avec crainte. Les uns sont opérés, les autres sont soignés par la radiothérapie, et parfois aussi leur tumeur régresse grâce à de mystérieuses piqûres qui les détraquent. Tous se rattachent à ce qu'ils connaissent de la vie, la façon dont ils ont vécu jusqu'àlors, et ce qu'ils envisagent de leur avenir. Les malades ainsi que le personnel médical qui les entourent jour ou nuit.
Pour le médecin, c'était l'aveu de son impuissance, de l'imperfection de ses méthodes ; mais pour le coeur du médecin, c'était la pitié, la pitié la plus banale : voilà un Tatar nommé Sigbatov, si dox, si gentil, si triste, tellement capable de gratitude, et tout ce qu'on pouvait faire pour lui, c'était prolonger ses souffrances. (p90)
Voici un livre aperçu sur une étagère "passe livre" (opération de cross-booking) à la Maison du Livre de Nouvelle-Calédonie à Nouméa et je n'ai pas résisté à la curiosité de découvrir cet auteur que je n'avais jamais lu. Je ne le regrette pas car ce roman est magnifique, je l'ai lu presque d'une traite car impossible de lâcher cette histoire qui relate deux mois de soins, souffrances et espoirs des "locataires" du pavillon, mais également les troubles qui envahissent parfois les médecins et infirmières, le tout dans un contexte politique mouvant qui inquiète les uns (les abuseurs) et redonnent espoirs aux autres (les injustement brimés). L'humour n'est pas absent de ce livre, bien au contraire ! Et le style est tout à fait accessible, direct, agréable et touchant sans être larmoyant.
Elle laissait encore beaucoup de travail à faire, des crachoirs à nettoyer ; on aurait pu aussi laver le plancher dans le vestibule ; mais Zoé regarda son large dos et se contint. Elle ne travaillait pas depuis si longtemps elle-même, mais elle commençait à comprendre ce regrettable principe : à ceux qui bossent, on demande toujours double, à ceux qui ne font rien, on ne demande rien. (p.50)
Nous découvrons en effet la société poststalinienne : les uns "bourreaux" - dénonciateurs assez satisfaits de leurs actes passés d'ailleurs, les autres victimes résignées. Très intéressant !

Mais tout n'est pas noir ou gris : car l'amour s'inscruste dans le pavillon où la mort se répand.
"Allons, faites-moi des compliments, dit-il en se relevant.
-Je vous en fais." Elle eut un sourire. Triste. "Faites votre promenade."
Et elle partit en direction du pavillon.
Il avait les yeux fixés sur son dos blanc. Deux triangles-celui du haut, celui du bas.
Comme il était devenu sensible à toute marque d'attention féminine ! Sous chaque mot il croyait deviner plus qu'il n'y avait, après chaque geste il attendait le suivant.
"Véga ! Vé-ga ! prononça-t-il à mi-voix, s'efforçant de la suggestionner de loin. Reviens, tu entends ? Reviens ! Au moins, retourne-toi !"
Mais en vain. Elle ne se retourna pas. (p.323)
Impossible d'être indifférente aux sentiments naissants qui se tissent entre Oleg le relégué arrivé presque mourant et son médecin Véra, la solitaire tellement confiante dans les résultats de sa pratique.
Elle était prise dans d'étranges fils vivants qui, tels de longs cheveux de femme, s'étaient accrochés à elle et l'enlaçaient à ce malade. Et elle était seule à ressentir la douleur quand ces fils se tendaient et se cassaient, tandis que lui n'avait pas mal, et alentour personne ne le voyait.  Le jour où Véra avait eu vent des scènes nocturnes avec Zoé, cela avait été comme si d'un seul coup on en avait arraché toute une touffe. Et peut-être qu'il aurait mieux valu en finir à ce moment-là. Par cette secousse, on lui avait rappelé la loi qui veut que les hommes n'ont pas besoin de femmes de leur âge, mais de femmes plus jeunes. Elle n'aurait pas dû oublier que son temps était passé, bien passé. (p.602)
Et, longtemps après avoir refermé le livre, dansent devant nos yeux fermés la petite silhouette de Véra et celle plus grande d'Oleg, en espérant qu'elles se sont peut-être retrouvées.

A lire ! à recommander ! D'autant que le roman fut inspiré par le vécu de l'auteur qui donne au personnage d'Oleg sa propre expérience. 


titre original : Раковый корпус (Rakovii Korpus)
année sortie 1967 (roman écrit entre 1963 et 1967)
édition française en 1968 (Julliard)
700 pages
traduction du russe par Alfreda en Michel COUTURIER, Lucile et Georges NIVAT et Jean-Paul SEMON
illustration d'entrée de billet : une radiographie des années 1950

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