SAGAN Françoise - La laisse

La bête se rebelle


Paris, années 80. Vincent, marié avec la belle et riche Laurence, vivote dans son ombre, s'essayant à la musique, et consent à se plier à toutes ses volontés, y compris sur le choix de sa propre garde-robe. Un jour, une de ses compositions musicales est un franc succès et il gagne une fortune, que son beau-père lui extorque au prétexte de le mettre à l'abri des courtisans sociaux qui ne manqueront pas de bourdonner dans son entourage : il lui recommande donc de mettre sa fortune sur un compte joint avec son épouse. Coriolan, l'ami de Vincent (qui n'est pas celui de Laurence), réussit à lui faire comprendre dans quel piège il est tombé : il est incapable de dépenser son argent sans demander l'autorisation à sa femme. La moutarde monte au nez de Vincent qui ouvre alors les yeux sur son statut de chien fidèle : devenu impuissant à dire "non" aux fantaisies de sa femme, bridant la plupart de ses propres plaisirs, comme celui d'aller aux courses, la bête se rebelle et veut sortir de sa cage dorée.
En réalité, tout se passait comme si j'avais épuisé vis-à-vis d'elle, le soir de ses manœuvres à la banque, mes capacités de chagrin en même temps que mes idées de revanche. (p.181)

Je suis tombée sur ce roman par hasard dans une bibliothèque et je ne le regrette pas. J'adore lire Françoise Sagan, je l'aime. Lire Sagan c'est pour moi retrouver une amie, une amie particulière : lointaine et proche, une amie géniale. Son style me convient : acéré mais lumineux, comme une musique intime. Le héros n'en est pas un : il est faible, il se laisse faire, il trompe sa femme, il ne se rend même pas compte qu'il ne l'aime pas vraiment... Et pourtant on le comprend : il est comme prisonnier d'un système social : il est à l'abri du besoin -comme on dit-, mais il se cherche, il rompt avec ses habitudes, ses passe-temps d'avant son mariage, tout cela pour plaire à sa femme, pour ne pas l'affronter. Ce n'est pas de l'amour. Bien sûr. Laurence n'est pas mieux lotie dans notre concours de l'héroïne à laquelle on pourrait s'identifier : trop superficielle, gâtée, on l'imagine très bien au milieu d'un cirque avec un fouet, faisant danser en rythme toute une troupe de petits animaux savants enrubannés sous les yeux ébahis des enfants. D'enfants il n'y a point pourtant, et il n'y en aura pas : Vincent est l'enfant de Laurence, sa chose, ce couple là est incapable de se reproduire : trop d'égocentrisme, d'auto introspection.
Mais à présent j'étais captif, je n'avais pas la force de repartir à zéro sans métier, sans ami, sans argent, et surtout sans l'habitude de la pauvreté. (p.106)
L'histoire, caustique, n'en est pas moins humoristique à bien des égards, le rapport à l'argent, les dîners guindés, toute une peinture sociale qui est à l'opposé des origines modestes de Vincent qui observe cela avec plus de'ennui que de bonhomie au fond. Pourtant il rêve d'un Steinway (qui coûte de nos jours dans les 144 000 euros quand même !).

Voilà le genre de roman qui me fait penser aux histoires de Truman Capote, ou encore celles de Paul Morand : deux autres auteurs que j'aime et admire pour leur style. Très belle histoire qui se lit d'une traite.


année sortie 1989
chez Julliard
202 pages
illustration d'entrée de billet : Edouard Manet "Courses à Longchamp" (détail)

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