CASTRO Eve (de) - Joujou


1741. Russie polonaise. Le jeune Joseph Boruwlaski n'a pas de chance : son père vient de se suicider et sa mère, bien que comtesse, est sans ressources, et a 6 enfants, 3 "normaux" mais en mauvaise santé et 3 nains : deux garçon et une fille. Le jeune Joseph "Joujou", beau et intelligent,  plait à une riche amie qui désire faire son éducation. C'est ainsi qu'à 9 ans, il quitte sa mère pour devenir le jouet de compagnie de Madame de Caorliz, une dame célibataire. Joseph apprend son rôle de garçon bien élevé qui doit faire son numéro comme un chien savant malgré son chagrin. Puis Joseph est pris sous la protection d'une autre dame, voyage en Europe, rencontre la noblesse et tombe même amoureux, se marie, et aura même des enfants, trois filles, qui lui seront retirées pour diverses raisons. Joseph, à qui l'on avait prédit qu'il vivrait au plus vingt ans, meurt à 97 ans après avoir vécu un incroyable destin de fulgurantes joies et de poignants désespoirs.



Le haut du pavé de Varsovie n'en attend pas moins de lui. On le hisse sur un fauteuil. On fait cercle, on demande le silence. Il raconte Lunéville où Emilie de Châtelet, l'égérie de M.Voltaire, est morte des suites de ses couches tardives, comme quoi il est imprudent d'enfanter à quarante ans, même lorsque l'on porte le fruit des œuvres d'un grand philosophe. En baissant le voix, parce que ce chapitre le met mal à l'aise, il raconte que Bébé (*) est tombé malade peu après avoir reçu les verges, que dans les mois suivants il a perdu la parole, puis l'ouïe, puis progressivement toutes ses forces, que les soins des médecins n'ont pu empêcher de dépérir, et qu'il est mort dans les bras de sa mère que le duc de Lorraine avait envoyé chercher. Pour distraire sa mauvaise conscience il ranime ensuite le cri des chalands le long de la Seine, le chant des novices à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, les clins d’œil des courtisanes sous les arcades du Palais-Royal, le langage des mouches sur le visage des élégantes, leurs jupes si larges qu'elles se mettent de travers pour passer les portes, les girafes de la Ménagerie royale et la retraite du Parc aux cerfs qu'on surnomme le "trébuchet" parce que le maître de céans y piège de jeunes, très jeunes oiselles. Tout le monde voulant admirer ici celui que tout le monde a voulu admirer là-bas, Mme Humieska est furieusement à la mode. Nourri de compliments et de mets fins, il ne pense plus à l'élevage de nains, ni à sa mère dont la comtesse n'a pas retrouvé la trace. Il se réjouit d'être ce qu'il est, et il ne désire rien de plus que ce qu'il a. (p.132)
(*) : Nicolas Ferry dit "Bébé", un nain qui vivait chez le roi Stanislas (mort à 23 ans) 


Ève de Castro romance la vie de Joseph Boruwlaski, un nain qui vécu presque 100 ans, d'abord comme un enfant, puis comme une sorte d'animal de compagnie, puis comme artiste se produisant dans les salons où il converse aimablement ou dans les salles où il donne des concerts (il est violoniste).

Il a écrit ses mémoires rééditées de nombreuses fois dont s'inspire l'auteur pour nous livrer cette poignante aventure.

J'ai entrevu cette annonce de roman et le sujet m'a intriguée, je ne connaissais aucun livre de l'auteur et je me suis décidée exclusivement pour le récit hors norme et historique de ce destin si tragique d'un petit homme extraordinaire qui rêvait d'une vie ordinaire.

L'auteur a un style assez vivant, délicat, elle décrit bien son personnage et lui donne une personnalité attachante. Très vite, on a pitié de lui tout de même. Son entourage l'utilise comme un objet de comédie. Peu de personnes l'aiment pour lui même mais plutôt pour ce qu'il représente : une distraction, une curiosité, un monstre.

J'ai moins aimé certains passages un peu "encyclopédiques" qui font défiler quelques anecdotes ou personnages historiques qui, au final, s'agitent comme des ombres derrière un paravent.

Je pense que de nos jours, Joseph n'aurait pas forcément mieux vécu, hélas, il aurait peut-être eu une vie encore plus sordide car les mécènes et protecteurs d'autrefois n'existent plus !

Un très bon moment de lecture (j'ai pleuré sur les dernières pages !).


344 pages
année sortie 2014
édition Robert Laffont
illustration d'entrée de billet :
Joseph Boruwlaski par Edward Hastings

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