GASKELL Elizabeth - Charlotte Brontë


1816. Charlotte Brontë naît à Haworth où elle passe une jeunesse plutôt austère en compagnie de son frère et de ses quatre soeurs ; les parents sont quasiment absents : sa mère est malade et meurt d'un cancer alors qu'elle n'a pas cinq ans, son père vit dans son monde spirituel de pasteur du village et n'en sort que pour imposer ses vues d'éducation : ses enfants doivent vivre très simplement (pas de repas avec viande, pas de dorloteries inutiles etc...). Ensuite, c'est la découverte du monde de l'école morbide : ses deux soeurs ainées meurent à 10 et 11 ans la même année fautent d'y avoir été correctement soignées. A 15 ans, Charlotte part en pensionnat et en sort pour y être professeur, puis elle sera gouvernante tout en continuant à écrire. A 26 ans elle désire améliorer son Français et son Allemand et choisit une école-pensionnat à Bruxelles. Charlotte rentre en Angleterre. Trois ans plus tard, elle décide de publier en compagnie de ses deux jeunes soeurs (Anne et Emily) leur production littéraire mais chacune sous un nom d'emprunt masculin. C'est ainsi qu'à 31 ans, Charlotte voit son célèbre 'Jane Eyre' publié et admiré par le "gratin" littéraire de l'époque. 1854, Charlotte se marie (elle va avoir 38 ans) avec un vicaire qu'elle a toujours connu et qui lui a fait sa demande l'année précédente, demande repoussée parce que son père ne voulait pas qu'elle se marie ! Quelques mois plus tard, Charlotte tombe malade et, ayant toujours été de constitution fragile, elle meurt en 1955, elle était enceinte,  préparait un nouveau roman et n'avait même pas 39 ans (à un mois près).

De ce jour, la vie de Charlotte Brontë se divisa en deux courant parallèles : sa vie d'auteur en tant que Currer Bell et sa vie de femme en tant que Charlotte Brontë. Des devoirs distincts s'attachaient à chacune de ces deux personnes, distincts mais non inconciliables, même si c'était avec difficulté. Lorsqu'un homme devient un auteur ce n'est pour lui qu'un changement d'occupation. Il utilise une partie du temps qu'il consacrait jusque là à l'étude ou au travail, se retire d'une partie de sa pratique de médecin ou d'avocat où il s'efforce de servir autrui, abandonne ses parts de l'entreprise ou de l'affaire où il travaillait pour gagner sa vie, et un autre médecin, un autre marchant ou un autre avocat prendra sa place et y réussira sans doute aussi bien que lui. Mais personne ne peut reprendre les tâches paisibles et régulières de la fille, l'épouse ou la mère aussi bien qu'elle, que Dieu a désignée pour être à cette place : le travail principal de la vie d'une femme ne dépend guère d'elle-même et elle ne peut pas abandonner les charges domestiques qui lui incombent en tant qu'individu pour employer même les talents les plus extraordinaires. Pourtant elle n'a pas le droit de renoncer à la responsabilité supplémentaire que lui donnent ces talents qui lui ont été octroyés. Elle ne doit pas cacher ce don car il est destiné à servir son prochain. Humblement et loyalement, elle doit s'efforcer de faire ce qui n'est pas impossible, car Dieu autrement ne lui en eût point confié la tâche.
J'exprime ici en paroles ce que Charlotte Brontë a exprimé par ses actes. (p.267)

L'auteur, correspondante de Charlotte Brontë après le succès littéraire Jane Eyre, entreprend cette biographie à la demande du pasteur Brontë, le père de Charlotte, deux ans après la mort de celle-ci. Il en résulte ce pavé (ce n'est pas péjoratif) de plus de 800 grammes que j'ai trouvé très intéressant mais terriblement pénible à lire, à cause de la multitude de notes qu'il faut aller découvrir en fin de livre pour savoir en gros de qui l'on parle exactement. La biographie a été en effet éditée selon 3 versions par E.Gaskell et nous lisons la version originale agrémentée de toutes les notes et correctifs successifs ; sans parler de la " censure" qui est traduite par le retrait de l'identité de la plupart des protagonistes, identité expliquée dans les notes qu'il aurait été plus judicieux et plus agréable de placer en bas des pages concernées.

De nombreux courriers ou extraits de lettres sont reproduits au cours des 28 chapitres (ordre chronologique) ainsi que quelques illustrations situées en milieu de livre.

Pratiquement rien sur la mort du frère Branwell que l'ouvrage présente comme un être au comportement honteux ; il a été abandonné par son aimée (certes une femme mariée et plus âgée que lui mais tout de même), boit, se drogue et fait des dettes : oui il n'a pas été exemplaire mais je trouve que le jugement porté à son égard est vraiment injuste. C'est à lui que l'on doit ce portrait célèbre (peint vers 1834) des 3 soeurs : Anne, Emily et Charlotte.


La biographie mériterait d'être revue à la mode d'aujourd'hui, intégrant les notes explicatives de manière plus fluide, ainsi que tout ce que l'on a découvert de plus de cet auteur et de sa famille, car, quoiqu'en dise E.Gaskell, on ne peut pas présenter Charlotte sans parler de son modeste entourage (famille, ami) qui était toute sa vie et le fait de cacher, d'effacer ou de ne pas dire exactement de qui on parle, c'est tout simplement pénible.

Le passage que j'ai trouvé le plus émouvant (j'ai même pleuré !) est certainement l'agonie d'Emily qui refusait de se soigner (morte à 30 ans).
Oui ; il n'y a plus d'Emily dans ce temps ni dans ce monde. Hier, nous avons doucement déposé sa pauvre dépouille mortelle sous les dalles de l'église. Nous sommes très calmes à présent. Pourquoi ne le serions-nous pas ? L'angoisse de la voir souffrir est passée ; le spectre des douleurs de la mort est terminé ; le jour des funérailles derrière nous. Nous sentons qu'elle repose en paix. Plus besoin de trembler, à présent, à l'idée d'une rude gelée ou d'un vent pénétrant. Emily ne les sent pas. (p.289)
Lire cette biographie bouleversante est donc indispensable pour ceux qui s'intéressent aux Brontë. Charlotte a, de mon point de vue, eut une vie assez épouvantable, son père qui lui a survécu, est pour moi le responsable de son éducation si triste, elle le materna au point d'oublier ses propres souffrances (physiques et morales) et il retarda son bonheur conjugal. Bon, il commanda cette biographie...

Mais le fait que Charlotte Brontë soit aujourd'hui vivante dans nos mémoires grâce à ses oeuvres, est le moins que l'on puisse lui offrir et je ne pense pas que cette fois ci, Dieu, dont il est souvent question dans le livre car Charlotte était très croyante, y soit pour grand chose.



titre original : The Life of Charlotte Bronte
sorti en 1857
édition française en 1945 aux Editions La Boétie (Bruxelles)
Editions du Rocher 2004 pour la présente édition
traduction de l'anglais par Lew CROSSORD d'après la première édition anglaise, revue, corrigée et annotée par Pascale RENAUD-GROSBRAS
illustration d'entrée de billet : Le presbytère et l'église de Haworth par Elizabeth Gaskell (dessin qui fut utilisé lors de l'édition de la biographie en 1857)

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