mercredi 22 juillet 2026

La légende - Boualem SANSAL


 
Boualem Sansal, dit "La légende", relate les circonstances de son arrestation arbitraire en novembre 2024 sur ordre du président algérien, les (rapides) étapes de son procès à charge sans pouvoir disposer d'un avocat, les retombées de cette incarcération qui dura un an sur la scène politique française et internationale, le circuit de sa libération en novembre 2025 via l'Allemagne, son arrivée en France et son hébergement provisoire chez son éditeur d'alors, Gallimard, avant qu'il soit obligé de quitter les lieux le plus rapidement possible, enfin les raisons qui l'ont conduit à publier le roman que nous tenons entre les mains chez Grasset son nouvel éditeur.
 
Car il y a bien eu une légende. Elle est née en prison. Elle s’est propagée dehors. Elle m’a porté comme une vague porte un corps : parfois elle le sauve, parfois elle le noie. Et j’ai mis du temps à comprendre que la légende, même quand elle nous protège, nous prend quelque chose, notre droit d’être simplement un homme. 

Je ne suis pas du tout fana des livres politiques mais j'étais très intéressée par lire "La Légende" car, comme de nombreux anonymes, j'ai été touchée par cette histoire qui a été fort médiatisée.

Pour nous, les criminels jugés, donc sans avocats, rien n'est plus essentiel que de voir la famille ; c'est la dernière île avant de disparaître dans le vaste océan de la mort.

Le style est littéraire mais accessible, le récit est non linéaire et d'habitude cela me gène mais ce roman est assez bien construit avec des chapitres, parfois appelés "temps", associés à un court résumé. On suit sa mésaventure sans pouvoir rester insensible devant tant de bassesses gratuites (les gardiens de prison), mais aussi tant d’atermoiements diplomatiques.

- Moi je t'ai apporté des livres, des bons, pas comme les tiens, mais le règlement... Le gardien-chef les a brûlés et a dispersé les cendres dans le jardin pour nourrir son citronnier. 
Je les ai bien remercié pour les cacahuètes qu'ils ont réussi à passer dans leur poches, et pour leurs mots d'esprit qui m'ont aéré le cerveau.

Les redites, parce qu'elles existent c'est vrai, ne sont pas du tout gênantes et, pour ma part, je les ai assimilées à ces cailloux brassés par le reflux de la mémoire sur la plage saccagée des souvenirs d'un homme meurtri en reconstruction physique et morale. Nécessaires.

Je reviens sur le jour de ma libération. Mon esprit embrouillé en a donné un récit incomplet, et peut-être quelque peu cinématographique. En prison, le temps pèse sur la mémoire, on raconte plusieurs fois la même histoire, sous différents angles, pour trouver le plus juste.  

publié en 2026

Mon procès a duré cinq minutes : cinq ans de prison ferme, une amende faramineuse, cinq cent mille pesos, l’opprobre national, la saisie de nos biens personnels, la déchéance de nationalité et l’expulsion expresse du pays. Et je n’avais rien dit, rien fait – sinon me parler à moi-même à bâtons rompus, sans malice aucune. 

 

illustration : Man in prison par Johann Adam Ackermann

La séquestrée (Le papier peint jaune) - Charlotte PERKINS GILMAN


 
Un couple loue une maison le temps des travaux de la leur. L'épouse, jeune mère, est plongée dans une sorte de mélancolie que son mari, médecin, soigne en prescrivant du repos et l'interdiction d'écrire ; or l'écriture est la seule chose à laquelle l'épouse témoigne une réelle capacité de rédemption possible. Elle s'ennuie, et le papier jaune à moitié déchiré de l'ancienne chambre d'enfants, devenue la sienne et dans laquelle elle passe la plupart du temps, semble être mû d'une vie propre : sous ce papier, une ancienne tapisserie semble dissimuler la silhouette d'une femme qui rampe pour échapper aux ombres qui la recouvre.

Qui n'a jamais été effrayé par une tapisserie ancienne, dans une vieille demeure où l'on imagine que vivent les fantômes ? Pas moi, car j'ai souvent mis en scène les monstres et les têtes que je distinguais dans la pénombre avant de pouvoir m'endormir.
 
C'est à ces moments-là que je songeais lorsque je lisais cette courte histoire hier avant de m'endormir. Une histoire bien entendu plus grave qu'une simple frayeur d'enfant puisque Charlotte Perkins Gilman y dépose son fardeau : à son époque, vivre en indépendance n'était pas aussi facile et possible qu'actuellement, les femmes étaient soumises à l'autorité d'un homme : père, frère ou mari ! lesquels pouvaient décider de leur pseudo liberté et libre arbitre.
 
Un récit d'une écriture soigneuse, méthodique, hypnotique, qui glisse lentement vers le non-sens, vers une issue qui traduit bien la perte de soi. Les visions fantastiques, véritable anamorphoses des sentiments nous feront désormais méfier de n'importe quel papier peint imprimé dans les tons jaunes ! On a également l'impression que les têtes dont il est question personnalisent les enfants : ceux-ci entravent en quelque sorte la liberté de la femme, la mère. Dans cette folie là, "baby blues", dépression post-partum, l'enfant n'est plus un petit être sans défense qu'il faut apprendre à soigner et à apprivoiser, mais un monstre capable de rendre folle, par peur de ne pas savoir, pas peur de plus être soi.
 
édité à Boston (USA) en 1901

 
Personnellement, je préfère le titre d'origine, plus mystérieux :  The Yellow Wallpaper. "La séquestrée" est un titre qui laisse le doute sur "qui est la séquestrée" : est-ce la narratrice ou bien la victime rampante que celle-ci voit dans sa folie ; peut-être aurait-il fallu donner le titre "les séquestrées". Je ne suis pas fan des adaptations libres dans les titres, certains ne méritent pas de changer, je préfère la fidélité, sauf si la traduction ne permet pas de réaliser un jeu de mots de la langue d'origine.
 
Diane de Margerie, la traductrice, a travaillé sur le sujet et, dans sa postface intitulée "Écrire ou ramper", nous informe sur de nombreuses pages que cette nouvelle à pour sujet l'enfermement, l'évasion, le sentiment de folie qui s'empare des victimes du "monde mâle".
 
Une emprise masculine qui est encore de nos jours le quotidien de bien des femmes dans certains pays !  

Dimanches d'Août - Patrick MODIANO

Quelques années après certains évènements douloureux pour Jean, le narrateur, celui-ci rencontre incidemment Villecourt, l'ancien compagnon de Sylvia avec qui il a vécu une histoire d'amour rocambolesque. Pressé par ce dernier qui demande des nouvelles de Sylvia, Jean cherche à l'éviter et se réfugie dans ses souvenirs en partageant avec le lecteur les circonstances de leur rencontre et de leur séparation. 

 


 

Voici mon huitième roman de Modiano (j'ai emprunté celui-ci à la bibliothèque ais j'en possède la plupart) et je suis toujours épatée par sa capacité à mener son lecteur par le bout du nez, ou plutôt, au bout du livre, réorganisant à la guise la mémoire de son protagoniste, qui doute parfois de la réalité des personnes rencontrées, qui superpose les lieux comme le boulevard des anglais à Nice où il réside désormais, et un même boulevard à La Varenne, sur les bords de Marne, où il rencontra la dénommée Sylvia.

 

 

 

Modiano lève le voile progressivement sur les mystères qui entourent le début du roman où l'on atterrit comme si l'on arrivait en retard à une pièce de boulevard, sans oser demander à son voisin "qu'est-ce qui se passe"? Patience, tu le sauras bien assez tôt murmure alors le maître du temps... 

A.Édouard bord de Marne

Comment les amants réfugiés dans la grande Nice le temps de se débarrasser avantageusement d'un bijou encombrant tombent sous la coupe d'un non moins étrange couple des plus suspects, quasi fantomatiques. Comment Jean se retrouve, des années plus tard tel un fantôme, avec pour seul témoin son album photos de son projet éditorial des "plages fluviales".

Je n'étais pas encore un fantôme, comme ce soir. Je me disais que nous allions tout oublier et tout recommencer à zéro. C'était la phrase que je me répétais en suivant la rue Gounod d'un pas de plus en plus léger. (p.38) 

En effet, la fin arrive vite, comme une urgence qui laisse le lecteur libre de combler les non-dits ; avec Modiano, ce procédé ne me gène pas trop, en tout cas, il ne me gêne plus, car chaque histoire poursuit la mythologie de cet auteur atypique qui continue sa broderie littéraire des amours perdues. 

publié en 1986

  

illustration : La fenêtre ouverte à Nice, 1919, Henri Matisse

dimanche 19 juillet 2026

La belle-fille - Se-ah JANG

 

Jae-Young quitte son petit-ami violent et s'enfuit au hasard en prenant un train pour Séoul où elle espère disparaitre après avoir assommé et peut-être tué son agresseur. Dans le wagon quasi vide elle voit débarquer une jeune mère et son bébé et se trouve obligée d'écouter ses confidences : Hyo-jin, la jeune mère, a été abandonnée par le père de l'enfant et a décidé de laisser son bébé aux bons soins du grand-père richissime. Après être allée faire une pause aux toilettes juste avant un arrêt, Jae-Young découvre que la maman a disparu du train lors de l'arrêt et lui a laissé un mot pour lui demander de présenter le bébé à sa belle-famille car elle n'en a pas le courage. Sans autre projet immédiat et désirant avant tout disparaître pour un moment de peur d'être rattrapée pour tentative d'assassinat sur son conjoint ou pire, elle se présente au portail de la grande propriété du grand-père où elle est accueillie comme si c'était elle la "belle-fille". Voyant là l'opportunité d'un nouveau départ, Jae-Young décide de ne rien dire, simule l'identité de la mère du bébé et s'installe peu à peu dans ce manoir impressionnant sans savoir qu'un piège se referme sur elle car elle est victime d'une machination visant à récupérer l'héritage du vieil homme.
Ce manoir pourrait bien se révéler le refuge que j'espérais. Personne ne sait que je suis ici à part la mère du bébé, et elle m'a annoncé son intention de disparaître, peut-être définitivement. 

J'ai choisi ce livre car j'aime beaucoup les histoires énigmatiques. La trame du récit est assez bien tournée avec des retournements de situation surprenantes : la manière dont l’héroïne découvre que l'homme qui partageait sa vie est en réalité le fils ainé et père du bébé est assez bien vue. Le style est correct mais manque de profondeur sur de nombreux détails : personnages, décor, repas, etc. Sans les prénoms coréens rien de laisse entendre que nous sommes en Corée car peu de descriptions.

Ce soir là, je dîne seule dans la salle à manger. le repas somptueux, préparé juste pour moi, est fade en l'absence de compagnie.

Le roman est découpé en 2 parties et 77 chapitres. La première partie glisse le lecteur dans la peau de Jae-Young, la seconde dans celle de Hyo-jin ; cette construction permet de nous faire revisiter certaines scènes du point de vue de la manipulatrice. En résumé, un roman qui convient bien pour l'été : facile à lire, se termine bien, avec un soupçon de mystère. Cela me fait penser aux romans "Harlequin" lus dans la jeunesse. 

À l'époque où je l'avais connu, je n'avais aucune attache. Ma famille d'accueil avait fini par me renvoyer à l'orphelinat. Et depuis que j'avais quitté celui-ci, je vivais seule. J’avais toujours espéré rencontrer un homme digne de confiance, qui m'aurait vraiment soutenue. Mais mon rêve a rapidement viré au cauchemar.  

traduit en français par Nathalie Serval
paru en mai 2026 aux éditions Les presses de la cité

 

 

publié en 2025 en version anglaise chez Random house
traduction par S.L.Park
titre anglais "A twist of fate",352 pages


publié en Corée en 2023 sous le titre "Runaway"
éditions "Aphros Media Seoul"

samedi 18 juillet 2026

Faits divers - Léonid ANDREÏV


4 nouvelles pour illustrer comment Léonid Andreïev maîtrise l'art de camper des scènes apparemment anodines et néanmoins révélatrices des petits travers humains, et de transformer des petits riens de la vie quotidienne en mini-drames qui donnent à réfléchir. A replacer dans un contexte politique russe fin XIXe - début XXe donc rude.
 
1/ En passant. Un homme attend un train et observe deux binômes de voyageurs : un couple amoureux et deux ivrognes. 
 
2/Il n'y a pas de pardon. Après sa journée de travail un homme prend l'omnibus et se glisse mentalement dans la peau d'un espion en poursuivant une jeune fille ; persuadé qu'il a attiré l'attention et ayant peur que celle-ci ne le reconnaissance il décide de changer son apparence et se rase. 
Il rangea son attirail de barbier, éteignit la lampe et les bougies, puis, faisant claquer ses pantoufles, entra dans sa chambre. Et il s'endormit très vite, enfouissant dans l'oreiller ce visage rasé dont tout le monde allait se moquer le lendemain - ses camarades, sa femme, et lui-même.  
 
3/Un fait divers. Un docteur rentre chez lui avec une nouvelle lampe. Témoin d'un voleur qui tente se s'échapper il se met en travers de la route du malandrin et la lampe se casse. 
Le voleur heurta sa poitrine de plein fouet; laissa échapper un cri qui montait du fond de ses entrailles, fit tomber la lampe et, repoussant le docteur, se remis à courir. Mais une poigne de fer l'avait saisi au collet. 
 
4/Dans un gare. Un homme observe le gendarme qui travaille dans une gare ; un jour il est témoin d'un fait déconcertant : le gendarme se met en effet à continuer la construction d'un mur du futur bâtiment de la gare pendant la pause des maçons
Je partis dans la forêt, et quand je revins en passant par la gare, il était une heure de l'après-midi ; les ouvriers se reposaient et les lieux étaient déserts; comme toujours. Mais quelqu'un s'affairait près du mur commencé : c'était le gendarme. Il prenait des briques et terminait la cinquième rangée inachevée.  

Il règne une atmosphère inquiétante dans ces nouvelles qui ont un point commun, ou plus exactement un fil rouge : au cours d'observations singulières, un homme découvre la puissance de sentiments enfouis : désir de domination, invention de secrets, perturbation de la vie tranquille suite à un évènement anodin. Beaucoup de poésie en si peu de mots, c'est rare. J'ai moins aimé la seconde histoire et ma préférée est la première.
 
- À demain ! cria-t-il.
À jamais ! répondis-j en mon for intérieur. "À jamais ! " me disaient les silhouettes noires des arbres défilant à reculons. "À jamais ! " me dit le quai avant de disparaître derrière un tournant. (nouvelle "En passant")  
 

publication 2021
traduit du russe par Sophie Benech 


 

lundi 13 juillet 2026

Compostelle Chemin vers une autre vie - Marc CHALLET


En 2015, l'auteur entreprend avec sa sœur un parcours de 800 km (103 jours de marche) propice à de nombreuses réflexions tant sur le plan personnel que sur le plan de ses motivations profondes de s'engager dans un tel parcours. Le mystère, les coïncidences, l'intuition et l'instinct parcourent avec lui ce chemin de renouveau.

Même si nous avons compris que le camino nous fait revivre en accéléré ce qui est devenu obsolète dans nos vies, chaque jour nous offre aussi le bonheur simple d’assister au lever du soleil, de contempler les paysages et sa végétation méridionale, de discuter avec des hongrois, des italiens, des suédois, des australiens, et bien sûr de boire l’après-midi en terrasse la petite bière désaltérante et régénératrice. 



Je retiens : des qualités littéraires remarquables. C'est un très beau roman sur le dépassement de soi en affrontant les difficultés d'une marche à pieds à partir de Saint-Jean Pied de Port jusqu'à Saint-Jacques de Compostelle soit 800 km. Le narrateur du récit est le marcheur et il est accompagné de sa sœur, ensemble ils se soutiennent, quelques soient leurs difficultés, ressentis au long du chemin et hésitations.
 
 
 
Comme vous le voyez, la coquille comporte des nervures. Savez-vous ce qu’elles représentent ? Chacune d’elle est un chemin, celui qu’emprunte le pèlerin pour venir à Santiago. Disposées en éventail, nous comprenons qu’elles viennent de tous les horizons, et chacune d’elle converge vers le centre. Car bien plus qu’un voyage, bien plus qu’une destination, le pèlerin accède au cœur de son Être. Et que trouve-t-on parfois quand on ouvre une coquille Saint Jacques ? 
— Une perle ? propose une personne attentive. 
— Une perle ! Et savez-vous comment la perle prend naissance ? Il s’agit au départ d’une impureté qui pénètre dans le coquillage. Pour se défendre, celui-ci l’isole et l’entoure de nacre, où elle finira par mourir. Vous voyez, si le pèlerin n’était pas porteur de ses impuretés au départ du chemin, il ne découvrirait jamais la perle qui se trouve dans son cœur. Mais le chemin ne s’arrête pas là. Lorsqu’il l’a trouvée, il n’a fait que la moitié du chemin. Il lui reste à emprunter de nouveau les nervures, à retourner d’où il vient, porteur de sa richesse, et à l’exprimer tout autour de lui. 
 
Tout sonne juste, parfois étonnant voire incroyable parce qu'il y a beaucoup de circonstances exceptionnelles qui frôle le mystère mais c'est aussi le charme de ce roman qui est un coup de cœur. Le récit aurait pu s'arrêter à la destination atteinte, en effet, ce qui leur arrive les mois après le retour (nouveau travail etc..) m'a beaucoup moins intéressée et j'ai trouvé cette dernière partie trop longue ; en effet le récit du chemin fait 7 chapitres et après le retour il y a 5 chapitres et l'épilogue, j'avoue avoir hâté ma lecture de ces derniers chapitres moins passionnants. Je retiens ce beau passage : 
Je suis seul et en communion absolue avec la nature. Je pense à toutes les personnes que j’aime, et je me dis que peut-être, le fait de penser à elles va leur permettre de recevoir un peu de ce que je ressens à cet instant, et illuminera ainsi leur journée. 
  

publié en 2026 (135 pages)


mardi 26 mai 2026

L'artiste - Lucy STEEDS


1920. Joseph Adelaide, un jeune journaliste anglais en rupture avec son père qui désapprouve son métier pénètre l'intimité de Savinien Goubert, un peintre renommé réfugié en Provence sur lequel il souhaite écrire une série d'articles. Il fait la connaissance de Suzanne, la nièce du peintre qui cache un sombre secret. Dérouté par l'accueil froid qu'on lui réserve après l'invitation pourtant reçue, il l'est encore plus lorsque le peintre se retrouve pris comme modèle du peintre.

La vie ici est bizarre, le temps s’écoule curieusement. Je reste immobile des heures durant, puis on reprend tout à coup un rythme normal et je me retrouve désorienté et confus. Souvent, je commets des impairs malgré moi. C’est vraiment déroutant. Savinien Goubert – ou Vigou, le surnom par lequel il veut que nous l’appelions – m’a choisi comme sujet. Je lui sers de modèle pour sa prochaine œuvre : je porte une sorte de tunique des temps bibliques et tiens une orange.  


Mon avis

J'aime beaucoup les romans traitant de l'art c'est pourquoi j'ai choisi cette lecture. Le style est très simple, je n'ai pas relevé de passages exceptionnels mais certains sont assez touchants :
 
Silencieuse selon son habitude, Suzanne pose une pile de draps propres sur le tambour. Joseph est gêné d’être surpris en pleine paresse. Au lieu de se consacrer à l’écriture de son article, il est vautré sur son lit, plongé dans l’Odyssée. La jeune femme est sur le point de s’éclipser quand elle remarque le titre du livre.
- Un récit d’aventures ? demande-t-elle.
Il secoue la tête.
- Non, une histoire de nostos. Ce mot grec désigne le retour au pays.
Suzanne avance d’un pas, effleure les pages usées du livre.
- À l’hôpital, un soldat m’a raconté qu’il n’existait que deux types d’histoires. Celle de l’étranger qui arrive et se fixe quelque part et celle de l’homme qui, au contraire, choisit de se lancer dans un périple. Joseph réfléchit.
- Vraiment ?
- Oui, seulement deux catégories.
- Et les femmes ?
Les lèvres comprimées, elle répond :
- Pour les femmes, c’est toujours la même histoire : elles restent au foyer.

Le roman se lit facilement, alternant les focus sur les personnages au fil des chapitres, la narration reste pourtant omnisciente (pas de "je" sauf les chapitres des lettres écrites par Joseph).
Les dialogues pimentent le récit, ainsi que les lettres envoyées ou reçues pas Joseph. 
Une lecture plaisante que je pourrais recommander aux lecteurs qui aiment l'art et que l'épaisseur d'un livre (plus de 400 pages) n’effraie pas.
 
- Le meilleur tableau, maugrée-t-il au bout d’un moment, c’est toujours le tableau suivant.
Joseph se redresse légèrement.
- Celui que l’on s’apprête à peindre a toujours une singularité, poursuit Goubert. Le prochain est forcément le meilleur.
Serait-il enfin décidé à se livrer, serait-il d’humeur joyeuse, adouci par la bonne chère et par l’ambiance feutrée ? Joseph ose à peine respirer, de crainte de rompre le charme.
- Il faut aller de l’avant, jeune homme. Ne regardez pas en arrière. Cela ne sert à rien. Mieux vaut se tourner vers l’avenir. 
Joseph se sent mal à l’aise. Lui qui regarde constamment en arrière, par-dessus son épaule. Lui qui ne cesse de ruminer ses erreurs passées. 
- Vous savez ce qu’il faut pour être un véritable artiste, mon garçon ? La chaise de Goubert étant légèrement plus haute que la sienne, Joseph est contraint de lever les yeux pour s’adresser au peintre. Il s’accorde un long moment de réflexion avant de répondre : 
- Du talent ?
Goubert balaie cette proposition d’un revers de paluche.
- De la ténacité ? propose Joseph. Un bon professeur ? De la chance ? 
Le Maître secoue la tête. 
- Du silence, dit-il en faisant tourner le vin dans son verre. L’artiste a besoin de silence. Rien ne doit le déranger ni le distraire. L’art naît dans le silence.
Joseph sort son carnet et décapuchonne son stylo. Il touche la vérité du doigt, il le sent. 
 

Développement

J'ai un avis réservé sur le potentiel de ce roman malgré les multiples sélections obtenues pour recevoir des prix dans le monde anglo-saxon pour les raisons suivantes : il y a trop de sujets ("combats") traités superficiellement comme si l'auteur avait voulu cocher des cases :
  • difficultés / impossibilité pour les femmes d'accéder à une instruction égale à celle des hommes dans les écoles d'art (Suzanne),

Durant les séances de pose avec modèle, elles étaient priées de sortir. Elles avaient le droit de peindre des paysages et des corbeilles de fruits, mais pas des personnes. Pas de corps, pas de membres dénudés. 

  • avoir des appuis pour être reconnus dans le milieu de l'art (Raimondi), 
  • difficulté d'écrire lorsqu'on est submergé par d'autres émotions (Joseph), 
  • séquelles traumatiques de la guerre : blessures physiques et mentales (Rupert, le frère de Joseph et Suzanne),
  • engagement des algériens dans la 1ère guerre mondiale pour la France (normal puisque l'Algérie étaient alors 3 départements français !!!)
  • recherche de paternité (Suzanne),
  • famille dysfonctionnelle avec des relations peu amènes, humiliation, harcèlement moral (Vigou envers Suzanne),
  • place de la femme dans la famille : aide, support, pourvoyeuse de nourriture, effacée (Suzanne).
Le récit est beaucoup trop long car il y a beaucoup de scènes qui se reproduisent mais on peut louer la capacité de l'auteur à décrire les compositions des tableaux qui n'existent pas.
 
Maria Vos "Nature morte avec coupe en verre, bouteille et fruits" (1880)

 
La tension narrative est pour ma part causée par le secret de Suzanne, que l'on découvre à la fin.
 
- J’ai beaucoup réfléchi à ce qui me pousse à agir de la sorte, dit-elle en soupesant chaque mot. C’est en partie pour me prouver à moi-même que j’ai effectivement le talent, mais ce n’est pas tout. J’ai besoin de blesser Vigou et d’humilier Raimondi. Je veux goûter à un semblant de vengeance, leur faire mal à leur insu. Mes sentiments pour Vigou sont complexes, dit-elle en recrachant une volute de fumée. Je l’aime et en même temps je le hais. Mais surtout, je lui en veux terriblement de ne pas reconnaître qui je suis. Je suis une artiste, je le sais intimement. Jamais il ne me permettra de l’être. C’est ma façon de me rebeller, de me venger en secret.
 

publié en 2025 "The Artist"
publié en 2026 en français


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illustration d'entrée de billet : Rodney Smith "Caroline Painting from Behind"