– Eh bien, est-ce que tu as l’intention de me tutoyer pour toujours ?– Mais oui. Je t’ai tutoyée de tout temps et je te tutoierai éternellement.– C’est un peu fort, par exemple. En tout cas tu n’auras pas trop longtemps l’occasion de me dire « tu ». Je vais partir.

Lorsqu’il entreprit le voyage au cours duquel nous l’avons rencontré, il était dans sa vingt-troisième année. Il avait derrière lui quatre semestres d’études à l’École Polytechnique de Dantzig et quatre autres semestres qu’il avait passés aux Universités techniques de Brunchvig et de Carlsruhe, il avait passé récemment sans éclat ni bravos, mais très convenablement, son premier examen, et s’apprêtait à entrer chez Tunder et Wilms, comme ingénieur volontaire, pour y recevoir une formation pratique.
Ainsi s’acheva la tentative faite par le pays plat pour s’emparer de nouveau de Hans Castorp qui s’en était évadé. Le jeune homme ne se dissimula pas que l’échec complet qu’il avait prévu était d’une importance décisive pour ses rapports avec les gens de là-bas. Cela signifiait que le pays plat renonçait à lui en haussant les épaules ; mais pour lui cela signifiait la liberté parfaite qui peu à peu avait cessé de faire frémir son cœur.
Oh honte de notre sécurité d’ombres ! Partons ! Nous n’allons pas raconter cela ! Notre ami a-t-il été touché ? Un instant il a cru l’être. Une grosse motte de terre a frappé son tibia, sans doute a-t-il eu mal, mais c’est ridicule. Il se redresse, il titube, avance en boitant, les pieds alourdis par la terre, chantant inconsciemment :Und sei – ne Zweige rauschtenAls rie – fen sie mir zu…Et c’est ainsi que, dans la mêlée, dans la pluie, dans le crépuscule, nous le perdons de vue.
![]() |
titre original en allemand "Der Zauberberg" publié en 1924 |
...ces adversaires dans le domaine de l’esprit poursuivaient alors leurs joutes incessantes dont nous ne saurions rendre compte d’une manière explicite sans nous perdre dans un dédale désespérant – exactement comme ils le faisaient eux-mêmes tous les jours, devant un public assez nombreux, encore que Hans Castorp tendît à considérer sa pauvre âme comme le principal enjeu de leurs débats dialectiques. Il avait appris par Naphta que Settembrini était franc-maçon – ce qui lui avait fait une impression non moins vive que la confidence de l’Italien sur les accointances de Naphta avec les jésuites et l’origine de ses ressources. De nouveau il éprouva de la surprise en apprenant qu’il existait vraiment encore des choses aussi fantastiques, et avec insistance il interrogea le terroriste sur l’origine et la nature de cette curieuse institution qui célébrerait dans quelques années son deux-centième anniversaire.
Illustration : vue générale de Davos et du sanatorium de la Schatzalp























