INOUÉ Yasushi - Histoire de ma mère


L'auteur décrit le déclin de sa mère qui, entre 84 et 90 ans, se construit un nouveau monde dans lequel elle semble tour à tour rajeunir, oublier ses proches, errer sans cesse dans les maisons où elle séjourne, semblant avoir oublié sa vie entière. 
L'image de cette femme de quatre-vingt-quatre ans en train de sucer son pouce dépassait tout ce que je pouvais imaginer. Il paraît que ma belle-mère s'est tassée à l'approche de sa mort et si je l'avais vue, ainsi rapetissée, peut-être n'aurais-je pas trouvé ce geste si contraire à la nature.
"Maintenant que j'ai vu Grand-mère de Hiroshima, me dit Mitsu, je crois que je peux comprendre grand-mère. Elle prend bien le chemin de redevenir bébé, elle aussi, je pense. Pour l'instant, elle s'est arrêtée à l'âge de dix ans. Je suis sûre que c'est cela. Ce n'est pas qu'elle soit incapable d'oublier Shunna, mais simplement elle est retournée à l'époque où elle avait dix ans et où elle jouait avec lui."
Je n'avais aucun argument à opposer à sa thèse. (p.40)
Très beau livre que ce récit que vient de m'offrir Alice pour mon anniversaire. Je découvre le talent d'Inoué que je n'ai jamais lu, mais qui sait capter l'attention avec des mots qui me ressemblent : simples et justes. Récit très émouvant que celui-ci, à la manière d'un peintre Yasushi Inoué nous brosse la silhouette de sa mère ; nous sommes à l'extérieur du tableau en triptyque. Trois parties : "SOUS LES FLEURS", "CLAIR DE LUNE" et "VISAGE DE NEIGE". Nous observons la plume qui survole et s'enfonce dans notre esprit, nous entrons peu à peu dans le tableau car le portrait nous parle, parle à notre conscience (on se demande si nous aussi nous vivrons cela, avec nos propres parents, ou si nous serons nous aussi un jour cette femme qui oublie tout).
Cherche-t-elle sa mère, en étant redevenue une enfant ? Cherche-t-elle son enfant, en restant la mère qu'elle est ? On ne saura jamais la vérité, à moins de l'interroger elle-même.
L'ennui, fit observer Shigako, c'est que cela ne nous avancera à rien de l'interroger ! "Je ne sais pas, je ne me rappelle pas avoir fait cela", fit-elle en imitant ma mère. (p.160)
Nous découvrons les us et coutumes au Japon : les enfants qui se relayent pour prendre soin de leur mère qui ne peut plus vivre seule. Nous vivons avec eux, les doutes, les tentatives d'explications rationnelle d'une maladie qui ne l'est pas. Chacun y va de sa théorie comme si une explication allait tout résoudre. Evidemment, il n'y a pas de remède, seulement la patience, l'attente.
Elle avait peut-être retrouvé la fougue de sa petite enfance, mais tous les feux de la rampe avaient été soufflés et les somptueux décors avaient été engloutis dans les ténèbres. Elle avait perdu son mari, le compagnon de sa longue vie, ainsi que ses deux fils et ses deux filles. Elle avait perdu ses frères, ses soeurs, ses parents, ses amis, ses connaissances. Sans les avoir perdus, elle les avait peut-être abandonnés. A présent, elle vivait seule dans la maison de son enfance. Chaque nuit, la neige tombait autour d'elle. Elle observait fixement le visage de la neige blanche, gravé dans son coeur, en un jour lointain d'une enfance oubliée. (p.195)
Après ce livre, il ne nous reste qu'une envie : ne jamais oublier qui nous sommes, ne jamais oublier que nous avons aimé ou eut des enfants.




titre original : Waga haha no ki édité en 1977
édition française 1984 Stock
traduction du japonais par René de CECCATTY et Ryôji NAKAMURA
190 pages
illustration d'entrée de billet : cerisiers en fleurs

2 Responses so far.

  1. Malice says:

    Merci pour ce très beau billet ! J'ai très envie de le relire car j'en avais gardé un souvenir très fort quand je l'ai lu il y a fort longtemps ;-) Un très grand écrivain et un grand humaniste Inoué !!!!

  2. virginie says:

    Très joli billet, qui me donne envie de relire ce court roman de Yasushi Inoue.
    C'est grâce à cet auteur (et à Junichiro Tanizaki) que j'ai commencé à m'intéresser à la littérature japonaise. Je me suis offert il y a quelques semaines "Le faussaire" et "la chasse dans les collines", deux petits recueils de nouvelles de Inoue, que je n'ai pas encore ouverts, mais que je vais poser à mon chevet dès ce soir :)).
    A bientôt !

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