vendredi 30 juin 2023

Peter Pan - James Matthew BARRIE


Depuis que je lis avec attention et bonheur les mots de la délicate Céline (aka Holly) je découvre à quel point un auteur peut procurer l’envie de se surpasser. C’est avec un mélange de curiosité et d’envie que j’ai abandonné sans hésitation ma lecture en cours pour savourer Peter Pan de James Matthew Barrie.

Quoi ? Vous ignoriez que ce fut un conte avant d’être une pièce de théâtre, un dessin animé et un film ? Je suis actuellement plongée dans le délicieux pouvoir du pays de l’Imaginaire parfois confondu avec l’île redoutable, endroit secret et unique qui finit par fusionner dans nos inconsciences. Et quelle sublime idée que ce baiser suspendu au coin des lèvres, impossible à décrocher et à capturer mais qui ne cesse de donner l’envie d’être arraché… Je crois que j’ai aujourd’hui moi aussi ce baiser accroché !

"Tous les enfants grandissent. Tous, sauf un." Peter Pan est cet enfant qui refuse de grandir. Savez-vous pourquoi nous ne savons pas voler ainsi que nous devions le faire dans notre jeunesse ? Parce que ne sommes plus joyeux, innocents et sans cœur. C’est en tout cas, la raison invoquée dans le roman de JAMES MATTHEW BARRIE, véritable père de ce personnage fantaisiste.

Je dois avouer que le style de Barrie est ingénieux : il écrit dans une forme personnelle, tour à tour acteur ou spectateur. Il décide ou subit l’histoire, observe et fait observer. Ainsi, l’auteur devient un personnage qui sort du livre, s’interpose entre nous et les pages, murmure à notre oreille ses propres interrogations, argumente ses jugements définitifs, nous offrant un panorama sans égal de ce pays Imaginaire, ce qui donne au texte un rythme vivant, où nous nous retrouvons engloutis...

Mon extrait favori (il est long mais très important pour moi) :
Bien plus que la douleur elle-même, ce procédé déloyal laissa Peter hébété, complètement désarmé. Il contemplait l’adversaire avec des yeux horrifiés. Tous les enfants éprouvent cette révolte, la première fois qu’on les prend par traîtrise. Lorsqu’ils viennent vers vous pour vous appartenir, ce qu’ils attendent de vous, c’est que vous vous comportiez loyalement. Si vous trichez, ils vous aimeront encore mais ne seront plus jamais les mêmes. Aucun enfant ne guérit jamais de cette première trahison. Aucun hormis Peter qui en faisait souvent l’expérience mais oubliait toujours. Je suppose que c’est cela qui le distinguait vraiment des autres. On aurait pu rêver plus charmant tableau mais il n’y avait personne pour le voir, si ce n’est un étrange garçon qui regardait derrière la fenêtre. Il lui arrivait de connaître des félicités inouïes, interdites aux autres enfants, mais en ce moment, il regardait à travers la vitre la seule joie qui lui était à jamais refusée.

Trois jours chez ma mère - François WEYERGANS



2h00. Je ne sais pas ce que font les autres, mais je me lève. Le voisin vient de rentrer, le clignotement de la fermeture de sa voiture allume la nuit aux volets ouverts. Je me lève en maugréant, ou l’inverse. Il fait chaud, j’ai envie de boire quelque chose de frais. Une bière serait la bienvenue, mais est-ce raisonnable ? Je prends mon livre sur la table de nuit : "Trois jours chez ma mère", par François Weyergans. On me l’a prêté. Je n’ai pas honte d’avouer que la plupart des personnalités dont il parle me sont inconnues. Sans doute philosophes ou historiens : des extraterrestres sur ma petite planète. Mais la prose de Weyergans me fait un bien fou. Il me donnerait presque envie d’avoir fait du latin le bougre. Que je voudrais avoir un fils qui aime écrire ! Mais il n’aurait pas l’angoisse de la page blanche, comme moi il aurait ce passe-temps comme un prolongement naturel de sa pensée et de ses idées. L’écriture ne serait pas pour lui un but ultime dont dépendrait son existence. Ce ne serait ni un enjeu, ni une preuve de ses capacités. Comme moi, il serait juste curieux. Trois jours c’est aussi le temps qu’il m'a fallu pour le lire, et je vous donne mon impression.
"Je vais aller dormir. Je me fais toujours une joie de m’endormir. C’est le moment où j’ai le plus d’idées. J’en ai plein, les plus belles qui soient, je les accueille et les entoure de prévenance, d’autant plus que je sais que je ne pourrais pas les utiliser. Il m’est impossible, hélas d’écrire et dormir en même temps. Je m’endors donc en me trouvant génial et je me réveillerai en trouvant que ma vie est horrible, deux jugements très exagérés."
Dans ce roman, François Weyergans écrit la vie de François Weyergraf écrivain, qui lui-même est en train d'écrire celle de François Weyerstein ou bien celle de François Graffenberg, je m'y suis perdue dans les identités... Tout comme Adamsberg (le commissaire de Fred Vargas), Weyergraf offre autour de lui des galets ramassés pendant les vacances. J’y vois là une allégorie : un galet peut servir de presse-papier, et les personnages de roman deviennent pour les écrivains, des instruments, des objets solides sur lesquels ils s’appuient pour exister. L'écriture de Weyergans est très agréable, émaillée de références et d'humour. Un livre qu'il faudrait pouvoir lire en un seul jour...

Lire ce roman revient à plonger comme dans un miroir sans tain où se reflète autre chose que les ressemblances, où débordent les secrets intimes. Inspiration, filiation, émotions, obsessions, sont les contours fragiles et subtils dessinés autour de ce personnage cloné sur lui-même et retracé dans ces pages. J'ai songé à cette peinture de Magritte : "reproduction interdite". Je me suis également rappelé le coup de théâtre que ce livre avait engendré l'année dernière en obtenant le "prix Goncourt" face au favori Houellebecq et son roman "La Possibilité d'une île".

Ce qui m'étonne le plus, c'est de découvrir Weyergans dans la peau d'un "tombeur de dames". Quant à la difficulté d'écrire, distillée tout au long du roman, certes elle existe bel et bien, je suppose. La chronique de Simon Leys dans le magazine littéraire de février 2006, éclaire sur ce point. Pour ma part, je suis persuadée d'une chose : quand on doit faire un travail de commande, l'inspiration ne peut pas être totalement "libre". Etre sous la pression d'un éditeur est le comble de l'absurde pour un auteur. Pour moi écrire c'est une chance pour l'être, un équilibre intrinsèque, qui ne se juge pas mais qui nécessite d'être à l'écoute de soi et des autres.


sorti en 2005


Le crime de l’Hôtel Saint-Florentin - Jean-François PAROT


Louis XV est mort. Le lieutenant général de police Sartine est nommé secrétaire d'État à la Marine et dans la foulée, son successeur met Nicolas au placard avant de lui confier une affaire d'importance : une femme de chambre a été égorgée dans la maison de M. de Saint-Florentin, ministre du nouveau roi. Nicolas va mener de front plusieurs enquêtes qui lui sont confiées et à priori sans rapport entre elles. Dans les fermes des éleveurs de bestiaux, dans les dédales de l’hôpital de Bicêtre, où étaient rassemblés les fous et les contagieux, Nicolas va côtoyer des mondes de débauche, d'espionnage, de faux semblants qui ont tous une constante : garder sa place et ses avantages dans un monde en mutation.
Quoi qu’il en soit, la contagion de la maladie sévit chez les Bataves et a détruit la plus grande partie des bêtes à cornes de notre l’île. On tente bien, quand la chose est connue, d’enterrer les carcasses, mais il faut encore compter avec la tentation de les déterrer pour récupérer le cuir.

Il sortit son petit carnet noir, instrument indispensable de ses enquêtes. Une vague d’excitation le souleva ; c’était bien la fièvre habituelle du chasseur qui reprend la voie, la même ardeur qui le lançait au galop dans les halliers de la forêt de Compiègne.


A nouveau sous le charme de Jean-François Parot qui trouve dans cette nouvelle intrigue l’art de nous conter la vie en 1774. Paris et ses rues encombrées de véhicules et d'indigents.
Chaque jour, de pauvres hères arrivaient par la grand-route attirés par les prestiges et les mirages de Paris. Ils espéraient y trouver une solution à leurs malheurs ainsi qu’un terme à leur pauvreté.
Versailles et les usages de la cour.
Sous le vernis de l’homme de cour, sous l’exacte courtoisie du gentilhomme, la raideur et la froideur du procureur des choses obscures, assoupies et clapies comme des bêtes nocturnes, ressurgissaient parfois.
Manipulations politiques et mœurs débridées dans une société bourgeoise à la recherche du plaisir, même au prix d’atrocités. Et toujours ce savoureux mélange de mots et expressions qui se découvrent avec amusement. J’aime les détails des rues évoquées qui existent encore et qui permettent de suivre mentalement les trajets effectués à pieds, à cheval ou en calèche. L’hôtel de Saint-Florentin existe toujours sous le nom d’hôtel Talleyrand (au 2 rue Saint-Florentin à Paris), face au ministère de la Marine. Construit entre 1767 et 1769 par Jean-François Chalgrin pour le Comte de Saint-Florentin, ministre. Il est actuellement le siège du Consulat américain à Paris.



ancien hôtel St Florentin (Paris) photo personnelle

Titus d'Enfer _ Gormenghast _ Titus - Mervyn PEAKE


Avis aux lecteurs, ce billet est exceptionnellement long, peut-être destructuré, aussi vous pardonnerez d'avance ma verve, car j'ai tenté de synthétiser au mieux ce que j'ai vécu de cette histoire tout au long des longues semaines qui viennent de passer (car certes, je lis, mais il se trouve que je travaille et que je vis avec ma famille avant toute chose). Ayant terminé ma lecture, entre 2 et 6 heures ce matin, je m'empresse d'éditer mon compte-rendu maladroit mais sincère.

Premier tome : Titus d'Enfer
Titre original : Titus Groan – 1946
L’action se déroule dans et autour du château labyrinthe de Gormenghast (le lieu frappé d’horreur sanglante), la propriété des contes d’Enfer. Un château démesuré, à l'architecture improbable, aux pièces innombrables, sculpté depuis des siècles à flanc de montagne dans un pays et une époque indéfinis.

Autour de Lord Tombal, le 76ème comte d'Enfer, vivent son épouse Gertrude, une gigantesque rousse, entourée d’oiseaux et de chats blancs, sa fille Fuchsia, enfant solitaire et sauvage, son fils Titus, le 77ème conte qui vient au monde au commencement de l’histoire, Cora et Clarisse, les deux sœurs jumelles et folles de Lord Tombal. Cette famille est soumise aux rites ancestraux, dûment rappelés à chaque seconde par Grisamer le maître des cérémonies. Finelame, un jeune apprenti de 17 ans s’échappe des cuisines et à force de ruses, réussi à s'introduire dans l'entourage des seigneurs. Rebelle contre les institutions, il organise l’incendie de la bibliothèque de Lord Tombal, provoquant la mort de Grisamer et la folie du conte qui, dépressif, finit par se prendre pour un hibou, au point de s’offrir en sacrifice à leur bec. Craclosse, son serviteur, est banni de Gormenghast et finit par s’installer dans la forêt (nous le retrouvons dans le 2ème tome). Il y a aussi le docteur Salprune et sa sœur Irma, vieille fille égocentrique qui passe ses journées à se regarder dans le miroir en attendant de trouver un mari. Il y a des choses vaines et jubilatoires : des mets les plus délicats à peine remarqués par les convives et que personne ne mange, des secrets fantastiques et surprenants qui finiront par rejoindre les limbes de l’oubli, sans carte pour les retrouver. Gertrude refusant de voir son fils avant qu’il n’ait 6 ans, engage une femme du village, Kéda, qui vient de perdre son bébé. Le village, construit à l’ombre de Gormenghast est habité par un peuple d’indigents vivant de la charité du château, un peuple dont la fonction principale est de sculpter des œuvres dont les plus belles, élues une fois dans l'année, finiront dans le musée du château où personne n’entre jamais.

Le regard n’a pas de recul. S’y reflète une mouche, une demoiselle ou un cheval avec une immédiateté violente qui exclut tout jugement. Et la mouche, le cheval ou la demoiselle sont reflétés avec un essaim de rêves et de hantises, car ce qui obsède le cœur flambe et transforme la vision, rejetant dans l’ombre l’essentiel de la vie.


J'ai une pierre précieuse pour toi, ma chère enfant. Figure-toi que j'ai vu des diamants, oui, des diamants dans tes beaux yeux quand tu es sortie en coup de vent de la chambre de ta mère. Aussi je vais te donner une pierre, un pendentif, peut-être un peu moins brillant mais plus lourd, afin de contrebalancer l'éclat de tes larmes, si jamais la fontaine ne se remettait à jaillir.



Deuxième tome : Gormenghast
1950
C’est à partir du 2ème tome que le nombre des personnages prend de l'importance. Titus entre à l’école car la tradition veut qu’il soit traité comme tous les autres enfants. A l’occasion d’une fugue dans la forêt, Titus rencontre une créature, mi fille - mi oiseau. C’est en fait la fille naturelle que Kéda, sa nourrice, a eue lorsqu'elle est revenue dans son village. Après la naissance de sa fille, Kéda s’est jetée dans le vide. Sa fille maudite par son sang bâtard, est une paria et, jeune encore, elle s'enfuit dans la forêt pour y vivre en sauvage. Titus grandit et commence à trouver trop lourd le poids de la tradition, il veut découvrir ce qu'il y a de l'autre côté de la montagne de Gormenghast. A l'occasion d'un déluge, l'univers de Gormenghast se retrouve englouti, et tout le monde (paysans, animaux) trouve refuge au château qui se transforme en une gigantesque arche de Noé. Les eaux montent, les êtres finissent par habiter les toits qui ressemblent à de gigantesques avenues. Les descriptions sont apocalyptiques. L'imagination de Mervyn Peake est, si j'ose le mot, débordante ! Lorsque la décrue arrive, Titus annonce à sa mère qu'il part et à bord d'une barque, il prend le large vers l'inconnu.

C’est alors que parut un enfant. Garçon, fille ou elfe on aurait pas eu le temps de le dire. Les proportions délicates étaient pourtant celles d’un enfant, et la vitalité ne pouvait appartenir qu’à l’enfance.

Il se persuada que mieux valait être un mystérieux roseau brisé à la fibre musicienne que de n’avoir jamais été brisé et d’être fait d’une fibre incassable, mais combien prosaïque, ayant à peu près autant de mystère et de musique dans les veines qu’il y a d’amour dans l’œil d’un condor.


Troisième tome : Titus errant
Titre original : Titus Alone, 1959
Dans le troisième opus Titus aborde le "nouveau" monde fait de fureur, de technologies inconnues, un monde qui ignore tout de Gormenghast, un monde qui l'ignore, lui. J'ai immédiatement songé à Reith, le voyageur du cycle de Tschaï (Jack Vance). Comme lui, il erre dans des mondes étrangers, trouve de l'aide mais doit toujours se résoudre à partir. Mervyn Peake est un homme moderne et visionnaire. Dans ce dernier volet, il parle des laissés pour compte, les abrite dans un monde souterrain ou plutôt sous-marin (sous le fleuve qui sépare les deux villes), une sorte de cour des miracles où vivotent dans cette grotte suintante ceux qui préfèrent être enterrés vivants qu'être morts dans une insensible urbanité. Mervyn Peake a inventé un monde fait de nos hantises et de nos rêves. Un univers où se côtoient l'absurde et l'attendu, où se frottent l'indulgent et l'exécrable, où se heurtent bonté et ignominie, un monde qui ressemble au nôtre. Certains trouvent (je l'ai lu), que la fin du roman est plutôt "chaotique et confuse" à cause de la maladie de l'auteur. Je n'ai pas eu cette impression. En revanche, je reste sur ma faim quant au devenir de certains personnages attachants (Belaubois, le docteur Salprune...), mais déjà dans le deuxième tome, les morts de Fuschia et celle de la Créature arrivent bien trop brutalement. J'ai envie de dire "tout ça pour ça" et j'ai mal au coeur. Je me souviens, lorsque Keda était enceinte, qu'elle sentait que son enfant était surnaturel, je m'attendais à un destin plus mystique. Je suppose qu'il en est de même avec toutes les "saga" : les personnages vont et repartent avec leur vie propre qui nous échappe aussi sûrement qu'il y a toujours au moins une faute d'orthographe dans un menu chinois.

Le résumé, à mon sens, tient en ce premier extrait (lu à la page 174)
Les voyages de Titus à la recherche de sa demeure et de lui-même l'avaient entraîné sous bien des climats et il était à présent dans les murs protecteurs et tranquilles d'une fraîche maison grise où il avait la fièvre.

N'avez-vous jamais pris le monde dans vos mains comme un enfant prend une coupe de cristal de toutes les couleurs ? N'avez-vous jamais aimé le monde ridicule qui est le nôtre ? Le bien et le mal dont il est fait ?

Découpez, cher flic, la galette de votre cervelle pour que quelqu'un tire la fève.

Elle (leur ombre) essaima sur le tapis, grimpa le long du mur de livres et trembla de joie sur le plafond solennel.



S'il faut en terminer

Ce qui perdure à la lecture des volumes de Titus c’est l’impression de s’ébattre dans une gigantesque volière. Les personnages ressemblent tous, à un moment de leur vie, à un oiseau. Le cercueil lui-même est assimilé à une cage. Mervyn Peake a ceci de particulier, c'est d'avoir un style charismatique. Son écriture prend corps sous nos yeux. Enfermée jusqu'à la prochaine page, elle s'échappe, nous agrippe les yeux dans un envoûtement infini. Elle est une puissance menue mais formidable à laquelle je ne résiste que le temps d'une courte pause. Voilà un homme qui manie le cruel et l'absurde sur le même plan, avec la même passion. Mervyn Peake est délicat et puissant. Tout ce qu'il a écrit, je l'ai vu. Tout ce qu'il a décrit, je l'ai compris. J'ai dû le lire à petite gorgée, comme pour éviter d'être soûle et imperméable aux visions distillées avec art. J'ai dû le lire avec des gants de prudence, des repos isothermes pour éviter de me brûler. J'ai mis du temps pour venir à bout de l'histoire de Titus, non pas que ce soit ardu et malhabile, mais riche, si proche de moi que j'en avais le vertige. Oh ! Je ne suis certes pas la seule à avoir subi ses retombées comme des larmes de poésie, je ne prétends pas avoir l'exclusivité d'être tombée sous son charme. Oui, d'autres se sont inclinés devant Titus, moi je m'agenouille, je me recroqueville, comme retournée dans l'œuf, aux origines primitives. L'heure de la première cellule.

A mon tour, je voudrais convaincre les plus courageux à entreprendre la lecture des trois tomes, soient plus de 1330 pages, de création à l'état pur. Car il s'agit bien de cela. Les personnages, les lieux, leurs facultés, leurs coutumes. Tout est fantastique. C'est Dune sur une planète qui ressemble à la nôtre, le ver géant en moins.

Une prière pour Owen - John IRVING


John Wheelwright, le narrateur, se souvient d'Owen Meany, son ami d'enfance, son meilleur ami, son seul ami. Owen est un phénomène : il se croit l'envoyé de Dieu. De très petite taille, doté d'une inexplicable voix rauque, il surpasse pourtant ce qui aurait pu être de la disgrâce pour s'imposer et imposer sa foi. Différent physiquement, il l'est aussi intellectuellement : surdoué, critique, passionné. Il est également différent spirituellement. Quand Owen, à 11 ans, tue accidentellement la mère de John, il pense que c'est la volonté de Dieu. Owen n'est pourtant pas un illuminé, simplement, il a des visions et il n'y peut rien changer. Il rêve de son avenir, il rêve de sa mort. Il tient son journal dans lequel toutes ses certitudes se matérialisent noir sur blanc, en majuscules (comme les conversations d'Owen signalées par cette typographie tout au long du livre), et John récupérera le précieux souvenir à la mort de son fidèle ami. Au fil des pages, Owen et John grandissent. Classes préparatoires, université. Convaincu de son destin, Owen oeuvre sans chercher à y échapper. Au contraire, il va au devant de lui et le rejoint. Owen est persuadé qu'il va mourir au Vietnam (nous sommes à la fin des années 60). Il s'engage dans l'armée par foi, car il sait qu'il doit aller se battre pour "sauver des vies" : il s'est "vu" sauvant des enfants vietnamiens...Finalement, Owen perdra ses bras, et la vie, en se jetant sur une grenade lancée par un jeune schizophrène au milieu d'un groupe d'enfants réfugiés. Bien qu'il soit persuadé qu'Owen ne l'a jamais quitté, car il sait qu'Owen rôde dans sa mémoire tel un fantôme rassurant, sa disparition "physique" laisse John, à jamais inconsolable. Et c'est cette absence qui met en évidence l'existence de ce "Dieu" qui lui a ravi son seul ami.

Quand meurt, de façon inattendue, une personne aimée, on ne la perd pas tout en bloc ; on la perd par petits morceaux, et ça peut durer très longtemps. Ses lettres qui n'arrivent plus, son parfum qui s'efface sur les oreillers et sur les vêtements. Progressivement, on additionne les pièces manquantes.



John Irving est puissant, comme l'athlète qu'il est. John Irving est un être de conviction, qui déverse dans ce livre tout ce qu'il pense de la politique américaine, des encombrements de la foi, de l'inconcevable perdition de l'humanité, de la folie destructrice. Mais John Irving a de l'humour et il est intelligent, son humour est donc sous-tendu comme une toile d'araignée, trop fine pour être détachée. J'ai pleuré et j'ai ri, c'est donc pour moi un livre réussi car il m'a emportée dans son univers, par ailleurs fortement inspiré de la vie personnelle de l'auteur.
Les rituels sont d'excellents remèdes à la solitude.
Il donne à son héros un élan immense. Owen, va loin, plus loin que tout, plus loin que l'espoir. Owen s'entraîne avec John au basquet, une gageure pour ce petit homme d'un mètre 52. Et pourtant, chaque action aura sa réaction. Tout le livre est émaillé d'indices, comme des pierres blanches que seul le petit poucet saura repérer.
Je ne savais pas très bien comment prier, alors ; je ne croyais même pas en la prière. Si aujourd'hui on me donnait l'occasion de prier pour Owen Meany, je me débrouillerai mieux ; sachant ce que je sais, je serai capable de prier plus intensément.
Owen est un personnage attachant, c'est drôle car j'ai lu que certains l'ont trouvé exécrable. Non, pour moi, il est aussi attachant qu'Harry Potter. Owen a des parents imbéciles malheureux, qui sont certainement à l'origine de ses désillusions. Mais Owen est un battant. Un battant pour l'autre, pas pour lui-même.

Savoir qu'un tel être puisse exister est un réconfort, même s'il reste un être de fiction. Celui qui achève ce livre sans un pincement de cœur, ou n'importe quoi qui y ressemble, une grande respiration, un détournement des yeux pour arrêter la larme qui coule, n'est pas humain, je le dis comme je le ressens.

Je sais que certains ne sont pas parvenus à la fin sous prétexte de détails, d'autres affirment que c'est le meilleur d'Irving. J'ai trouvé les détails absolument indispensables pour entrer dans le champ de vision de John, ses perceptions, ses appréhensions, ses hésitations, ses regrets, ses souvenirs. Ce livre étant mon premier de l'auteur, je ne peux rien affirmer ou confirmer sur le second point.

A la fin du livre, John implore :
"O Dieu, par pitié, rend-le nous !

Alors, à son exemple, je demande à John Irving : "John, dites-moi qu'un tel ami a vraiment existé".

jeudi 29 juin 2023

Auprès de moi toujours - Kazuo ISHIGURO



Nous sommes en Angleterre, fin du XXème siècle. Kath, Ruth et Tommy sont des clones dont le destin est de devenir des accompagnants puis des donneurs d'organes. Leur destin est donc tout tracé, sauf qu'ils vont être élevés dans un endroit spécial : Hailsham, où ils apprennent à créer, à penser, à imaginer, où ils vont peut-être prouver qu'ils ont une âme, bien à eux, et ce malgré leur origines douteuses.

On vous a informés, mais aucun de vous ne comprend vraiment, et j’ose dire que certaines personnes sont très heureuses de s’en tenir là. Ce n’est pas mon cas. Si vous voulez mener une vie décente, alors vous devez être mis au courant, et comme il faut. Aucun de vous n’ira en Amérique, aucun de vous ne sera star de cinéma. Et aucun de vous ne travaillera dans les supermarchés, comme j’ai entendu certains d’entre vous l’envisager l’autre jour. Vos vies sont toutes tracées. Vous allez devenir des adultes, et avant de devenir vieux, avant même d’atteindre un âge moyen, vous allez commencer à donner vos organes vitaux. C’est pour cela que chacun d’entre vous a été créé. (p.131)
Mon avis

Laissez-moi crever la bulle de mystère qui entoure ce roman. Car si je ne le fais pas, vous pourriez être, comme moi, rebuté par le démarrage de ce roman qui m'a mis fortement troublée, au point qu'il a fallu que je l'abandonne. Et puis j'y suis retournée, mue par un sentiment d'urgence. Impossible à expliquer.

Admirable roman ! 
Je songe à ma pile de vieux livres de poche aux pages tremblotantes, comme si elles avaient autrefois fait partie de la mer. (p.188)
Le roman est calqué sur le récit de Kath qui fait se succéder, je devrais dire s'entremêler, les souvenirs de Hailsham (l'école où elle vécu de 6 à 16 ans), des Cottages (l'endroit où elle vécut de 16 à 18 ans environ), et sa vie d'accompagnante. Cet incessant retour en arrière déroute largement, et transforme le récit de Kate est une sorte de puzzle dont l'image finale n'est révélée qu'à la fin.
Puisque chacun d’entre nous avait été copié à un moment donné sur une personne normale, il devait exister pour chacun de nous, quelque part là-bas, un modèle qui vivait sa vie. Cela signifiait, du moins en théorie, que vous pouviez trouver la personne à partir de laquelle vous aviez été fabriqué. C’est pourquoi quand vous étiez vous-même dehors – dans les villes, les centres commerciaux, les restaurants de routiers-, vous essayiez de repérer les « possibles » -les gens qui auraient pu être vos modèles et ceux de vos amis. (p.217)
Au final, nous ne saurons pas comment sont fabriqués les clones, ni qui les a commandités. L'état ? Une entreprise privée ? Là n'est pas la question je suppose. Les enfants d'Hailsham ne pensent jamais aux "parents" et pour cause : ils ignorent ce que c'est. Leurs seuls modèles "adultes" sont leurs gardiens, leurs professeurs, vers qui ils peuvent reporter leur affection. Car les clones peuvent aimer.

Dans ce roman, nous restons à la frontière de l'utile et nous ne saurons que l'essentiel. Les clones sont des êtres stériles fabriqués dans le seul but d'accompagner les donneurs qu'ils seront à leur tour. Après 1, 2, 3 ou 4 dons, ils "termineront" vers la trentaine (comme dans la série L''âge de Cristal). Nous ne saurons pas quels organes sont prélevés, nous savons seulement qu'ils souffrent de leurs opérations et de leurs cicatrices, comme les humains.

Leur vie de donneurs se déroule dans des maisons de repos ou des hôpitaux, dépourvus de charme, plutôt fonctionnels et sans confort où ils reçoivent la visite de leur accompagnant. Comme celui-ci a plusieurs "malades" à visiter, il passe son temps sur les routes, de longues routes incroyables qui semblent traverser de grands espaces vides, qui bordent des champs à perte de vue. Ils se réchauffent, comme Kath, les mains autour d'un café dans une station service qui est comme un havre de réflexion. Je vois d'ici le tableau genre Hopper.


Etrange récit fantastique qui porte un regard sur notre humanité, un regard inspiré qui fait tomber des mots délicats devant nos yeux desquels finissent par s'enfuir quelques larmes bien senties. Des donneurs qui me semblent des "plus qu'humains", à la manière de Theodore Sturgeon.

Les Montagnes hallucinées - Howard Phillips LOVECRAFT



Une expédition scientifique de l'université Miskatonic s'aventure sur l'Antarctique. Une partie de l'expédition trouve les traces d'une gigantesque et très ancienne cité semblant abandonnée, ainsi que des êtres étranges, inhumains, à la tête en forme d'étoile et dont le corps semble d'une résistance assez robuste. Certains des corps trouvés semblent parfaitement conservés : sont-ils morts ou seulement endormis ? Quelque chose est-il capable de les réveiller ?

Quelque chose dans ce décor me rappela les étranges et troublantes peintures asiatiques de Nicholas Roerich, et les descriptions plus étranges encore et plus inquiétantes du légendaire plateau maléfique de Leng, qui apparaît dans le redoutable Necronomicon d'Abdul Alhazred, l'Arabe fou. (p.13)



Nicholas Roerich

Mon avis
Il y avait bien longtemps que je n'avais pas lu de science-fiction, recommencer ce genre par un livre qui nous transporte sur terre au lieu des confins de l'espace est une autre sorte de voyage intersidéral ! Un peu plus sur l'histoire. Bien évidemment, les créatures ne sont pas toutes mortes, et après avoir entrepris la dissection de celles en mauvais état, tous les hommes sont à leur tour, tués, voir victimes de vivisection !

Alertés par le silence de leur camarades et parvenus sur les lieux du drame, le reste de l'expédition : le professeur Dyer et l'étudiant Danforth, découvrent le sort épouvantable de leurs compagnons. Après une rapide exploration dans ces terribles montagnes, ils repartent vers la civilisation, tâchant de ne rien divulguer de leur découverte, d'autant que Danforth est devenu fou après avoir vu une créature qui semblait les poursuivre (hallucination ?), et dont il refuse de parler. Dyer finit par révéler à la communauté scientifique, et la nouvelle est son témoignage, la vérité sur les monstruosités dont son expédition a été témoin, afin qu'aucune nouvelle expédition ne tente de suivre ses traces.

J'avoue avoir été un peu déçue par cette nouvelle qui offre de trop nombreuses répétitions : nous ne comptons plus le nombre de fois où l'on mentionne les peintures asiatiques de Roerich, le Necronomicon et son auteur fou, les murs décadents, les montagnes maudites, "Les Aventures d'Arthur Gordon Pym", le livre de Poe, etc... Je pense que cette répétition était néanmoins utile à l'époque, lorsque la nouvelle était éditée sous une forme épisodique : les rappels étaient alors sans doute un peu moins évidents, voire utiles.

Attention, je ne nie pas le style de Lovecraft qui trouve d'amusantes tournures :
Ces masses visqueuses étaient certainement ce qu'Abdul Alhazred appelle à mots couverts les "shoggoths" dans son effroyable Necronomicon, bien que même cet arabe fou n'ait jamais évoqué leur existence sur Terre, si ce n'est dans les rêves des mâcheurs de certain alcaloïde végétal. (p.93)
Ce récit est bien, à certains endroits, extraordinaire même, avec la richesse des visions qui nous emportent dans un monde suggéré, un monde fantastique qui, pour une fois, n'est pas au-delà de la terre mais en elle. Nous savons que Howard Phillips Lovecraft pressentait que la technique asservirait l'homme avant de le détruire ; l'écrivain en lui en a profité pour véhiculer dans ce conte macabre (quoique rien ne soit explicitement décrit !) un des pouvoirs les plus puissants de l'humanité : l'imagination.

Un certain gout pour la mort - Phyllis Dorothy JAMES



Deux hommes sont retrouvés égorgés dans la sacristie d'une église de Paddington, l'un ayant apparemment tué l'autre avant de se donner la mort. Seulement, le pseudo-suicidé est Sir Paul Berowne, un aristocrate qui vient d'abandonner la politique en démissionnant de son poste de secrétaire d'état. Il aurait eu une révélation divine et aurait été sur le point de divorcer, de faire table rase de sa vie passée. Le commandant Adam Dalgliesh mène l'enquête et nous traîne dans une course à la preuve matérielle, la seule qui pourrait étayer la thèse du meurtre prémédité.

Dalgliesh s'étonna de nouveau de l'étrangeté des relations humaines, du fait que les gens pouvaient se dire amis et trouver normal de ne pas se voir pendant des années ; puis, lors de leur prochaine rencontre, reprendre leur ancienne intimité, comme si cette longue période d'abandon n'avait jamais existé. (p.362)
Mon avis
OK, le livre fait 800 pages, mais franchement, elles se lisent aisément.
PD James est LA référence en matière d'enquêtes tirées au couteau, mais cette auteure est une "pro" : elle est d'ailleurs du métier. Ce que je trouve de différent chez PD James, c'est le détail des moindres choses. Les situations, les ressentis : tout concoure à faire entrer le lecteur au cœur de son intrigue. Je devrais dire que tout concoure à nous infuser à l'instar d'une mousseline malléable trempée dans la tasse remplie de suspens. Chaque personnage est d'ailleurs plus ou moins approché dans un chapitre qui nous dévoile sa psychologique : ses pensées, ses désirs, il n'a aucun secret pour nous.

Et puisque nous sommes à Londres, visitons un peu :


le quartier et l'église indiquée par la flèche




l'église de Saint-Matthew via
GEOGRAPH



le siège de New Scotland Yard



la gare de Victoria


Il y a de nombreuses références victoriennes chez PD James, mieux vaut les avoir en tête si l'on ne veut pas lire toutes ses descriptions sans la perdre, la tête. Shakespeare n'est pas oublié, ni par moi qui me suit promis (pour ceux qui suivent) de lire cet auteur avant la fin de l'année, qui sait, peut-être cet été ? Un bémol toutefois sur cette histoire : je n'ai pas trop apprécié le spectacle grandguignolesque de la fin. Cela jurait franchement par rapport à la minutie de l'enquête. Je vous laisse juge : d'abord Kate Miskin (elle est dans l'équipe de Dalgliesh) qui s'avance vers le coupable en tendant ses mains rouges du sang du foie de veau de son repas (pour lui faire peur ? nous ne sommes pas dans la nuit des morts vivants...), ou encore le bas de la tête arrachée de la dernière victime du tueur (une balle en plein front aurait été suffisant). Déjà que les deux cadavres du départ de l'enquête ne sont pas piqués des vers (en attendant d'y être jeté en pâture), j'ai trouvé notre Phyllis Dorothy un peu trop trash sur la fin. Cela étant, c'est une des meilleurs enquêtes que j'ai pu lire ces derniers temps.

Extension du domaine de la lutte - Michel HOUELLEBECQ


Résumé 1
Un homme, désabusé, perd lentement pied dans la vie à l'approche des fêtes de fin d'année.

Résumé 2
A l'occasion de l'installation d'un nouveau logiciel en province, un homme comprend que sa vie est vide, n'a plus de goût à rien, et, pour couronner le tout, est entouré de personnages qui eux-mêmes ne sont pas des symboles de réussite (affectivement parlant).

Vous aussi, vous vous êtes intéressé au monde. C'était il y a longtemps. (p.13)

Mon avis
Billet dédié à mon ami DNM sans qui je ne serai plus là (à moins que ce ne fut le contraire). Et qui m'a fait connaître ce livre. Et qui aime ce livre, il me semble, au point d'aimer le relire. Tout comme un autre ami que nous nommerons R.

Dans ce roman :

  • Houellebecq nous prend à témoin :

Il se peut, sympathique ami lecteur, que vous soyez vous même une femme. Ne vous en faites pas, ce sont des choses qui arrivent. D'ailleurs ça ne modifie en rien ce que j'ai à vous dire. Je ratisse large. (p.15)
  • passe à la moulinette diverses choses :

Tout est sale, crasseux, mal entretenu, gâché par la présence permanente des voitures, le bruit, la pollution. Je ne sais pas qui est le maire, mais il suffit de dix minutes de marche dans les rues de la vieille ville pour s'apercevoir qu'il est complètement incompétent ou corrompu. (p.68, au sujet de Rouen)
La Vendée me rappelait de nombreux souvenirs de vacances (plutôt mauvais du reste, mais c'est toujours cela). (p.84, la Vendée)
Sous couvert de reconstitution du moi, les psychanalystes procèdent en réalité à une scandaleuse destruction de l'être humain. (p.103, la psychanalyse)
Officiellement, je suis en dépression. la formule me parait heureuse. Non que je me sente très bas : c'est plutôt le monde autour qui me parait haut. (p.135, la dépression)
Il fait rire, parfois sur des sujets dramatiques :
J'ai mangé une pizza, debout, seul dans un établissement désert - et qui méritait de le rester. (p.71)
Malgré l'avalanche d'humiliations qui constituaient l'ordinaire de sa vie, Brigitte Bardot espérait et attendait. A l'heure qu'il est elle continue probablement à espérer et à attendre. Une vipère se serait déjà suicidée, à sa place. Les hommes ne doutent de rien. (p.91)
Avant de poursuivre, je reviens à R. qui m'a dit que ce livre était un "livre pour hommes", il veut dire par là qu'on y parle de sexe, et plus précisément de masturbation, et autres pensées intimes que doivent avoir les hommes, comme celles de se demander à quoi pensent les femmes, surtout si elles sont laides et ont l'air de se chercher un mec (les pauvres). Je n'aime pas les catégories. Je dirai que ce livre est un peu "cru" mais la seule chose qui m'ait déplu, c'est plutôt l'épisode où le personnage principal incite son collègue à commettre un meurtre. Là, j'ai trouvé cela franchement vulgaire et artificiel.

Extension du domaine de la lutte, c'est l'idée du libéralisme. Un jour, on veut se défaire de nos chaînes, et alors on part à la dérive, luttant contre les évènements qui viennent nous percuter, luttant surtout contre nous même.

Sinon, ce livre est tout à fait plaisant à lire et pour moi, c'est une sorte d'anthologie du vécu de certains prestataires en informatique, moi qui suit du "métier", j'ai trouvé le trait du tableau très ressemblant.

Houellebecq est un auteur qui me convient : pour ce que j'en sais de lui. Je dirai qu'il pratique l'autodérision avec un humour qui me sied.
Depuis des années je marche aux côtés d'un fantôme qui me ressemble, et qui vit dans un paradis théorique, en relation étroite avec le monde ; j'ai longtemps cru qu'il m'appartenait de le rejoindre. C'est fini.

Les ferrets de la reine - Jean d'AILLON



Paris 1624. Louis Fronsac, tout jeune pensionnaire au collège jésuite de Clermont, est le témoin d'un complot : la Reine Anne d'Autriche doit recevoir un magnifique bijou de la part des Anglais, des ferrets en or et faux diamants. L'escroquerie vise à discréditer l'Angleterre, la Reine, et en cela remettre en cause l'entende entre la France et l'Angleterre. Avec l'aide de ses camarades de chambre, Louis va manœuvrer pour approcher l'entourage de la Reine, afin de la prévenir de la machination.


Je m'excuse, monsieur, répondit le soldat, mais il est de mon devoir d'apprendre avant tout à votre fils à survivre. Je vous l'ai dit, il n'y a aucun honneur dans les batailles. Tous les moyens sont bons pour vaincre. Il faut tuer le premier, sinon on est mort. (p.182)
Mon avis
En ces temps de rentrée scolaire, il est bon d'être confrontée à la réalité froide d'une rentrée en 1624, fut-elle parisienne ! Dans ce nouveau roman de Jean d'Aillon, nous retrouvons Louis Fronsac dans sa toute première enquête (les aventures de Fronsac ne sont pas éditées dans l'ordre chronologique) et c'est un véritable enchantement car j'ai eu du mal à me décrocher de ce livre là ! La vie quotidienne au collège de Clermont (actuel lycée louis le Grand) est un véritable anti Poudlard !


Lycée Louis-le-Grand (Paris)


Comme les petits sorciers de JK Rowling, les pensionnaires doivent faire face à une nouvelle discipline, mais là où Poudlard laisse une certaine fantaisie, Clermont n'offre qu'une ombre de liberté possible : à cette époque, les enfants ne décidaient pas de leur avenir et certains étaient forcés de devenir religieux ! Bon gré, mal gré ! Mais les enfants restent des enfants et parviennent à se sortir de tout plein de mauvais pas.

- Il y avait une tablée où les pensionnaires ont du pain noir et aucun biscuit. Ce sont les boursiers ?
- Oui. Ils n'ont personne pour payer leurs études, car ils viennent de familles très pauvres, bien que parfois de vieille race. Les pères souhaitent qu'ils n'oublient jamais leur pauvreté, c'est pour cette raison que leur robe est en toile grisâtre. C'est aussi pour ça qu'à table, ils reçoivent de plus faibles portions que nous, ou même une moins bonne nourriture. En revanche, ils ont droit aux restes de nos repas, aux aumônes et aux objets trouvés.



Pères jésuites


C'est toujours un régal, si je peux dire, de lire les descriptions des rues de Paris, couvertes d'immondices, encombrées d'animaux ou encore les ponts habités (comme celui de Landernau).



Pont de Rohan, Landernau - été 2008, photo perso


Un livre recommandé à celles et ceux qui apprécient les énigmes, qui veulent changer d'air en changeant d'époque tout en rafraîchissant (comme moi) leurs cours d'histoire. L'occasion aussi, pour ceux qui connaissent déjà la suite des enquêtes de Louis Fronsac, de découvrir la jeunesse du héros, la maison de son enfance et la manière dont cohabitaient tous les membres de la maisonnée : hébergement des domestiques, repas partagés entre domestiques et "patrons". J'ai bien aimé le personnage du grand-père de Louis, un sacré "Monsieur" ma foi. Et surtout, surtout, mention spéciale de l'histoire, qui bien que revisitée comme il en est fait mention par l'auteur lui-même, est originale, et nous plonge dans un monde autrement plus fascinant que celui des filles et fils à Papa, car il s'agit d'un monde qui nous concerne tous : le monde de nos origines.

mardi 27 juin 2023

Passagère du silence - Fabienne VERDIER



Septembre 1983, à la sortie des Beaux-Arts de Toulouse, Fabienne Verdier tente l'impossible : aller étudier l'art chinois en Chine, en immersion totale à l'université de Chongqing. C'est dans le cadre d'un échange entre étudiants qu'elle y parvient, mais il lui faut beaucoup de tenacité et d'abnégation pour parvenir à faire toujours plus que ce qu'on lui autorise à apprendre, au péril de sa vie parfois.
1989. Les évènements tragiques de la place Tianan Men la font évacuer d'urgence vers la France. Elle reviendra en Chine par la voie diplomatique comme attachée culturelle à Pékin.
Fabienne repart de Chine à la fin de l'année 92. La "passagère du silence" est le témoignage d'une passion, d'une vie entièrement dévouée à l'art. C'est aussi le témoignage de la vie quotidienne en Chine, des rapports de force, de la soumission, de la destruction massive du patrimoine culturel chinois. Poignant et sublime.


Mon avis
D'une écriture troublante et délicate, ce livre révèle un destin extraordinaire pour cette femme qui a un peu plus que mon âge et à laquelle je n'ai pas manqué de m'identifier tout au long récit, estimant à chaque étape : "j'aurais fait pareil", ou alors "je n'aurais pas osé", etc...

Fabienne se heurte aux us et coutume chinoises et tente continuellement de faire plier les rigueurs de ces hôtes.
Il faut que tu comprennes qu'ici personne ne peut agir comme il lui plait. Nous mêmes, ton interprête et moi, chacun d'entre nous, sommes régentés, organisés. Nous avons des devoirs à remplir auprès du parti. Nous menons tous une double vie : je suis le directeur de cette école et sculpteur ; ton interprête est professeur d'anglais et, en même temps, elle doit s'occuper de toi, et ce n'est pas une mince affaire.
Elle force la porte du professeur Maitre Huang et
celui-ci finit par accepter de lui apprendre, patiemment, l'art, les arts, de la calligraphie.
Enfin j'avais pénétré dans un univers qui correspondait à ce que je cherchais. Parmi ses objets familiers, ses cages à oiseaux, ses livres, ses pinceaux, sa pipe à eau, le pot de miel sous le lit, sa théière xinxing.
Fabienne Verdier a choisi la nature comme expression. La nature du chaos, la nature de l’homme, fusionnent au bout de son pinceau comme le ferait un cil sur une joue. Le mouvement impromptu n’existe que dans son éphémère réalité, seule la conscience fait d’un instant un moment d’éternité.
Ces fonds créés, je m’installe devant et, après des heures de médiation, je trouve le chemin de l’inspiration et voyage enfin, le pinceau à la main, dans d’infinis lointains.
Au delà de la trace il y a la vibration, celle du cœur, de l’esprit, le souffle de l’être. C’est comme si "Mademoiselle Fa" trace les frontières des objets cachés sous sa feuille en révélant la pensée qui en un instant la traverse.
Elle même dit que "la calligraphie ouvre les portes de la peinture". Je crois que je suis de ceux qui désirent entrouvrir ces portes là.

J'ai pénétré dans un entrepôt du quartier du Marais, mon carton à dessin sous le bras. Je suis montée jusqu'à la mezzanine où le directeur avait installé son bureau. Je retrouvais l'atmosphère de collection étonnante du musée d'Histoire naturelle de Toulouse. Son grenier était bourré de marionnettes, de costumes de théâtre anciens, de masques funéraires, de divinités de toutes sortes. L'ensemble était d'une beauté inquiétante, troublante. Je n'osais bouger de peur de déranger ces âmes étiquetées.

***
Un vieil homme âgé plongé, semblait-il, dans une profonde mélancolie, accablé par une existence quotidienne trop dure, se mit à fouiller dans une poche de sa veste ouatinée et prit une gourde, sorte de coloquinte séchée, qu’il gardait bien au chaud contre son corps. Il parla tout haut à sa gourde percée de trous d’aération, ôta le couvercle en os joliment sculpté et ajouré, et en sortit une minuscule créature : un grillon. Son visage s’éclaira subitement et, le sourire au cœur, il parla à l’insecte. Il avait oublié ses soucis et voyageait, seul, dans l’infiniment petit.

***
Comprends ceci : dans l'infiniment petit de l'espace de nos tableaux, nous ne faisons que reproduire le principe de l'infiniment grand du cosmos.

Alice au pays des merveilles - Lewis CARROLL


 

Alice somnole auprès de sa grande soeur. Son rêve l'emmène à la poursuite d'un lapin blanc pressé, au milieu d'un peuple de cartes à jouer, à la rencontre de multiples créatures animales, le tout évoluant dans un monde de folie.

Mon avis
Comme tout le monde, je connaissais l'histoire d'Alice, sans jamais l'avoir lu dans sa version d'origine. Je suis tombée sous le charme de Lewis Carroll, que je connaissais de nom et au travers du miroir de la chasse au Snark de mon amie Holly G. Tout d'abord : un style, un souffle, un rythme. Le monde d'un écrivain n'existe pas tant que l'on n'y entre pas par le cœur. Aucune critique, aucun avis, ne pourra remplacer l'émotion découverte, une sorte de temps à part : où que l'on soit, l'univers s'arrange un peu, se grise, et nous nous retrouvons au milieu de nulle part, ou plutôt dans un endroit à soi, un monde parlant à l'enfant qui réside encore dans ce corps que l'on est devenu. Un monde où il fait beau revenir de temps en temps. En 12 chapitres, nous suivons Alice dans un monde absurde, et parfois, proche de ce monde qui est le notre.

Pour créer son personnage d'Alice, Lewis Carroll s'est inspiré d'une véritable petite fille Alice Liddell :
Alice Liddell
Alice Liddell


De l'autre côté du miroir - Lewis CARROLL


Dans son salon, Alice joue avec ses petites chattes Dinah la blanche et Kitty la noire. Elle regarde dans le miroir et imagine comment est la maison qui se trouve de l'autre côté : la pièce semble identique, cependant tout est à l'envers. Et derrière la porte ? A quoi ressemble le jardin ? Allons voir.

Mon avis
Encore une fois, Alice rêve et décide de traverser le miroir de son salon.



Tiennel

De l'autre côté, elle s'aventure dans un monde merveilleux d'étrangetés et d'absurdités. Animaux, conversations, comportements, Alice ne reconnaît rien des choses auxquelles elle est habituée.



Tiennel

Carroll précisera que la petite fille avance dans l'histoire comme dans un jeu d'échecs. Je n'ai pas vérifié, j'avoue même avoir vite perdu la visualisation de l'itinéraire d'Alice sur son échiquier imaginaire, et ceci ne m'a pas empêché d'admirer avec quel panache, Lewis Carroll suit le fil de son récit. N'oublions pas que Lewis Carroll, ou plutôt Charles Lutwidge Dodgson, a inventé des histoires pour des enfants, au cours de promenades. Ce n'est que plus tard, qu'il les rédigea. Je salue la richesse de son invention.

Entends-tu la neige contre les vitres, Kitty ? Quel joli bruit elle fait ! On dirait qu'il y a quelqu'un dehors qui embrasse la fenêtre tout partout. Je me demande si la neige aime vraiment les champs et les arbres, pour qu'elle les embrasse si doucement ? (p.189)

Un instant plus tard, Alice avait traversé le verre et avait sauté légèrement dans la pièce du Miroir. Avant de faire quoi que ce fût d'autre, elle regarda s'il y avait du feu dans la cheminée, et elle fut ravie de voir qu'il y avait un vrai feu qui flambait aussi fort que celui qu'elle avait laissé derrière elle. "De sorte que j'aurai aussi chaud ici que dans notre salon, pensa Alice ; plus chaud même, parce qu'il n'y aura personne ici pour me gronder si je m'approche du feu. Oh ! comme ce sera drôle, lorsque mes parents me verront à travers le Miroir ey qu'ils ne pourront pas m'attraper !" (p.193)

Le retour du professeur de danse - Henning MANKELL

Un livre édité en 2000 dans sa version originale (suédois) sous le titre "Danslärarens återkomst"
Edité en France aux éditions du seuil en 2006
540 pages

Suède. De nos jours. Herbert Molin, 76 ans, retraité, passe son temps à faire des puzzles et vit seul dans sa maison au bord des bois quand surgit un inconnu qui le fouette au sang et à mort avant de l'entraîner dans une danse macabre qui laisse des traces de pas sanglantes dans son salon. Ce dernier tango n'est-il pas esquissé par l'une des nombreuses ombres que le supplicié a craint toute sa vie ? Un ancien de ses collègues, Stefan Lindman, en attente de commencer son traitement contre le cancer, enquête pour comprendre qui était Herbert Molin. Il finira par découvrir sa véritable identité avant et durant la guerre, le mobile du crime mais aussi un secret sur sa propre famille qu'il eût préféré ignorer.

- J'ai un cancer.
- Mortel ?
Le vieil homme avait dit cela avec une bonne humeur inattendue. Comme s'il était malgré tout capable de se réjouir que la mort ne soit pas réservée aux vieillards qui consacraient leurs derniers instants sur terre à écouter Bach.
- J'espère bien que non.
- Bien entendu. Seulement voilà, la mort est l'ombre dont nous ne pouvons pas nous débarrasser. Un jour, cette ombre se transforme en une bête féroce.
- J'espère guérir.
- Dans le cas contraire, je vous recommande Bach. Seul remède valable en dernier ressort. Il offre la consolation, ainsi qu'une petite protection contre la douleur, et une certaine mesure de courage. (p.317)
Mon avis
En préambule : un petit rattrapage pour les sous doués comme moi en géographie : une carte de la Suède pour mieux visualiser les distances parcourues dans ce roman : Stefan Lindman vient de Borås (au sud) et il va enquêter à Kalmar et Östersund.

Et aussi une précision : les suédois se tutoient, ce qui peut surprendre en lisant ce livre, des inconnus se tutoient (sauf vis à vis de personnes très âgées). Voilà un moment que je louchais sur ce livre, ce qui m'a retenu, c'est que j'imaginais le récit trop "versé dans le sang", trop gore si vous préférez, et franchement, le gore, ce n'est pas ma tasse de thé. Et bien non, vous pouvez y aller. Oh ! je ne dis pas que lors du passage où le vieux monsieur est fouetté sans savoir ce qui lui arrive est assez "dur", mais à part cela, ce livre est absolument passionnant.

Tout d'abord, les personnages. Henning Mankell a su en restituer avec finesse les sentiments. Herbert Molin, que l'on accompagne au début, semble si doux : il aime se faire son café, il danse avec sa poupée, et il a peur des ombres qui ne le laissent jamais dormir. On se doute bien qu'il n'a pas la conscience tranquille, sans savoir ce qui lui vaut cette angoisse.
Il avait gardé le souvenir du garçon, je crois même qu'il rêvait de lui dans ses cauchemars. J'ai bien l'impression que le petit a fini par retrouver sa trace.
Stefan Lindman vient d'apprendre qu'il a un cancer. Cette petite boule sur la langue est porteuse de la poisse et devient son compte à rebours. Il se raccroche alors à ce mystère qu'est la mort de son ancien collègue, il n'a rien d'autre de mieux à faire et il se sent utile. Il fait une sorte de tandem avec le policier chargé de l'enquête : Guiseppe Larsson.
J'ai la mort dans le corps. Je devrais la prendre au sérieux, mais je n'y arrive pas. La mort est impossible à saisir, du moins la mienne.
Stefan Lindman farfouille, fouille, n'hésite pas à prendre des risques, s'introduit dans des maisons, des appartements, des chambres, certes vides, mais risquant à chaque instant d'être surpris. Il accomplit sa quête, comme s'il n'en avait rien à faire de se faire prendre, aveuglé par son angoisse de la mort. Il s'épuise sur les routes, mangeant mal, dormant (ou ne dormant pas) dans des chambres d'hôtels sans charme mais qui l'éloignent de ses repères habituels, de sa maison, de son heure de rendez-vous avec son traitement.

J'ai été littéralement happée dans cette histoire qu'on ne lâche pas, au risque de la perdre. Et puis, cela change des romans qui se situent en France, en Amérique ou en Angleterre. Le dernier jour de lecture, je me suis même réveillée à 3 heures du matin, impossible de me rendormir. Je me suis levée, j'ai fait couler le café, je me suis installée au milieu des coussins enroulée dans les couvertures, j'étais vraiment heureuse de retrouver mon livre, même si le propos de ce livre n'est pas glorieux puisqu'il s'agit du nazisme, celui d'hier, celui d'aujourd'hui.

Durant sa quête, Stefan découvre l'existence de groupuscules haineux, à l'échelle planétaire. Des communautés qui ne pratiquent pas forcément d'actes de barbarie, mais qui sont persuadées que leur salut viendra en exterminant les "envahisseurs". Rien de moins. Des groupuscules dont les adhérents sont des gens comme tout le monde.
Chaque nuit, je savais que quelqu'un allait mourir, mais qui ? Le voisin ? Ou moi ? Je me souviens qu'à mon idée, c'était le Mal en personne qui se déchaînait. Ce n'étaient pas des avions, là-haut dans le noir, mais des diables aux pieds griffus qui lâchaient des bombes sur nous. Plus tard, longtemps après, alors que j'étais déjà dans la police, j'ai compris qu'il n'y avait pas de gens mauvais - mauvais dans leur âme, si vous voyez ce que je veux dire. Mais que certaines circonstances pouvaient faire surgir la cruauté.
Je me demande quand même pourquoi le livre se termine ainsi, personnellement, je n'aurai pas écrit la lettre à Guiseppe.

Saga Twilight - Stephenie MEYER

Republication de février 2009

 


Faut-il dire que moi aussi je suis tombée accro à cette saga ? Non, inutile car j'ai lu les 4 tomes à la suite les uns des autres. Au début j'ai hésité mais je me suis laissée tentée à la projection  du film Twilight qui en est l'adaptation. Il s'agit d'une lecture pour public jeune, mais je suis restée jeune, en tout cas, je le suis redevenue le temps de ma lecture. Non pas que j'en eusse besoin au fond, pour rien au monde je ne voudrais avoir de nouveau 20 ans, quelle horreur !!! Cependant replonger dans les affres des sentiments de cette époque m'a donné une nouvelle dimension de ma vie aujourd'hui. Une conscience qui n'a rien de rationnel, évidemment.

L'histoire est dévorante, comment peut-il en être autrement avec tous ces vampires et autres loups-garous affamés ? Ne cherchons pas trop loin des explications à cet envoûtement. Qu'importe, il reste une sorte d'ivresse de lecture. Ne me plaignez pas d'aimer ce type de livre, j'ai droit à ma récréation !


Premier tome : Fascination

Bella, 17 ans, arrive dans une nouvelle ville où elle fait connaissance des Cullen, une étrange famille de vampires d'une nouvelle génération ; en effet, ceux-ci se sont entraînés à résister à l'appel du sang humain et se contentent de chasser les animaux de la forêt pour assouvir leur soif. Bella et Edward Cullen finissent par tomber amoureux.

Tome 2 : Tentation

"Ce sera comme si je n'avais jamais existé". Edward prend la décision de quitter Bella afin qu'elle puisse vivre une vie humaine normale. Bien entendu, Bella en est bouleversée et n'arrive pas à surmonter l'oppression due à cette abandon. Seul Jacob, son ami, lui redonne espoir en la vie ; mais Jacob se transforme en loup-garou et rejoint ainsi le groupe des protecteurs qui descendent d'une ancienne tribu indienne chargé de défendre les humains contre les vampires.

Tome 3 : Hésitation

Bella aime Edward bien qu'elle se sente inexplicablement attirée par son ami Jacob qui voudrait bien ne pas être que cela. D'un côté l'amour, son vampire au sang froid qu'elle s'apprête à épouser, de l'autre son ami, le loup-garou au sang brûlant, un protecteur. Il faut choisir. Mais Bella pressent que Jacob est un élément vital pour elle, sans pouvoir définir pourquoi. Elle va tout tenter pour ne pas le lâcher. Sous aucun prétexte.


Tome 4 : Révélation

Bella épouse Edward, ils partent en voyage de noces durant lequel ils conçoivent un enfant. Bien entendu, cet enfant hybride va bouleverser leur vie et celle de leur famille, voir celle de tous les vampires sur Terre !

Voici le résumé de ma belle aventure-lecture de quelques jours en compagnie de ces héros improbables. Je ne m'aurais jamais cru capable d'un tel marathon, si je puis dire. C'est que je suis tombée à fond dans cette troublante histoire de processus de développement : mystification de la période de maturité. C'était pas si mal, c'était bien. Quelques remarques sur les mots traduits, un peu trop de "marmoréen", de "derechef", des mots qui ne sont pas très communs et qui finissent par agacer au bout de plusieurs milliers de pages. Mais tout cela est secondaire.

C'est donc l'histoire quasi impossible de Bella Swan, une jeune fille de 17 ans qui s'éprend d'Edward Cullen, un garçon de son âge qui est éternel car il est un vampire. Edward a un don : il lit dans la pensée de gens, sauf en Bella qui lui reste bizarrement hermétique. Bella vieillit, Edward décide de la quitter pour qu'elle puisse vivre une vie normale, il ne veut pas entendre qu'elle désire vivre une vie de paria auprès de lui. Devenir vampire n'est pour lui pas un choix délibéré, c'est juste une conséquence pour échapper à la mort. Impossible donc de permettre une mise à mort délibérée. Abandonnée à son triste sort, son ami Jacob la réconforte autant qu'il le peut, mais il finit par se transformer en loup-garou, conséquence de la présence de vampires dans les parages de sa zone de protection.

Désoeuvrée, Bella s'adonne à toutes sortes d'activités dangereuses. Quand elle saute dans la mer depuis une falaise, Alice, la soeur d'Edward qui a pour don de voir l'avenir prévient son frère que Bella est morte. Afin de ne pas lui survivre, Edward se rend en Italie, dans le but de révéler sa nature singulière au milieu d'une foule : les vampires scintillent au Soleil comme s'ils étaient recouverts de diamants. Avec cela, ils ne passent vraiment pas inaperçus... Or, en agissant ainsi, Edward désire provoquer la colère des Volturi dans leur propre ville. La famille Volturi est la plus importante pour les vampires, représentante de l'autorité des vampires et gardienne des lois, dont la première est de ne JAMAIS réveler leur véritable nature aux humains. Un vampire qui outrepasse cette règle est automatiquement condamné à mort (découpé puis brûlé). Apprenant le funeste destin qui attend Edward par sa faute, Bella se précipite en Italie et finit par permettre son sauvetage.

Les Volturi laissent repartir les amoureux à une condition : que Bella devienne vampire elle aussi. Mais Edward repousse l'échéance et oblige Bella à accepter le mariage. Bella de son côté, oblige Edward à l'aimer charnellement avant qu'elle ne perde son humanité. Quelques bleus sur les bras (le corps d'un vampire est dur comme la pierre) et quelques oreillers en charpie plus tard, elle se retrouve enceinte. Mais le foetus se développe anormalement rapidement puisque la grossesse ne dure que quelques semaines (un rêve ????). Le bébé épuise sa mère (il est vraiment trop fort et lui casse même quelques côtes en bougeant !) puis il finit par sortir (genre césarienne, je vous passe les détails sanguinolents). C'est une fille ! Mi-humaine (son cœur bat et elle grandit à une vitesse stupéfiante), mi-vampire (elle se nourrit de sang humain : des poches de sang pour les âmes sensibles). En la voyant, Jacob s'imprègne d'elle (il en devient le protecteur attitré). Bella mourante est (enfin) transformée en vampire par son cher et tendre. Je ne vous parle pas du désespoir (compréhensible) du pauvre Jacob, l'ami de cœur de cette incroyable Bella, Jacob, loup-garou de son état (faut suivre mes petits agneaux !), un ennemi juré pour la race des vampires, qui accuse le choc que Bella soit à jamais perdue.

Mais voilà que les Volturi décident de débarquer en Amérique au grand complet pour venir vérifier de visu l'abomination : il est en effet INTERDIT aux vampires de créer des vampires enfants. La famille Cullen, protégée par la horde des loups-garous, attend le verdict des Volturi, entourée de ses amis qui ont été témoins de la croissance de la gamine qui a atteint, quelques semaines après sa naissance, la taille d'un enfant de quelques années. S'ensuit une bataille mentale de vampires qui affrontent et confrontent leurs "dons" (celui de l'illusion, celui de la douleur, celui de détecter les mensonges etc...). Mais le don qui va les épargner et éviter le carnage, c'est celui de Bella. Car Bella est un bouclier : elle peut à sa guise englober dans une sorte d'un parapluie de protection malléable tous les siens et les rendre ainsi imperméables à toutes les attaques des Volturi et de leur garde. Les Volturi finissent par accepter que l'enfant n'est pas une menace pour leur survie, et repartent, vaincus. Une nouvelle race est née avec l'enfant hybride de Bella et Edward.

Je me relis et je ne peux pas moins dire. Après avoir vu le film qui a été fait en adaptant le premier tome (Twilight), j'avoue m'être laissée emportée dans une lecture assez visuelle mais pas désagréable. J'avoue même avoir hâte de voir le résultat sur écran, un peu comme j'ai eu hâte de voir les films de la saga Harry Potter. Tous les livres sont écrits du point de vue de Bella. Dans le dernier tome, j'ai bien aimé la structure en 3 parties qui insère le point de vue de Jacob. En première partie, le livre de Bella débute par le mariage et s'achève au moment où elle découvre sa grossesse. Puis le livre de Jacob, génial, où le jeune homme s'y découvre de manière très drôle mais pas si désespérée. Enfin, pour la dernière partie, nous retrouvons Bella à partir du moment de son douloureux accouchement qui précède de peu sa transformation en vampire, jusqu'au final.

Preuve s'il en était encore besoin, je suis incurable. Je dois donc avouer sans honte que j'ai pleuré tout le chapitre 22 (Promesse) qui est celui où Bella fait connaissance avec sa fille. Globalement ce dernier livre est celui qui me fut le plus intime, sans doute à cause de la maternité. Etape vraiment bien retranscrite : la peur, la douleur, le sang, la sensation de ne plus être soi, d'être hors limite, d'être à côté de la plaque. Je n'ai pas trop envie de chercher plus d'explications à l'enthousiasme que j'ai eu en compagnie de ces livres. Même si le style de Stephenie Myer n'est pas très "littéraire", il n'empêche qu'il sait plaire, et c'est déjà beaucoup puisque d'autres auteurs n'ont (malheureusement) ni le fond ni la forme... Je le reconnais, je fus une mordue de plus. L'histoire d'amour, puisqu'il s'agit de cela, est plutôt "amusante" et enthousiasmante. Quant à moi, j'y ai vu de nombreux clins d'oeil, pas mal d'humour aussi, comme quand Bella demande au bout de combien de temps les couples vampires finissent par se lasser l'un de l'autre. Dix ans, une "paille" pour eux qui ont l'éternité. On aurait pu imaginer pire. Stephenie Meyer est assez fine pour savoir écrire une histoire qui puisse plaire à une large public, le fait que ce soit des créatures mystiques n'est qu'une manière de dire que quelques soient nos "talents", il reste toujours une vulnérabilité, nul n'est infaillible. Nous sommes tous plus ou moins le monstre de l'autre, nous rejetons ce qui est inconnu et différent, il y a de nombreuses pistes de lectures, c'est sans doute pour cela que les livres ont eu tant de succès.

...nous n'avons pas le droit de désirer nous élever, dépasser les frontières d'un destin qu'aucun de nous n'a voulu, essayer de retenir un maximum de notre humainté perdue. (p.329; Fascination)

mardi 20 juin 2023

Voyage au bout de la nuit - Louis-Ferdinand CÉLINE


Survivant d'une guerre absurde, un homme, Ferdinand Bardamu, recherche dans le monde une chose capable de le réconcilier avec la nature humaine. De l'Europe à l'Afrique, puis l'Amérique, et de retour en France, il ne trouve rien de tout cela. L'amour même lui échappe à maintes occasions. Devenu médecin pour se donner une certaine conscience d'être, il affronte encore le déni de bonheur et poursuit sa vie en "marge" des autres, comme un observateur.

Une longue raie grise et verte soulignait déjà au loin la crête du coteau, à la limite de la ville, dans la nuit ; le Jour ! Un de plus ! Un de moins ! Il faudrait essayer de passer à travers celui-là encore comme à travers les autres, devenus des espèces de cerceaux de plus en plus étroits, les jours, et tout remplis avec des trajectoires et des éclats de mitraille. (p.46)

Il existe pour le pauvre en ce monde deux grandes manières de crever, soit par l'indifférence absolue de vos semblables en temps de paix, ou par la passion homicide des mêmes en la guerre venue. S'ils se mettent à penser à vous, c'est à votre torture qu'ils songent aussitôt les autres, et rien qu'à ça. On ne les intéresse que saignants les salauds ! Princhard à cet égard avait eu bien raison. Dans l'imminence de l'abattoir, on ne spécule plus beaucoup sur les choses de son avenir, on ne pense guère qu'à s'aimer pendant les jours qui vous restent puisque c'est le seul moyen d'oublier son corps un peu, qu'on va vous écorcher bientôt du haut en bas.
Comme elle me fuyait Musyne, je me prenais pour un idéaliste, c'est ainsi qu'on appelle ses propres petits instincts habillés en grands mots. (p.82)
Mon avis
Céline a 38 ans quand est édité Le voyage. Il s'est inspiré de sa propre expérience pour inventer ce personnage de Bardamu, une âme soeur. Céline (de son vrai nom Louis-Ferdinand Destouches) a participé à la Première Guerre mondiale en 1914 et en fut à jamais bouleversé. Cette époque-là lui a disséqué la véritable nature humaine. Malgré tous les artifices, ce n'est qu'une combinaison de cellules destinées à pourrir, ni plus, ni moins. Et rien ne sert de lutter contre cette évidence, juste peut-être tenter quelque soulagement, et de manger de temps en temps à sa faim.

Pour se faire une meilleure idée de ce que raconte le livre sur plus de 500 pages, je dirais que c'est une sorte d'épopée, une odyssée, découpée en 11 tranches :
  1. à Paris, l'engagement à partir de la place Clichy
  2. au front, avec son cheval purulant, il croise Robinson
  3. blessé, retour à Paris, rencontre de Lola, l'infirmière chargée de faire des beignets, puis Musyne, violoniste
  4. séjour à l'hospice de Bicêtre, avec les vieillards et les fous
  5. en partance pour l'Afrique, sur le bateau Amiral Bragueton
  6. à Bambola-Fort-Gono, puis Bikomimbo, il tient un magasin en pleine forêt et succède à Robinson
  7. malade, il est évacué vers l'Amérique et cherche à retrouver Lola ; enrichie, celle-ci le dépanne mais se débarrasse vite de lui
  8. il travaille dans les usines Ford à Détroit et retrouve Robinson, se lie avec Molly, une prostituée au grand coeur, la seule personne qui lui témoigne de l'amour sans rien demander en échange
  9. retour en France, il devient médecin, ne peut sauver le jeune Bébert, un garçon de 7 ans qui meurt d'une pneumonie, travaille dans l'asile du Dr Baryton avant que celui ne parte en "voyage"
  10. à Toulouse, il visite Robinson et sa fiancée Madelon, dont il devient l'amant
  11. à Paris, Madelon tue Robinson qui ne veut plus d'elle.
Holly G. me disait que chaque page du Voyage méritait qu'on s'y attarde pour relever une perle, une phrase à méditer. Je suis d'accord.
p 49 - Il existe comme ça certaines dates qui comptent parmi tant de mois où on aurait très bien pu se passer de vivre.

le métro aérien de NY - p 198 - Il bondissait en face, entre deux rues, comme un obus, remplis de viandes tremblotantes et hachées, saccadait à travers la ville lunatique de quartier en quartier.

p 210 - L'égoïsme des êtres qui furent mêlés à notre vie, quand on pense à eux, vieilli, se démontre indéniable, tel qu'il fut c'est-à-dire, en acier, en platine, et bien plus durable encore que le temps lui même.

p 216 - Tout pouvait continuer. La guerre avait brûlé les uns, réchauffé les autres, comme le feu torture ou conforte, selon qu'on est placé dedans ou devant. Faut se débrouiller voilà tout.

p 337 - Ce corps à nous, travesti de molécules agitées et banales, tout le temps se révolte contre cette farce atroce de durer. Elles veulent aller se perdre nos molécules, au plus vite, parmi l'univers ces mignonnes ! Elles souffrent d'être seulement "nous", cocus d'infini. On s'éclaterait si on avait du courage, on faille seulement d'un jour à l'autre. Notre torture chérie est enfermée là, atomique, dans notre peau même, avec notre orgueil.
Jacques Tardi

Elle est belle la "petite musique" de Céline, la langue qui lèche les mots comme on enveloppe un enfant stupéfié, venu au monde par hasard et s'évertuant à y trouver son compte sans se payer de mine. Il me tarde de lire Mort à crédit, annoncé comme une suite à ce voyage. Je ne sais ce que je vais y trouver. Mais ce qui est certain, c'est que ce genre de livre ne choque plus désormais. La réalité est bien plus atroce. Laissons les poètes s'amuser comme ils le veulent et laissons les nous divertir, pour peu que nous sachions à quoi cela nous sert.