mardi 22 janvier 2013

ABE Kōbō - La Femme des sables


Un instituteur passionné d'entomologie parvient à un village proche de la mer où il espère trouver une espèce rare pour sa collection. Lorsque la nuit tombe, il demande à un villageois s'il est possible de rester dormir, le vieux l'emmène alors chez une jeune veuve qui vit seule. Au matin, il se rend compte qu'il lui est impossible de partir : la maison se trouve dans une sorte de cratère entouré de murs de sable impossible à escalader sans aide. Le sable envahissant inlassablement la maison, il faut s'en débarrasser chaque nuit sous peine d'être complètement enseveli. L'homme cherche à s'enfuir, élabore différentes stratégies pour tenter de reprendre sa liberté.
Là même d'où il était parti, là même l'homme retombait, dégringolant et roulant.
Son épaule gauche rendit le même craquement qu'une paire de bâtonnets de bois blanc qu'on achève de séparer. Pourtant, il n'en ressentait nulle douleur. La blessure que le sable venait de lui infliger pour le punir de s'être accroché à lui, le sable même, on eût dit, la voulait panser et calmer : doucement, du pan de la falaise, du sable très fin se mit à couler, à murmure monotone... à couler, un moment... petite, toute petite blessure, au reste, sans importance en vérité. (p.65)
Voici un récit étrange sur le côté parfois absurde de la vie. Faire, refaire sans cesse des choses dont on ignore le sens, c'est un peu l'histoire de cet homme pris au piège dans une gigantesque prison de sable, incapable de comprendre pourquoi les villageois ne se révoltent pas, ne partent pas s'installer ailleurs : pour eux, comme ils disent, se débarrasser du sable nuit après nuit "à la main", c'est la solution la moins onéreuse pour la communauté. Tout simplement.

J'ai bien aimé la manière dont l'auteur donne à son héros la force de réagir, de combattre son enfermement, puis celle de trouver une échappatoire. Il s'indigne, s'insurge, se résigne, se désespère, finit par s'attacher à sa geolière, lui trouve un intérêt, au moins sexuel. Sans cesse, il rumine sur sa condition, puis la condition d'une vie en général, il compare, imagine des dialogues, cherche à trouver une explication la plus rationnelle possible alors qu'il est bien conscient que ce qu'il fait est absurde, et qu'il lui faut vivre avec cette impression et cette révélation. Son but ultime.

Le style est complexe, les tournures de phrases parfois peu aisées, il faut alors relire une phrase, un paragraphe. Le rythme de certaines phrases est ralenti par certaines longueurs, placement de virgules, sans doute placées pour montrer la confusion dans laquelle se trouve le personnage principal. C'est un peu comme si le roman dans sa globalité pouvait être regardé sur plusieurs plans : au premier plan, le récit brut,  l'homme prisonnier, mais le récit peut être vu et interprété dans un plan plus large : le village se trouverait alors être le monde lui même, envahi par le sable, témoin du temps qui passe bien sûr, et que chacun d'entre nous cherche à dominer. A moins que l'homme ayant pénétré dans le village de sable, ne soit le même que cet ouvrier victime d'un accident de chantier et enseveli dans un état critique. Entre la vie et la mort.

La vie de certains pourrait alors être le rêve des autres. Ou leur cauchemar.



titre original : Suna no onna
année sortie : 1964
édition française en 1979 par les Editions Stock
305 pages
traduction du japonais par Georges BONNEAU
illustration d'entrée de billet : "La femme des sables" un film de Hiroshi Teshigahara (1964) avec Eiji Okada et Kyôko Kishida

lundi 14 janvier 2013

ENQUIST Anna - Le retour


Angleterre, années 1770. Elizabeth Cook espère que son époux James une fois de retour de sa deuxième expédition restera pour de bon auprès d'elle. Ils ont si peu vécu ensemble, il a manqué les morts et naissances de certains enfants, et à chaque fois, il part pour des voyages de 3 ans ! Elle souhaite à présent une vie ordinaire et espère que la cohabitation avec son époux se fera naturellement, dans la complicité qui fut la leur dès leur première rencontre. James Cook revient bien décidé à rester à terre, accepte un poste administratif mais après une soirée arrosée en compagnie de ses mentors (dont le ministre de la marine), Cook se déclare prêt à repartir pour une dernière mission : découvrir le passage entre l'océan Atlantique et l'océan Pacifique. Une fois encore Elizabeth se résout à attendre le retour de son époux.
- Je (*) viens de rentrer. En ce moment, je ne touche plus qu'une demi-solde. Je me suis inscrit sur le rôle d'équipage de la nouvelle expédition. J'attends." Il lança un regard timide à Elizabeth tandis qu'il continuait de bavarder. "Il n'y a rien de plus beau que de naviguer sur l'océan Pacifique. La dernière fois j'ai vraiment participé au tracé des cartes. Des terres que personne ne connaît encore ! Soudain nos dessins les font exister ! J'aimerai bien faire cette expédition encore une fois, de préférence avec le capitaine Cook évidemment. Est-ce qu'il en fait partie ?
- Rien n'est encore décidé, dit Elizabeth. Ils font pression sur lui, ils voudraient qu'il parte. Nous devons encore en discuter. (p.215) (*) : Isaac Smith, le neveu d'Elizabeth
Anna Enquist entreprend le récit imaginaire de la vie sentimentale et familiale d’Elizabeth Cook, épouse de l'explorateur James Cook qui découvrit l'Australie, la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle-Calédonie, Hawaï et de nombreuses autres îles du Pacifique. Onze ans séparent Elizabeth et James mais un attachement véritable les unis, que va progressivement effilocher l'absence due à la longueur des missions endurées par le capitaine Cook que la passion de la découverte du monde submergeait. Je voulais lire ce livre depuis longtemps mais je voulais auparavant m'instruire du personnage de Cook et c'est chose faite (voir ma lecture sur ses journaux de bord).

Je dois dire que si le récit romancé est une réussite : belle écriture parfois un peu trop remplie d'emphase :
Le baiser. le baiser qui dura et dura mais ne prit pas de temps réel. Il n'y avait qu'espace. Sans effort, ils figèrent tout le temps en dehors d'eux. Le sablier se bloqua, l'ingénieuse montre de M.Harrison s'interrompit et la terre cessa de tourner. (p.27)
j'ai été assez déçue du portrait donné de James Cook qui apparaît égoïste et insensible à sa vie de famille. Certes, il est quand même parti plusieurs fois, mais de même que d'autres à cette époque. Dans le roman, il passerait presque pour un idiot qui ne se contente pas de ce qu'il a. Je n'ai pas été convaincue par l'histoire d'amour-amitié entretenue entre Elizabeth et Hugh Palliser, le meilleur ami de James Cook. Sans parler de la fin qui brode sur la personnalité de Cook qui aurait pratiquement "pété les plomb", déprimé au point de faire faire n'importe quoi à ses équipages (représailles sanglantes), voire de provoquer lui même sa mise à mort.

Les deux premières parties sont légèrement désordonnées : présent et passé se mélangent dans les pensées d'Elizabeth et puisqu'aucune date n'est précisée, le déroulement peut sembler confus à ceux qui ne connaissent pas les évènements réels. La 3ème partie est certainement la plus confortable et le récit très prenant.

Le couple aura quand même eut 6 enfants tous morts soit en bas âge, soit par maladie ou accidents, des drames auxquels Elizabeth survécut : elle meurt en 1835 à 93 ans.



titre original : De Thuiskomst (2005)
édition française en 2007 par Actes Sud
traduction du néerlandais par Isabelle ROSSELIN
illustration d'entrée de billet : "HMS Resolution and Discovery à Tahiti" par John Cleveley the Younger
ilustration dans la composition livre-auteur-ci dessus : portrait de Mme Elizabeth Cook par William Henderson (1830)

dimanche 6 janvier 2013

COOK James - Relations de voyages autour du monde


Angleterre, 1768. A bord de l'Endeavour (Entreprise en français) James Cook s'apprête à faire le "tour du monde" avec pour but principal l'observation du transit de Vénus à Tahiti (1769) et pour but secondaire la découverte d'un grand continent austral entre la Nouvelle-Hollande (Australie) et l'Amérique du sud selon la théorie d'un autre navigateur : Darymple. Revenu de ce premier voyage en 1771, il repart en 1772 pour poursuivre sa quête de découverte des côtes du Pacifique et en dessiner les cartes, car Cook était certes un marin mais aussi un cartographe très doué. Il avait cette fois demandé et obtenu deux navires pour assurer l'expédition : le Resolution qu'il commandait et l'Adventure que commandait Tobias Furneaux ; fin de ce voyage en 1775. Enfin, il entame son 3ème et dernier voyage en 1776, avec le Resolution dont il prend le commandement et le Discovery qui sera pour Charles Clerke (qui était son second au 2ème voyage) toujours pour achever son exploration de l'hémisphère Sud avec également la tâche de remonter jusqu'en Amérique du Nord et Sibérie pour trouver un passage. C'est en "redescendant" vers l'équateur que James Cook trouve la mort lors d'une étape aux îles Sandwich (Hawaï) en 1779, il avait 50 ans.
Ce que j'ai dit des naturels de la Nouvelle-Hollande(*) pourrait faire croire que ce peuple est le plus misérable qui existe ; mais en réalité ils sont beaucoup plus heureux que nous Européens, étant totalement ignorants non seulement du superflu, mais aussi des commodités nécessaires tellement recherchées en Europe. Il est heureux pour eux de ne pas en connaître l'usage. Ils vivent dans une tranquillité que ne trouble pas l'inégalité des conditions. De leur propre aveu, la terre et la mer leur fournissent toutes les choses nécessaires à la vie. (p.126)
(*) = Australie
"Mesurer le monde". C'était la volonté de Cook et nous, lecteurs, pouvons mesurer la passion entreprise par cet homme mû par une volonté certainement hors du commun.
Mais pour moi, quitter l'océan Pacifique méridional à ce moment, alors que j'avais un bon navire envoyé expressément en quête de découvertes à faire, un équipage en bonne santé, et ne manquant ni de réserves ni de vivres, c'eût été trahir un défaut non seulement de persévérance, mais de jugement, car c'était supposer que le Pacifique méridional avait été si bien exploré qu'il n'y restait plus rien à découvrir. Telle n'était d'ailleurs pas mon opinion, car, bien que j'eusse prouvé qu'il n'y avait pas de continent situé très loin au sud, il restait cependant de la place pour de très grandes îles dans ces régions entièrement inconnues. En outre, beaucoup de celles qui étaient déjà découvertes étaient imparfaitement explorées et leurs situations imparfaitement connues. Je pensais d'ailleurs qu'en restant dans ces mers plus longtemps je pourrais faire faire des progrès à la navigation et à la géographie, ainsi qu'à d'autres sciences. (p.223) (Cook parcourt à ce moment l'océan à l'ouest de l'Amérique du Sud et parvient à l'île de Pâques -déjà visitée par les Espagnols- et fait une description des fameuses statues géantes, les Moaï).
Il a su imposer son type d'embarcation : un charbonnier, d'après lui, le seul navire capable d'affronter les mers tout en permettant de transporter le nécessaire à la survie de l'équipage. Plus que la réussite de ses missions, j'ai été époustouflée par la constante nécessité que Cook avait de devoir rédiger un rapport sur les faits et observations et en aucun cas sur des suppositions ; il souhaitait que ses relevés soient utiles aux navigateurs qui feraient les voyages après lui, tant au point de vue des cartes marines élaborées aussi exactement que possible, que la désignation des ressources disponibles sur les terres abordables ou encore l'avertissement des dangers (barrière de Corail à l'est de l'Australie où il failli sombrer, ou encore hostilités de certains indigènes). L'humour n'est pas exempt de ses journaux.
De toutes les graines apportées par les Européens, la seule qui eût réussi était celle de la citrouille ; mais les naturels n'aiment pas ce fruit ce dont on ne saurait s'étonner. (p.203)
A la fin de chaque étape, James Cook écrit ce qu'il en est des coutumes des naturels qu'il vient de croiser, c'est vraiment très instructif sur les différents peuples qui occupent les terres à cette époque. Nous apprenons par exemple que les naturels de Tahiti sont les mêmes que ceux qui vivent en Nouvelle-Zélande, ils parlaient la même langue à quelques variations près, que connaissait d'ailleurs le marin John Gore, un américain qui fit précédemment le voyage avec Wallis en 1767 sur le Dolphin, et également Toupia, un Tahitien que Cook emmène avec lui, tous deux parlent avec les Maoris. En revanche, peuple différent en Nouvelle-Hollande (Australie) : les aborigènes ne parlent pas le "polynésien". Un autre encore aux Nouvelles-Hébrides (devenu Vanuatu en 1980), et un peuple qui semble mélangé en Nouvelle-Calédonie (où je réside actuellement) ces derniers étant par ailleurs les plus pacifiques et les moins voleurs.
Ils sont forts, robustes, actifs et bien bâtis, courtois et bienveillants ; ils n'ont aucune tendance à voler, ce qui est plus qu'on ne peut dire d'aucun peuple de ces mers. Ils sont à peu près de la même couleur que les naturels de Tanna, mais ils ont des traits plus réguliers et une tournure plus gracieuse, et la race à laquelle ils appartiennent est plus robuste. [...]
Si j'avais à donner mon opinion sur l'origine de ce peuple, je le considèrerais comme une race intermédiaire entre les habitants de Tanna et ceux des îles de l'Amitié, ou encore entre ceux de Tanna et les Néo-Zélandais ; ou encore un mélange des trois, car leur langue est à certains égards un mélange des trois autres. Leur caractère ressemble à celui des habitants des îles de l'Amitié, mais ils les surpassent en aménité et en probité. (p.273)
Humble vis à vis de son travail d'écrivain...
Et maintenant il est peut-être utile de dire que, comme je suis sur le point de partir pour une troisième expédition, je laisse cette relation de mon précédent voyage entre les mains d'amis qui ont eu la bonté d'accepter la charge d'en corriger les épreuves en mon absence ; ils se plaisent à penser qu'il vaut mieux donner cette narration dans les termes qui sont les miens plutôt que dans ceux de quelqu'un d'autre, car c'est un ouvrage destiné à renseigner et pas seulement à amuser, et dans lequel à leur avis la fidélité et l'absence de détours compenseront le défaut d'ornements.
Je conclus donc cette introduction en priant le lecteur d'excuser l'incorrection du style, qu'il aura sans nul doute de fréquentes occasions de remarquer dans la narration qui suit, et de rappeler que cet ouvrage est celui d'un homme qui n'a que très peu bénéficié d'un enseignement scolaire, qui dès sa jeunesse a vécu en mer, et qui, bien que mousse dans le trafic maritime du charbon, il soit parvenu avec l'aide de quelques bons amis au poste de capitaine de la marine royale, après avoir passé par toutes les étapes du métier de marin, n'a eu aucune occasion de cultiver les lettres. Après cette description que je fais de moi-même, le public ne doit pas s'attendre aux élégances d'un écrivain exercé, ni à la correction d'un auteur professionnel ; mais voudra bien, je l'espère, me regarder comme un homme simple qui se consacre avec zèle au service de son pays, et qui cherche à raconter ses faits et gestes le mieux qu'il lui sera possible. (p.153 - j'ajoute que cet extrait me touche beaucoup).
... James Cook se focalisait sur une exploration méthodique et systématique tout en réduisant les risques dus aux rigueurs du climat ou aux dangers des côtes inconnues sur lesquelles il ne fallait surtout pas s'échouer. Les collections de toutes natures rapportées par Cook au cours de ses voyages, aujourd'hui dispersées dans le monde entier bien que globalement présentes dans les musées d'Australie, d'Angleterre, d'Allemagne ou de Suisse (très peu en collection privée), sont une référence pour qui s'intéresse à l'histoire des sociétés océaniennes.

Une exposition a eu lieu récemment (en 2011 à Berne en Suisse), n'ayant pu m'y rendre, j'ai acheté le catalogue dont je parlerai ultérieurement.

"Relations de voyages autour du monde" est un livre tout à fait accessible, malgré quelques termes de marine, et qui m'a littéralement "transportée" au point que j'ai écourté certaines de mes nuits pour avancer dans les voyages.

Passionnant.


Premier voyage : journal authentique de J.Cook, imprimé en 1893
Deuxième et troisième voyages : à partir des in-quarto officiels de 1777 et 1784
450 pages
édition française 1980 aux éditions La découverte /Poche
traduction de l'anglais par Gabrielle RIVES
illustration d'entrée de billet : "Resolution and Adventure" par William Hodges (1776)


RUIZ ZAFÓN Carlos - Marina


Quinze ans après après les faits, Oscar se souvient de son premier amour et des évènements qui débutèrent en cette fin 1979. Il était alors pensionnaire à Barcelone et aimait s'en échapper pour errer dans les vieilles rues de la ville. Lors d'une escapade, il découvre une maison qu'il croit abandonnée mais qui est celle de Marina, une jeune fille de son âge qui y vit avec Germàn son père, ancien peintre et veuf. Marina entraîne Oscar dans le sillage d'une mystérieuse vieille femme qui fréquente un cimetière où elle dépose une rose sur une mystérieuse tombe. La vieille dame repère Oscar et le met sur la piste de personnages qui ont été les acteurs d'un drame vieux de 30 ans lorsqu'un certain Mihaïl Kolvenik se maria avec Eva Irinova, une chanteuse d'opéra.
Les artistes vivent dans l'avenir ou dans le passé, jamais dans le présent. Germàn vit de ses souvenirs. C'est tout ce qu'il a. (p.214)
Ce roman dit "de jeunesse" avait bien commencé (et si, en classant ce livre dans la catégorie jeunesse, l'éditeur prévient que le héros est enfant ou adolescent, ceci ne me dérange nullement). La pointe de mon intérêt s'est émoussé lorsque le roman a basculé -vers la moitié il me semble -dans le fantastique, lorsqu'apparaissent des personnages humains cadavériques traficotés à base de morceaux de corps façon Frankenstein. Pour le coup, j'aurais largement préféré un développement du mystère plus "terre à terre". Perte d'intérêt également parce que les "créatures" et l'ambiance gothique à souhait m'ont fortement rappelé ce que je n'avais pas apprécié dans Le jeu de l'ange, un autre roman que l'auteur a publié en 2008.
Le roman ne demeure pas moins agréable à lire car le style de l'auteur est très prenant, et non exempt d'humour, ce que j'apprécie.
-Je crois comprendre que vous êtes quelque peu philosophe, Oscar. Avez-vous lu Shopenhauer ?
Je vis les yeux de Marina fixés sur moi pour me suggérer d'aller dans le même sens que son père. J'improvisai :
-Seulement quelques passages.
Nous savourâmes la soupe sans parler. Germàn me souriait de temps en temps et observait sa fille avec tendresse. Quelque chose me disait que Marina n'avait pas beaucoup d'amis et que son père voyait ma présence d'un bon oeil, même si j'étais incapable de faire la différence entre Shopenhauer  et une marque d'articles orthopédiques. (p.52)
Amour, amitié, confiance, fidélité, maladie et mort sont les fils qui tissent les personnages dans la grande toile qui les prend au piège.

année de sortie :1999
édition française en 2011 par Robert Laffont
305 pages
traduit de l'espagnol par François MASPERO
illustration d'entrée de billet : "The last tango" par © Judy de Bustamante

jeudi 3 janvier 2013

NOTHOMB Amélie - Barbe bleue


Saturnine, 25 ans, répond à une annonce de colocation dans un hôtel particulier du 7ème arrondissement de Paris. Elle est choisie par le maître des lieux, un certain don Elemirio, 44 ans, et commence alors pour elle une étrange plongée dans l'univers reclus de cet homme qui tombe amoureux d'elle et qui est également obnubulé par l'immortalité de ses "femmes", les 8 anciennes colocataires, qui n'ont pas su résister au seul interdit de la demeure : ne pas tenter de pénétrer dans la chambre noire.
-Vous êtes une spécialiste de Khnopff. Vous enseignez l'art de Khnopff aux Français.
-L'idée est bonne. J'aime ce peintre.
-Ne dirait-on pas qu'il a peint votre visage ?
-Vous exagérez.
-Non. Vous êtes belle comme une créature de Khnopff. Je vous imagine pourvue d'un corps de guépard. J'adorerai que vous me dévoriez.
-Je ne mange pas n'importe quoi.
-Voulez-vous m'épouser ? (p.42)
Honnête bouquin que cette histoire rocambolesque à souhait que j'ai lu avec plaisir. Je retrouve l'humour caustique de l'auteur : sur un mode très théâtral (le gros du roman est constitué de dialogues), Amélie Nothomb nous conte la cohabitation presque improbable entre deux êtres rencontrés par un curieux hasard. Amour, mort, religion, mensonge, être, paraître. Je me suis beaucoup amusée de leurs réparties. Il faut prendre ce conte au second degré bien sûr, mais la fin aurait à mon sens pu être un peu moins tirée par les cheveux. Une adaptation au théâtre -avec quelques remaniements- serait tout à fait envisageable et ferait un bon divertissement.

livre sorti en 2012 aux éditions Albin Michel
163 pages
illustration d'entrée de billet : "L'art ou le Sphinx ou les Caresses" par Fernand Khnopff (1896)

SEPÙLVEDA Luis - Le Vieux qui lisait des romans d'amour


Amazonie. Lorsqu'un chasseur blanc et blond est retrouvé mort par les indiens Shuars et rapporté par eux au village El Idilio que borde le fleuve Nangaritza, le maire "Son Excellence" dit aussi "La Limace" pour cause de sudation excessive accuse les Shuars. Mais Antonio José Bolivar, le vieux du village, arrivé en ces lieux depuis longtemps et connaisseur du monde sauvage, hommes et animaux compris, découvre de suite qu'il s'agit là de l'oeuvre d'une femelle jaguar, en chasse contre les hommes qui ont massacré sa famille. Le vieux accepte donc de partir à la recherche du fauve, délaissant pour un temps sa solitude et les livres qu'il chérit tant.
Ce fils de pute de gringo a tué les petits et il a sûrement blessé le mâle. Regardez le ciel, vous voyez bien que les pluies arrivent. Maintenant, représentez-vous la scène. La femelle a dû partir à la chasse pour se remplir la panse et pouvoir allaiter tranquillement pendant les premières semaines de pluie. Les petits n'étaient pas sevrés et le mâle est resté les garder. C'est comme ça chez les bêtes, et c'est à ce moment que le gringo a dû les surprendre. Maintenant la femelle rôde folle de douleur. C'est l'homme qu'elle chasse. Elle n'a certainement pas eu de mal à suivre la piste du gringo. Elle n'avait qu'à flairer l'odeur de lait qui collait au malheureux. (p.28)
Attention ! Pépite que ce livre qui nous emporte à la lisière de la forêt amazonienne, dans un petit village isolé et ravitaillé par bateau, qui reçoit la visite bi-annuelle d'un dentiste pourvoyeur de romans pour le vieux colon qui les apprécie tant car ils lui font oublier la folie des hommes. Ancien ami des Shuars, les indiens de la forêt, il en connaît tous les dangers et se dévoue pour affronter les fauves rescapés du carnage d'un chasseur idiot qui y a laissé la vie. Le lecteur traverse cette quête au coeur d'une forêt hostile à bien des endroits, embarqué par une prose vivante, colorée et foisonnante. L'auteur ne manque pas d'encadrer le tableau par quelques explications de l'ordre social de cette région (le "maire", ses impôts et ses indulgences) et de rajouter de subtiles touches d'ordre écologique.

A lire absolument.


titre original : Un viejo que leía novelas de amor
sorti en 1992 et édité en France aux Éditions Métailié en 1992
107 pages
traduction de l'espagnol (Chili) par François MASPERO
illustration d'entrée de billet : "Surpris" par Henri ROUSSEAU (1891)

mercredi 2 janvier 2013

LACKBERG Camilla - Cyanure


Suède. Quelques jours avant Noël. L'inspecteur Martin Molin accepte d'accompagner Lisette sa petite amie à une réunion familiale dans une maison d'hôtes située sur une petite île au large de Fjällbacka. Lors du premier repas, le patriarche, industriel millionnaire, annonce à sa famille rassemblée : ses deux fils, leurs épouses et enfants, qu'il en a marre de leur médiocrité et de leur avidité et qu'il les déhérite puis s'écroule sur la table. Le policier détecte rapidement qu'il a été empoisonné au cyanure, odeur d'amande oblige. L'île étant isolée par une grosse tempête de neige, il entreprend d'interroger tout le monde. Quelque temps plus tard, un autre meurtre se produit : Matte, le frère de  Lisette est tué à bout portant par une arme introuvable.
Martin inspecta la pièce. Il souleva le couvre-lit, mais ne vit rien de particulier. Il se dressa et examina le foyer de la cheminée qui ne contenait que quelques bûchettes carbonisées. L'arme du crime n'était pas ici. (p.99)
Dans un huis clos où les haines familiales mijotent, l'auteur ne réussit qu'à faire une médiocre soupe à la Poirot et sans les petites cellules grises. Je n'ai jamais lu une enquête aussi pourrie, ni jamais été en présence d'un enquêteur aussi idiot qui n'arrête pas de se lamenter sur le fait qu'il ne sache pas comment s'y prendre tout seul et qu'il aimerait l'aide de son collègue (par trois fois en quelques pages, c'est de la redite !). Les personnages sont sans intérêt même si l'auteur donne à certains la parole en se glissant dans leurs pensées. Un secret de famille qui arrive comme un cheveu dans la soupe, rien à voir avec les morts qui ont lieu, on se demande ce que cette anecdote vient faire là. Un inspecteur qui réfléchit plus à ses relations amoureuses qu'à son enquête. Un livre de Sherlock Holmes se balade de chambre en chambre -sans précision de l'auteur (Arthur Conan Doyle) - finit par aider l'inspecteur à élucider les deux morts : j'aurais aimé avoir l'explication du "pourquoi du comment", surtout que le "truc" utilisé est plutôt emprunté aux romans d'Agatha Christie me semble-t-il.
Un style des plus banals ; dans le genre auteur de policier suédois, je préfère largement les romans et la prose de Henning Mankell. Grosse déception donc, heureusement que le bouquin se lit rapidement !

titre original : "Snöstorm och mandeldoft" sorti en 2007
édition française Actes Sud en 2011
148 pages
traduction du suédois par Lena GRUMBACH
illustration d'entrée de billet : © Anna Ådén

NOTHOMB Amélie - Tuer le père


A 14 ans, Joe Whip un apprenti magicien, est mis dehors par sa mère qui préfère rester en compagnie de son nouvel amant qui ne supporte pas l'adolescent. Une année plus tard, alors qu'il vivote avec les 1000 dollars mensuels que lui verse malgré tout sa mère, Joe rencontre un homme d'âge mûr qui l'encourage à approcher le grand magicien Norman Terence, lequel ne tarde pas à inviter le gamin à vivre avec lui et sa compagne Christina, une jongleuse de feu. Joe tombe amoureux de Christina de 10 ans son aînée.
- Pourquoi veux-tu devenir magicien ? lui demanda-t-il ?
Silence. Joe était interloqué.
- Pour montrer que tu es le meilleur ? poursuivit Norman. Pour devenir une star ?
Mutisme éloquent.
- Quel est le but de la magie ? repris l'adulte.
Après un silence, il répondit lui-même à la question :
- Le but de la magie, c'est d'amener l'autre à douter du réel.
Joe hocha la tête.
- Donc, continua Norma, la magie, c'est pour l'autre, ce n'est pas pour soi.
- Elle me donne pourtant beaucoup de plaisir, dit l'adolescent.
- Ce n'est pas contradictoire. Quand on fait les choses comme elles doivent l'être, on y prend forcément un grand plaisir. Pour autant ce n'est pas le but. (p.27)
Je n'ai pas du tout aimé cette curieuse histoire qui, bien qu'elle soit absurde, ne m'a pas du tout convaincue. Entre magie toujours un brin mystérieuse et tricherie honteuse. Aucun personnage n'est véritablement attachant, certains ressemblent trop à des caricatures : la mère indigne, l'orphelin sexuellement attiré par sa belle-mère d'adoption, et j'en passe. Mademoiselle Nothomb que j'ai tellement appréciée dans le temps me déçoit encore cette fois, je n'ai pas relevé de jolie tournure.
Seule, la manifestation du "Burning man" m'a intéressée, j'ai d'ailleurs cherché à savoir si elle existait réellement. La réponse est affirmative puisqu'il s'agit d'un festival annuel rassemblant des artistes de toutes sortes-également des déjantés de toute sorte - qui a lieu dans le désert de Black Rock au Nevada. L'auteur décrit par ailleurs assez bien l'ambiance, c'est ce que j'ai trouvé de mieux dans ce livre que l'on peut éventuellement se faire prêter comme je l'ai fait.



140 pages
édition Albin Michel : 2011
illustration d'entrée de billet : une roulotte lors du "Burning Man" trouvée sur stuckincustoms.com

mardi 1 janvier 2013

HEMINGWAY Ernest - Une drôle de traversée


Cuba 1933. Harry gagne sa vie en louant son bateau à des pêcheurs occasionnels aussi bien que pour de la contrebande mais refuse par principe le traffic d'humains. Après avoir été arnaqué par un touriste et en manque de fonds, il cède à l'offre de Mr Sing qui lui demande de transporter 12 chinois clandestins de Cuba à Key West.
Dans l'intervalle on avait passé les barques de pêche avec leurs fourgonnettes à poisson ancrées devant Cabañas et les esquifs au mouillage en train de pêcher la lotte sur les fonds rocailleux près du Morro, et j'ai piqué alors vers l'endroit où le golfe fait une ligne sombre. Eddy a sorti les deux excitateurs et le nègre a amorcé trois lignes. (p.22)
Voici mon premier Hemingway relu depuis le secondaire (sans doute depuis le roman "Le vieil homme et la mer") autant dire un bail. Déception que de lire cette petite nouvelle inédite sortie en folio 2€ qui sera l'origine de son futur roman "En avoir ou pas / To Have and Have Not" publié en 1937. Déçue par l'histoire qui ne m'a pas intéressée même si le narrateur-personnage principal n'est pas si mauvais bougre, ainsi que par le style de l'auteur qui n'a pas réussi à m'enthousiasmer : le récit est donné du point de vue de Harry qui narre son histoire en incluant nombre de dialogues et qui, pour que l'on comprenne bien, rajoute parfois enfin de phrase "...je lui dis". J'ai trouvé cette forme de narration très lourde. Je ne resterai pas sur cette mauvaise impression que partageait d'ailleurs l'auteur lui-même d'après une interview qu'il a accordée au réalisateur Howard Hawks qui adapta le roman pour le cinéma en 1944 et tenterai de lire un autre classique de l'auteur.



titre original : One trip across (1934 dans Cosmopolitan)
75 pages
édition française : 1966 chez Gallimard
traduction de l'américain par Jeanne-Marie SANTRAUD
illustration d'entrée de billet : gravure anonyme du Fort El Morro à Cuba