samedi 21 février 2015

AILLON Jean (d') - Juliette et les Cézanne

Début 1944, le capitaine John Cavendish alias "Forbin" est parachuté en Provence en mission secrète pour le compte de Churchill. Il lui faut approcher de dangereux nazis, tenter de vendre deux tableaux de Cézanne en se faisant passer pour le petit-fils héritier de sa femme de ménage. Sa cible est l'antiquaire hollandais Aloys Miedel, envoyé de Goering pour acquérir ces toiles inestimables pour une "bouchée de pain" puisque invendables sur le marché de l'époque. Par le truchement d'une manipulation, la garde rapprochée d'Hitler apprend cette future vente car il y est question d'un tableau qu'a acheté Hitler pour son musée de Linz peu de temps avant. Or le tableau de Linz est un faux et son "entourage", veut absolument récupérer le vrai tableau avant qu'Hitler ne se rendre compte qu'il s'est fait avoir. Kraut, le terrible lieutenant SS est envoyé lui aussi en Provence avec la mission de revenir avec les tableaux coûte que coûte pour la gloire d'Hitler. A Aix, Cavendish rencontre Juliette, une résistante, restauratrice au musée Granet. Les deux jeunes gens affrontent maints quiproquo et dangers pour garder le secret de Cavendish dont les véritables motifs de négoce des tableaux de Cézanne avec les nazis doit rester d'un secret absolu.
Les six hommes étaient assis autour d'une table ronde, sous un énorme ventilateur. Le sol était recouvert de tapis d'Orient et une carte du monde occupait tout un mur, une carte de l'empire britannique qui avait cinquante ans.
Sur la table se dressait une inquiétante statuette romaine en bronze : un faune dansant. Ce faune était le dieu maléfique des forêts, celui qui trompe les hommes avant de les perdre. C'était aussi l'emblème et la marque de la London Controlling Section. (p.342)

De Marseille à Aix, Jean d'Aillon brosse cette fois le portrait non pas d'un policier mais d'un noble anglais engagé dans une histoire d'espionnage destinée à détruire la cohésion allemande pour accélérer la fin de la guerre. L'auteur aime beaucoup ce livre qui emprunte à l'Histoire quelques personnages romanesques inspirés des vrais. Je dois dire que bien que n'aimant guerre les livres sur toute cette période "39-45" ce roman est captivant (lu en 5 jours trajets du matin et du soir !). Un roman émouvant aussi lorsque l'on est plongé dans la vie au quotidien : la peur d'être embarqué pour les camps (seul l'anglais sait que ce sont des camps de concentration, les autres imaginent une simple prison), les tortures, la faim, la malpropreté etc...on comprend bien que ceux qui ont vécu cette période sont marqués à vie. J'ai été étonnée de lire qu'il y avait autant de groupes résistants, qui ne pouvaient absolument rien coordonner entre eux vu qu'ils devaient déjà eux mêmes cloisonner leurs rencontres au cas où l'un d'eux serait pris.
A lire pour découvrir l'art de la guerre !

année sortie 2005 _ édition Grand Chatelet
réédité en 2010 chez Lattès
existe en kindle
275 pages
illustration d'entrée de billet : Les baigneuses par Paul Cézanne

samedi 14 février 2015

McGUANE Thomas - Le club de chasse


Montana, fin des années 60. James Quinn, un riche et jeune patron d'entreprise prévoit de passer quelque semaines de vacances afin de se reposer de son usine et tenter d'oublier la médiocrité de sa secrétaire qu'il n'a pas le courage de renvoyer malgré ses nombreuses bourdes. Il apprend avec déplaisir que Vernon Stanton, son ami d'enfance avec lequel il a fait les 400 coups, est également présent, accompagné de sa fiancée Janey. Les deux compères disposent chacun d'un chalet sur cette propriété où est érigée un club de chasse construit voici une centaine d'années, où séjourne la haute société du coin et leur famille, des membres qui héritent de la carte du club de génération en génération. Le club est gardé par un ancien braconnier qui fait régulièrement l'objet de controverse car nombre des membres du club voudraient bien s'en débarrasser. Le club, appelé également "Club du centenaire", s'apprête à fêter le 4 juillet et déterrer le message enfouit 100 ans auparavant par les membres d'alors dont ils sont les descendants. Quinn tente d'échapper à Vernon dont il réprouve les méthodes bizarres, voire dangereuses, celui-ci s'offrant de malins plaisirs comme des simulacres de duels aux pistolets chargés de balles en cire qui blessent l'amour propre des perdants. Tandis que Quinn tombe peu à peu sous le charme de Janey, il comprend également que son ami ne tourne pas rond, sujet à des crises de démence (Janey lui apprend peu à peu celles qu'il a manquées depuis leur dernière entrevue), dont l'une le fait renvoyer le gardien. Voilà le club aux mains d'un nouvel intendant, un truand, lequel ne tarde pas à faire voler en éclats l'équilibre fragile d'une micro société en proie à bien des envies de turpitudes refoulées qui ne tardent pas à émerger lorsque les masques tombent.

C'est après la lecture de "En marge" que j'ai eu envie de découvrir le grand ami de Jim Harrison et j'ai naturellement choisi ce roman qui est le premier de l'auteur et que Harrison évoque largement dans le livre autobiographique précédemment cité.
Dès les premières pages j'ai su que McGuane ne supplanterait pas Harrison dans mon cœur de lectrice. Un style qui, s'il n'est pas commun, est tout de même moins vivifiant que celui de Harrison, malgré les nombreuses descriptions de la nature, des animaux et du comportement humain dont il est ici largement fait le procès.
Un montage du récit, trop alambiqué, nous fait perdre rapidement l'enjeu du récit qui focalise sur une compagnie de rejetons nantis en pleine déroute morale.
C'est parfois drôle, mais trop rarement. Je me laisserai peut-être tenter pas un autre roman, mais je reste dubitative car celui-ci n'est pas aussi exceptionnel que la critique (française ou anglo-saxonne de l'époque) ne l'a laissé entendre.

titre original : The sporting club
année sortie 1968
édition française en 2011 chez Bourgois
traduction de l'anglais (américain) par Brice MATTHIEUSSENT
238 pages
illustration d'entrée de billet : sculpture (auteur inconnu)

dimanche 8 février 2015

MODIANO Patrick - Dora Bruder


Paris, 1988, Patrick Modiano tombe sur un encart de presse d'un Paris-Soir daté de 1941. Des parents inquiets cherche leur fille fugueuse. Où allait-elle ? Que deviendra t-elle ? C'est pour trouver des réponses que l'auteur part sur les traces de Dora, interroge des témoins ou consulte des registres et finit par découvrir les derniers mois de Dora avant sa déportation à Auschwitz en 1942 où elle mourut. Cette quête le mène à ressentir son propre passé, découvrant des éléments parallèles ou similaires entre lui et certaines figures du passé qui furent victimes de leur juiveté dans cette époque tragique.
Il faut longtemps pour que resurgissent à la lumière ce qui a été effacé. Des traces subsistent dans des registres et l'on ignore où ils sont cachés et quels gardiens veillent sur eux et si ces gardiens consentiront à vous les montrer. Ou peut-être ont-ils oublié tout simplement que ces registres existaient. (p.13)

A la recherche d'un autre livre de l'auteur que je ne connaissais pas et dont j'avais entendu dire beaucoup de bien avant même son prix Nobel de littérature (en 2014), la libraire m'a indiqué ce titre en disant: "c'est très bien" ; je l'ai donc rajouté à la pile de mes achats sans même savoir de quel thème il était question. Pour une découverte de Modiano, j'ai envie de dire que je suis mal tombée car je n'apprécie pas du tout les romans de la période 39-45, surtout quand ils sont basés sur des histoires vraies (à part l’exceptionnel "Journal d'Anne Franck" qui reste inoubliable à mes yeux).

J'ai tout de même lu avec une attention croissante ce récit appuyé par les déambulations dans Paris "rive droite" qui illustre abondamment les époques présentes et passées. Le style de Modiano est simple et émouvant, cette manière d'entrecroiser les fils du temps dans un écheveau de douleurs, de consciences, d'espoir et de fatalités donne un rythme assez vif qui passe bien.

J'ai un autre livre de lui en réserve mais je vais attendre un peu avant de m'y plonger. 

année sortie 1997
editions Gallimard
132 pages
illustration d'entrée de billet : Dora Bruder

samedi 7 février 2015

HARRISON Jim - En marge


Jim Harrison a 64 ans au moment où il rédige ce condensé de souvenirs. On y découvre un jeune homme réfugié dans les livres.
En classe de première et de terminale au lycée, durant les années 1954-56, au plus bas de la sénilité d'Eisenhower, j'ai aussi commencé de lire énormément de romans français et de poésie française, ce qui a encore accentué mon impatience. Maintenant, en plus de New York, il y avait Paris comme ville rêvée. J'avais presque entièrement renoncé à la peinture, car en une seule journée les tubes de peinture me coûtaient davantage que ce que je gagnais, une leçon d'économie élémentaire, le genre de leçon que je n'ai pas apprise aisément, mais néanmoins rendue plus abordable par ma conviction de ne jamais pouvoir devenir un nouveau Modigliani, alors que la seule caractéristique que je partageais avec Van Gogh était une disposition troublante à la dépression. (p.48)
A l'âge de 7 ans, Jim se retrouve borgne et sur cet accident d'enfance, il pose une marque blanche comme un rendez-vous inexplicable avec lequel il se doit de se relever.
Pendant cette guerre ma sœur Judith est née et je me rappelle avoir eu des sentiments mitigés à son égard, car elle monopolisait l'attention de ma mère. Ce sentiment d'abandon fut encore accentué par un accident malheureux où je perdis la vision de mon œil gauche lors d'une querelle avec une petite voisine sur un terrain boisé, près d'un tas de cendres, derrière l'hôpital municipal. Elle a brandi un tesson de bouteille contre mon visage et ma vue s'est enfuie dans un flot de sang. (p.32)
On découvre Jim jeune homme voyageur et vagabond, se donnant des envies que ses moyens financiers ne lui permettent pas, ce qui le fait galérer pour trouver de petits boulots.
Qu'avais-je donc en tête pour, dès ma prime jeunesse, me mettre ainsi en marge ? Tu fais l'impossible pour créer un mode de vie qui conviennent à ta vocation de poète, ou plutôt un mode de survie qui n'est pas sans ressembler au rituel d'une société primitive par lequel un jeune peut commencer de pratiquer la chasse et la cueillette. (p.99)
Galère à laquelle il doit mettre un terme pour faire face à ses responsabilité familiales : Jim épouse Linda, sa jeune amie,
Dans le mariage, j'ai trouvé un ancrage sur Terre. J'étais trop nu pour survivre autrement et j'ai découvert de quoi me vêtir dans ce rituel quotidien de l'amour. (p.105)
et bientôt une fille, puis une deuxième arrivent. Il faudra beaucoup de ténacité à Harrison qui se bat contre lui-même, ses pensées envahissantes et son envie de liberté, son désir d'être libre d'écrire et d'en vivre.
J'ai essayé le journalisme, qui m'a permis de voyager en Russie, en Afrique, en Amérique du Sud et en France, mais en réalité ces contrats temporaires me permettaient seulement de survivre le temps de rédiger mon article, sans me laisser assez de liberté pour écrire ce que je désirais vraiment écrire, et j'ai enfin compris la leçon économique qui me crevait pourtant les yeux depuis longtemps : les boulots de survie dévorent toute la vie. (p.216)
Devenu scénariste pour Hollywood, Jim rencontre enfin Jack Nicholson qui lui sera d'un grand secours alors qu'il touche le fond. Cet appel du pied le propulse d'années en années vers l'auteur que nous connaissons, vers le poète qu'il voulait tant être, vers l'auteur qui rejoint ses mentors.
Tu regardes ta voiture garée dans l'allée et couverte de neige ou de poussière, et puis tu penses un peu tard que le moment est venu de te mettre au volant pour aller récolter quelques souvenirs flambants neufs. Car tu es le prédateur de tes propres souvenirs et tu as déjà dévoré tous ceux que tu as réussi à convoquer dans ta conscience avide. (p.226)
Jim Harrison raisonne et déraisonne. Il sombre et se relève, se réfugie dans un chalet perdu et sans électricité ou il puise ses histoires. Ce genre d'histoires qu'il avait rêver pouvoir écrire un jour lointain.
Quand nous passions en voiture devant la maison de campagne d'une femme qui écrivait dans le Saturday Evening Post et dans Colliers, mes parents ne tarissaient pas d'éloges sur elle, et l'idée de gagner ma vie en écrivant des histoires a commencé à me séduire. (p.236)
Craignant de ne rien laisser à ses filles, Harrison travaille comme un dingue, et sa volonté va être satisfaite : 
La glace littéraire est vraiment mince et presque tout le monde disparaît dans l'oubli au même titre qu'un mineur, un paysan, un agent immobilier désenchanté. Il y a longtemps, j'ai fait un pari stupide avec le destin : je lui demandais seulement que mes livres restent disponibles en librairie. J'ai soixante-quatre ans et ils le sont tous. Que demandez de plus ? (p.323)
L'auteur nous confie les débuts de ses succès littéraires, ses premiers romans (il publie Wolf son premier roman à 34 ans) et aussi quelques secrets d'auteurs, ses refuges, ses addictions, ses faiblesses et ses grandes joies, ses désespoirs de scénariste et parfois tout de même sa satisfaction pour certains films bien réalisés. Je ne peux que recommander ce livre, à ceux qui connaissent déjà Harrison ou à ceux qui veulent le découvrir.



Ici le site que je consacre à l'auteur


titre original : Off to the Side: A Memoir
année sortie 2002
édition française en 2003
456 pages
traduit de l'anglais (américain) par Brice MATTHIEUSSENT illustration d'entrée de billet : lac Michigan