jeudi 25 janvier 2024

Temps morts - Luis FORONDA


Deux anciens violonistes d'un même orchestre de Vienne se rencontrent fortuitement à Berlin. L'occasion pour les deux hommes de s'entraider : l'un est en situation précaire et vivote de cours particuliers ou de cérémonies à l'église, l'autre devenu partiellement sourd suite à un accident a entrepris une carrière d'écrivain qui stagne. 

Voici une histoire courte mais dense qui m'aurait échappée si je n'avais pas eu deux occasions : 

1- la première : de m'intéresser à la sélection "masse critique" de la rentrée d'hiver chez Babelio et de sélectionner quelques oeuvres (les moins demandées pour avoir plus de chance !) 

2- la seconde d'avoir été choisie pour recevoir et critiquer "Temps mort", une nouvelle de 20 pages.

J'ai reçu le livre (fascicule) hier soir et bien évidemment je m'y suis de suite plongée, intriguée. La beauté du texte happe dès les premières phrases. Vraiment j'ai été très agréablement surprise par le style, le ton, le sujet, qui sont parmi mes préférés : un récit à la première personne, du mystère, de l'empathie.


La maison d'édition, que je ne connaissais pas, possède une collection « Les Petites Rivières », dont est issu ce titre, qui a la particularité de proposer des textes issu d’un recueil du catalogue ou inédit. L'occasion de découvrir un auteur et des textes de qualité. Mission accomplie : me vient l'envie d'en savoir plus sur l'auteur et de trouver d'autres oeuvres de lui traduites en français.

édité en espagnol en 2022
A la memoria de Christian Zick

Je vis venir sur le trottoir, sans le reconnaître au premier abord, cet homme frigorifié, enveloppé dans son manteau, tenant fermement dans la main son étui à violon ; essayant d’éviter, en baissant la tête, le vent glacial qui montait directement du fleuve. Bizarrement, au moment de nous croiser, Christian Zick dévia un peu de sa marche millimétrée pour éviter une flaque ; ce faisant, il me frôla légèrement le coude. (p.5)


Illustration d'entrée de billet : Willow Bader "Four String Dance"


Lien vers Babelio :

tous les livres sur Babelio.com

vendredi 19 janvier 2024

Les partisans - Dominique BONA



Voilà je me suis laissée influencée par une journaliste que j'apprécie beaucoup et qui promettait la lecture d'un très beau livre et une très belle histoire. Pour moi, découvrir l'histoire de Joseph Kessel et Maurice Druon, ces résistants écrivains d'une même famille était effectivement promesse de découvrir leur difficultés de survivre en pleine guerre, tout en ayant la volonté d'écrire.

Le titre du livre évoque l'hymne de la Résistance "Le Chant des partisans" dont ils ont écrit les paroles en français en 1943 sur une chanson écrite par Anna Marly qui la chantait en russe. C'est Germaine Sablon, alors la maîtresse de Kessel, qui a été la voix de cet hymne qui fut transmis sur les ondes pendant la guerre.



Voici un livre qui est le fruit d'une énorme masse d'informations mais qui aurait mérité une construction plus chronologique pour faciliter la compréhension de l'enchainement des évènements. J'ai eu beaucoup de mal à me faire au rythme décousu qui apporte fatalement des redites. Il y a de nombreux personnages, pour moi secondaires, qui prennent trop de place dans ce récit et qui alourdissent le propos.

Mais pire que tout pour moi, c'est que je referme le livre avec le sentiment que ces deux héros ne m'ont pas semblés sympathiques à plusieurs reprises !

sorti en 2023

La France, terre d'accueil et pays des Lumières, il en a jusque-là éprouvé et vérifié la vérité et les légendes. Longtemps apatride, il se sent français dans l'âme, français mieux que par la naissance. Français de vocation. Comme Romain Lacew, le futur Romain Gary, comme Clara Malraux née Goldschmidt, pour ne citer que ces seuls exemples. (p.69)

samedi 6 janvier 2024

Le disparu de l'Hôtel-Dieu - Eric FOUASSIER


Paris, 1515. Etienne, 11 ans, vit à l’Hôtel-Dieu où sa mère travaille à l'apothicairerie. Il assiste aux derniers instants d'un homme ayant trouvé refuge dans les sous-sols où le jeune garçon aime s'aventurer et le mourant lui confie un médaillon qui ne doit pas tomber dans les mains des hommes à sa poursuite. Sans pouvoir prévenir sa mère et forcé d'échapper à ses poursuivants, Etienne se jette dans la Seine ; sauvé des eaux, il se retrouve cependant aux mains d'une famille de dégénérés dont il aura du mal à s'échapper. Constatant la disparition alarmante de son fils, l’apothicaire Héloïse Sanglar décide de mener sa propre enquête lorsque les corps retrouvés dans les sous-sols disparaissent étrangement de la morgue où ils avait été menés.
Mère et fils, chacun de leur côté, cherchent à se rejoindre dans une France qui se prépare à la cinquième guerre d'Italie permettant la conquête du duché de Milan. Leurs retrouvailles sera possible grâce au chevalier Bayard, l'ancien amour d'Héloïse, qu'Etienne croit être son père.

Comme indiqué lors de ma revue de lecture sur "Le piège de verre" du même auteur, j'ai souhaité lire sans tarder la suite de la saga d'Héloïse l'apothicaire. Il est possible de lire ce roman indépendamment car l'auteur donne les explications nécessaires. Nous nous retrouvons donc 12 ans après la fin de l'histoire du roman précédent que je résume ci-après.

  • Fin du roman précédent et début de celui-ci. Après la mort d'Henri de Comballec, Héloïse retrouve son amoureux le chevalier de Bayard, que tout le monde avait cru mort sur un champ de bataille, ils préparent leur mariage. Lorsqu'Héloïse découvre qu'elle attend l'enfant d'Henri, son compagnon de voyage duquel elle s'était rapproché en apprenant la mort de Bayard. Honteuse de devoir lui avouer qu'elle a succombé à Henri dont elle attend l'enfant, Héloïse quitte Bayard sans explications et s'enfuit d'Amboise pour trouver refuge à Paris, à l'Hôtel-Dieu où elle officie en tant qu'aide-apothicaire.

Si j'ai eu plaisir à retrouver Héloïse, j'ai moins aimé l'histoire assez complexe (donc pas facile à lire) de la politique de cette époque : les revendications de territoires, les alliances et fausses alliances m'ont perdues !! Il aurait fallu un schéma que je n'ai pas eu le courage de faire moi-même (pour indiquer qui est avec qui, qui fait semblant d'être allié, etc.).

C'est un roman qui prend beaucoup de soin à détailler les batailles, les opérations sur les soldats blessés etc. j'ai vite passé mon chemin sur ces pages là. De son côté Etienne tombe de Charybde et Scylla et très honnêtement pour un enfant de 11 ans, il a eu de la chance d'arriver à bon "port", si j'ose dire, car le pauvre va se retrouver embarqué sur une galère oui, oui !

Par ailleurs, l'auteur s'enhardit et nous avons droit à pas mal de scènes "chaudes". Au fil des chapitres consacrés soit à Etienne, à Héloïse ou à Bayard, l'histoire nous enlise dans la crasse, la peur, la mort, toutefois, le style reste flamboyant mais il y a peu de réjouissances et nous avons hâte des retrouvailles de ces trois là, après 500 pages de cadavres volatilisés, d'enlèvement d'enfant, de batailles, de trahison.

Plus qu'un petit effort et le précieux objet serait enfin libéré. Ayant récupéré son bien, il pourrait fuir sa prison flottante sans aucun regret et laisser derrière lui cet affreux cauchemar. (p.135)

 

_ Pour sûr ! Mère m'a appris à reconnaitre des dizaines de drogues. Et aussi quelles parties utiliser, en quelle proportions et comment en faire des tisanes ou des décoctions efficaces.
Bellastre se retourna vers ses deux lieutenants. Un grand sourire aux lèvres.
_ Vous l'avez entendu, vous autres ? s'écria-t-il. Allez secouer les hommes et ordonnez-leur de se mettre promptement à la cueillette. Que trois ou quatre d'entre eux rassemblent toutes les outres et s'en aillent faire provision d'eau claire à la rivière. Et que je n'en entende pas un barguiner.
On assista, dès lors, dans ce coin de campagne reculé, à un fort singulier spectacle qui n'eut, semble-t-il, aucun précédent ni aucune réplique dans toute l'histoire militaire du royaume des lys : une troupe de terribles lansquenets se muer en jardiniers improvisés, sous les ordres d'un enfant, et se mettre à herboriser à quatre pattes à travers prés et sous-bois. (p.322) 
 


sorti en 2019


Le roman en quelques caractéristiques

3è et dernière partie de la saga d'Héloïse l'apothicaire. Lorsque son fils Etienne, âgé de 11 ans, disparait, Héloïse découvre un complot mené par les ennemis de la France qui cherchent à contrecarrer les projets du jeune souverain François 1er dans sa quête des territoires italiens. Violence (tentative de viol, meurtre). Sexe : quelques scènes. Une belle qualité d'écriture, non exempte d'humour et de poésie dans cet univers brutal. Mon (seul) reproche réside dans les trop nombreuses et longues descriptions des scènes de batailles.


Illustration d'entrée de billet : La bataille de Marignan par Fragonard

lundi 1 janvier 2024

Ali et sa mère Russe - Alexandra CHREITEH



Liban en 2006. Lorsque le Hezbollah* enlève deux soldats israéliens, Israël déclare la guerre au Liban. La Russie décide de rapatrier ses ressortissants et un bus part de l’ambassade de Russie à Beyrouth vers un aéroport syrien. La narratrice voyage avec Ali, son ancien camarade de classe, tous les deux d'origine russe. Tandis qu'elle prend les évènements avec optimisme, entièrement centrée sur son problème de vessie, Ali vit dans la crainte que l'on découvre d'une part son homosexualité, d'autre part, que sa mère est juive, ainsi que lui.


Tout d'abord, je dois dire que ce livre est une belle surprise découverte dans la collection des éditions Perspective Cavalière dont j'ai déjà lu deux romans (cette petite maison d'édition est consacrée à la littérature mondiale et aux minorités sexuelles). La qualité des textes est remarquable, ce qui mérite d'être souligné. Alexandra Chreiteh a déjà été traduite de l'arabe à l'anglais mais ceci est le premier roman traduit en français. L'auteur est née à Moscou, de mère russe et de père libanais. Ses écrits sont d'abord en Arabe où elle décrit un Liban d'après guerre et la société tiraillée entre traditions et modernité.

édition anglaise sortie en 2015

A partir d'un évènement réel : un commando du Hezbollah enlève deux soldats israéliens à la frontière en juillet 2006 dans le but d’obtenir un échange avec plusieurs prisonniers libanais et palestiniens et en représailles Israël bombarde le Liban, l'auteur relate l'impact de la guerre sur les rapatriés d'origine russe avant et pendant le voyage en car de Beyrouth vers la Syrie (450 km environ).

L'auteur prend le contrepied de cette tragédie humaine (émigration), sociale (des familles se séparent) et spirituelle (la religion entre en compte) par l'humour tout au long du livre. A situation exceptionnelle, la narratrice semble ne pas s'émouvoir plus que cela et à prendre les choses avec beaucoup de détachement et d'optimisme car elle a des problèmes plus urgents à traiter : elle veut s'affranchir de l'emprise de sa famille en particulier de son père qui veut absolument la faire revenir auprès de lui et souffre d'une maladie chronique qui l'oblige à aller souvent aux toilettes.

L'auteur s'attache à traiter le sujet à l'échelle de l'humain : ainsi telle épouse va pouvoir échapper à son mari musulman fanatique (réclusion au foyer, interdiction de travailler, obligation du port du hijab) et retrouver sa liberté, Ali de son côté décide de partir en Russie où il va pouvoir vivre son homosexualité sans crainte d'être emprisonné voir pire. Durant le voyage, il avoue à la narratrice qu'il est juif et lui fait promettre de garder le secret. Perte et oubli de passeports accentuent l'effet tragi-comique de ce périple. 

Avec un style très vivant intégrant de nombreux dialogues, beaucoup de réparties ironiques ou humoristiques, ce roman se lit très vite (90 pages).

*Hezbollah (groupe islamiste chiite politique basé au Liban) 

Or, à ma grande surprise, ma mère m'annonça qu'elle voulait maintenant quitter le pays grâce à l'opération d'évacuation que l'ambassade de Russie organisait pour ses ressortissants, mais qu'elle ne le ferait que si je l'accompagnais. je lui dis de partir seule si elle voulait, parce que moi, je restais à Tripoli. Sauf que les évènements du lendemain me firent changer d'avis. Car une bombe s'abattit sur le phare situé à quelques mètres de la piscine où on passait nos journées, et aune autre tomba sur le quartier voisin. (p.16)

roman écrit en arabe en 2009
traduit de l’arabe par France Meyer en 2021
 
 

Le roman en quelques caractéristiques

Livre unique. Suite au bombardement du Liban, des ressortissants russes entament un voyage en car pour rejoindre la Syrie d'où décollera un avion pour Moscou. La violence (effets de la guerre) n'est pas décrite explicitement et est atténuée par l'humour. Pas de scène de sexe. Une bonne qualité d'écriture avec un style ironique.


Illustration d'entrée de billet : Beyrouth, l'entrée du cimetière par Félix Ziem