jeudi 28 décembre 2023

Le piège de verre - Eric FOUASSIER


France en 1503. Lorsque 3 alchimistes sont assassinés dans le royaume, la reine Anne de Bretagne craint un complot d'envergure cherchant à assassiner le roi (Louis XII) et charge le baron Henri de Comballec, son capitaine de la garde et homme de confiance, ainsi que l'apothicaire Héloïse Sanglar qui a su par le passé faire preuve d'intelligence et de ressources insoupçonnées d'aller à la recherche d'un maître-verrier qui a été le dernier à approcher l'un des alchimistes et qui serait témoin, voire instigateur, de réunions secrètes. Accompagnés de Robin, l'écuyer du baron, les voilà partis sur la piste du maître-verrier et de son apprenti, avec pour unique indication l'endroit où les deux hommes sont susceptibles de pratiquer leur art. 

Livre reçu en cadeau à Noël, je dois dire que je l'ai dévoré en un peu plus d'une journée. Bien que ce roman soit le deuxième de la "saga d'Héloïse, l'apothicaire", et que je n'ai pas eu le loisir de lire le premier livre, cela n'est pas ennuyeux car l'auteur donne quelques explications savamment distillées fort à propos.

La quête - et l'enquête - que suit Héloïse, qui est l'héroïne, et ses compagnons de voyage est intercalée avec par des chapitres relatant les combats sur le front italien, auxquels se livre pendant ce temps là son amoureux Pierre Terrail de Bayard (ils se sont rencontrés dans l'histoire précédente), et j'avoue avoir été un peu blasée sur ces chapitres là, remplis de combats et de morts. 

Si l'on oublie qu'Héloïse parvient, sans trop d'encombres, à se balader parfois seule, dans la campagne française de la Renaissance, on est vite conquis par sa débrouillardise, sa vivacité d'esprit, son indépendance pour l'époque. Une petite touche de romance (et même d'amour) referme l'aventure et je dois dire que je suis intéressée par lire le tome suivant (je lirai peut-être en dernier le premier tome mais là j'ai vraiment envie de savoir la suite des aventures de l'apothicaire car oui, il y a une suite !

Tandis que ses compagnons fourbissaient leurs épées ou célébraient la veillée d'armes en vidant quelques bouteilles de vins, Bayard s'était retiré sous sa tente. Là, comme presque tous les soirs depuis qu'il était entrée en campagne, le chevalier s'abandonnait à une sombre mélancolie. Il songeait avec amertume à sa chère Héloïse, à cet amour qui lui était désormais interdit (p.95)

Sorti en 2017

Le roman en quelques caractéristiques

Le roman a une suite "Le disparu de l'Hôtel Dieu" (et même une histoire précédente "Bayard et le crime d'Amboise"). Il s'agit d'une chasse à l'homme à travers plusieurs régions de France sous la forme d'une chasse au trésor avec des messages cryptés à décoder pour trouver la prochaine étape, c'est vraiment bien fait et original. Il y a de la violence (morts, sang, trahison) et du sexe non explicite. La qualité d'écriture est très bonne avec utilisation de terme et tournure d'époque (4/5).


Illustration d'entrée de billet : Anne de Bretagne par Jean Bourdichon

mercredi 27 décembre 2023

Les Aiguilles d’or - Michael MCDOWELL


New York, en ce début d'année 1882, tandis que les festivités favorisent le mélange dans les rues des riches et des pauvres déambulant vers la nouvelle année, le patriarche de la famille Stallworth se met en tête d'éradiquer le vice qui profite à toutes sortes de délinquants dans un des quartiers surnommé le "Triangle Noir". Il s'agira, à coup d'articles de presse bien sentis, de dénoncer les crimes qui se trament à l'insu des citoyens qui préfèrent ne rien voir de la misère à leur porte. Faisant cela, il espère redonner du pouvoir aux républicains, faire passer les socialistes pour des incapables d'éradiquer le crime, et assurer à sa famille le respect qui leur est dû et avec un peu de chance, de parvenir à se hisser à un rang supérieur dans la société ; surtout ses enfants : Edward le pasteur presbytérien et Marian, l'épouse de Duncan Phair, un avocat.
Bientôt le juge Stallworth a dans son collimateur une famille de criminelles, les Shanks, receleuses d'objets et de bijoux volés, avorteuses, voleuses, prostituées, qui n'hésitent pas à mêler à leurs ignobles, et parfois épouvantables combines, les jumeaux de l'une d'elles à peine âgés de 10 ans et déjà assassins.
Lorsque, tout à fait fortuitement, Duncan prend pour maîtresse l'une des Shanks, la machine prévue pour écraser le commerce des criminelles déraille. La matriarche des Shanks ayant perdu 3 des siens va promettre de se venger en prenant la vie de 3 des Stallworth.
 

Ceci est un petit livre aperçu dans l'étagère des nouveautés de ma médiathèque et j'ai été attirée par la couverture très originale. Je ne savais pas du tout à quoi m'attendre comme qualité d'écriture et j'ai donc été agréablement surprise dès les premières pages : un style foisonnant au service d'une histoire plutôt glauque : on est plus souvent dans les bas-fonds à côtoyer la misère et la mort qu'autour de tables richement servies.


Mon avis sur le roman est mitigé : si j'ai grandement apprécié le style exceptionnel de l'auteur, j'ai regretté qu'il fasse évoluer les personnages de manière à ce que l'horrible famille Shanks parvienne à ses fins ; on ne peut pas excuser et pardonner leur terribles forfaitures : la pauvreté ne dédouane pas de leur culpabilité. Les Stallworth sont eux aussi peu amènes car imbus de leur rang social, de leur fortune, ils sont incapables de compassion, à l'exception d'Helen, la fille d'Edward, qui est une bonne personne cherchant à vraiment à faire le bien et c'est pour moi, le personnage le plus lumineux du roman.


Globalement j'ai apprécié cette lecture mais pas à 100% à cause du manque de moralité dans sa conclusion de l'histoire.

Les aiguilles d'or du titre sont des aiguilles servant à chauffer des boules d'opium, elles seront utilisées pour tuer à plusieurs reprises.




On ne fait pas la charité au hasard, ou au gré des zigzags. Cela ne servirait à rien de parcourir les rues en distribuant des largesses à ceux qui ont l'air le plus malheureux. On apprend vite que la véritable misère se cache. C'est dans les maisons que se trouvent ceux qui sont trop malades pour se montrer dans les rues et attirer la pitié. C'est là que l'on rencontre la vertu contrariée et la pudeur tourmentée. (p.215)

 

édité en 1980 Gilded Needles
2023 pour l'édition française
Monsieur Toussaint Louverture 


J'inaugure un paragraphe supplémentaire pour résumer le roman à quelques caractéristiques :

Le roman n'a pas de suite. Il s'agit d'une vengeance d'une famille de criminelles sur une famille de notables qui cherche à agrandir son influence pour les prochaines élections en dénonçant le vice et la corruption ; il y a de la violence (morts, sang, pauvreté, drogue) et du sexe non explicite (relations hétéro et homo). La qualité d'écriture est excellente (5/5).




Illustration d'entrée de billet : Harald Engman "Opium smoke"

mardi 19 décembre 2023

Emma de Ducos - Catherine RÉGENT


Paris, 1871, Emma, 11 ans, subit l'épreuve de voir son père emporté dans la tourmente de La Commune, son père bien aimé est condamné à être déporté en Nouvelle-Calédonie. Sa mère réussit à obtenir de le rejoindre avec sa fille, c'est ainsi qu'Emma se retrouve à Ducos au terme d'une longue traversée durant laquelle elle fait la connaissance de Louise Michel qui sera là-bas son enseignante.
 

Ce roman jeunesse m'a permis de découvrir le destin des familles des déportés, qui, comme l'indique l'auteur dans le livre, n'avaient aucune chance de revenir en France de part la volonté politique de l'état français de peupler la Nouvelle-Calédonie par des prisonniers politiques, entre autres.

Nous faisons connaissance avec notre nouveau logement composé d'herbes sèches et de branchages. Une pièce unique fait office de maison. Ici point de cloison ni d'ouvertures inutiles. Au sol, un tapis de paille en guise de matelas fait l'affaire pour le lit des parents. Plus loin dans l'obscurité, un hamac suspendu me servira de couchage. Aucun rangement n'est prévu, pas même une cuisine. Je ne peux m'empêcher d'avoir une pensée profonde pour Maman. Comment vivra-t-elle dans ce gourbi, elle qui aime tant récurer, frotter, cirer. Le coup est rude. (p.46)

Un style de qualité, des références à d'autres auteurs : Victor Hugo ou Gustave Maroteau. On croise l'ombre, plutôt sympathique (bien que non dénuée de culpabilité) de Louise Michel.

Ce matin, Madame Louise décide de m'exercer aux mathématiques. Elle a formulé un problème à partir de nos rations alimentaires. J'avoue avoir un peu de mal à me souvenir des conversions : les grammes et les kilogrammes sont partis aux oubliettes de mon cerveau. Madame Louise m'encourage avec fermeté. Elle m'exhorte à l'effort. Je m'applique car je sais qu'après la résolution de mon exercice, elle me présentera à son nouveau tayo Daoumi. C'est un indigène de Nouvelle-Calédonie et j'ai grande hâte à voir mon premier sauvage. (p.71)

édité en 2003, éditions du Cagou
Nouvelle-Calédonie

Illustration d'entrée de billet : Louise Michel harangue les communards par Jules Girardet


Réédition d'un billet publié en 2010 sur mon blog calédonien.

lundi 18 décembre 2023

La Promenade au phare - Virginia WOOLF



1ère partie " La fenêtre "
Dans une maison de vacances sur une île, la famille Ramsay et les huit enfants sont accompagnés d'amis ou collègues de travail de monsieur. Tandis que madame Ramsay s'efforce de tenir la maisonnée, élabore des projets (de mariage) pour ses enfants et amis, d'autres sont tout à fait égocentrés : leurs livres, leurs carrières, leur importance, leur façon tranchante d'évoquer un mauvais temps qui empêchera la promenade au phare et la visite aux gardiens.

2è partie : " Le temps passe "
Dix ans passent, la première guerre mondiale a fait des ravages. Madame Ramsay est morte, la maison de vacances est à l'abandon.

3è partie : " Le phare "
Le retour sur l'île de monsieur Ramsay, accompagné cette fois de moins de monde : deux de ses enfants adolescents, Lily Briscoe une amie de longue date peintre, un vieux poète, l'occasion cette fois de faire la promenade au phare tandis que le tableau autrefois inachevé de Lilly, une amie de Madame Ramsay, finit par s'achever. 

 


Roman dense qui fait la part belle à l'introspection, le lecteur papillonne autour des personnages et leurs pensées, leur espérances, leur désarroi, leurs ressentiments.

L'intrigue est assez simple : des personnages sont en vacances, d'autres sont à leur service dans la maison, dans le jardin ou encore sur le bateau. L'essentiel ici est la réflexion sur le temps qui passe, témoin des espérances, des bonheurs, mais aussi des drames, des regrets, des morts, des mariages malheureux et des non-mariages. De l'inexactitude aussi de certaines convictions : notre perception de la vérité n'est pas la vérité : il ne faut pas s'aveugler par des paroles, des gestes, ou nos propres envies : chacun doit faire lui même son chemin même s'il est contrarié.

Tout le récit s'apparente ainsi une des réflexions philosophiques sur qui on est par rapport à qui nous voulions être, ce que nous voulions faire. De nombreuses pages consacrées à madame Ramsay, la cinquantaine, très belle et admirée par ses enfants, son mari, certains de ses amis, qui fait figure de proue en tant que mère de famille cherchant à désamorcer toute tentative de son époux à faire gronder son mécontentement, à calmer son caractère autoritaire et despotique, à tel point que ses enfants eux-mêmes le compare à une Harpie déchirant sa proie de ses griffes acérées (ses réflexions, sa mauvais humeur, son comportement sont ses griffes).
Il n’y avait pas le moindre espoir de pouvoir aller demain au Phare, déclara sèchement Mr.   Ramsay devenu irascible. Comment pouvait-il le savoir ? demanda-t-elle. Le vent changeait souvent. Le caractère extraordinairement irrationnel de cette remarque, l’absurdité de l’esprit féminin donnèrent à Mr.   Ramsay un accès de rage. Il s’était jeté dans la vallée où la Mort se tient prête ; il avait été mis en pièces et en miettes ; et voici que maintenant elle heurtait de front la réalité, donnait à ses enfants des espoirs manifestement absurdes, disait en somme des mensonges. Il tapa du pied sur la marche de pierre. «  Allez vous faire fiche ! » dit-il. (p.51).
La dernière partie s'attache aux sentiments de Lily Briscoe, l'artiste, qui se révèle être très touchée par la mort de madame Ramsay, et qui, perdue dans ses réflexions, se met à peindre sans relâche sur le motif.
Lorsqu’elle s’était assise là, dix ans auparavant, il y avait sur la nappe un petit dessin de ramille ou de feuille qu’elle avait regardé dans un moment de révélation. Un problème s’était posé au sujet du premier plan d’un tableau. Il fallait pousser l’arbre au milieu, avait- elle dit. Elle n’avait jamais terminé ce tableau. Ça lui avait travaillé l’esprit pendant toutes ces années. Elle était décidée à le faire à présent. Où étaient ses couleurs ? se demandait-elle. Oui, ses couleurs. Elle les avait laissées dans le hall, la veille au soir. Elle commencerait tout de suite. Elle se leva vivement, avant que Mr. Ramsay fût revenu. (p.200)
Il résulte de ce roman des chapitres de longueurs inégales, un peu comme le mouvement de la mer ou celui du temps qui peut passer vite ou lentement. Mais tout revient à la même énigme : qu'est-ce que vivre et pourquoi ?
Quel est le sens de la vie ? Voilà tout – c’est une question bien simple ; une question qui tend à nous hanter à mesure que les années passent. La grande révélation n’était jamais venue. La grande révélation ne vient peut-être jamais. Elle est remplacée par de petits miracles quotidiens, des révélations, des allumettes inopinément frottées dans le noir ; en voici une. Ceci, cela et l’autre chose ; elle-même, Charles Tansley et la vague en train de se briser ; Mrs. Ramsay les rapprochant ; Mrs. Ramsay disant à la vie : «  Arrête-toi  » ; Mrs. Ramsay faisant de l’instant présent quelque chose de permanent (comme dans une autre sphère Lily elle-même essayait de le faire) – cela était de la nature d’une révélation. (p.217)
Une très belle lecture, poétique et très inspirante, des réflexions sur l'art aussi : la création d'une œuvre, un tableau, où sera-t-il dans quelques années ? roulé sous un canapé ? à quoi bon créer ?

année de parution 1927 "To the lighthouse"
lu dans la traduction française de Maurice Lanoire

Illustration d'entrée de billet : Anita Savico

dimanche 17 décembre 2023

Rouge indien - Nathalie ROUANET


"Avant moi, ils n'étaient que mendiants, et même leurs larmes n'étaient pas pas émouvantes." (p.104)

Née en 1913, Amrita Sher-Gil, une artiste peintre aux origines hongroises par sa mère et indienne par son père, démarre très tôt une carrière artistique dans un monde en pleine révolution et guerres (enfance durant la première Guerre Mondiale). L'auteur relate, dans un récit sous la forme d'un scénario (plan, séquence), son enfance, ses années d'apprentissage, les débuts de sa carrière d'artiste exposée dans une galerie. Les traveling nous emportent en Hongrie, Inde, France (Paris), Italie (Florence). Amrita est une éternelle amoureuse...mais comprend qu'elle a besoin de solitude pour son art.
Elle affirme maintenant ne plus pouvoir peindre si elle est amoureuse ! Mais elle a manifestement encore besoin de ces aventures, qu'elles soient intellectuelles ou sexuelles, comme moteur de sa création. Elle ne demande rien de plus. Car depuis qu'elle a trouvé son propre langage pictural, elle sait que seul l'art peut occuper une place centrale dans sa vie. (p.116).
Femme libre et libérée, ayant des partenaires des deux sexes avec lesquels elle vit des histoires sérieuses mais éphémères, elle finit par épouser Victor, son cousin germain, le seul homme qui accepte ne pas avoir de descendance (Amrita ne veut pas être mère, elle a d'ailleurs subit de nombreux avortements). Troublée par ses antécédents familiaux et particulièrement l'état dépressif de sa mère, Amrita est bien consciente de la fragilité de la vie et décide très tôt de consacrer son art à peindre sur le motif (ses amis ou les invisibles d'Inde).
On prend le métro à huit heures pour se consacrer toute la matinée à la peinture de plein air dans le bois de Vincennes. (p.53)
Elle prend comme couleur symbolique le rouge indien qui provient d'un pigment composé d’oxydes de fer naturels utilisé en Inde, un brun rouge qui apparait dans nombreux tableaux, comme dans ce portrait qu'elle fait de son ami et amant Boris, étudiant avec elle à Paris.

Boris par Amrita


1941. A la fin de sa vie, Amrita habite à Lahore avec son époux Victor ; elle meurt dans son lit de fièvre et d'hémorragie sans que Victor, bien qu'il soit médecin, ne parvienne à la sauver.
 
Ceci est le deuxième roman que je lis des Editions Perspective cavalière, précédemment découvertes avec le roman que j'ai lu juste avant celui-ci : "Le rat d'égout". 

J'ai été très intéressée de découvrir cette artiste que je ne connaissais pas du tout et que j'ai, sans le lire ailleurs, tout de suite rapprochée de Frida Kahlo pour la facture de ses peintures mais aussi pour son esprit de liberté et d'indépendance.

Amrita Sher-Gil

J'ai moins apprécié la forme du roman que j'ai eu du mal à intégrer dans mon flux de lecture, néanmoins je reconnais à l'auteur une volonté d'approcher son modèle sous une forme artistique. Une belle découverte d'un artiste féminin du début du 20 siècle !

Date de publication : 30/01/2023


Deux vidéos en anglais à voir !!!


et




dimanche 10 décembre 2023

Le rat d'égout - Nuril BASRI



Roni, un jeune auteur indonésien a eu la surprise de voir son premier roman issu de ses articles engagés sur son blog, d'être publié par la grâce d'un éditeur "blanc" vivant en Indonésie et tombé sous le charme de son écriture. Son succès lui fait rencontrer Eliot, un agent littéraire français dont il tombe secrètement amoureux. Saisissant les occasions d'être invité à des colloques, des séminaires littéraires, Roni accepte les rencontres organisées où quelles soient, allant même jusqu'en Angleterre, un rêve pour lui qui n'arrive pas à se défaire du syndrome de l'imposteur car il se dévalorise tout le temps, conscient de la chance qu'il a eu d'avoir été publié mais redoutant le futur, la solitude, l'impossibilité d'écrire un second roman, la faim, la dépression.

Malgré le succès de son roman, quoique éphémère et ne lui permettant de survivre dans un pays de misère (on apprend que Roni est parti de chez lui très jeune pour échapper à un père violent), le héros s'efforce de survivre : il lui faut toujours trouver un toit pour dormir, trouver de quoi manger sans trop dépenser. Tel un rat d'égout, il furète, il s'incruste, il fait semblant d'acquiescer à des propos qu'il comprend à peine mais qui lui font vivre des heures douces.

Mais Roni a un rêve ultime : vivre en couple avec Eliot, auquel il décide de consacrer son prochain livre, que nous tenons entre les mains.
Je me suis mis à écrire en anglais l'histoire que vous êtes en train de lire. Oui, je veux parler de ce livre !


C'est en allant chercher un roman que j'avais réservé à la médiathèque (La danseuse de Modiano) que je suis tombée par hasard sur ce livre présenté sur l'étagère des nouveautés, attirée par la couverture, le format et la maison d'édition qui m'est inconnue. Intriguée, j'ai découvert que les éditions Perspective Cavalière sont consacrées à la littérature mondiale et aux minorités sexuelles. En tout cas : très beau site et beaux livres, les couvertures sont très inspirantes et me donnent en vie de tout lire (voir le site à la fin de billet).

Bien m'en a pris ! Et pourtant je ne suis pas du tout adepte des littératures clivantes car c'est pour moi le meilleur moyen de prouver une différence qui ne devrait pas l'être ; mais c'est peut-être compliqué de se démarquer face à la profusion (l'inondation) des productions littéraires, alors pourquoi pas ? je ne connais rien au marketing.

Pour revenir au roman. C'est très bien écrit, à la première personne, ce qui permet au lecteur de se glisser facilement dans la peau et les réflexions du personnage principal dont on éprouve facilement la détresse, la tristesse, l'ennui, mais aussi les joies, les transports amoureux, les espoirs.

Elle est là, la raison de mon amour. Dans cette question posée dès le réveil. Comme si je comptais à ses yeux. Comme si l'affreux jojo que j'étais méritait qu'on la lui pose. (p.107)

Premier roman de l'auteur traduit en français, ce roman fut d'abord écrit en anglais étant donné l'impossibilité de publier ceci en Indonésie où la religion interdit l'homosexualité (y compris en littérature !!). Il vient d'obtenir le grand prix du roman gay traduit 2023. Je tiens à préciser qu'il n'y a absolument aucun passage graveleux, pour moi c'est une lecture pour tout public.

Mon chagrin était si fort, et ma peine était si grande que je ne dormais plus. Heureusement qu'en Indonésie on ne peut pas trouver de l'alcool comme ça, sinon j'aurais vite fini alcoolo...Du moins si j'avais pu me le permettre, ha ha !! (p.110)

J'ai vraiment apprécié le style de l'auteur qui a par ailleurs publié de nombreux romans. Une très belle découverte. Beaucoup d'humour malgré un propos qui n'a rien de drôle (solitude, pauvreté), c'est un roman qui se lit en une journée tellement l'écriture est fluide et le récit intéressant.

J'ai eu une pensée pour ma mère, qui n'avait jamais mangé rien de semblable. Et que dire de ces vieux qui claquaient toutes leurs économies dans leur pèlerinage ? Ou de tous ceux qui n'avaient pas les moyens de se payer à manger ? Je venais d'engloutir un steak au prix d'un mois de loyer ! J'avais l'impression d'avoir lésé tellement de monde que ça me rendait malheureux. Je me sentais mesquin, abominable. (p.78)

édité en 2023




Le site des éditions perspectives cavalières



Ma page sur l'auteur.

Illustration d'entrée de billet : Love Lane Penang (artiste inconnu)

samedi 9 décembre 2023

La danseuse - Patrick MODIANO



Marchant dans un Paris traversé par des touristes casquettés trainant derrière eux des valises à roulette le narrateur croise un homme d'un lointain passé nommé Verzini. Dans un premier temps, celui-ci nie le connaitre mais lui laisse ses coordonnées. Le narrateur cherche alors à se rappeler leur rencontre il y a plus de cinquante ans. Verzini était un proche de la danseuse. Il se souvient de sa rencontre avec la danseuse qu'il raccompagnait souvent entre le studio de danse rue de Douai et son domicile porte de Champerret. Comment il en vint à s'occuper de Pierre, le fils de la danseuse après l'école. Comment il côtoyât les groupes qui gravitaient autour la danseuse dans un cabaret "la boîte à magie". Comment il en vint à devenir son amant. Lorsqu'il se décide à appeler Verzini, personne ne répond.
 

Développement sur le roman 

Le narrateur / Modiano évoque le harcèlement que subit la danseuse, alors âgée de 14 ans, de la part des frères Barise et plus particulièrement André et son odeur de marécage. Ils étaient là chaque jour dans le train entre Saint-Leu-la-Forêt et la gare du Nord où elle se rendait pour prendre les cours de danse chez Boris Kniaseff. Modiano, je pense, évoque ce passage pour démontrer que si certaines choses ont changé, d'autres perdurent.

Elle se levait de nouveau et se réfugiait devant la portière du wagon. Il venait la rejoindre et la plaquait contre la portière. Elle se débattait, mais il pesait sur elle de plus en plus fort si bien qu'elle étouffait. Les quelques rares voyageurs demeuraient indifférents. (p.45).

Dans la mémoire du narrateur, la danseuse est une battante, une naufragée. On apprend que son enfance n'a pas été facile (un père malfrat, le père de son enfant également).

En somme, sa vie antérieure ne l'intéressait plus du tout et elle s'était débarrassée d'elle comme d'une peau morte. Et cela grâce à la danse. Kniaseff avait raison de dire que la danse est une discipline qui vous permet de survivre. (p.43)

Le narrateur du passé se comporte comme un témoin assez passif et agit sans poser les questions dont il aimerait avoir les réponses. Il entame une liaison avec la danseuse qui elle-même a une relation avec Pola, une mécène qui subventionne certains spectacles.

Elle s'allongea du côté de la table de nuit et nous invita à suivre son exemple. la danseuse se trouvait entre Pola Hubersen et moi. Le lit était étroit. Pola Hubersen éteignait la lampe et se rapprochait de nous. Il ne restait plus qu'un rai de lumière qui venait du couloir, par la porte entrouverte. (p.52)

Des souvenirs qui nous sont apportés du passé du narrateur, peu nous éclairent sur la personnalité de celui-ci, ses aspirations. Une phrase :

Mais les souvenirs d'un enfant sont aussi fragmentaires que ceux qui me restent de ma jeunesse. (p.73) 

De parolier, son métier au début du roman, le narrateur devient écrivain de la moindre espèce puisqu'il est payé pour ajouter à des romans déjà écrits des chapitres qu'on devine pornographiques afin de les publier en langue anglaise. C'est tordu comme idée n'est-ce pas ? Ayant épuisé les ressources de ses souvenirs, le narrateur ne parvenant pas à joindre Verzini conclut à un rêve qui s'est poursuivit au delà de la nuit.

Mon avis

Aucun lecteur habituel de Modiano ne sera surpris de la forme de ce roman qui n'échappe pas au motif habituel d'un puzzle qui éparpille les pièces sans jamais les rassembler totalement. Pour décor, nous évoluons dans le passé en majeure partie Rive droite : rue de Douai, les Ternes, porte de Champerret, la Madeleine.

Un joli petit roman qu'il se lit en quelques heures mais qui laisse un gout d'inachevé encore plus que les autres romans que j'ai pu lire de l'auteur. J'aurais tellement aimé savoir comment et pourquoi le narrateur a perdu de vue la danseuse et son fils dont il semblait tellement attaché.

Encore une fois, cinquante ans disparaissent sans indice et je ne peux pas m'empêcher d'accuser une maladie, un accident pour expliquer la perte de cette mémoire. Tout ceci oblige mon esprit à poursuivre l'histoire à ma manière, dans un autre espace, une fois la lumière éteinte.

Etais-je bien sûr d'avoir rencontré ce fantôme ? Ou bien s'agissait-il d'un rêve que j'avais fait la veille de cette rencontre et que je laissait persister pendant le journée, pour oublier le présent ? (p.95)

édité en 2023

Illustration d'entrée de billet : Javier Vallhonrat


vendredi 8 décembre 2023

Les domaines hantés - Truman CAPOTE



Peu après la mort de sa mère, Joel, un adolescent de 13 ans qui vit à la Nouvelle-Orléans avec Ellen, sa tante et la fille de celle-ci, reçoit une lettre de son père, un aventurier qu'il n'a jamais vu et qui l'invite dans son domaine dans le Mississipi. Joel entreprend donc seul le voyage (320 km) qui semble au départ assez organisé mais il a bien du mal à rejoindre le manoir assez éloigné de la ville. Arrivé à destination, il est reçu par Miss Amy qui a épousé son père, Randolph, son cousin, tous deux trentenaires, ainsi que Missouri, une servante noire de 24 ans, surnommée Zoo. C'est Miss Amy qui a écrit la lettre en se faisant passer pour le père du garçon afin d'avoir un peu d'aide à la maison.
Quelques temps après, il fait enfin la connaissance de son père (Ed Sansom), un invalide aphasique, incapable de se débrouiller seul, qui semble ne plus avoir conscience de ce qui l'entoure (un "légume"), qui reste constamment alité à la suite d'une blessure par balle. Joel fait également connaissance d'Idabel et Florabel, deux jumelles de son âge, se lie d'amitié avec Idabel, un garçon manqué, qui s'oppose cruellement à la douce Florabel. Il y a aussi le grand-père de Zoo, un vieil homme singulier qui fait grande impression sur Joel. Et encore Little Sunshine, un ermite qui vit dans la ruine du Cloud Hotel abandonné depuis des dizaines d'années.

Entre tous ces personnages plus fantasques les uns que les autres, Joel tente de trouver sa place dans une maison hors du temps qui n'offre aucun confort moderne, encombrées de meubles et souvenirs, où apparaissent des fantômes.
Maintenant, à treize ans, Joel était plus près de connaître ce que c’est que la mort qu’à aucun autre moment de   sa vie, une fleur s’épanouissait à l’intérieur de lui-même, et bientôt, quand tous les pétales serrés se déploieraient, quand sa jeunesse à son zénith brillerait de l'éclat le plus vif, il se retournerait comme d’autres l’avaient fait avant lui pour chercher l’ouverture d’une porte différente. Dans les bois qu’ils traversaient il y avait un siècle et plus que le chant infatigable des alouettes s’élevait, que des armées   de grenouilles galopaient dans le clair de lune ; des étoiles étaient tombées à cet endroit même, des flèches d’indiens aussi ; des Nègres y avaient dansé au son de la guitare, y avaient chanté des complaintes, des histoires d’or caché par les bandits, des chants de tristesse, des ballades de fantômes, ballades du temps jadis, du temps d’avant la naissance.
Il trouve refuge dans les rêves, la nature merveilleuse et mystérieuse qu'il explore au fil de ses promenades avec Idabel, rêvant de s'y aventurer tel un saltimbanque pour échapper à un destin qui l'effraye.
Et s'il décidait brusquement de se mettre à courir sur les routes ? Ca serait peut-être amusant d'avoir un orgue de Barbarie et un petit singe. (p.63)
   

Grande admiratrice de Capote, je ne voudrai pas que ma modeste chronique ne soit pas à la hauteur que j'espère atteindre en l'écrivant car les avis que j'ai pu lire jusqu'alors, me laisse perplexe car j'ai l'impression de ne pas avoir lu le même roman. Ma chronique a une double fonction : 1) écrire mes remarques et impressions, 2) donner envie ou pas de choisir ce roman plutôt qu'un autre. Ici je vais devoir développer car j'ai envie de donner des citations pour illustrer le développement de l'histoire.

Première œuvre de Truman Capote, j'ai cherché en vain à trouver le livre et j'ai pu le télécharger il y a quelques semaines sur ma liseuse.

Comment ne pas tomber sous le charme de sa prose précise, poétique, extraordinaire, explorant de nombreux sujets sociétaux, l'air de rien : racisme (vis à vis des noirs du roman), victime de violences conjugales, tentative de meurtre et de viol (Zoo), démence (mari de Zoo), homosexualité, alcoolisme et drogue (Randolph), et tant de choses que je vais tenter d'illustrer.

Randolph se pencha sur la rampe, au premier, les mains croisées dans les manches d'un kimono ; ses yeux étaient vagues, vitreux, des yeux d'ivrogne et, s'il vit Joel, il n'en donna aucun signe. (p.111) 

Complétement étranger dans sa nouvelle maison peu hospitalière et où la liberté tue la liberté, Joel échafaude le plan de rentrer chez Ellen.

Chez lui, Ellen passait son temps à donner des avis superflus, mais maintenant il aurait voulu pouvoir fermer les yeux et, en les rouvrant, la trouver debout devant lui. Elle saurait ce qu'il faut faire. (p.87).

Joel cherche à trouver auprès des adultes valides de la maison : Randolph ou Amy, des liens qui l'aideraient à se sentir chez lui mais ces deux-là sont bien trop repliés dans leur passé perdu (amours perdues) pour s'inquiéter des états d'âme d'un enfant. Il peut heureusement compter sur Zoo qui semble de tous la plus normale, bien que seulement âgée de 11 ans de plus que lui.

C'avait été une drôle de soirée, car Randolph n'avait pas quitté sa chambre et Amy, en garnissant des plateaux, un pour Randolph, l'autre sans doute pour Mr. Sansom ne s'était arrêtée à table que le temps d'avaler un verre de petit-lait. Mais Joel avait causé, et en causant il avait oublié ses soucis, et Zoo savait des histoires fantastiques, tristes et drôles, et de temps en temps leurs voix s'étaient mêlées, avaient formé un chant, une complainte de cuisine d'été. (p.109)

De ce conte cruel rempli d'écorchés, Joel s'adapte, tente de lier des alliances, cherche à séparer la réalité et le mensonge (ce qui n'est pas facile). Il est agréablement surpris par tant de choses et effrayé par tant d'autres. Capote nous envoûte dans sa prose toute en clair obscur, c'est ainsi que je vois le livre.

Au milieu de tant d'ors pâlis, des soies passées reflétées dans des miroirs lourds d'ornements, il avait l'impression d'avoir mangé trop de bonbons. Bien que la chambre fût très grande, l'espace qui y restait libre ne dépassait guère un pied. Tables sculptées, sièges de velours, candélabres, une boite à musique allemande, des livres et des tableaux, tout cela semblaient être entré par les fenêtres au cours d'une inondation et être resté là au hasard du naufrage. (p.127)

Dans le roman, la plupart des mystères sont dévoilés au fur et à mesure : c'est Randolph pris d'hallucinations suite à l'abandon de son amant qui tire sur Ed lequel s'effondre et s'écroule au bas d'un escalier.

Pendant deux jours il resta étendu, recroquevillé sur son lit, baignant dans son sang, tantôt gémissant, tantôt hurlant, les doigts sur les grains d'un chapelet. Il t'appelait, il appelait sa mère et le Seigneur. Je ne pouvais rien faire. Alors Amy arriva au Landing. Elle fut très bonne. Elle trouva un docteur, un petit nain noir sans beaucoup de scrupules. (p.141) 

Alors que la fin du roman arrive (trop vite), il semble que le récit s'étouffe comme dans une forêt vierge. Joel est en proie a des cauchemars, des hallucinations : un visage masqué lui apparait.

_ Dites, dites, qui êtes-vous ? Etes-vous quelqu'un que je connais ? Êtes-vous morte ? Êtes-vous mon amie ? Mais la tête peinte, sans corps, ne pris jamais naissance derrière son masque et ne révélât rien.

_Êtes-vous quelqu'un que je cherche ? demanda-t-il sans savoir ce qu'il voulait dire, mais certain que, pour lui comme pour les autres, une telle personne existait : Randolph avec son almanach (il passe son temps à écrire poste restante à toutes les adresses dans l'espoir que son amoureux reçoive un jour ses lettres), miss Wisteria (la naine du cirque où il se rend avec Idabel) et sa chasse à la lampe de poche, Little Sunshine (l'ermite) avec le souvenir d'autres voix, d'autres chambres (le titre du roman en anglais) ; tous se rappelaient, ou n'avaient jamais su. (p.208)

Etonnant voyage spirituel et initiatique, "Les Domaines hantés" laisse une impression de folie et de d'espoir : oui nous sommes seuls au monde à jamais et il est compréhensible d'oublier cela en se réfugiant dans un monde protecteur, qu'il soit physique ou spirituel.

A la fin, Joel décide de quitter le Landing où il comprend qu'il n'a aucun avenir. Ellen n'est-elle pas venue le reprendre ? 

À une de ces fenêtres quelqu’un le surveillait. Tout son corps se pétrifia, sauf les yeux. Eux savaient. Et c’était la fenêtre de Randolph. Peu à peu le soleil aveuglant s’égoutta de la vitre, s’assombrit, et on eût dit que la neige s’était mise à tomber. Les flocons dessinèrent des yeux de neige, des cheveux. Un  visage trembla comme une belle phalène blanche, sourit. Elle lui fit signe, dans sa lumière d’argent, et il comprit qu’il lui fallait partir. Sans peur, sans hésiter, il marcha jusqu’à la haie du jardin où, comme s’il eût oublié quelque chose, il s’arrêta et se retourna pour voir l’azur sans fleurs qui descendait, et le petit garçon qu’il laissait derrière lui. (fin)


"Others voices, others rooms" roman de 1848
traduit en français en 1949 titre "les domaines hantés"

En 1995, un film (non vu) livra une adaptation du roman (à priori pas très fidèle).



Illustration d'entrée de billet : Edgar Ende

mercredi 6 décembre 2023

La ferme africaine - Karen BLIXEN

Karen Blixen en 1913


Karen Blixen a vécu 17 ans en Afrique, au Kenya (de 1914 à 1931) ; elle y possédait une ferme et une plantation de café dans les hauteurs : les Ngong Hills. Ruinée, elle fut obligée de vendre sa propriété et revint au Danemark, où elle écrivit ce récit biographie, un livre magique !

 


Ce livre n'est pas un roman fictionnel et, s'il a inspiré le film "Out of Africa" sorti en 1985, il en est tout de même très éloigné à mes yeux. Tout d'abord, ne vous attendez pas à y découvrir ses histoires de "coeur", car nulle mention de son mari ou de Denys Finch-Hatton en tant qu'amant ; il est tout de même question de ce dernier à partir de la page 200 (sur 506). Même si j'aurais préféré un récit chronologique que, personnellement, je trouve plus agréable à suivre, Karen Blixen passe en revue chaque souvenir qui lui tient à coeur, sautant d'une époque à une autre. Il en résulte une succession d'histoires indépendantes, reliées entre elles par le fil de sa mémoire. Chaque souvenir se comporte comme une perle que Karen enfile le long d'un collier imaginaire, le bijou de son destin.

Considérant que les chapitres sont rassemblés de manière thématique, ceci entraîne le retour de certains souvenirs à plusieurs endroits, sans toutefois être agaçant, cela ressemble au monologue que tiendrait une vieille dame au coin d'un feu. L'impression d'ensemble est très puissante ; pour tout dire, j'ai eu un grand plaisir à dévorer ce livre, tel un fauve. Ce qui se détache : la passion, l'amour de Karen pour l'Afrique et les Africains, ses chevaux, ses chiens (des lévriers irlandais), la nature, les animaux, les plantes, les fleurs etc... Avant de quitter l'Afrique, elle a vendu tout ce qu'elle possédait, la vaisselle, les meubles danois qu'elle avait apporté, comme si elle avait voulu repartir de zéro et ne conserver du passé que ses réminiscences.

J'ai regretté que ce livre ne nous fasse rien savoir de sa vie intime : sa vie de femme, on sait qu'elle est mariée puisqu'elle évoque son mari (sans le nommer d'ailleurs) : il reste donc semblable à une ombre insignifiante. Karen, qui arrive en Afrique dans la trentaine, et en repart vers la cinquantaine, semble avoir eu une vie de nonne. Cela me laisse perplexe. Evidemment, j'aime beaucoup le style de Karen, mélange de sauvagerie et de précision, un chaud froid qui me ressemble. Pour en savoir plus, et comme recommandé dans la préface par le traducteur Alain Gnaedig, il faut lire ses Lettres d'Afrique.



Adieu, adieu. Je vous souhaite de mourir en route, mais de mourir toutes les deux, pour que l'une de vos nobles petites têtes qui se découpent maintenant par-dessus le bord de la caisse dans le ciel bleu de Mombassa ne se retrouve pas seule, à regarder de droite à gauche, à Hambourg, où nul ne sait rien de l'Afrique. (p.396, Karen Blixen évoque dans ce passage deux girafes embarquées)

La ferme Africaine (1942)
Out of Africa (1937)



lien vers la ferme de Karen Blixen : The House at Ngong (karenblixen.com)



dimanche 3 décembre 2023

Le très corruptible mandarin - Xiaolong QIU


L'inspecteur Chen est chargé d'enquêter sur l'assassinat, très suspect, de Hua, un policier expérimenté qui enquêtait sur Xing, un financier soupçonné de corruption et enfui en Amérique où il espère obtenir le statut de réfugié politique. Alors qu'il tente de remonter discrètement la filière, allant jusqu'à reprendre contact avec des anciens camarades de ses années d'études en littérature, il se voit confier la charge de présider la délégation des auteurs chinois devant rencontrer leurs homologues américains durant un voyage officiel de deux semaines. Surpris par cette soudaine mise à l'écart, il mandate son fidèle lieutenant afin qu'il poursuive quelques surveillances de personnages suspects dans le monde des affaires immobilières. En Amérique, il tente de trouver la trace du "mandarin" mais aussi de faire tomber ses appuis hauts placés (les "rats rouges") tout en assurant son rôle de président de la délégation dont il se méfie des membres qui l'accompagne, pas forcément tous honnêtes dans leurs véritables intentions.
 

Voici la 4è aventure de l'inspecteur Chen Cao (c'est mieux de lire dans l'ordre) et j'avoue que je suis un peu frustrée car bien que le roman soit assez dense (plus de 300 pages) il y a des longueurs mais aussi des élipses et certains points esquissés ne sont pas exploités. Je pense au contact très suspect que l'auteur Bao a en Amérique avec son ancien camarade, et auquel il donne des informations importantes, Chen le soupçonne mais ne le confrontera pas dans le roman pour lui faire avouer son forfait.

Comme dans les romans précédents, l''auteur fait intervenir beaucoup de contacts pour aider Chen à mener à bien son enquête, il s'agit en fait de plusieurs enquêtes : 3 morts (2 en Chine et 1 en Amérique) dans ce roman : on y constate l'importance du réseau, de l'amitié, de la Foi. En Amérique, Chen retrouve Catherine, la policière venue en chine dans le roman "Visa pour Shangaï" et, comme attendu, leur relation n'ira pas plus loin que deux mains enlacées.

Je trouve que l'auteur mise un peu trop sur le remplissage de son roman avec des citations poétiques, car Chen est avant tout un écrivain poète et traducteur qui a été obligé de devenir policier par le Parti (des pages entières de poésies d'ailleurs référencées à la fin du livre) au détriment d'un développement sur les enquêtes elles-mêmes qui sont survolées : on n'a d'ailleurs aucune résolution car les coupables des 3 meurtres ne sont pas du tout dénoncés ni punis.

Autre surprise : j'ai trouvé étrange que la délégation chinoise n'ai envie que de restaurants chinois, de magasins chinois etc...alors qu'il y a bien d'autres choses à découvrir en Amérique pour un premier voyage. Quoiqu'il en soit on retrouve dans ce roman moult descriptions de plats chinois qui nous mettent l'eau à la bouche !

Je reste intéressée par la suite des aventures de Chen dont j'espère toujours qu'il finira par trouver un appartement correct pour sa mère et qui sait, une compagne à sa mesure : Ling ?

Il acheta un bâton de haricot vert confit, dougen, une spécialité de Tianjin. Il avait le délicieux souvenir d'en avoir partagé un morceau des années auparavant avec son amie Ling, et c'était une sorte de petit miracle de le redécouvrir dans un autre pays. Comme un gosse impatient, il s'empressa d'en arracher l'emballage en plastique pour se le fourrer dans la bouche. Il n'avait pas le même goût, mais de toute façon, il était impossible de ramener le passé. (p.169)

    

édité en 2005 (anglais)
"Red rats, a case of two cities"


Autres romans des enquêtes de Chen Caoi

Le très corruptible mandarin (tome 4 ici même)


Illustration d'entrée de billet : Hailay Blanck (m'a fait penser à Chen perdu dans la foule en Amérique)