mardi 16 décembre 2014

BARRIE James Matthew - Mary Rose

Les fantômes devraient rester invisibles aux vivants(ou l'inverse)


Un homme visite une maison à vendre, c'est la maison où il vécu enfant et, tandis que l'intendante est partie lui faire du thé, celui-ci entre dans une sorte de rêverie qui nous fait remonter le temps, dans cette même pièce alors chaleureuse et meublée. Simon, un jeune homme fait une demande de mariage aux parents de Mary Rose, sa tendre amie d'enfance, et ceux-ci lui révèlent que leur fille a vécu une étrange disparition : alors qu'elle n'était encore qu'enfant, elle s'est littéralement évanouie dans la nature sur une minuscule île déserte où elle jouait tandis que son père attrapait le poisson sur sa barque toute proche. Réapparue vingt jours plus tard, la fillette ne garda aucun souvenir de ce qui lui arriva car pour elle ce fut juste un séjour dans l'île de quelques minutes. Le jeune homme est troublé par cette anecdote mais décide, tout comme ses beaux-parents, de ne rien dire à sa jeune fiancée de son étrange expérience passé et finit par l'épouser. Quatre ans plus tard, alors que le couple heureux parents d'un nourrisson fait halte pour un pique nique sur cette même île, Mary Rose disparaît de nouveau.


Une singulière pièce de théâtre où Barrie nous emporte dans une tragique histoire d'amour : une mère séparée de son époux, de son fils et de ses parents, leur revient 25 ans plus tard, inchangée physiquement, et sans aucun souvenir de ce laps de temps qui a modifié l'apparence de toute sa famille. Où est-elle passée ? où a-t-elle disparu ? avec qui était-elle ? c'est le mystère qui n'est pas révélé dans le livre, un mystère que l'on doit chercher en nous-même. Mary Rose a-t-elle succombé à l'appel de Peter Pan depuis la terre du jamais ? Mary Rose a-t-elle préféré son âme d'enfant à l'amour des siens ? et que lui est-il arrivé pour qu'elle décide de sortir de cet été de "non existence" plus de 20 ans après sa seconde disparition ? tout ceci reste caché au lecteur subjugué qui ne peut retenir une larme. De même, il nous est offert d'imaginer ce qui s'est passé une fois que Mary Rose a retrouvé les siens plus âgés de 25 ans alors qu'elle même n'a pas pris une ride. Le dernier acte lève un voile : ce fils qu'elle a embrassé autrefois bébé le voilà qui visite cette maison qu'elle hante à sa recherche depuis si longtemps, son petit enfant est aujourd'hui devenu cet homme curieux qui désire pousser la porte interdite qui mène à sa chambre, il est celui qui va lui ouvrir celle de l'autre monde, un monde où elle doit reprendre sa place.
Mary Rose, intriguée. - Qu'est-ce donc ?
(ce sont les années)
Mrs Morland. - Mon amour !
Mr Morland. - Mary Rose !
Mary Rose, intriguée. - Père ! (Mais l'obstacle n'a pas disparu. Elle se tourne timidement vers Simon, qui est entré avec elle.) Qu'y a-t-il, Simon ?
(Elle se dirige avec confiance vers lui jusqu'à ce qu'elle découvre ce que le temps a fait de lui. Elle tremble à présent.)
Simon. - Ma bien-aimée épouse !
(Il la prend dans ses bras et sa mère fait de même, et Mary Rose est heureuse d'être ici, mais ce n'est pas à eux qu'elle pense et elle se dégage avec douceur de leur bras.) (p.112)
Un drame que j'aurais bien aimé voir au théâtre ! je suis certaine que j'aurai applaudi à m'en rendre les mains rouges de passion.
Ce livre est sorti tout récemment et enthousiasmera les amoureux d'une littérature qui oscille entre l'humour (Barrie en a énormément), la tragédie et le fantastique.
La pièce est suivie d'une postface largement explicative sur les circonstances de la genèse de cette histoire, ses influences, et le livre est judicieusement illustré de croquis ou photos prises par la traductrice lors de son enquête littéraire sur les traces de l'auteur.
Un beau cadeau à offrir et à s'offrir !

année sortie 1920
édition française en 2014
par Terre de Brume
112 pages (pièce de théâtre seule)
traduction de l'anglais (Ecosse) par Céline-Albin FAIVRE
illustration d'entrée de billet : Leo Bates

dimanche 14 décembre 2014

CATTON Eleanor - Les luminaires

Aucune matière ne disparaît dans l'univers

1866. Une petite ville sur le port d'Hokitika, côte ouest de la Nouvelle-Zélande. Walter Moody qui a fuit l'Angleterre pour tenter de faire fortune parmi les chercheurs d'or s'installe à La Couronne, un modeste hôtel où il tente de se remettre de sa dernière traversée à bord de l'Adieu-vat. Pensant se détendre au salon, il y surprend une bien insolite assemblée de 12 personnes qui tentent de réunir leurs connaissances autour de la disparition mystérieuse du jeune Emery Staines survenue la même nuit que la mort du vieux Crosbie Wells. Cette même nuit a été retrouvée errante et amnésique Anna Wetherell, la plus jolie fille du coin, également connue pour se faire payer ses faveurs, aussitôt accusée d'avoir tenté de mettre fin à ses jours. Walter Moody va être l'observateur qui va remettre à leur place les événements comme autant d'éléments qui, vus sous un nouvel angle, prennent une nouvelle signification.
Il a fallu que j'attende cette fin d'année 2014 pour lire le plus beau livre de ces dernières années ! Beau dans sa forme, et beau dans son style. Je suis bluffée, je ne trouve pas d'autres mots. Ayant lu ce livre en avant première grâce à mes amis de Babelio, j'ai littéralement dévoré ce gros bouquin en 2 semaines (et je n'ai pas que cela à faire car je travaille mais j'ai beaucoup de trajets en train, ceci explique cela) afin d'être en mesure d'aller à la soirée donnée en l'honneur de l'auteur à l'ambassade de Nouvelle-Zélande à Paris en ce mois de décembre 2014.

Je n'ai pas dû me forcer car ce livre est un véritable "page turner" : irrésistible. Chaque chapitre commence par un petit résumé en quelques lignes.
Où un étranger débarque à Hokitika ; la réunion d'un conseil secret est troublée : Walter Moody refoule dans son cœur son souvenir le plus récent : et Thomas Balfour commence à conter une histoire.
Chaque personnage est associé à un signe du zodiaque ou une planète, chaque personnage évolue, se transforme, se dévoile sous une lumière progressive et inscrit son histoire au fil des chapitres. C'est vraiment très bien fait, j'ai même réussi à freiner mon impatience à lire la fin, ce que je fais toujours quand j'ai l'impression de ne pas comprendre là où l'auteur veut en venir. Ici, rien de tel, je me suis laissée portée par la vague, mais je devrais dire par le flux et le reflux du temps. Tous les personnages sont liés, s'assemblent, se croisent, s'éloignent, se perdent de vue, s'évitent, se cherchent, se retrouvent, s'aiment ou se détestent. L'auteur évoque un roman des origines, prenant place en Nouvelle-Zélande, sa patrie même si elle est née au Canada. Un pays où la nature est très présente, où même les maoris s'y sentent déracinés, passagers temporaires d'une île mystérieuse.
Hokitika dans les années 1870
Ne soyons pas surpris d'y découvrir des apparitions, de l'or qui apparaît dans la cabane d'un vieux marginal le jour de la mort de celui-ci, sa veuve qui débarque pour réclamer son dû, l'argent (je devrais dire l'or) entre temps ayant permis, par le jeu de petits arrangements, le démarrage de la construction de la nouvelle prison. Il y a ceux qui s’entraident et qui sont prêts à fermer les yeux, ceux qui ne s'aiment pas beaucoup et qui sont prêts à faire le mal et les héros, qui rétablissent l'équilibre.
-Le matin d'après la mort de Crosbie Wells, dit-il, Anna s'est réveillée en prison bardée d'or. Une quantité importante de minerai avait été cousu dans la doublure de sa robe, autour des baleines de son corsage. Elle ne savait pas du tout comment elle se trouvait porteuse d'une telle somme et naturellement, elle a pris peur. Elle a sollicité mon secours. J'ai cru indiqué de cacher l'or, puisque nous ne savions pas qui l'avait déposé sur sa personne, ni à quelle fin. (p.406)
Bien que chaque partie débute par le thème astral du jour de narration, ceci n'a aucune importance si l'on est comme moi, imperméable à cette science, car cet incipit illustre avec intelligence les interactions entre les personnages, et l'ascendance des uns sur les autres ; j'ai trouvé l'idée assez remarquable. Mais il n'est point question dans le roman d'astrologie que les sceptiques se rassurent !
Le lecteur amoureux des énigmes y trouvera son compte, de même que celui qui aime un style soigné. Il y a de la poésie, de l'humour, il n'y a a que de bonnes choses dans ce lourd objet tout jaune en version française (je ne sais pourquoi ce choix) cet objet qui fait la lumière, au sens propre du mot sur le mystère de l'or, des destins parallèles, des âmes sœurs...
Pour moi qui suit allée en Nouvelle-Zélande (et même dans les pays voisins) j'ai trouvé très juste le passage où Moody découvre que les constellations sont inversées par rapport à l'hémisphère nord. Quand on vient d'Europe et que l'on se retrouve dans le Pacifique, on se sent loin du monde, loin de son monde, et les perceptions que l'on a sont modifiées.

Un très beau livre à lire et à relire ! 


titre original : the Luminaries
année sortie 2013
édition française en 2015
par BUCHET-CHASTEL
990 pages
traduction de l'anglais (Nouvelle-Zélande) par Erika ABRAMS
illustration d'entrée de billet : couverture anglaise du roman

Petits oiseaux - Yōko Ogawa


Japon. La complicité de deux frères dont l’aîné ne peut pas se faire comprendre de ses semblables à l'exception de son frère. Adultes, et à la mort de leur mère, les deux frères restent ensemble : le plus jeune devient régisseur d'une sorte d'hôtel particulier pour hôtes importants d'une firme, tandis que l'aîné se contente d'observer les oiseaux de la volière du jardin d'enfants, et de sortir chercher ses sucettes à la pharmacie tous les mercredi. A la mort de l'aîné, le cadet continue sa petite vie, s'intéressant de plus en plus aux oiseaux qui passionnaient tant son frère, devient le soigneur de la volière du jardin d'enfants. Devenu, le vieux "monsieur aux petits oiseaux", l'aîné se rend bien compte que malgré les petites cérémonies pratiquées pour conserver le plus longtemps possible la mémoire de son frère, les gens continuent de changer, disparaissent et oublient. Lui aussi doit apprendre à lâcher prise.


Avec ce roman, Yoko Ogawa nous invite à poursuivre la découverte de sa galerie personnelle des êtres "différents". Le personnage principal est trouvé mort dès les premières pages, il n'a pas de nom car il est connu dans le quartiercomme le "monsieur aux petits oiseaux", pour s'être occupé de longues années de la volière de l'école maternelle voisine. Mais le vieil homme a embrassé cette passion par amour pour son frère aîné, une sorte d'autiste -sans que ce mot ne soit explicitement écrit -. L'aîné ne comprend que le langage des oiseaux et lui-même parle en pépiant. Son cadet assure la traduction. Même à la mort de son frère, il pourrait faire ce qui lui plait partir en vacances alors que jusqu'à présent ils se sont toujours arrêtés devant le grillage de la volière du jardin d'enfants. Il lui survit et entretient la mémoire de toutes les petits choses qui faisaient leur univers si particulier, habitudes, objets et "manies". Le cadet devenu un vieil homme passe à son tour pour l'original, parce que les gens ne le comprennent pas, ils se méfient.
Petit roman onirique et intimiste que j'ai lu assez rapidement, sans toutefois être absorbée par cette histoire des deux frères qui vivent plus ou moins repliés sur eux-mêmes. Je n'ai pas ressenti d'empathie, c'est ainsi. Le style d'Ogawa est toujours bien présent, c'est juste le sujet que j'ai moins apprécié. On retrouve les thèmes de la collection, de la mémoire, du corps qui change, de la mort.
Un livre à réserver aux inconditionnels de l'auteur ; les nouveaux lecteurs devraient commencer par un autre livre comme La marche de Mina ou encore l'annulaire (plus fantastique).


titre original : Kotori
année sortie 2012
édition française en 2014
chez ACTES SUD
260 pages
traduction dU JAPONAIS par Rose-Marie MAKINO-FAYOLLE
illustration d'entrée de billet : oiseau peint sur papier