dimanche 26 février 2012

KURTOVITCH Nicolas - La commande


Japon. Un prince despote a commandé des bols sophistiqués à son potier favori, qui est en réalité une femme. Sous ce déguisement, elle a réussi à intégrer le palais et ainsi vivre auprès de son amant, le poète favori du prince. Mais l'amant est aujourd'hui en exil et son amoureuse n'a plus le coeur à exécuter la commande du prince, d'autant que les bols que veut le prince ne sont pas dans son style. A la veille de rendre sa commande, le potier se rend bien compte qu'il n'est plus temps de faire semblant, elle doit affronter son destin.

J'ai besoin d'une semaine. Une semaine pour être prête, que l'argile se libère de toute son eau et m'offre le meilleur de ce qu'elle est. Je ne veux pas d'une pâte à modeler morte.
Une explosion dans mon four ! Et tout sera anéanti.
C'est une âme qu'il me faut. Mon âme, nue...dans le four.

Petite pièce de théâtre en 2 actes, minimaliste, pour conter l'histoire d'un amour et d'une identité perdus. Le potier a mis entre parenthèse son apparence mais pas ses sentiments, et face à l'évidence : elle ne reverra jamais son amour, elle décide d'affronter la vérité et de se reveler aux autres telle qu'elle est.
Ce bol est beau, ce bol simple, sans histoire, ce bol du commun.
Ce bol est mon corps.
Très joli texte qui fait honneur à l'art de la poésie du haïku. Dire tout en peu de mots. Un texte très sensible que l'on a plaisir à lire et relire.



un livre sorti en 2004
30 pages illustrées par Laurence Lagabrielle
illustration d'entrée de billet : bol de terre cuite

samedi 25 février 2012

COOK Kenneth - La vengeance du wombat

et autres histoires du bush



Australie. Il est dangereux pour un écrivain de chercher l'inspiration dans l'Outback ! L'auteur le prouve au travers de 14 nouvelles réellement jubilatoires : on éclate de rire en imaginant les rencontres du narrateur avec les habitants plutôt rustiques du "Mauvais côté" ou les incroyables postures imposées par les petites bebêtes australiennes qui croisent la route de l'auteur qui, décidément, fait de drôles de rencontres.
Que ce soient un wombat, un crocodile, un kangourou, ces petites bêtes n'apprécient pas du tout d'être dérangées dans leurs petites habitudes pour être capturées ou tuées. Gare à l'idiot qui en veut à sa peau, y compris à celui qui l'accompagne.

Dix heures ! Je devais rester allongé dans une tombe pendant dix heures. Un homme pouvait-il se trouver dans pire situation ?
Oui, et j'étais cet homme, car presque immédiatement, j'entends creuser. Rapidement, rythmiquement, franchement. On creusait autour de la pierre tombale qui bloquait le terrier.
Il n'y avait aucun bruit. Le silence de la tombe n'était rompu que par celui de la créature qui était fermement décidée à m'exhumer.
Le wombat allait bientôt m'avoir.
C'était un peu fort.
(p.22. La vengeance du wombat)

Sur un ton humoristique, Kenneth Cook nous concocte de sympathiques histoires à la frontière du surnaturel, avec d'incroyables aventuriers (un peu portés sur la boisson) qui l'entraînent sur la piste d'animaux au comportement très étrange, toujours effrayant et inattendu. Mais on rit tout de même car l'auteur utilise une fausse modestie et admet sa couardise avec une belle franchise : on ne peut être que de tout coeur à son côté ! "Espèce dangereuse" est ma nouvelle préférée. Mais toutes ont un sens dramatique irrésistible qui me fait beaucoup penser aux auteurs de "fantastique".

Un style limpide qui réjouit vraiment pour des situations improbables, quoique...l'imagination n'a aucune limite. J'ai bien aimé retrouver les noms des régions d'Australie que je viens juste de quitter (mais je n'ai pas fréquenté le même genre de bar, ni même rencontré d'animaux en colère).
Relativement peu de gens connaissent le quokka. Ils sont encore moins nombreux à en avoir vu un. C'est préférable. Il vaut mieux que le quokka reste dans l'ombre. (p.77)
Kenneth Cook a dédié ce recueil à son épouse, il est mort la même année d'un accident cardiaque. 





titre original : Wombat Revenge
livre sorti en 1987
200 pages
édition française 2010 édition Autrement
traduction de l'anglais (Australie) par Mireille VIGNOL
illustration d'entrée de billet : animaux australiens (wombat, koala, crocodiles, kangourou, serpent) photos personnelles

Kenneth Cook a écrit une sorte de trilogie "des histoires du bush" qui se répondent parfois (l'auteur fait allusion à tel ou tel animal déjà rencontré dans un autre recueil par exemple).
  1. Killer Koala sorti en 1986 et publié en français en 2009  :  Le koala tueur
  2. Wombat Revenge sorti en 1987 et publié en français en 2010 : La vengeance du wombat
  3. Frill-necked Frenzy sorti en 1987 et publié en français en 2012 sous le titre L'ivresse du kangourou
La trilogie des histoires du bush en français chez Autrement

dimanche 19 février 2012

LEONI Giulio - La conjuration du troisième ciel

Florence, 1300. Dante Alighieri, poète à ses heures est actuellement l'un des  magistrat de la ville alors en plein essor. Lorsqu'un maître bâtisseur, spécialiste en mosaïque, est découvert mort asphyxié dans une étrange posture devant l'oeuvre sur laquelle il était en train de travailler, Dante se trouve plongé dans une lutte de pouvoir et de savoir, en un temps où le ciel, la terre et les mers n'en sont qu'à leurs premières connaissances, et que le monde de l' "Homme commun" a un temps de retard sur certaines découvertes faites par les Templiers.

"Un homme. Mort. A San Giuda. A l'intérieur de l'église. Tué, je crois.
- Et pourquoi voulez-vous charger de cette affaire la plus haute autorité de la commune ? Les enquêtes criminelles ne sont-elles pas de votre ressort ?
- Oui, bien sûr...toutefois... Bref, je préfèrerais que vous voyiez cela de vos propres yeux. Je vous en prie."
A l'évidence, cette ultime prière lui avait beaucoup coûté. Dante le dévisagea, ses lèvres minces tordues par le mépris.
"Ce n'est pas avec les yeux qu'on voit, barigel, mais avec l'esprit. Et c'est de mon esprit que vous avez besoin. Vous, comme tous les aveugles. Vous avez bien fait de vous adresser à moi. Et si les circonsctances sont aussi obscures que vous le dites, remerciez saint Jean-Baptiste, notre protecteur à tous, qui a voulu que je fusse prieur."
Visiblement inquiet, l'homme répéta : "Alors, vous viendrez ?"
Absorbé par ses pensées, Dante ne répondit pas. Il tourna les yeux vers l'étroite bande de ciel qu'encadrait la meurtrière et y contempla les dessins des étoiles. Voilà une bien étrange manière de commencer son mandat dans la commune. Serait-ce de mauvais augure ? (p.16)
Un livre qui promettait suspens et secrets mais qui ne tient pas ses promesses. Un style pour le moins médiocre pour une histoire qui aurait pû être intéressante parce qu'elle nous dévoile sous forme d'un roman policier la vie de cette époque. Le récit manque toutefois d'explications qui auraient permis de mieux comprendre certains passages comme la lutte entre les deux corporations : les "Blancs et les Noirs" / les partisans de l'empereur contre ceux du pape car toute le monde n'est pas historien. Dante n'apparaît pas du tout sympathique mais plutôt comme un homme en proie à des doutes et assez imbu de lui-même ; migraineux, il n'hésite pas à prendre de mystérieux remèdes et boit plus qu'il ne faudrait, sans parler de sa propension à tomber amoureux d'une mystérieuse étrangère. Beaucoup trop de passages qui n'apportent rien à l'intrigue à mon avis, d'autres qui sont incongrus, tandis qu'il en manque qui pourraient donner plus de piment.



Une déception qui sera atténuée par le fait d'avoir appris quelque chose sur l'histoire de Florence et de son fonctionnement à cette époque, lors de mes recherches après la lecture.



titre original : I delitti del mosaico (2004)
300 pages
édition française 2006 par Belfond
traduction de l'italien par Nathalie BAUER
illustration d'entrée de billet : Dante
illustration dans la présentation du livre : Saint Jerome dans son étude par Joos van CLEVE

mardi 14 février 2012

HARRISON Jim - La femme aux lucioles

un recueil de 3 nouvelles

Chien brun
Plutôt marginal malgré ses 40 ans passés, CB surnommé "chien brun" n'a pourtant pas de sang indien pour ce qu'il en sache, quoique son père est inconnu. Plongeur-découvreur-voleur d'épaves dans le lac Michigan, il détrouve un jour le corps d'un vieux chef indien qui vaut une belle petite somme, mais l'opération de repêchage n'est pas aisée ni discrète et CB se fait attraper, d'autant qu'il n'en est pas à son premier méfait. En couple avec Shelley, une étudiante ethnologue spécialisée sur le peuple indien, il accepte d'écrire un journal, une sorte de thérapie zen, mais devine que la jeune femme n'est intéressée par lui que parce qu'il a découvert un ancien cimetière indien qu'elle veut voir à son tour. CB lui, garde l'espoir secret de revoir un jour Rose son amour d'enfance, qui elle est indienne.

Sunset limited
Apprenant que Zip, leur ancien compagnon est accusé de terrorisme et emprisonné au Mexique où il risque 50 ans d'emprisonnement et la mort en guise de règlement de compte, quatre quarantenaires décident de tout faire pour libérer le cinquième membre de leur ancien groupuscule révolutionnaire étudiant. Malgré quelques coups de fils bien placés, les quatre se rendent vite compte sur place que leur ancien ami est dans le colimateur du gouvernement américain qui entend bien le laisser dans sa prison ou de s'en débarrasser coûte que coûte. Par ailleurs, ils se redécouvent après plusieurs années durant lesquels ils ne se sont pas fréquentés, gardant en mémoire leur condamnation à la prison.

La femme aux lucioles
Claire, 50 ans, étouffe dans sa vie de ménagère aisée à côté de Donald son mari. Alors que tous deux reviennent d'une visite chez leur fille, Claire décide de prendre la poudre d'escampette, laisse un mot accusant son mari de maltraitance, passe la nuit dans un champ de maïs, s'abrite dans une sorte de terrier, est intriguée par la visite des lucioles à la tombée de la nuit, dialogue imaginairement avec sa fille dans une conversation stimulante et réconfortante, et découvre la force de combattre ses migraines et de commencer une vie qui puisse la satisfaire, à commencer par un voyage à Paris.
Ce jour là, l'un de mes amis navigait sur le minéralier "Arthur Anderson" qui essaya de porter secours au bateau en détresse. Lorsque l'"Anderson" arriva à Soo, mon ami débarqua et ne remit plus jamais les pieds sur un navire. Les gardes-côtes le contestèrent, mais mon copain m'affirma que les hauts-fonds de Caribou éventrèrent la coque du "Fitzgerald" et que, malgré ses quatre pompes de cale débitant chacune vingt-cinq mille litres d'eau à la minute, le bateau reposait maintenant par deux cents mètres de fond. On ne retrouva pas un seul corps, pour les raisons que j'ai déjà dites. Ces trente-quatre hommes seront toujours au fond du lac lorsque le monde s'achèvera, ce qu'il fera sûrement un jour. Notre prêcheur disait souvent qu'aucun objet de fabrication humaine ne dure, hormis les trucs vraiment gros, comme les pyramides, et encore : même elles montrent des signes d'usure. (p.55-Chien brun)
Je découvre cette fois les nouvelles de Jim Harrison. Elles sont aussi denses et intenses que ses romans, les personnages tout aussi attachants, mais je n'ai pas eu l'impression d'histoires bâclées ou poussives, au contraire, on devient le spectateur d'un instant, plusieurs instants en fait car chez Harrison la narration est rarement linéaire mais part en zig-zag entre un "présent" et un "passé".

Le thème récurrent est au fond la solitude : que ce soit Chien brun, Gwen ou Claire, tous veulent se croire capables de prendre un virage : certains pour retourner aux sources de leur jeunesse, d'autre pour aller de l'avant. Et ils y arrivent.

Titre original : The Woman Lit by Fireflies (1990)
traduit de l'anglais (américain) par Brice MATTHIEUSSENT
illustration d'entrée de billet : le lac Burt (Michigan)
294 pages


dimanche 12 février 2012

HARRISON Jim - Wolf, mémoires fictifs

1971. Swanson, 33 ans est addict à l'alcool, au tabac, au sexe ainsi qu'à quelques drogues douces mais allergique à toute forme d'habitudes et incapable de garder travail et petite amie. Désabusé de n'être pas l'écrivain reconnu qu'il rêve d'être, il se contente de petits boulots pris au hasard de ses déplacements et ne sépare pas de ses livres préférés. Alors qu'il passe une semaine à camper au milieu de la forêt vivant de sa chasse et de sa pêche ou encore de ses conserves, sans fumer ni boire, il passe en revue les souvenirs de sa jeunesse, à compter de son départ de la maison familiale, à l'âge de 18 ans.

Il n'y a plus que trois ou quatre cents loups dans tout le pays. On les entend rarement, quant à les voir, c'était pratiquement impossible, à moins de circonstances artificielles, en survolant par exemple l'île Royale en hiver. J'avais l'impression que si je réussissais à en apercevoir un, ma chance tournerait. Peut-être le suivrai-je à la trace jusqu'à ce qu'il s'arrête et me salue, puis nous nous embrasserions et je deviendrais loup. (p.94)

Première oeuvre de Jim harrison, "Wolf" est également une sorte de biographie romancée où l'auteur met pour ainsi dire ses tripes sur la table. C'est puissant, envoûtant, dans un style époustouflant, parfois cru. Superbe.

On y découvre la cause de son infirmité (souvent le héros de ses romans ou l'un de ses personnages -adulte ou enfant-est infirme), ses convictions religieuses, sociales et politiques, son amour pour la nature et les nourritures terrestres, faites pour le ventre et l'âme.

Un livre que je recommande. Il donne envie d'écrire et de ne lire que des choses bien écrites.


titre original : Wolf, a false memoir (1971)
édité en français en 1991 aux éditions Robert Laffont
traduit de l'anglais (américain) par Marie-Hélène DUMAS
250 pages
illustration d'entrée de billet : loups sur l'île Royale (Michigan)