samedi 23 mai 2015

FERRARI Jérôme - Le principe


De nos jours, un jeune étudiant (en philosophie) est interrogé sur le physicien allemand Werner Heisenberg lors d'un oral auquel il échoue lamentablement. Du coup, il s'intéresse à ce scientifique et entame avec lui un monologue malgré les années qui les séparent ; il l'interpelle sur les étapes importantes de sa carrière de chercheur, depuis ses débuts d'étudiant passionné de mathématiques. Heisenberg se retrouve chercheur en physique et s'attaque à la résolution d'une magnifique inconnue : la composition de la matière et l’interaction des éléments qui la compose. La résultante de ses équations pour lui ne fait aucun doute : par principe on ne peut jamais connaître la vitesse et la position d'un élément. 1926 : à 25 ans, Heisenberg pose le principe d'incertitude et cette découverte, comme toutes les découvertes scientifiques, lui attire des ovations et des moqueries. Mais nous sommes en pleine guerre mondiale et tandis que ces collègues scientifiques fuient l'Allemagne nazie, Heisenberg décide de rester (affronter l'ennemi) et doit travailler à la découverte d'un réacteur nucléaire. Quelques collègues se détachent de lui et de ses travaux d'application car ils l'accusent de travailler pour les nazis afin de leur "délivrer" la bombe atomique, ce qui dément Heisenberg à qui veut bien l'entendre.
Il suffisait de renoncer aux questions, celles qui portaient sur une réalité physique que personne ne pouvait observer ni concevoir, il fallait oublier toutes ces histoires d'ondes et de corpuscules, d'orbites et de trajectoires, se libérer douloureusement de la nostalgie des images pour bondir d'un seul coup, par dessus l'abîme, dans le refuge des formes mathématiques, car c'est là que, depuis toujours, la raison a sa demeure - et c'est à nouveau la nuit d'été dans la cour du château de Prunn quand s'élevaient d'un violon solitaire les notes de la chaconne qui vous arrachait à votre douleur en révélant que le monde n'était pas seulement le chaos qu'il semblait être, ce grand corps disloqué, avec ses morts inutiles, ses âmes désorientées, ses vains espoirs, ses ruines, la rancœur et la colère inextinguibles, l'humiliations des diktats, et qu'il était encore possible d'avoir foi en ce que vous n'appeliez pas Dieu mais un ordre central, au sein duquel toute chose prenait sa place. Oui, vous aviez trouvé la bonne voie, la seule, c'était une certitude, et sans doute, pour un moment, vous n'avez pas douté que vous en convaincriez la communauté des physiciens. (p.29)


Le choix du livre


Un livre recommandé par une amie très chère. Avant ce livre, je ne connaissais pas du tout Heisenberg ni Ferrari dont j'avais même oublié le nom malgré son prix Goncourt de 2012.

Ce qui m'a plu : l'introspection


J'ai découvert la trajectoire tragique d'un jeune homme peut-être né au mauvais moment, dans un monde à la recherche de la domination des uns sur les autres. Durant ma lecture, une question se pose : et moi qu'aurai-je fait à sa place ? m'enfuir au risque de regretter de n'avoir rien tenté ? ou résister comme ces jeunes allemands de la "rose blanche" ?

L'impression globale


Un livre intéressant mais assez ardu tout de même et pas à la portée de tout le monde : un style littéraire, parfois un peu trop travaillé, et avec une trop grande distance avec son sujet de réflexion et d'affection, c'est ce que j'ai ressenti : certains passages font croire à un narrateur-laborantin qui observe une souris dans le dédale de son labyrinthe. La souris va t-elle s'électrifier ou contourner le piège ? voilà à quoi je pensais. J'ai souvent repris ma lecture pour bien tout comprendre, j'ai également fait des recherches sur internet car beaucoup de faits historiques évoqués m'étaient obscurs comme les exécutions (décapitations) des jeunes protagonistes de la rose blanche.


Le mot de la fin


J'aurais aimé un peu plus de légèreté pour contrecarrer le pessimisme de ce récit mais je suis heureuse d'avoir fait cette lecture "presque" commune avec mon amie.



année sortie 2015
Actes Sud
160 pages
illustration d'entrée de billet : Werner Heisenberg (à 32 ans)

ma note : 3♥/5

vendredi 8 mai 2015

OGAWA Ito - Le Restaurant de l'amour retrouvé



Japon, de nos jours. Rinco, une jeune femme rentre un soir après sa journée de travail et découvre que l'appartement où elle vit est complètement vide, tout a disparu: ses plus chers souvenirs ainsi que son petit ami. Elle en perd la parole et utilise un petit carnet pour se faire comprendre des phrases de politesse habituelles. Elle décide de retourner dans son village natal où vit encore sa mère qu'elle n'a pas vu depuis 10 ans, et avec laquelle elle n'a pas beaucoup d'affinités. Sa mère l'autorise à ouvrir un restaurant dans une dépendance qu'elle utilise en remise. En échange, Rinco devra soigner Hermès, sa truie, qui est un peu son enfant-animal de compagnie. Très vite, la réputation de Rinco se fait par delà la vallée car il se dit qu'après avoir souper chez elle, chacun voit ses désirs exhaussés.
Papy Hibou avait toujours vécu dans le grenier du bâtiment principal. Depuis mon enfance, toutes les nuits sans exception, il hululait précisément douze fois aux douze coups de minuit, hou, hou, hou... Ses cris étaient d'une régularité parfaite, un vrai métronome. Une telle précision, c'était tout simplement surnaturel. Mon coeur d'enfant s'en émerveillait, les animaux étaient fantastiques ! (p.52)



Il y a des livres que l'on cherche absolument parce qu'on a eu une critique avantageuse, il y a ceux que l'on trouve par "hasard" au détour d'une vitrine, d'une table, d'un rayon.... Et puis il y a des livres qui viennent à vous sans que vous vous y attendiez. Des cadeaux. C'est ce qui m'est arrivé avec ce roman lumineux qui m'est tombé dessus comme une météore, une perle. Avec un nom pareil "Ogawa" je ne pouvais qu'être intriguée, rapport à mon affection pour Yoko Ogawa, un homonyme. Je ne suis pas déçue car j'y retrouve la même musique des mots, des gestes, des pensées. C'est frais et vivifiant, parfois drôle, surréaliste et très poétique. Pour moi, le thème principal est que tout est lié : la nature, les végétaux, les animaux et les hommes, sont tous dans une spirale, une sorte d'ADN indestructible et nous interagissons les uns sur les autres, les uns avec les autres : ce qui disparaît d'une côté, réapparaît de l'autre, rien ne se perd. L’héroïne nous donne une belle leçon de vie et d'amour dans son restaurant 'table d'hôte" où elle officie comme dans une église, désirant plus que tout rendre les gens plus heureux.

Un livre très bien écrit, tout est parfait.


titre original : Shokudô katatsumuri (cafétéria "escargot")
année sortie 2008
édition française en 2013
édition Philippe Picquier
250 pages
traduit du japonais par Myriam DARTOIS-AKO
illustration d'entrée de billet : la couverture de l'édition japonaise


ce roman a été adapté dans le film Shokudo katatsumuri
clic sur l'image pour accéder à mon résumé

vendredi 1 mai 2015

HOUELLEBECQ Michel - Soumission


La France en 2022. François Hollande est toujours au pouvoir. Dans le contexte des prochaines élections présidentielles, des alliances se font pour contrecarrer la victoire annoncée du FN et c'est ainsi que la "droite" et la"gauche" s'allient avec La Fraternité musulmane un nouveau parti mené par Mohammed Ben Abbes. La guerre civile est proche. A Paris, François, la cinquantaine célibataire, professeur de littérature à la Sorbonne spécialiste de Huysmans, observe les événements d'une manière assez détachée, tout à sa propre déchéance solitaire, il est au bord du suicide. Une fois Ben Abbes président, les choses changent dans le pays, surtout au niveau de la liberté et représentation des femmes ainsi que dans l'éducation nationale où tout professeur doit devenir musulman pour pouvoir enseigner. François, qui s'était retrouvé à la retraite anticipée, voit une seconde carrière s'offrir à lui grâce au nouveau parti au pouvoir, sans compter que son célibat va n'être qu'un mauvais souvenir lorsque son nouveau poste s'accompagne d'une proposition pour lui trouver une ou plusieurs épouses, selon sa convenance.



Et bien moi, j'aime le style de Houellebecq. Pour moi, c'est un bon écrivain. Après on peut aimer, ou détester les histoires qu'il raconte, mais il n'en demeure pas moins que son style est loin d'être paresseux, bien au contraire. Je pense que tout est calculé et j'envie presque les futurs étudiants qui, à l'instar du héro de ce roman, feront à leur tour une thèse sur Houellebecq dans quelques années, car il est l'un des plus grands auteurs français de notre génération.

Soumission est bon roman : l'histoire est originale et tous les événements qui conduisent à la chute sont bien menés. J'ai vraiment eu plaisir à retrouver ce livre chaque jour durant une petite semaine (se lit assez rapidement) et j'avais hâte de connaître la fin !

Michel Houellebecq y livre un exercice jubilatoire de politique-fiction en nous tendant un prisme rempli de second degré. C'est intelligent, souvent drôle (même si les situations ne le sont pas) auto-dérisoire et jamais barbant.
Je me promenai pendant un quart d'heure sous les arcades de poutrelles métalliques, un peu surpris par ma propre nostalgie, sans cesser d'être conscient que l'environnement était vraiment moche, ces bâtiments hideux avaient été construits durant le pire période du modernisme, mais la nostalgie n'a rien d'u sentiment esthétique, elle n'est même pas liée non plus au souvenir d'un bonheur, on est nostalgique d'un endroit simplement parce qu'on y a vécu, bien ou mal peu importe, le passé est toujours beau, et le futur aussi d'ailleurs, il n'y a que le présent qui fasse mal, qu'on transporte avec soi comme un abcès de souffrance qui vus accompagne entre deux infinis de bonheur paisible. (p.267)
Au cinéma, ce pourrait être un film des frères Cohen : bien trash (violences urbaines / scènes de folies / ses tristes relations sexuelles) et en même temps romantique / philosophique (pensées de François, son soudain attachement à Myriam, dialogues avec ses comparses, etc...). Les politiques actuels (Hollande, Valls, Marine Le Pen, François Bayrou ou Jean-François Copé) en prennent "pour leur grade", très drôle.

A lire comme on lit une roman et pas un programme politique uchronie !!




année sortie 2015
édition française Flammarion
320 pages
illustration d'entrée de billet : Huysmans par Forain

ma note : 3♥/5