lundi 30 avril 2012

BUSSI Michel - Un avion sans elle



Décembre 1980. Un bébé de 3 mois environ est retrouvé dans les décombres d'un avion qui vient de s'écraser, aucun autre survivant. Deux familles, les Vitral, plus que modestes en couple vendeur de frites dans leur camionnette, et les Carville, industriels immensément riches, revendiquent le bébé comme étant leur petite-fille. Dans le doute, une enquête est mise en place pour déterminer d'éventuels liens. Intimement convaincu de faire le bon choix, le juge confie la petite aux grands-parents pauvres. L'autre "grand-mère" embauche un ancien mercenaire et lui demande de reprendre l'enquête, dût-elle durer jusqu'à la majorité de la fille qui grandit donc avec son grand "frère" Marc. Ces deux là sont pourtant attirés l'un par l'autre d'un amour qui n'a rien de fraternel.
- Monsieur Vitral, serait-il possible que je m'entretienne seul avec vous ?
Pierre Vitral hésita. Pas sa femme. La question, en fait, s'adressait à elle. Elle ne s'embrassa pas pour lui répondre :
- Non monsieur de Carville, cela ne va pas être possible.
Nicole Vitral tenait le jeune Marc dans ses bras. Elle ne le lâcha pas, le serrant plus fort encore. Elle continua :
- Même si je vais dans la cuisine, voyez-vous, monsieur de Carville, j'entendrai encore tout. C'est petit, chez nous. Même si je vais chez les voisins, j'entendrai encore tout. C'est comme ça. Les murs ne sont pas épais. On ne peut pas avoir de secrets. C'est peut-être parce qu'on n'en veut pas, d'ailleurs, des secrets. Marc, dans ses bras, pleurnichait un peu. Elle s'installa sur une chaise pour l'asseoir sur ces genoux, pour signifier aussi qu'elle ne bougerait pas.
Léonce de Carville ne parut pas plus impressionné que cela par la tirade.
- Comme vous voulez, continua-t-il avec son sourire de tombola, je ne serai pas long. Ce que j'ai à vous proposer tient en quelques mots. (p.99)

Des secrets. Il y en a à foison dans ce roman ! La forme est tout à fait judicieuse et entretient le suspens jusqu'aux dernières pages de ce road-story qui met en scène deux familles déchirées par un drame vieux de 18 ans : la petite fille rescapée est-elle ou pas celle que l'on imagine ? Pour le reste...je reste déçue ! Un style des plus plats, j'ai d'ailleurs choisi en désespoir de cause, car je ne trouvais rien de bien extraordinaire, un extrait de la page 99 en hommage à ce site qui explique que la page 99 vous donne à peu de choses près une idée de l'intérêt d'un livre. Les personnages sont hyper caricaturaux, et je n'ai pas pu une seconde m'attacher à l'un deux, même les deux jeunes héros m'ont semblés froids et impersonnels. Déception donc, d'autant plus que je m'attendais au fameux "livre de l'année 2012" dont j'avais entendu vanter les mérites un peu partout dans ma sphére littéraire.

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Un avion sans elle - 516 pages
édition française 2012 Presse de la cité

illustration d'entrée de billet : crash d'avion

jeudi 26 avril 2012

AUSTER Paul - Moon Palace

Marco Fogg né de père inconnu, est élevé par son oncle Victor à la mort de sa mère. Lorsqu'il part à New York, son oncle lui offre des caisses de livres dont Marco se sert comme meubles dans cette petite chambre vide depuis laquelle il aperçoit l'enseigne clignotante d'un restaurant chinois lointain "Moon Palace", avant d'être réduit à les vendre, faute de travailler et parce qu'on ne vit pas seulement de l'air du temps. Réduit à la misère, il erre dans Central Park avant de rencontrer son sauveur, un excentrique petit vieux en chaise roulante, lequel lui raconte son histoire des plus fantastiques ; à la mort de celui-ci, Marco écrit au fils du vieillard selon ses dernières volontés et trouve en Barber, cet homme obèse et solitaire, un père qui a toujours chercher à retrouver la femme de sa vie sans savoir qu'elle avait eu un fils.
Cette histoire est l'une des dernières que Barber m'ait racontée, et elle m'a brisée le coeur. Je comprenais la réaction de Victor et, devant l'attachement dont elle témoignait à mon endroit, je me trouvais emporté par un tourbillon de sentiments - le regret déchirant de mon oncle, le deuil de sa mort éprouvé à nouveau. Mais en même temps, la frustration, l'amertume en évoquant les années perdues. Car si Victor avait répondu à la seconde lettre de Barber au lieu de s'enfuir, j'aurai pu découvrir mon père dès 1959. On ne peut reprocher à personne ce qui s'est passé, mais ce n'en est pas moins difficile à accepter. C'est un enchaînement de connexions manquantes ou mal synchronisées, de tâtonnements dans l'oscurité. Nous nous trouvions toujours au bon endroit au mauvais moment, nous nous manquions toujours à peine, toujours à quelques milimètres de comprendre la situation dans son ensemble. Cette histoire se résume ainsi, je pense. Une série d'occasions ratées. Tous les morceaux se trouvaient là depuis le début, mais personne n'a su les rassembler. (p.383)
C'est toujours un réel bonheur d'entamer un Paul Auster, très vite, on est emmené en un endroit inconnu mais familier, et l'on ne veut pas en bouger. Récit de quêtes philosophique : "quelles sont mes origines", "qui est sur terre pour m'aimer ?", "à qui puis-je être utile ?", "suis-je prête à avoir un enfant ?", tous ces thèmes sont ici abordés en même temps que notre personnage dérive littéralement d'Est en Ouest, à la conquête de son passé.

Récit maîtrisé, peut-être un peu long en certains endroits. Personnages dignes d'un cirque, le gringalet, le gros, la danseuse, tout ce petit monde se croise dans un puzzle où chaque pièce connaît sa place. Un style toujours évocateur qui fait sourire, le lecteur prend des notes (certains passages sont très beaux !). La fin arrive presque trop vite.


titre original : Moon palace (1989)
460 pages
édition française 1990 par Actes Sud
traduction de l'américain par Christine LE BOEUF
illustration d'entrée de billet : Central Park par Dwight William Tryon (1894)

jeudi 5 avril 2012

YAN Mo - Le maître a de plus en plus d'humour

Licencié de l'usine dans laquelle il a toujours travaillé de manière exemplaire un mois avant sa retraite, le vieux maître Ding cherche à se recycler pour pouvoir continuer à vivre, mais tandis que les plus jeunes de ses anciens camarades trouvent un nouveau petit boulot, lui erre sans but et honteux de son état jusqu'à ce qu'un jour il tombe sur un vieux bus abandonné près d'un cimetière.

Lorsqu'il s'approcha du cimetière, une douleur à la jambe le contraignit à s'asseoir sur un bloc de ciment. Un peuplier blanc abritait un nid de corbeaux et un nid de pies. Les corbeaux ne cessaient de croasser, tandis que les pies tournoyaient silencieusement dans les airs. Tout en se massant la jambe, il découvrit sur un espace plat situé sous un peuplier une carcasse de bus abandonnée. Les roues avaient disparu, les vitres aussi, la peinture était presque entièrement effacée. Il n'arrivait pas à comprendre qui avait bien pu amener ce bus ici et pourquoi. A cet instant, il vit un homme et une femme sortir furtivement du cimetière, telles deux ombres irréelles, pour se faufiler prestement à l'intérieur du bus tout bariolé de rouille. (p.45)
Remarqué chez Virginie, cette nouvelle tient la promesse de distraire son lecteur. Maître Ding trouve donc une issue à son problème, peu importe au fond la morale de son affaire, pourvu qu'elle rapporte et qu'elle ne cause pas de tort. En plus, sa petite entreprise lui redonne un regain de libido qui surprend bien évidemment son épouse. Le récit est dramatique et drôle, jouant sur la personnalité impuissante de Maître Ding face à sa précarité stimulée par l'aplomb et les encouragements de son ancien apprenti Xiaohu.
Le maître et l'apprenti se placèrent côte à côte devant les urinoirs, sans se regarder, les yeux fixés sur les boulettes désodorisantes qui roulaient sans fin. Dans le fracas de l'eau, il demanda doucement : "Pourquoi faut-il payer pour aller aux toilettes ?
- Maître, on dirait que vous débarquez de la planète Mars, vous croyez que de nos jours il y a encore des choses gratuites ? dit l'apprenti en haussant les épaules. Mais payer a aussi son avantage. Si c'était gratuit, même en rêve, des petites gens comme nous n'iraient pas dans des W.C. luxueux comme ceux-ci !"
L'apprenti le guida pour se laver les mains et les passer sous le sèche-mains, puis ils sortirent des toilettes.
Assis dans le triporteur, frottant ses mains rugueuses adoucies par le séchage, il dit en souprirant : "Xiaohu, on s'est fait une pisse de luxe tous les deux.
- Vous ne manquez pas d'humour, maître !
- Je te dois un yuan, je te le rendrai demain !
- Vous avez de plus en plus d'humour, maître !" (p.50)
Une lecture un brin originale qui fleurte avec le côté parfois décalé des récits japonais. A découvrir.

titre original : Shifu ni yue lai yue youmo (1999)
100 pages
édition française 2005 par Edition du Seuil
traduction du chinois par Noël DUTRAIT
illustration d'entrée de billet : ouvrier chinois sur son vélo

MANKELL Henning - La Lionne Blanche

Ystad, Suède, 1993. Wallander enquête sur le meurtre d'une jeune femme agent immobilier qui s'est sans doute trouvée là où elle n'aurait pas dû, rencontrant son destin en croisant les activités illicites d'un ancien officier du KGB travaillant pour un fanatique déterminé à éliminer Nelson Mandela.

Un humain qui perd son identité n'est plus un humain. Il devient un animal. C'est ce qui m'est arrivé. J'ai commencé à tuer des gens parce que moi-même j'étais mort. Enfant, je voyais les panneaux, les panneaux ignobles qui montraient les endroits autorisés aux Noirs et ceux qui étaient réservés aux Blancs seulement. Là, déjà, j'ai commencé à rétrécir. Un enfant doit grandir, pousser, mais dans mon pays l'enfant noir devait apprendre à devenir de plus en plus petit. J'ai vu mes parents dépérir sous le poids de leur propre invisibilité, leur amertume contenue. J'étais un enfant obéissant. J'ai appris à n'être personne, un rien parmi les riens. L'apartheid a été mon véritable père. (p.179)

Troisième enquête de Wallander qui est dans sa 44ème année, il se sent fatigué, se trouve trop gros, boit un peu trop, bref, ce n'est pas la grande forme ! Et voilà que cette jeune femme est retrouvée abattue sans autre motif que de s'être perdue dans la campagne et d'avoir voulu demander son chemin. Et voilà un morceau de doigt retrouvé à proximité de son corps, un doigt noir en plein sud de la Suède (Scanie).

Très beau récit, presque un documentaire politique (et une analyse) sur l'Afrique du Sud et ceux qui y vivent, tous meurtris dans leur destin. Mankell a l'intelligence de montrer ses personnages de manière contrastée : même les assassins ont des sentiments. Bien entendu, Wallander est mon "choucou", parce qu'il est dans le doute, il est fragilisé par sa soudaine prise de conscience qu'il doit penser à lui, à se refaire une santé, des amitiés, et à un amour possible.
Victor détacha un bijou qu'il portait au cou et le lui tendit. C'était une dent de fauve.
-Le léopard est un chasseur solitaire, dit-il. Contrairement au lion, il ne croise que ses propres trace. Pendant la chaleur du jour, il se repose dans les arbres avec les aigles. La nuit, il se lève. Le léopard est un chasseur hors pair. Il est aussi le plus grand défi pour les autres chasseurs. Ceci est une canine d'un léopard. Je veux que tu la gardes.
- Je ne suis pas certain d'avoir compris, dit Wallander. Mais j'accepte le cadeau.
- On ne peut pas tout comprendre. Un récit est un voyage qui n'a pas de fin.
- C'est peut-être ce qui nous sépare. Moi, je suis habitué à ce qu'une histoire ait une fin. Je m'y attends. Toi, tu considères qu'une bonne histoire est infinie.
- Peut-être. C'est parfois une chance de savoir qu'on ne reverra jamais quelqu'un. Car alors, quelque chose survit.
- Peut-être. Mais j'en doute.
Victor Mabasha ne répondit pas. (p.300)
Aucune des 470 pages n'est vide de sens, les descriptions, les sentiments, tout est décrit avec une impeccable précision qui rend toute l'histoire et les implications des uns sur les autres tout à fait crédible.

Une formidable enquête !

titre original : Den vita lejoninnan (1993)
édition française 2004 (édition du seuil)
475 pages
traduction du suédois par Anna GIBSON
illustration d'entrée de billet : "L'arrivée au Cap de Jan van Riebeeck" en 1652 par Charles Davidson Bell

MISHIMA Yukio - La mort de Radiguet

Paris, 1923. Cocteau a 34 ans et vit avec le jeune prodige de 20 ans, Raymond Radiguet, qui achève tout juste "le Bal du Conte d'Orgel" dont il doit relire les épreuves ; mais Radiguet tombe malade et finit par mourir.


Les deux hommes ne cessaient de déménager, leurs adresses successives n'étaient connues que de leurs éditeurs, et ils rencontraient seulement les amis qu'ils avaient vraiment envie de voir _bref, ils vivaient à l'écart de tous les embarras du monde. (p.24)

Mishima écrit ici une courte nouvelle en hommage à deux artistes qui lui tenaient à coeur. Nous pénétrons dans les quelques instants qui précèdent et suivent la mort de Radiguet. Cocteau observe ce qui rend Radiguet si spécial : autour de lui ou par lui.
Un jeune homme vêtu d'un vieux manteau fripé, coiffé d'une casquette, s'éloignait dans les rues désertes, en portant quelques vitres accrochées à son dos. Ces vitres à l'aspect blanchâtre dans le crépuscule faisaient penser à d'étranges fenêtres. Une fois ouvertes, peut-être une chambre obscure, démesurément vaste, allait-elle s'offrir au regard. Une chambre insolite et vide, où pourrait s'engouffrer Paris tout entier. (p.30)
Tout droit arrivée du salon du livre Parisien 2012 spécial "Japon" grâce à ma chère Malice qui ne m'oublie pas, je vous présente cette nouvelle très courte qui me permet de redécouvrir la prose de Mishima que j'avais déjà lue il y a plusieurs années avec "La Mer de la fertilité". Une prose poétique par excellence !


titre original : Radige no shi (1953)
26 pages
édition franco/japonaise 2012 par Gallimard collection "Du monde entier"
récit traduit du japonais par Dominique PALMÉ
illustration d'entrée de billet : Raymond Radiguet par Jean Cocteau (1923)

dimanche 1 avril 2012

Les lectures des otages - Yōko Ogawa

Dans un pays éloigné du Japon, sept touristes japonais accompagnés de leur guide sont pris en otages par des rebelles et finissent par mourir lors d'un assaut de tentative de libération. D'eux, il ne reste que quelques extraits à peine audibles sur la bande magnétique des écoutes qui ont pu être enregistrées à l'aide d'un micro espion placé dans un kit de secours échappé à la vigilance des geôliers, ainsi que des fragments d'écriture retrouvés dans les ruines de la cabane. Chaque histoire reconstituée est ainsi racontée plusieurs mois après le drame, au cours d'une émission radiophonique en leur mémoire.

Dans l’ancienne cabane de chasseur il n’y avait rien méritant le nom d’objet laissé par les défunts: les familles trouvèrent seulement éparpillés sur le sol des morceaux de phrases inscrites sur des éclats de bois. Les mots qui restaient sur les planches brûlées et noircies, discontinus, menaçant de disparaître d’un instant à l’autre, étaient probablement les traces d’écriture d’un otage. Bientôt, sur toutes sortes de débris provenant d’étagères, fonds de tiroir, cadres de fenêtre ou pieds de table, on découvrit celle des huit otages. Pour écrire, il semble qu’ils avaient utilisé des instruments tels que des aiguilles de nécessaire à couture ou des épingles à cheveux. Mais il ne restait que très peu de fragments d’écriture, si bien que l’on ne comprenait pas très bien le sens ni la raison de ce qui avait été écrit. (p.10)
J'achève à l'instant le dernier livre traduit de ma chère Yoko Ogawa. J'y ai retrouvé la délicatesse et le survol habituel qui fait de ses récits des sortes de fragments de vie. Des récits que j'ai perçu inégaux au cours de la lecture, certaines histoires étant plus intéressantes que les autres.
Au départ quatre foulées, au milieu huit, et après le lancement sept jusqu'à la fin. Ses jambes continuaient à marquer correctement ce nombre de pas. Que les rayons du soleil se renforcent ou que change la direction du vent, rien n'entrait en considération. 4,8,7. 4,8,7. 4,8,7. Cette répétition interprétait une mélodie sur la terre. (p.127)
Il s'agit de 9 nouvelles (qui suivent le préambule expliquant les circonstances du drame). Chacun des protagonistes raconte aux autres un souvenir particulier qui est toujours resté vivace. Ce souvenir évoqué est ensuite transcrit sur tout ce qu'ils peuvent trouver dans la cabane où ils sont retenus en otages, mais également écouté par des gens à l'extérieur de la cabane.

Le dernier récit fusionne tous les autres, tout comme les otages sont retrouvés tous ensemble :
Les corps des huit otages serrés l’un contre l’autre ne s’étaient pas désolidarisés dans l’explosion, ils avaient manifestement fondu ensemble, ne formant qu’un seul bloc. (p.10)
c'est l'impression qui me reste après la lecture. Le dernier récit expose l'enfance, la grand-mère, ... et il sert de "liant", de "filtre", pour ce consommé que nous a préparé l'auteur ; cette sorte de mets qui est au final bien plus complexe que ce que l'on peut percevoir au premier coup d'oeil. Un récit à plusieurs voix mais une seule tonalité : la vie n'est rien sans la mémoire et la solidarité.

Retrouver une critique plus complète sur mon site consacré aux oeuvres de Yôko Ogawa.

titre original : Hitojichi no Rôdokukai (2011)
183 pages édition française
récits traduits du japonais par Martin VERGNE
illustrations du billet par Sonia Roy