dimanche 26 avril 2015

HERZOG Félicité - Un héros


Laurent Herzog naît en 1965 et meurt en 1999. Entre temps, une vie chaotique à l'ombre d'un père héros à plus d'un titre : l'alpiniste Maurice Herzog qui partit à la conquête de l’Annapurna en 1950 et en redescendit héros de la nation française puis devint ministre des sports sous De Gaulle. Ce père si convainquant devant les lumières de la célébrité brille moins sous le regard implacable de sa fille Félicité qui dévide l'histoire familiale depuis la figure étonnante de Marie Adrienne Anne Victurnienne Clémentine de Rochechouart de Mortemart, l'ancêtre aristocratique et féministe : la Duchesse d'Uzes, jusqu'au fantôme de son frère qui hante encore le château de la Celle-les Bordes où il périt en avril 1999. C'est quelques années après la mort de son frère aîné que Félicité Herzog déclenche une avalanche de vérités cachées, mettant en lumière la vie intime de son père qui ne parvient jamais à se comporter comme tel et auquel elle reproche non seulement l'absence mais surtout le manque d'amour filial et d'intérêt pour ses enfants.
Toutes ses années, il m'apparut aussi inaccessible que l'homme brandissant son piolet sur cette photo, d'abord publiée en exclusivité par Paris Match. Il ne me semblait jamais être redescendu de ce versant sur lequel il se dresse en pleine tempête, tenant à deux mains le drapeau français. Quelque chose d'autre que ses mains et ses pieds n'était-il pas resté sur les flancs de ce sommet considéré comme une déesse par les Népalais : sa sensibilité ? son humanité ? sa propre estime ? Ressentait-il une secrète culpabilité à avoir entraîné Louis Lachenal dans cette folie, même au nom de l'intérêt national, folie dont Lachenal n'allait jamais se remettre ? (p.54)



Un roman qui, comme vous l'aurez compris en lisant mon résumé ci-dessous, n'en est pas un, ou alors comme je l'indique en libellé de cet article, c'est un roman "non fiction", une sorte d'essai que j'ai trouvé passionnant, non pas par son style qui est très inégal et tristement banal après quelques premières pages accrocheuses, mais par son contenu, et principalement par la "vie de château", cette vie balancée entre les séjours de l'auteur et de son frère chez les grands-parents (ceux de leur mère Marie-Pierre Cossé-Brissac) et surtout, je suis tombée folle d'intérêt pour cette impétueuse duchesse d'Uzes :


C'est sans surprise parce que nous sommes prévenus dès les premières pages que l'auteur prend le parti d'attaquer publiquement son père dans ce livre, mais ce que j'ai perçu également, c'est le procès de tout un système social dont il est question : malgré la notoriété, l'éducation, les relations, la maladie de Laurent reste invisible aux yeux des siens. Laurent, ce frère despotique tout de même, qui ne rate pas une occasion pour lui donner des coups, et bien personne ne s'interroge sur l'origine de sa violence ! L'auteur tient pour responsable le père, Maurice Herzog, si brillant en public et si ténébreux dans sa vie privée, comme un ange déchu. Coupable de la séparation de ses parents puisqu'il est parti du foyer vers une nouvelle conquête, laissant son épouse démunie, et visiblement incompétente devant la schizophrénie de son fils, révélée tardivement par la médecine après un suicide manqué, mais qui aurait pu être décelée plus tôt si les premiers signes de violence et d'incohérence avaient été soignés dans l'enfance.

Si j'ai aimé l'aspect documentaire historique de l'enfance malmenée : une mère intellectuelle qui ne s'occupe pas vraiment de ses enfants livrés à eux-mêmes, j'ai moins été attirée par le récit de la vie politique de Maurice Herzog et je regrette également le manque de cohérence de ce livre qui traite de beaucoup trop de sujets périphériques, sans les approfondir, ce qui laisse une impression de roman achevé dans la précipitation, dommage. 



année sortie 2012
édition Grasset puis Le livre de Poche en 2013 (réédition)
220 pages
illustration d'entrée de billet : trophées de chasse au château de la Celle-les-Bordes © René Stoeltie

ma note : 2♥/5

TESICH Steve - Karoo


La cinquantaine, Saul Karoo est un "écrivaillon" comme il se définit lui-même, doué dans le style mais incapable d'invention. Son travail -lucratif- consiste à modifier pour l'industrie du cinéma des scenarii, et parfois de rectifier le montage de certains films afin qu'ils soient plus rentables ce qui lui vaut le surnom de "doc" (le docteur). Karoo, séparé de sa femme, incapable d'exprimer à son fils adoptif les sentiments qu'il éprouve, découvre qu'il est devenu insensible à l'alcool. Cette découverte le plonge dans un désarroi nouveau, il doit sans cesse "faire semblant" d'être ivre pour tenir son rôle, surtout devant son ennemi intime, le producteur Cromwell, qu'il rêve d'envoyer balader mais devant lequel il s'écrase finalement, acceptant même de réparer le dernier film d'un réalisateur qu'il admire plus que tout autre. La projection du film à "réparer" le plonge 20 ans dans son passé, lorsqu'il reconnaît dans un petit rôle de serveuse, le rire inégalable de la mère biologique de son fils. A cet instant, il s’octroie le rôle du démiurge qui va rectifier le destin d'une mère et d'un fils séparés par les aléas de la vie, le seul moyen qu'il entrevoit pour prouver à son fils combien il l'aime.
De temps en temps, très rarement bien sûr, on me redonne à retravailler un script qui n'a aucun besoin d'être retravaillé. Qui est très bien comme il est. Qui n'attend plus qu'à devenir un film. Mais les huiles du studio, ou bien les producteurs, ou les stars, ou les metteurs en scène, ont une autre idée sur la question. Je me retrouve alors face à un dilemme moral, c'est parce que j'ai en moi cette petite voix nommée l'homme moral et l'homme moral qui est en moi veut se battre pour ce qui est juste. Il veut défendre ce script qui n'a aucunement besoin d'être retravaillé, ou, du moins, il veut refuser d'être personnellement impliqué de quelque façon que ce soit dans son éviscération.
Mais il ne fait ni l'un ni l'autre. (p.55)

J'ai emprunté ce livre à mon neveu et je dois dire que sans lui, je n'aurais pas su que ce roman existait. Je ne le regrette pas car voici un roman formidable, au sens strict du terme :  terriblement bien ficelé et terriblement dramatique. Des histoires comme celle-ci il n'y a pas beaucoup d'écrivains capables d'en produire, à part peut-être Jim Harrison.
Nous sortons ensemble. Je titube légèrement, pour les apparences. Je m'appuie sur elle pour me soutenir, en ce qui est l'une de mes meilleures imitations de l'alcoolique notoire.
Il n'y a pas de rancune entre nous. pas du tout.
Dehors, il ne fait ni chaud ni froid. C'est le mois de mars, mais on dirait le mois de mai. On est en mai depuis janvier (p.216)
Karoo comme l'indique la quatrième de couverture, raconte l'histoire d'une chute. On en dit trop et pas assez. Karoo qui rectifie les scripts va s’atteler à une tâche interdite : rectifier la vie, rien de moins. Remettre droit ce qui est parti de travers, donner de l'équilibre à une famille amputée. Et le lecteur assiste impuissant au trajet de l'aiguille, la lame, la plume, qui pique d'une couture invisible et presque cruelle, la figure d'une famille écartelée, sorte de Doppelgänger du manteau usé du défunt père de Karoo qui hante les rues de New York comme un épouvantail qui prend vie sur un paria. Très bon moment de lecture malgré les dernières pages qui m'ont parues moins convaincantes (presque bâclées) au niveau de l'inspiration (ou alors c'est moi qui n'ai pas compris ce qui est toujours possible car je manque de références mythologiques).

Un roman à découvrir dans ce très beau livre des éditions Monsieur Toussaint Louverture 


une page du livre





année sortie 1998 (posthume)
traduit de l'anglais (États-Unis) par Anne Wicke
600 pages
édition française en 2012 aux éditions Monsieur Toussaint Louverture
illustration d'entrée de billet : New York Restaurant par Edward Hopper

mardi 7 avril 2015

CASTRO Eve (de) - Joujou


1741. Russie polonaise. Le jeune Joseph Boruwlaski n'a pas de chance : son père vient de se suicider et sa mère, bien que comtesse, est sans ressources, et a 6 enfants, 3 "normaux" mais en mauvaise santé et 3 nains : deux garçon et une fille. Le jeune Joseph "Joujou", beau et intelligent,  plait à une riche amie qui désire faire son éducation. C'est ainsi qu'à 9 ans, il quitte sa mère pour devenir le jouet de compagnie de Madame de Caorliz, une dame célibataire. Joseph apprend son rôle de garçon bien élevé qui doit faire son numéro comme un chien savant malgré son chagrin. Puis Joseph est pris sous la protection d'une autre dame, voyage en Europe, rencontre la noblesse et tombe même amoureux, se marie, et aura même des enfants, trois filles, qui lui seront retirées pour diverses raisons. Joseph, à qui l'on avait prédit qu'il vivrait au plus vingt ans, meurt à 97 ans après avoir vécu un incroyable destin de fulgurantes joies et de poignants désespoirs.



Le haut du pavé de Varsovie n'en attend pas moins de lui. On le hisse sur un fauteuil. On fait cercle, on demande le silence. Il raconte Lunéville où Emilie de Châtelet, l'égérie de M.Voltaire, est morte des suites de ses couches tardives, comme quoi il est imprudent d'enfanter à quarante ans, même lorsque l'on porte le fruit des œuvres d'un grand philosophe. En baissant le voix, parce que ce chapitre le met mal à l'aise, il raconte que Bébé (*) est tombé malade peu après avoir reçu les verges, que dans les mois suivants il a perdu la parole, puis l'ouïe, puis progressivement toutes ses forces, que les soins des médecins n'ont pu empêcher de dépérir, et qu'il est mort dans les bras de sa mère que le duc de Lorraine avait envoyé chercher. Pour distraire sa mauvaise conscience il ranime ensuite le cri des chalands le long de la Seine, le chant des novices à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, les clins d’œil des courtisanes sous les arcades du Palais-Royal, le langage des mouches sur le visage des élégantes, leurs jupes si larges qu'elles se mettent de travers pour passer les portes, les girafes de la Ménagerie royale et la retraite du Parc aux cerfs qu'on surnomme le "trébuchet" parce que le maître de céans y piège de jeunes, très jeunes oiselles. Tout le monde voulant admirer ici celui que tout le monde a voulu admirer là-bas, Mme Humieska est furieusement à la mode. Nourri de compliments et de mets fins, il ne pense plus à l'élevage de nains, ni à sa mère dont la comtesse n'a pas retrouvé la trace. Il se réjouit d'être ce qu'il est, et il ne désire rien de plus que ce qu'il a. (p.132)
(*) : Nicolas Ferry dit "Bébé", un nain qui vivait chez le roi Stanislas (mort à 23 ans) 


Ève de Castro romance la vie de Joseph Boruwlaski, un nain qui vécu presque 100 ans, d'abord comme un enfant, puis comme une sorte d'animal de compagnie, puis comme artiste se produisant dans les salons où il converse aimablement ou dans les salles où il donne des concerts (il est violoniste).

Il a écrit ses mémoires rééditées de nombreuses fois dont s'inspire l'auteur pour nous livrer cette poignante aventure.

J'ai entrevu cette annonce de roman et le sujet m'a intriguée, je ne connaissais aucun livre de l'auteur et je me suis décidée exclusivement pour le récit hors norme et historique de ce destin si tragique d'un petit homme extraordinaire qui rêvait d'une vie ordinaire.

L'auteur a un style assez vivant, délicat, elle décrit bien son personnage et lui donne une personnalité attachante. Très vite, on a pitié de lui tout de même. Son entourage l'utilise comme un objet de comédie. Peu de personnes l'aiment pour lui même mais plutôt pour ce qu'il représente : une distraction, une curiosité, un monstre.

J'ai moins aimé certains passages un peu "encyclopédiques" qui font défiler quelques anecdotes ou personnages historiques qui, au final, s'agitent comme des ombres derrière un paravent.

Je pense que de nos jours, Joseph n'aurait pas forcément mieux vécu, hélas, il aurait peut-être eu une vie encore plus sordide car les mécènes et protecteurs d'autrefois n'existent plus !

Un très bon moment de lecture (j'ai pleuré sur les dernières pages !).


344 pages
année sortie 2014
édition Robert Laffont
illustration d'entrée de billet :
Joseph Boruwlaski par Edward Hastings

samedi 4 avril 2015

VARGAS Fred - Temps glaciaires


Paris. Un étrange suicide et Adamsberg est invité par le commissaire de l'arrondissement à donner son avis sur la victime, et surtout un étrange signe trouvé à son côté. Bientôt, un second suicide, toujours avec le même signe. Le doute n'est plus permis et les enquêtes sont confiées à Adamsberg. Les deux victimes auraient fait partie d'une expédition en Islande voilà une dizaine d'années, et durant le voyage, il apprend que les expéditionnaires sont restés isolés sur une minuscule île mystérieuse où règne l'afturganga, un être surnaturel qui n'attire pas la sympathie mais plutôt la mort. Deux touristes y sont restés. Pensant que les autres survivants sont peut-être en danger, poursuivit par le criminel qui a sévit dans l'île, Adamsberg fait publier un appel à témoin et reçoit en échange une lettre d'un autre âge : le président d'une société d'histoire vouée à la révolution et à Robespierre lui annonce que les victimes faisaient partie de leur "club".
-Hâte-toi, "citoyen", lui dit Veyrenc en posant sa main sur son épaule, la séance débute dans dix minutes.
C'est à sa lèvre en biais qu'Adamsberg avait reconnu le lieutenant, avec un léger choc. Oui, il était facile à un meurtrier de se couler dans cette enceinte où les hommes étaient méconnaissables et les noms inconnus, et d'y observer chacun selon son bon plaisir.
Un Danglard un brin virevoltant dans sa soie violette remettait son portable dans les mains d'un surveillant.
-Dommage, dit-il, assez enjoué, que ces habits ne soient plus de mise. Je perds beaucoup de moi-même avec l'indigent vêtement contemporain. Comment avons-nous pu arriver à une imagination aussi pauvre ?
-En scène, Danglard dit Adamsberg en le poussant vers les grandes portes en bois, oubliant un instant dans cet étrange théâtre qu'il n'était venu ici que pour fouailler le coeur glissant des algues. (p.181)


Impatiente de lire ce dernier opus des aventures du commissaire-poète (d'ailleurs dans ce livre, il n'en est pas question), j'ai abandonné séance tenante une lecture à peine commencée pour dévorer ce livre. Car je l'ai dévoré facilement, intriguée.  Il y avait longtemps que je n'avais pas lu Vargas, le dernier étant "Dans les bois éternels" et le recueil de nouvelles "Coule la Seine" et j'ai eu plaisir à retrouver un Adamsberg moins improbable malgré son aspect illuminé par des intuitions (un côté qui, je l'avoue, me laisse dubitative). Mais le résultat est là : un réel plaisir (envoûtement) à la lecture, une écriture travaillée qui ne laisse aucune aspérité (pas de "redite") mais qui offre de belles surprises, qui nous fait voyager, dans le temps et sur la planète. Un bon polar qui ma donné envie d'aller en Islande ! mais pas celle de revivre la Révolution ! Une terrible, terrible époque. Fallait-il réellement passer par autant d'atrocités pour une pseudo liberté ? ce livre en tout cas nous y fait réfléchir.


année sortie 2015
Flammarion
485 pages
illustration d'entrée de billet : La chute de Robespierre par Emile Larcher