mercredi 13 mars 2013

GASKELL Elizabeth - Charlotte Brontë


1816. Charlotte Brontë naît à Haworth où elle passe une jeunesse plutôt austère en compagnie de son frère et de ses quatre soeurs ; les parents sont quasiment absents : sa mère est malade et meurt d'un cancer alors qu'elle n'a pas cinq ans, son père vit dans son monde spirituel de pasteur du village et n'en sort que pour imposer ses vues d'éducation : ses enfants doivent vivre très simplement (pas de repas avec viande, pas de dorloteries inutiles etc...). Ensuite, c'est la découverte du monde de l'école morbide : ses deux soeurs ainées meurent à 10 et 11 ans la même année fautent d'y avoir été correctement soignées. A 15 ans, Charlotte part en pensionnat et en sort pour y être professeur, puis elle sera gouvernante tout en continuant à écrire. A 26 ans elle désire améliorer son Français et son Allemand et choisit une école-pensionnat à Bruxelles. Charlotte rentre en Angleterre. Trois ans plus tard, elle décide de publier en compagnie de ses deux jeunes soeurs (Anne et Emily) leur production littéraire mais chacune sous un nom d'emprunt masculin. C'est ainsi qu'à 31 ans, Charlotte voit son célèbre 'Jane Eyre' publié et admiré par le "gratin" littéraire de l'époque. 1854, Charlotte se marie (elle va avoir 38 ans) avec un vicaire qu'elle a toujours connu et qui lui a fait sa demande l'année précédente, demande repoussée parce que son père ne voulait pas qu'elle se marie ! Quelques mois plus tard, Charlotte tombe malade et, ayant toujours été de constitution fragile, elle meurt en 1955, elle était enceinte,  préparait un nouveau roman et n'avait même pas 39 ans (à un mois près).

De ce jour, la vie de Charlotte Brontë se divisa en deux courant parallèles : sa vie d'auteur en tant que Currer Bell et sa vie de femme en tant que Charlotte Brontë. Des devoirs distincts s'attachaient à chacune de ces deux personnes, distincts mais non inconciliables, même si c'était avec difficulté. Lorsqu'un homme devient un auteur ce n'est pour lui qu'un changement d'occupation. Il utilise une partie du temps qu'il consacrait jusque là à l'étude ou au travail, se retire d'une partie de sa pratique de médecin ou d'avocat où il s'efforce de servir autrui, abandonne ses parts de l'entreprise ou de l'affaire où il travaillait pour gagner sa vie, et un autre médecin, un autre marchant ou un autre avocat prendra sa place et y réussira sans doute aussi bien que lui. Mais personne ne peut reprendre les tâches paisibles et régulières de la fille, l'épouse ou la mère aussi bien qu'elle, que Dieu a désignée pour être à cette place : le travail principal de la vie d'une femme ne dépend guère d'elle-même et elle ne peut pas abandonner les charges domestiques qui lui incombent en tant qu'individu pour employer même les talents les plus extraordinaires. Pourtant elle n'a pas le droit de renoncer à la responsabilité supplémentaire que lui donnent ces talents qui lui ont été octroyés. Elle ne doit pas cacher ce don car il est destiné à servir son prochain. Humblement et loyalement, elle doit s'efforcer de faire ce qui n'est pas impossible, car Dieu autrement ne lui en eût point confié la tâche.
J'exprime ici en paroles ce que Charlotte Brontë a exprimé par ses actes. (p.267)

L'auteur, correspondante de Charlotte Brontë après le succès littéraire Jane Eyre, entreprend cette biographie à la demande du pasteur Brontë, le père de Charlotte, deux ans après la mort de celle-ci. Il en résulte ce pavé (ce n'est pas péjoratif) de plus de 800 grammes que j'ai trouvé très intéressant mais terriblement pénible à lire, à cause de la multitude de notes qu'il faut aller découvrir en fin de livre pour savoir en gros de qui l'on parle exactement. La biographie a été en effet éditée selon 3 versions par E.Gaskell et nous lisons la version originale agrémentée de toutes les notes et correctifs successifs ; sans parler de la " censure" qui est traduite par le retrait de l'identité de la plupart des protagonistes, identité expliquée dans les notes qu'il aurait été plus judicieux et plus agréable de placer en bas des pages concernées.

De nombreux courriers ou extraits de lettres sont reproduits au cours des 28 chapitres (ordre chronologique) ainsi que quelques illustrations situées en milieu de livre.

Pratiquement rien sur la mort du frère Branwell que l'ouvrage présente comme un être au comportement honteux ; il a été abandonné par son aimée (certes une femme mariée et plus âgée que lui mais tout de même), boit, se drogue et fait des dettes : oui il n'a pas été exemplaire mais je trouve que le jugement porté à son égard est vraiment injuste. C'est à lui que l'on doit ce portrait célèbre (peint vers 1834) des 3 soeurs : Anne, Emily et Charlotte.


La biographie mériterait d'être revue à la mode d'aujourd'hui, intégrant les notes explicatives de manière plus fluide, ainsi que tout ce que l'on a découvert de plus de cet auteur et de sa famille, car, quoiqu'en dise E.Gaskell, on ne peut pas présenter Charlotte sans parler de son modeste entourage (famille, ami) qui était toute sa vie et le fait de cacher, d'effacer ou de ne pas dire exactement de qui on parle, c'est tout simplement pénible.

Le passage que j'ai trouvé le plus émouvant (j'ai même pleuré !) est certainement l'agonie d'Emily qui refusait de se soigner (morte à 30 ans).
Oui ; il n'y a plus d'Emily dans ce temps ni dans ce monde. Hier, nous avons doucement déposé sa pauvre dépouille mortelle sous les dalles de l'église. Nous sommes très calmes à présent. Pourquoi ne le serions-nous pas ? L'angoisse de la voir souffrir est passée ; le spectre des douleurs de la mort est terminé ; le jour des funérailles derrière nous. Nous sentons qu'elle repose en paix. Plus besoin de trembler, à présent, à l'idée d'une rude gelée ou d'un vent pénétrant. Emily ne les sent pas. (p.289)
Lire cette biographie bouleversante est donc indispensable pour ceux qui s'intéressent aux Brontë. Charlotte a, de mon point de vue, eut une vie assez épouvantable, son père qui lui a survécu, est pour moi le responsable de son éducation si triste, elle le materna au point d'oublier ses propres souffrances (physiques et morales) et il retarda son bonheur conjugal. Bon, il commanda cette biographie...

Mais le fait que Charlotte Brontë soit aujourd'hui vivante dans nos mémoires grâce à ses oeuvres, est le moins que l'on puisse lui offrir et je ne pense pas que cette fois ci, Dieu, dont il est souvent question dans le livre car Charlotte était très croyante, y soit pour grand chose.



titre original : The Life of Charlotte Bronte
sorti en 1857
édition française en 1945 aux Editions La Boétie (Bruxelles)
Editions du Rocher 2004 pour la présente édition
traduction de l'anglais par Lew CROSSORD d'après la première édition anglaise, revue, corrigée et annotée par Pascale RENAUD-GROSBRAS
illustration d'entrée de billet : Le presbytère et l'église de Haworth par Elizabeth Gaskell (dessin qui fut utilisé lors de l'édition de la biographie en 1857)

samedi 2 mars 2013

HARRISON Jim - Une odyssée américaine


Michigan. Arrivé à la soixantaine, Cliff perd Lola sa chienne, puis sa femme et sa ferme à la suite de son divorce. Il décide alors de rendre visite à son fils qui habite la Californie à bord de sa vieille guimbarde car il déteste l'avion. Pour bien marquer son passage, à chaque fois qu'il quitte un état, il se débarrasse de la pièce correspondante d'un vieux puzzle en bois (par la fenêtre, au milieu d'une rivière, sous une pierre,...) . Rattrapé par sa première passion, la littérature - il a été prof-, il décide de renommer les états et les oiseaux, entreprise qui va s'avérer laborieuse car notre homme est également obnubulé par sa passion des femmes.
Un événement plus marquant encore s'est produit alors que je triais le contenu d'une grosse malle : j'ai découvert un puzzle datant de mon enfance. Il y avait quarante-huit pièces, une pour chaque Etat, toutes de couleurs différentes. La boîte contenait aussi des informations sur l'oiseau et la fleur associés à chaque Etat. Je ne connaissais que trop bien ce puzzle, j'avais consacré une bonne partie de ma jeunesse à m'occuper de mon petit frère Teddy qui souffrait de mongolisme, une maladie aujourd'hui qualifiée de trisomie 21. Teddy adorait ce puzzle et nous avons passé des heures à la faire et le refaire. (p.15)
Je n'ai pu résister à l'attrait de ce petit volume (seulement 270 pages) tellement j'avais hâte de relire du Jim Harrison alors que j'avais déjà entrepris une biographie un peu trop laborieuse à lire quoique très intéressante (celle de Charlotte Brontë). Je ne suis pas déçue, encore que le personnage incarné par Cliff soit légèrement moins "haut en couleur" que d'autres personnages de ses romans. J'ai pratiquement corné tout le livre, je procéde ainsi à chaque fois qu'une phrase me plait et dans celui-là, je me suis retenue.
"Mon chien vient de mourir, ai-je dit.
- Quand le mien a été abattu parce qu'il tuait des poulets, ça m'a fichu par terre."
Elle m'a tendu mon addition, puis tapoté le crâne. J'étais tout bonnement le énième Américain débile en liberté. J'ai rallumé le téléphone portable. Marybelle avait peut-être des serpents invisibles plein les cheveux, mais elle constituait mon seul contact humain dans le vaste Nord-Ouest. (p113)
Car vraiment Jim Harrison a une manière d'écrire sur la vie, l'amour, la mort et l'importance des choses, qui éclipse de loin la plupart des auteurs.
L'un de mes compagnons, qui se présentait lui-même comme "un écrivain raté", m'a dit que les autorités du Kentuky avaient découvert dans le journal d'un schizophrène échappé d'un asile la citation suivante : "Les oiseaux sont des trous dans le ciel à travers lesquels un homme peut passer." J'en suis resté bouche bée. Je me suis pieuté à dix heures, légèrement perturbé par cette phrase. (p.193) (*)
Ici encore, il y a des "monstres" ; j'ai déjà écrit que dans la plupart de ses romans, Harrison introduit un personnage "anormal" : amputé, difforme, soit par naissance, soit par accident, et que j'attribue cette particularité à ce qui lui est arrivé quand il était jeune (il a perdu un oeil à l'âge de 8 ans).
J'avais droit à ce genre d'histoire quand j'étais triste après avoir cassé l'extrémité de ma canne à pêche, ou m'être foulé la cheville en glissant vers la deuxième base sur le champ pierreux qui nous tenait lieu de terrain de base-ball. Le message était le suivant : il peut toujours t'arriver pire. Mon père trouvait ça très drôle. Bien sûr mon petit frère Teddy était mongolien, mais à quelques kilomètres de nous une famille de paysans avait une fille de sept ans qui souffrait d'encéphalite et qui avait une tête si grosse, plus énorme que la plus énorme des pastèques, qu'à l'hôpital du comté ils la soutenaient avec une armature en métal. (p.126)
Je le recommande (encore une fois) très vivement ! Car, comme les oiseaux dans le ciel (*), Jim Harrison perce pour nous des trous pour nous éclairer sur l'essentiel. La Nature et la place qu'on y a.

titre original : The English major
année sortie 2008
édition française en 2009 par les éditions Flammarion
270 pages
traduction de l'américain par Brice MATTHIEUSSENT
illustration d'entrée de billet : un puzzle en bois des USA