vendredi 14 juin 2013

FOUGASSE - Un elfe tombé du ciel


Londres, une nuit d'orage. Un elfe se retrouve sur Eaton Square et cherche un abri contre le froid. Croisant un policier qui l'emmène au commissariat, il finit par devenir une attraction dans un cirque mais se rend compte que sa place n'est pas sur terre et décide de retourner auprès des siens.

Voici un cadeau précieux reçu pour ce Noël 2012, lecture qui nous fait plonger dans un autre temps, un autre lieu, une autre dimension.

Un mini livre écrit et illustré par Cyril Kenneth Bird, alias Fougasse, pour qu'il entre dans la mini bibliothèque de la maison de poupée de la Reine Mary d'Angleterre (la mère de la Reine Elizabeth), passionnée de miniatures.

La lecture est une véritable bouffée de poésie, très beau travail de traduction je pense.
Il finit par se mettre en route dans l'espoir de regagner sa terre, ou au moins un bois, une clairière, un petit bosquet de fougère, qui le mettrait sur le chemin de son monde et de ses frères. (§ IV)

 

titre original : J.Smith
année sortie 1922
edition française en 2012 par l'école des loisirs
traduction de l'anglais par Agathe PELTEREAU-VILLENEUVE
Illustration d'entrée de billet : bibliothèque de la maison de poupée de la reine Mary d'Angleterre

jeudi 13 juin 2013

BRONTE Charlotte - Shirley


Angleterre, années 1810. Caroline Helstone, jeune orpheline sans fortune est élevée par son oncle, pasteur (et recteur) du village de Briarfield. Elle est secrètement amoureuse de son cousin par alliance Robert Moore, propriétaire d'une fabrique de tissus mais qui, à cause des guerres napoléoniennes de ce début du XIXème siècle qui rendent le commerce au point mort, se débat dans des dettes qui lui semblent inextricables. Par conséquent, il repousse l'idée d'un mariage avec Caroline qu'il aime pourtant et tourne son intéressement vers la jeune Shirley Keeldar, l'héritière de la région qui vient juste de revenir habiter "Fieldhead", le manoir de sa famille, accompagnée de Mistress Pryor sa gouvernante. Après bien des tourments, bien des coeurs brisés, Caroline aura son Robert et Shirley succombera au charme du seul homme qui puisse la dominer : Louis Moore, frère de Robert, son ancien précepteur et amoureux secret.

Charlotte Brontë était plus fière de ce roman que de celui de "Jane Eyre" et je comprends pourquoi. Il est si dense ! traite de politique, condition féminine, classes sociales et barrières conséquentes lorsqu'il est question d'union, de mariage en général (il n'y a pas de mariage heureux sauf exception passées les premières semaines d'euphorie), de religion, de littérature, y compris celle intéressant les enfants, et d'amour aussi ! et même si les relations timides entre les protagonistes nous laissent souvent dans le regret (l'espoir), on a bien entendu envie que chacun trouve son bonheur. Romantisme oblige.
Dans ces dernières années, une abondante pluie de vicaires est tombée sur le nord de l’Angleterre. Les collines en sont noires : chaque paroisse en a un ou plusieurs ; ils sont assez jeunes pour être très actifs, et doivent accomplir beaucoup de bien. Mais ce n’est pas de ces dernières années que nous allons parler ; nous remonterons au commencement de ce siècle. Les dernières années, les années présentes, sont poudreuses, brûlées par le soleil, arides ; nous voulons éviter l’heure de midi, l’oublier dans la sieste, nous dérober par le sommeil à la chaleur du jour et rêver de l’aurore. (incipit)
Quand on sait que Charlotte a écrit ce roman en subissant les morts successives de ses frère et soeurs, on ne peut qu'être admiratif de son style, comique, pertinent, truffé d'anecdotes historiques ou de passages bibliques. Caroline, qui est à mon avis l'héroïne de ce roman, est bien plus sympathique que son amie Shirley. Son personnage a été calqué sur le modèle de sa soeur Anne, tandis que Shirley- le petit chat sauvage- est calqué sur les traits de sa soeur Emily, l'indomptable qui a refusé tous les prétendants qui lui ont demandé sa main ; Anne et Emily étaient dans la vie très proches, de même Caroline et Shirley, bien qu'elles se disputent apparemment le même amoureux, que la douce Caroline est prête à abandonner à son amie puisqu'elle songe à leur bonheur avant le sien.
Charles Haigh Wood

Il y a du Molière dans la plupart des passages dialogués : les personnages se parlent sans se comprendre ou bien ne comprennent pas les allusions parfois ironiques (passage du vicaire malade d'avoir bu du punch en trop grande quantité, et pour dissimuler son état vis à vis d'une tierce personne, Robert, bon prince, fait croire qu'il a eu une indigestion de mouton), ou bien encore prennent au premier degré des allusions qui du coup, tombent sans effet. Bien sûr, certains protagonistes cachent souvent leurs véritables sentiments mais nous, lecteurs, sachant ce qu'il en est, nous observons l'aspect tragi-comique de la scène. Très efficace.

Ajoutons que la description du manoir de Fieldhead est copié sur le modèle de Oakwell Hall, demeure élisabétaine fréquentée par Charlotte, une demeure qui est certes un cadre de choix ! (à visiter virtuellement sur ce lien).

Dans ce roman moins connu, Charlotte Brontë laisse une intéressante évocation de la vie en Angleterre du début du XIX ème ; les coutumes, les peurs, le monde "ouvrier" face au monde "des patrons", la misère et la charité. Grands sentiments, chassé-croisé des coeurs, sans oublier la place de la poésie qui atténue les morsures des coeurs malmenés.
« J’espère que William Cowper jouit maintenant du calme et de la paix dans le ciel, dit Caroline.
— Avez-vous pitié de ce qu’il souffrit sur la terre ? demanda miss Keeldar.
— Si j’en ai pitié, Shirley ? Comment pourrais-je m’en empêcher ? Il avait le cœur brisé quand il écrivit ce poème, dont la lecture brise le cœur. Mais il trouva du soulagement en l’écrivant, j’en suis sûre, et ce don de la poésie, le plus divin que la divinité ait accordé à l’homme, lui a été donné, je n’en doute pas, pour apaiser ses émotions lorsqu’elles sont devenues insupportables. Il me semble, Shirley, que nul ne devrait faire de la poésie dans le but de déployer son talent et son intelligence. Qui se soucie de ce genre de poésie ? Qui se soucie du savoir, des mots choisis, en poésie ? Au contraire, qui ne recherche pas le sentiment, le sentiment réel, quoique simplement et même rudement exprimé ?
— Il paraît que vous le recherchez, vous, dans tous les cas ; et assurément, en entendant ce poème, on découvre que Cowper agissait sous l’impulsion d’une émotion aussi forte que le vent qui balayait le navire, une émotion qui, ne lui permettant pas de s’arrêter pour ajouter aucun ornement à une seule stance de son poème, lui donna la force de l’écrire tout entier avec une perfection consommée. Vous l’avez récité d’une voix ferme, Caroline ; j’en suis étonnée.
— La main de Cowper ne trembla point en traçant ces vers ; pourquoi ma voix tremblerait-elle en les répétant ? Soyez-en sûre, Shirley, aucune larme ne mouilla le manuscrit du Naufragé. Je n’y entends pas les sanglots de la douleur, mais seulement le cri du désespoir, et, ce cri poussé, je crois que le spasme mortel lâcha son cœur, qu’il pleura abondamment et fut consolé. »

année sortie 1849
édition française en 1858
livre électronique téléchargé sur "Ebooks libres et gratuits"
495 pages pour édition papier anglaise
traduction de l'anglais par Messieurs Charles ROMEY et A. ROLET
illustration d'entrée de billet : Oakwell Hall

dimanche 2 juin 2013

Le petit joueur d'échec - Yōko Ogawa


Un garçon vient au monde les lèvres soudées, qu'une opération chirurgicale rectifie à l'aide d'une greffe de peau de sa jambe. Lorsqu'il rencontre un ancien chauffeur de bus qui vit dans un bus désaffecté, le petit garçon découvre ce qui sera sa passion : les échecs. Seulement il aime à jouer en réfléchisant placé sous la table, visualisant le déplacement des pièces sur le plateau de mémoire. Les années passent, le jeune garçon a gardé la taille d'un enfant de 11 ans et trouve un travail dans un club d'échec un peu particulier : le "Club du fond des mers", lequel est situé dans le sous-sol du Pacific Chess Club, au niveau de l'ancienne piscine. Là, il se glisse chaque soir dans le ventre d'un automate joueur d'échec pour des parties que transcrit une jeune femme que le garçon surnomme Miira, comme la petite fille de la légende qui serait morte coincée entre les murs trop rapprochés de sa maison et de celle de ses voisins et avec laquelle il converse depuis toujours.
Un roman assez "spécial" dans lequel j'ai eu du mal à rentrer. L'histoire, peu banale, nous présente un petit héros que je n'ai pas totalement trouvé sympathique ou même humain, ce qui est étrange car d'habitude Ogawa dresse de plus beaux portraits psychologiques de ses personnages qui nous fait ressentir de l'empathie. Ceci étant dit, j'ai lu avec bienveillance ce roman de "Little Alekhine", en référence au grand maître, parfois agacée cependant de ce que l'histoire tourne en rond, ou plutôt, ne prenne pas plus d'essor, en compagnie d'un héros enfermé dans un espace étroit, condamné à des mouvements limités, voire invisibles. Comme dans les rêves.
- A l'extérieur de l'automate, je serais sans doute incapable de jouer aux échecs, vous savez. C'est ainsi depuis toujours, pour ma tête comme pour mon corps. Bien sûr, jouer une partie avec un maître international a été une expérience merveilleuse. Mais pour moi, le merveilleux était dessous, pas dessus. Il ne m'est déjà plus possible d'en sortir. C'est comme pour le fou qui, même s'il le souhaite, ne peut se déplacer en ligne droite : il ne peut le faire qu'en diagonale ; ou comme pour l'éléphante laissée sur la terrasse et qui n'a jamais pu redescendre sur terre. (p. 319)
Yôko Ogawa nous tend ici une sorte de miroir où se reflètent mille formes, les choses se transforment dans le temps : le bus abîmé devient appartement, le jeu d'échec devient table d'échec, la piscine devient salle de jeu, le pâturage touristique en faillite devient résidence de retraite pour les joueurs d'échecs, les petites filles mortes deviennent compagnes de jeux, les joueurs affûtés deviennent de gâteux vieillards. Tous sont comprimés dans un espace qui n'est pas infini, au contraire, la restriction d'espace fait partie du défi, une raison de trouver une échappée. Ogawa nous donne sa vision de la pérennité des choses ou des êtres et lorsque ces derniers disparaissent, ils se transforment eux aussi, à leur manière, dans la conscience de ceux qui restent.

Pour ceux qui s'intéressent au mécanisme du "Turc" cet automate joueur d'échec inventé par le baron Kempelen, je ne peux que leur recommander la lecture du "Secret de l'automate de Robert LOHR".

titre original : Neko wo Daite Zô to Oyogu
année sortie : 2009
édition française sortie en 2013 (Aces Sud)
322 pages
traduction de Martin VERGNE
illustration d'entrée de billet par Shiori Matsumoto (jeune fille à la colombe)

samedi 1 juin 2013

BRONTE Anne - Agnes Grey


A peine âgée de 19 ans, Agnes Grey décide de gagner sa vie en devant gouvernante. Fille d'un modeste pasteur et d'une lady qui a été reniée par son père à cause de sa mésalliance, Agnes a reçue une très bonne éducation mais elle a des difficultés à s'imposer et reste souvent sur la réserve, même face à une situation qui lui semble injuste ou inappropriée, le comportement des enfants gâtés ou celui des parents complètement aveugles ou indifférents. D'abord au service de la famille Bloomfield à Wellwood House où elle reste 1 an ; elle trouve ensuite un poste chez les Murray à Horton Lodge, où elle fait connaissance d'Edward Weston, le vicaire, qui lui plaît beaucoup et qui finit par lui demander sa main.

Très beau roman d'Anne Grey, moins connue que ses soeurs mais à mes yeux tout aussi intéressante. Anne Brontë exploite ici la palette des couleurs de sa propre existence : la religion, les morts prématurées de frères et de soeurs (dans la famille d'Agnes, seules deux enfants sur six survivent), les ravages de l'alcool, les enfants terribles, les employeurs pour lesquels une gouvernante est comme une domestique, etc.

Anne Brontë traite de sujets très particuliers que je n'ai pas lu chez ses soeurs : l'allaitement (son ancienne élève Rosalie se félicite de ne pas avoir à nourrir sa petite fille lorsque Agnes vient la visiter sur son invitation - à la fin du roman), la séparation des époux (Agnes encourage son ancienne élève à quitter son époux qu'elle n'aime pas, qui boit, qui joue et qui la trompe - un thème qu'Anne réutilisera dans son second roman "The tenant of Wildfell Hall", non lu mais dont j'ai vu une adaptation) ou encore le thème de l'expatriation en Nouvelle-Zélande -qui était alors une nouvelle colonie pour l'Angleterre. Je trouve qu'Anne Brontë a un style pur et rafraichissant, on y découvre beaucoup d'elle-même, particulièrement la poésie dont elle vante les bienfaits : en lire ou en écrire pour adoucir les maux du coeur. Nous savons que l'auteur et ses soeurs en écrivaient.
Quand nous sommes tourmentés par le chagrin ou les inquiétudes, ou longtemps oppressés par un sentiment puissant que nous devons concentrer en nous, pour lequel nous ne pouvons obtenir ni chercher aucune sympathie de nos semblables, et que pourtant nous ne voulons ou ne pouvons entièrement étouffer, nous sommes souvent portés à en chercher le soulagement dans la poésie, et souvent aussi nous l’y trouvons, soit dans les effusions des autres qui semblent s’harmonier avec notre état, soit dans nos propres efforts pour exprimer des pensées et des sentiments en vers moins mélodieux peut-être, mais plus appropriés aux circonstances et par conséquent plus pathétiques, et plus propres à alléger le cœur du fardeau qui l’écrase.
Je suis conquise par le style d'Anne Brontë qui, quoiqu'elle n'ait pas choisi de sujet "surnaturel" (ici point de voix entendue par delà les kilomètres, points de revenants) nous propose une histoire d'amour des plus romantiques entre Agnes et Edward.
Quand il fut parti, elle se mit à rire et à se murmurer à elle-même : « Je pensais que je pourrais faire cela !
– Faire quoi ? demandais-je.
– Fixer cet homme.
– Que voulez-vous donc dire ?
– Je veux dire qu’il va rentrer chez lui et rêver de moi. Je l’ai blessé au cœur.
– Comment le savez-vous ?
– Par beaucoup de preuves infaillibles, et spécialement par le regard qu’il m’a adressé lorsqu’il est parti. Ce n’était pas un regard impudent, je ne l’accuse pas de cela, c’était un regard de respectueuse et tendre adoration. Ah ! ah ! ce n’est point le stupide lourdaud que j’avais pensé ! »
Je ne répondis rien, car mon cœur était dans mon gosier, ou quelque chose comme cela, et je ne pouvais parler. « Oh ! que Dieu éloigne de lui ce malheur ! m’écriai-je intérieurement, pour l’amour de lui, non pour moi. »  (p.148)
Nous la vivons du point de vue d'Agnes, la narratrice. L'auteur ne cache pas le côté religieux de son personnage et un passage très intéressant est à relever :
Miss Grey, disaient-elles, était une singulière créature : elle flattait et louait peu ; mais, quand elle parlait favorablement de quelqu’un, on pouvait être sûr que son approbation était sincère. Elle était très-obligeante, douce et paisible ordinairement, mais il y avait des choses qui la mettaient hors de son caractère. Quand elle était de bonne humeur, elle parlait à ses élèves, et se montrait quelquefois très-agréable et très-amusante à sa manière. Elle avait ses opinions arrêtées sur chaque sujet, et y tenait avec fermeté ; opinions très-ennuyeuses quelquefois, car elle pensait continuellement à ce qui était bien et à ce qui était mal, avait un étrange respect pour tout ce qui tenait à la religion, et un goût inexplicable pour les bonnes gens.
un tel passage est très particulier, l'auteur donne la parole à ses élèves qui parlent de leur ancienne gouvernante (on a fait un saut dans le temps !).

Toujours dans l'esprit de la religion, omniprésente dans beaucoup de discours (mais elle est également présente chez ses soeurs dans une moindre mesure), Anne Brontë fait dire à Agnes :
Je crains bien que le lecteur ne soit ennuyé de la folie et de la faiblesse que je viens d’étaler si librement sous ses yeux. Je ne les laissai jamais voir alors, et ne les aurais jamais racontées même à ma mère ou à ma sœur. J’étais une dissimulée profonde et résolue, en cela du moins. Mes prières, mes pleurs, mes espérances, mes craintes, mes lamentations, n’étaient vus que de moi et de Dieu.
On comprend dans ce passage qu'Agnes n'est pas dupe de son propre caractère. Le style est piquant et même si certains passages sont parfois un peu descriptifs (paysages, sentiments) ils ne m'ont pas vraiment paru de trop, car je pense que l'auteur y a mis beaucoup de réflexion et d'explications. Il y a également énormément d'humour, comme dans le passage où Rosalie, la jeune et pédante élève d'Agnes Grey, décrit avec beaucoup de fiel la physionomie du nouveau vicaire Weston (nous pouvons dire qu'il est "rhabillé pour l'hiver" mais c'est très drôle !) :
Oh ! par parenthèse, il a un nouveau vicaire. Le vieux M. Blight a enfin obtenu sa cure tant désirée, et il est parti.
– Et comment est le nouveau ?
– Oh ! une telle bête ! Weston est son nom. Je puis vous faire sa description en trois mots : un insensé, laid et stupide nigaud. J’en ai mis quatre, mais peu importe, en voilà assez sur lui pour le moment. »
J'ai beaucoup aimé l'écoute de cette histoire découverte en audio-livre, une première pour moi ! justifiée par l'envie de lire sans tarder ce roman. Ici, le lien vers la version audio :
http://www.litteratureaudio.com/livre-audio-gratuit-mp3/bronte-anne-agnes-grey.html


titre original : Agnes Grey
année sortie 1847
225 pages
traduction de l'anglais par Messieurs Charles ROMEY et A. ROLET
illustration d'entrée de billet : "The Governess" par Richard Redgrave (1844)