dimanche 29 janvier 2012

HARRISON Jim - Nord-Michigan

Nord-Michigan, 1955. Joseph, l'instituteur d'une petite bourgade, voit sa vie perturbée par l'arrivée de Catherine, élève dans sa classe supérieure. La jeune fille lui fait des avances auxquelles il répond, d'autant que sa relation amoureuse avec Rosalee, son amie d'enfance reste au statu quo, bien qu'elle soit maintenant veuve depuis 10 ans. C'est que Joseph aspire à une autre vie que la sienne. Il rêve d'océan, de manger des fruits de mer, et refuse une vie de fermier médiocre. Mais quel choix a-t-il alors qu'il a déjà 43 ans et qu'il a passé une vie entière à attendre ?
"Et aussi, je veux te baiser en pleine lumière." Sa voix était tendue et son regard vacillait. Il n'avait jamais employé ce mot en sa présence. "J'en ai marre de te baiser le vendredi et le dimanche soir, dans l'obscurité et quelques fois le mercredi aussi. Je veux te baiser toutes les lumières allumées ou en plein jour et faire avec toi toutes les choses dont j'ai envie depuis toujours."
"C'est sans doute ce qui arrive quand un Suédois borné dans ton genre lit trop de roman, ou boit trop d'alcolol depuis trop longtemps." Elle essayait d'alléger l'atmosphère, mais il la saisit par le bras.
"Regarde-moi. Nous avons 43 ans et n'avons jamais baisé en plein jour. Sans parler de l'océan, qu'on a jamais vu. Nous avons été à Washington une fois, mais jamais à New York. Nous n'avons jamais baisé dehors, sauf la fois où nous avons bien failli le faire, il y a trente ans. Je pense qu'on devrait changer de vie avant qu'on soit trop vieux et qu'on meure, avant qu'il ne soit trop tard. Tu n'as pas envie que ça change toi ? (p.76)
Il est difficile de rompre avec la prose de Jim Harrison. Un livre de lui terminé, c'est comme si l'on se rendait compte que le voyage en train est déjà fini mais on ne veut pas rentrer, pas encore. Alors on reprend une autre ligne un peu au hasard, comme si on faisait tourner le globe terrestre et que le doigt s'arrête sur un point qu'on n'a pas encore exploré.

Ici, Jim Harrison nous conte une histoire d'amour et de temps, mais au travers elle filtre une multitude de saveurs, d'odeurs, de mouvements : le lecteur devient le chasseur à l'affût.
"Mon Dieu ! que l'esprit humain est étrange. Trop de whisky et pas assez de sommeil, ça n'arrange rien. Peut-être les fantômes existent-ils après tout. Mais ils ont sûrement une forme humaine. (p.57).
Jim Harrison a un talent de conteur sans égal. Dans cette histoire, nous découvrons la dure vie des fermiers du début du 20ème siècle, immigrés et fils d'immigrés luttant avec une terre plus ou moins rentable, élevant des animaux et allant en chasser d'autres pour manger. Ici, l'homme subvient aux besoins de sa famille avec un fusil et une canne à pêche ; et s'il a la bizarre idée d'avoir une fille, celle-ci s'en sortira à condition qu'elle étudie et parte se marier à la ville. Joseph, le petit dernier, perdu au milieu de ses soeurs, très lié à sa soeur jumelle, estropié dès son plus jeune âge, est resté à la ferme auprès de ses parents, puis de sa mère à la mort de son père. Sa petite vie paysanne, sa liaison avec Rosalee  lui convenaient jusqu'à ce qu'il rencontre la jeune fille dont il croît être tombé amoureux : elle est le stimulant qui va déclencher chez lui, une remise en question de ses priorités.
"...Les perches sont comme la bière, tu sais. Ca ne m'intéresse pas beaucoup, sauf s'il n'y a rien de mieux à porté de main." Un serpent d'eau frôla leur barque. Le docteur le titilla du bout de sa canne à pêche et le serpent, surpris, se retourna et siffla. Puis il poursuivit son chemin, laissant dans l'eau une vague minuscule en forme de S. (p.145)

Jim Harrison est un passionné de la nature et sait si bien la rendre réelle, qu'avec lui, l'hiver se fait ressentir même si l'on est sous les cocotiers, les oiseaux s'envolent et leurs plumes nous frôle la joue. Mais Jim Harrison est avant tout un LECTEUR, oui, vous avez bien lu. Beaucoup de ses romans sont parsemés de références, d'auteurs, d'extraits, et Nord-Michigan ne fait pas exception.
Joseph avait préféré "L'ours", mais il avait été profondément troublé par le livre de Dostoïevski. Comment un homme pouvait-il penser de telles choses sans se faire sauter la cervelle ? Le professeur avait grondé Joseph en lui disant que ce n'était pas Dostoïevski mais son personnage qui s'exprimait en fait. Celui qu'il avait le moins aimé était Sherwood Anderson parce qu'il n'écrivait que sur des choses que tout le monde connaissait. Mais le professeur avait souligné que c'était précisément ce qui faisait la qualité de son oeuvre, point de vue qui passa au-dessus de la tête de Joseph comme un vol d'oiseau en migration. le professeur interrogeait souvent Joseph mais Joseph avait l'impression qu'il se servait en fait de lui  pour illustrer les erreurs d'interprétation à ne pas commettre. Il devint de plus en plus fermé et silencieux. (p.160)
Un très beau roman, encore, qui fait du bien et qu'on a plaisir à recommander.
titre original : Farmer (1976)
édité en français en 1984 aux éditions Robert Laffont
traduit de l'anglais (américain) par Sara OUDIN
mon livre en collection 10-18
220 pages
illustration d'entrée de billet : "The Elk Hunter" (la chasse à l'élan) par Bert Philips (vous avez reconnu le tableau dont un détail fait la 1ère couverture du livre)
2ème illustration "Grouses" par Jean Jacques AUDUBON



vendredi 27 janvier 2012

HARRISON Jim - Sorcier

Johnny Lundgren, aka "Sorcier" aime beaucoup sa femme et la bonne chair. Se retrouvant subitement au chômage, il cultive sa déprime tout en inventant de nouvelles recettes et en cherchant à satisfaire sa belle épouse assistante chirurgicale qui revient chaque jour de l'hôpital épuisée. "Sorcier" s'encroûte jusqu'au jour où Diana lui obtient un entretien avec un certain docteur Rabun de ses connaissances, génie et inventeur. "Sorcier" n'ayant pas grand chose à perdre accepte l'offre de Rabun et se retrouve bientôt chargé d'enquêter sur divers placements disséminés pour lesquels Rabun pressent qu'il est spolié. "Sorcier" qui a toujours revé d'une vie de cowboy ou de détective privé, prend un tournant qui va changer sa vie. Il se révèle tout à fait à l'aise dans son nouveau job, avec un culot qui l'étonne lui-même. En bon épicurien, "Sorcier" donne également quelques coups de canif dans son contrat de mariage avec des demoiselles qui ne demandent que cela. Mais au final, certaines apparences sont trompeuses, et "Sorcier" va devoir garder son sang froid pour garder la vie et tout ce qui lui est cher.
En toute pour le Nord ! En route pour les immensités désertes et pour l'inconnu. lorsque Sorcier atteignit le détroit de Mackinac et le grand pont qui sépare la péninsule du reste de l'Etat de Michigan, il était dans une jubilation qui frôlait l'extase. Il lui semblait que sa vie entière n'avait été qu'un prologue, une longue préparation destinée à l'amener à cet état de grâce qui lui permettait d'affronter victorieusement les hasards fascinant de sa nouvelle vie. Il se sentait en pleine rédemption, semblable à quelque preux chevalier quêtant le Graal, partant pour Jérusalem à travers les forêts humides d'Europe, s'enfonçant vers les confins étranges de la Turquie pour parvenir enfin aux sables brûlants de l'Orient où il changeait son encombrant destrier pour un dromadaire. D'ordinaire la traversée du gigantesque pont de Mackinac lui infligeait un vertige qu'il combattait en se carrant au fond du siège et en conduisant les yeux fixés au capot. Mais ce jour là, le pont était une arche chatoyante qui l'emmenait au-dessus d'un Rubicon sacré. Il ignorait qe ce pont de rêve menait aux plus sombres profondeurs et qu'en se risquant sur ce terrain nouveau, il froissait le plumage de dieux férocement bizarres. (p.133)
Jim Harrison est un auteur qu'on aime ou qu'on déteste, car c'est un être entier, qui ne lésine en rien et qui dans une certaine manière est un génie. Je suis du premier lot. Je l'ai su dès le premier roman que j'ai lu de lui, et les autres romans m'ont conforté dans mon enthousiasme. Jim Harrison a un style qui m'émeut, riche, qui ne ressemble à aucun autre, il n'a pas son pareil pour décrire la nature et la nature humaine.
Sorcier retrouvait dans cet endroit les souvenirs de ses vacances d'adolescent. Mais à présent, lorsqu'il contemplait la ravissante vallée qui s'étendait sous ses fenêtres, il arrivait à se dire que ce Nord ressemblait de moins en moins au Nord de sa jeunesse. Les petites fermes étaient rachetées par des médecins et des agents de change qui les transformaient en résidences secondaires. Les rives des lacs commençaient à disparaître sous les cottages de rondins et les villages eux-mêmes prenaient des allures artificielles de bourgades suisses. (p.53)
La société américaine peinte par Harrison n'a rien de glorieux. Mais Harrison garde toujours un humour flottant à la surface des vérités les plus brutales. On rit souvent en lisant Harrison, et c'est tant mieux.
Le seul inconvénient des grandes promenades le long de la mer est qu'il arrive un moment où il faut se décider à refaire le même chemin en sens inverse. Et c'est beaucoup moins drôle. En l'occurence, la plage était merveilleuse sous le vent chaud du sud ; merveilleuse mais étrangement déserte. Cela était probablement dû au fait que tous les milliardaires qui se construisent des maisons sublimes sur le rivage ne manquent jamais de se fabriquer également des piscines afin de démontrer qu'ils n'ont pas vraiment besoin de l'océan. C'est bête mais c'est ainsi. (p.211)
Dans ce roman, on se prend d'amitié pour "Sorcier" qui est plus paumé que dévoyé. On apprécie son road-movie autant que ses expériences culinaires. On lui pardonne ses faiblesses de la chair en se rappelant de sa fameuse "échelle" (en gros il s'agit de péché, de dérapage et de pardon).
Un excellent moment de lecture.
titre original : Warlock (1981)
édition française Robert Laffont (1983)
traduit de l'américain par Serge LENTZ
270 pages
Illustration d'entrée de billet : le Pont Mackinac qui relie le nord et le sud du Michigan (8 km de long)


samedi 21 janvier 2012

LOHR Robert - Le Secret de l'automate

Les années 1770. Le baron Kempelen, un haut fonctionnaire hongrois invente un dispositif automate capable de jouer aux échecs et de battre quiconque s'oppose à son "joueur turc". Bien entendu, Kempelen a un secret : dissimulé dans l'installation, le nain vénitien Tibor, prodige des échecs, a appris à contrôler la machine. Ce qui ne devait être qu'une ultime présentation devant l'impératrice Marie-Thérèse pour qu'elle favorise d'autres inventions, devient pour Kempelen une véritable obsession. Le numéro du "Turc" finit par se produire dans les villes et même à l'étranger, mais ceci implique que Tibor vive reclus afin de ne pas attirer l'attention sur lui, car quelques sceptiques sont prêts à tout pour découvrir le secret de l'automate. Bien entendu, cette situation ne va pas durer éternellement : Tibor n'est pas une machine, lui.
Kempelen contourna l'appareil et remonta plusieurs fois la manivelle disposée du même côté que le mécanisme. A travers le bois, on entendit les rouages qui se mettaient lentement en marche. Le bras gauche se leva, passa au-dessus de l'échiquier jusqu'à ce que la main ait atteint le pion blanc situé devant le roi. Là, il s'immobilisa. Le pouce, l'index et le majeur s'ouvrirent en même temps, la main s'inclina vers la tête du pion, puis les doigts se refermèrent, attrapèrent la pièce par le cou, la soulevèrent et la reposèrent deux cases plus loin. Son travail accomplit, le bras se dirigea vers la gauche pour se reposer à côté de l'échiquier. (p.68)
Tiré d'une véritable histoire, ce livre est un enchantement. Robert Löhr a réussi le parfait mélange des faits et de la fiction, en choisissant un récit à suspens qui rend hommage aux plus grands inventeurs d'automate de l'époque.
-Votre Merveilleuse machine à tout écrire, monsieur Knaus, fut en son temps un chef d'oeuvre. Que diriez-vous si j'avais créé un automate capable non pas d'écrire, mais bien plus — Kempelen leva l'index et posa le regard sur Marie-Thérèse — ..., de penser ! (p.86)
Cette énigme en a passionné plus d'un : Poe qui démontra qu'il était impossible que ce ne fut qu'un tour de mécanique, l'illusionniste Robert-Houdin expliqua le secret dans "Confidences et révélations"
cliquer ici pour lire un extrait
L'auteur a choisi un récit à narration non linéaire dans le temps : par exemple l'histoire débute par une scène où Tibor retrouve Kempelen plusieurs années après l'avoir quitté. Mais cela ne nuit pas du tout à la compréhension, bien au contraire, l'auteur réussi à garder l'attention du lecteur, jouant avec son envie de connaître la suite, ou plutôt, "ce qui a bien pu se passer avant" !
Tibor était obligé d'incliner la tête en arrière pour voir le dessous de l'échiquier. Il commençait déjà à avoir des crampes, mais aucun coup ne devait lui échapper. Le disque métallique de g7 retomba avec un léger cliquetis sur la tête du clou : celui de g5 se colla sous la case. Son adversaire avait déplacé un pion. (p.88)
Une histoire très bien menée, une sorte de thriller romantique pour ce roman qui a eu un succès mérité.
- Crois-tu sincèrement que cette tournée sera un succès ?
- Que veux-tu dire ? Chercherais-tu à m'inquiéter ?
- Je me demande seulement qui a encore envie de voir des machines qui se comportent comme des hommes. N'y a-t-il pas de nos jours suffisamment d'hommes qui vivent et travaillent comme des machines ? Tous ces esclaves au service des vraies machines... Il n'y a qu'à songer aux nouveaux métiers à tisser.
- Quelle profondeur d'esprit admirable ! observa Kempelen avant d'avaler une longue gorgée de punch.
La vie de l'automate joueur d'échec dura plus de 80 ans et jusqu'en Amérique, pour finir dans un musée chinois où il fût détruit dans un incendie. Mais d'autres automates furent reconstruit sur le modèle original.

Pour aller plus loin, quelques liens :


titre original : Der Schachautomat (2005)
édité en français en 2007 (Robert Laffont)
Mon livre : en collection j'ai lu (2008)
430 pages
traduction de l'allemand par Odile DEMANGE
Illustration d'entrée de billet : croquis de l'automate joueur d'échec (origine inconnue)

lundi 16 janvier 2012

SAYLOR Steven - L'énigme de Catilina

Rome, en 63 avant JC. L'enquêteur Gordien s'est retiré dans sa ferme à la campagne, dans l'espoir de se tenir éloigné de la politique et de ses coups bas comme de ses coups d'éclats. A 47 ans, il préfère désormais consacrer son temps à sa famille et rêve de construire le moulin sur la rivière que projetait le propriétaire précédent, son bienfaiteur, tout en devant faire face à l'hostilité de ses voisins immédiats qui convoitaient ses terres. Bientôt, il est plus ou moins forcé d'accueillir Catilina sur demande du consul Cicéron, ce qui ne lui plaît guère, car Catilina est une sorte de "révolutionnaire" pour l'époque : il veut des réformes et redistribuer les richesses et les terres. La découverte d'un cadavre sans tête force la main de Gordien et bientôt Catilina fait halte chez lui pour quelques jours. Avec le temps, Gordien, de même que son jeune fils, devient convaincu que le danger ne vient pas de Catilina, mais de ceux qui sont au pouvoir et qui veulent le rester. En quelques mois, Gordien découvre plusieurs cadavres sans tête et décide de ne pas se laisser faire.
Catilina, César, Crassus, Pompée...Chacun d'eux voudrait bien être dictateur, s'il le pouvait, et couper la tête aux autres. On ne peut en dire autant de Cicéron : il a parlé contre la tyrannie depuis la dictature de Sylla, quand il fallait du courage pour le faire.
Ce roman antique est la 3ème aventure de l'enquêteur romain Gordien, le héros de l'auteur dans sa suite "Les Mystères de Rome" (Roma Sub Rosa). Je découvre donc ce nouveau genre pour moi et je suis tout à fait sous le charme. L'histoire est originale et conjugue les faits historiques (les Catilinaires de Cicéron) avec un style très plaisant pour décrire le quotidien des romains entourés d'esclaves, que ceux-ci soient affranchis ou épuisés sous la loi parfois impitoyable de leur maître "pour ce genre d'homme, le malheur d'un autre esclave lui permet seulement de mesurer sa chance personnelle", mais aussi leurs us et coutumes politiques ou sociales, comme la lecture des augures, un évènement tout à fait sérieux à une époque où les dieux s'amusaient avec leurs petites créatures.
Les augures divisaient les oiseaux en deux classes : ceux dont les cris expriment la volonté divine - le corbeau, la corneille, la chouette et le pic - et ceux dont le vol fait connaître le vouloir des dieux : le vautour, le faucon et naturellement l'aigle, oiseau favori du roi des dieux.
J'ai trouvé tout à fait intéressant et fascinant le côté historique de ce récit qui fort judicieusement précise les détails utiles en bas de page (je déteste devoir me reporter à chaque instant à la fin du récit). Une version inhabituelle du personnage controversé de Catilina que l'on ne connaît que par ses détracteurs, Steven Saylor est habile dans la fiction qu'il nous offre. Un roman qui peut aider les scolaires dans leurs études ; j'ai d'ailleurs découvert l'auteur de ce roman sur le site de Latine Loquere.

quelques liens utiles
  1. les catilinaires
  2. la série sur les mystères de Rome (site officiel en anglais)
  3. la section "polars antiques" chez Latine Loquere

titre original : Catilina's Riddle (1993)
édition 10/18 (1999)
440 pages
traduction de l'américain par Denis-Armand CANAL
illustration d'entrée du billet : Ciceron face à Catilina par Cesare Maccari (1889)

dimanche 8 janvier 2012

COLETTE - La vagabonde


Paris, années 1910. Après son divorce d'avec un peintre renommé, une femme dans la trentaine  trouve sa subsistance sur scène où elle se produit avec son ami Brague dans des spectacles de danse ou de mimes. Ancienne épouse amoureuse mais largement trompée, Renée est devenue sans illusions sur sa vie à venir et sur sa capacité à devenir mère un jour, même après avoir rencontré une sorte de "prince charmant" en la personne d'un héritier propriétaire terrien qui a tout pour plaire et qui est très amoureux d'elle.
Le hasard, mon ami et mon maître, daignera bien encore une fois m'envoyer les génies de son désordonné royaume. (p.60)
Roman connu pour être autobiographique : Colette fut artiste de music-hall après son propre divorce, ce roman fut d'abord publié en 20 parties dans un journal hebdomadaire. Je trouve que cela se ressent dans la fluidité du récit et j'ai eu personnellement assez de mal à apprécier le style écrit à la première personne, d'autant que ce livre me fut conseillé par une amie très chère pour que je me réconcilie avec le style de Colette que j'ai lu il y a longtemps mais auquel je n'ai jamais pu accrocher.
- Si tu vis toute seule, m'a dit Brague, c'est parce que tu le veux bien, n'est-ce pas ?
Certes, je le veux "bien", et même je le veux, tout court. Seulement, voilà...il y a des jours où la solitude, pour un être de mon âge, est un vin grisant qui vous saoule de liberté, et d'autres jours où c'est un tonique amer, et d'autres jours où c'est un poison qui vous jette la tête aux murs. (p.67)
J'ai relevé de très beaux passages, j'ai découvert d'un peu plus près l'envers du décor un peu triste des petits artistes aux costumes rapiécés d'un temps où ils pouvaient encore se permettre des appartements de 3 pièces dans Paris ou un repas à Montmartre, mais dans l'ensemble, j'ai trouvé l'histoire assez ennuyeuse : celle d'une femme amère que je n'ai pas réussi à trouver sympathique. Elle s'apitoie trop sur elle-même, a rarement de l'humour, et elle met un temps fou à s'intéresser au seul homme qui pourrait la sortir de sa précarité ; puis, enfin sensible à son charme et ses compliments, elle trouve une certaine "liberté" (d'esclave libre de ses choix) dans la fuite.
Je m'échappe, mais je ne suis pas quitte encore de toi, je le sais. Vagabonde, et libre, je souhaiterai parfois l'ombre de tes murs... Combien de fois vais-je retourner à toi, cher appui où je me repose et me blesse ?
Colette avouait le plaisir d'être une sorte de démiurge par l'écriture sans pour autant être obligée d'y verser toute la vérité. J'ose espérer qu'elle fut tout de même plus heureuse et décidée que son alter ego Renée.

date de parution : 1910
Illustration d'entrée de billet : Colette

RANKIN Ian - Rebus et le loup-garou de Londres

Troisième aventure de l'inspecteur écossais John Rebus qui se retrouve sur la piste d'un effroyable tueur qui s'en prend à des femmes seules qu'il mutile après les avoir égorgées. Rebus passe pour un expert en tueur en série, ce qui ne lui plaît guère, d'autant qu'il doit naviguer en terre inconnue dans Londres et ses pièges en tout genre, à la merci des Anglais qui, vraiment, ne comprennent ni son accent ni son vocabulaire (et inversement), subissant la méfiance, voire, l'animosité de certains "collègues" policiers qui voient d'un mauvais oeil débarquer l'écossais sur leur territoire.
Flight avait prévenu Rebus : Londres était très raciste, surtout les quartiers du sud-est. "Un basané qui s'aventure dans certaines cités est sûr d'en sortir émasculé." Rebus en avait fait personnellement l'expérience, en affrontant la xénophobie particulière de Lamb. (p.190)
Une enquête menée tambour battant, comme un coeur qui court après le temps. Et du coeur, il en faudra à Rebus, et bien accroché s'il vous plaît. Du temps, il en faudra un peu plus que prévu, mais Rebus a de la ressource malgré sa "quarantaine" bedonnante. Du tueur, on sait pratiquement tout de son psychisme, par contre, on peut regretter qu'à la fin de l'enquête, les policiers n'aient pas trouvé le mobile qui l'animait (mais nous, lecteur, on comprend les blessures de l'enfance en lisant entre les lignes). Une enquête qui tient en haleine, si j'ose avec tous les dentiers et les problèmes de bouche des uns et des autres. On ne lâche pas Rebus si facilement !
De l'humour, anglo-saxon, qui fait éclater de rire, même si certaines situations ne sont pas tout à fait drôles, mais qui peut rester indifférent au TAJT (traduction française par "Toi Aussi Je T'emmerde" de la célèbre pensée magique de Rebus quand il est énervé : FYTP pour Fuck You Too Pal) ? Pas moi...

titre original : Tooth and nail (1992)
mon livre : Le Livre de Poche (2009)
340 pages
traduction de l'anglais (Ecosse) par Frédéric GRELLIER pour la première édition en 2005
Illustration d'entrée de ce billet : "A trial at the Old Bailey in London" par Thomas Rowlandson and Augustus Pugin (1808)
Logo "Oxford bar" des compagnons de Rebus créé par Cryssilda


jeudi 5 janvier 2012

LYNCH Jim - A vol d’oiseau

A la frontière entre les États-Unis et le Canada, la paranoïa monte : les américains craignent les clandestins, les terroristes et les trafiquants de drogue, tandis que les canadiens cherchent fortune. Le fils Vanderkool, légérement autiste mais passionné par les oiseaux et remarquablement doué avec les animaux qu'il comprend mieux que les hommes, traduit sa passion pour la nature en sculptant à sa manière celle-ci dès que l'envie lui prend. Magré son comportement pour le moins surprenant, il trouve un poste dans la police des frontières où il se distingue en repérant sans même le vouloir tous ceux qui trafiquent. Seule Madeline, son amie d'enfance qui vit du côté canadien, semble lui échapper.
Plus il repensait à leur déjeuner, plus il se sentait idiot d'avoir chanté. Qu'est-ce qu'il lui était passé par la tête ? 'On n'est même pas vraiment amis'. Ces mots l'élançaient comme une tumeur. S'il n'était pas capable de lire dans les pensées de Madeline Rousseau, pouvait-il espérer connaître quelqu'un d'autre ? (p.336)
Mais comment lui faire comprendre ce qu'il a lui-même peine à entrevoir ? Comment franchir le fossé qui les séparent ?

D'un style qui manie l'art et le comportement, l'auteur nous invite à scruter une petite communauté qui s'observe des deux côtés d'une frontière un peu floue.
-Comme vous le savez, la majeure partie du trafic de cannabis est gérée par le crime organisé. Nous avons également la preuve que des cellules terroristes installées au Canada se livrent à ce commerce pour gagner de l'argent, ce qui signifie, bien évidemment, que la guerre contre la drogue est devenue la guerre contre le terrorisme.
Une très bonne histoire tout à fait originale et plaisante à lire grâce aux propos de l'auteur, qui jongle avec humour sur le comique ou le dramatique des situations de chaque personnage esquissé avec beaucoup de réalisme. Ce roman est un véritable kaleïdoscope frontalier qui nous fait découvrir un "autre monde".

Pour évoquer le sympathique Brandon, l'auteur indique à la fin du roman s'être inspiré des oeuvres de l'étonnant Andy Goldsworthy.

titre original : Border songs (2009)
Edité en français aux Editions des Deux Terres (2011)
410 pages
traduction de l'anglais (Etats-Unis) par Jean ESCH
Illustration d'entrée de billet : Andy Goldsworthy

lundi 2 janvier 2012

BARRIE James Matthew - Portrait de Margaret Ogilvy par son fils


Nul livre parlant d'une mère est aussi poignant que celui-là, où l'écrivain s'aventure à décrire la personnalité de sa chère maman, une mère quasi absente bien qu'aimante mais ne sachant pas l'aimer comme il aurait pu s'y attendre, car perdue dans le souvenir d'un enfant mort.


James Matthews Barrie décrit le portrait d'une mère qui n'est pas une "mère modèle" mais qui, au final, a modelé l'homme, l'écrivain qu'il est devenu.

Un roman poignant caché sous une forme de biographie car, quelque part, "toutes les histoires sont vraies".

Extrait :
Oui, lorsqu'on plongeait son regard dans celui de ma mère, on comprenait, comme s'Il l'avait dit lui-même, pourquoi Dieu l'avait mise au monde : c'était pour ouvrir l'esprit de tous ceux qui étaient en quête de belles pensées. (p.18)

Nul doute que toutes les mères du monde n'hésiteraient pas à ressembler à Margaret Ogilvy pour cette raison-là, quitte à assumer la part sombre qu'il y a en chacune d'elles.

titre original : Margaret Ogilvy by her son, J.M.Barrie (1896)
Edition française aux éditions Actes Sud (2010)
170 pages
traduction de l'anglais (Ecosse) par Céline-Albin FAIVRE
Avant-propos par Andrew BIRKIN
Illustration d'entrée de billet : Margaret Ogilvy, détail