mardi 29 août 2023

Madame Mohr a disparu - Maryla SZYMICZKOWA


L'histoire se déroule à Cracovie à la fin du 19è siècle. Zofia Turbotyńska, l'épouse pleine de ressources d'un professeur d'université décide d'organiser une vente de charité et sollicite la mère supérieure de la maison Helcel afin que les résidents préparent des lots qui seront vendus au profits d'enfants malades. La maison Helcel est une sorte de maison de repos / retraite tenue par des sœurs où les vieillards les plus riches participent à l'entretien des plus démunis. Un jour, madame Mohr disparait inexplicablement et Zofia, adepte des romans policiers suggère de fouiller également le grenier où la pauvre femme est retrouvée morte. Bientôt, une autre résidente est assassinée et alors Zofia, sous couvert de la préparation de son œuvre caritative, va finir par débusquer le véritable investigateur d'une ancienne vengeance au cours de multiples allées et venues dans la maison Helcel, aidée par l'une des sœurs de la maison ainsi que de sa cuisinière.


Encore une pépite dénichée au hasard des rayons de la médiathèque.

J'ai un peu hésité en lisant que l'auteur est en fait deux hommes : Jacek Dehnel et Piotr Tarczyński qui ont choisi le pseudo féminin Maryla Szymiczakow, car j'ai été souvent déçue des livres écrits à "quatre mains" (si je peux dire). J'ai bien fait de me laisser tenter après avoir lu les premières pages j'ai voulu donner sa chance à ce roman et j'ai été bien inspirée car j'ai passé un très bon moment de lecture avec cette héroïne originale, qui tente de se faire-valoir dans la bonne société mais qui en même temps a des vues humanistes. Il y a de toute façon beaucoup d'humour et de dérision dans la description de la plupart des personnages.
La narration est vivante, organisée en chapitres résumés en quelques lignes au tout début. On découvre la vie fort mouvementée d'une femme au foyer qui, n'ayant pas eu la chance d'avoir un enfant (ses dires), cherche à s'affirmer par elle-même, d'abord en arborant dès qu'elle le peut la fierté d'être l'épouse d'un professeur d'université, puis en s'arrogeant le rôle d'une détective (à son compte) pour faire éclater la vérité car elle a un bon coeur même si elle peut paraitre superficielle. De plus elle ne se démonte nullement même quand elle se fait rabrouer, elle réfléchit pour rebondir et trouver un moyen d'obtenir satisfaction.

J'ai trouvé cette nouvelle enquêtrice tellement intéressante que j'ai dans la foulée réservé la deuxième histoire écrite par les auteurs.

On découvre aussi un peu l'Histoire avec un épisode de massacre de nobles par leurs serviteurs (insurrection de Cracovie : les nobles de Galicie se font massacrer par des paysans à la solde de l’Autriche).

Le roman décrit aussi les différentes classes sociales, leurs activités "mondaines" : inauguration de théâtre, enterrement de personnalités. Le tout étant raconté dans une langue ironique, parfois sarcastique mais toujours à propos.



- Vous voulez plaisanter ! s'offusqua Zofia et, voyant que la situation se dégradait, elle décida d'en référer à la plus haute instance. Vous ne comprenez pas, mon mari est professeur. De médecine ! A l'université ! ajouta-t-elle immédiatement pour qu'on ne la prenne pas pour l'épouse d'un quelconque enseignant de lycée.
- Non, chère madame, c'est vous qui devez plaisanter. C'est moi qui dirige l'enquête et celle-ci concerne exclusivement l'assassinat brutal commis sur Mme Krzywda. Vous permettez que des questions comme celle de l'autopsie soient décidées par des spécialistes. Pardonnez-moi encore, mais la profession de votre mari n'a rien à voir ici. Jusqu'à ce jour, une seule femme a étudié dans notre université, et je pense que toutes les personnes présentes ici s'accorderont pour dire que c'est amplement suffisant. (page 119) 


Edité en 2015 lors de sa sortie, je trouve que le titre polonais résume mieux le roman (tajemnica domu helclów : le mystère de la maison Helcel).
Traduction française en 2022 par Marie Furman-Bouvard (merci à elle !)

lundi 21 août 2023

Je suis l'hiver - Ricardo ROMERO

Darren Holmes 2005


Argentine, de nos jours. Le petit poste de police d'une bourgade répond à un appel anonyme qui dénonce des braconniers en train de pécher dans le lac ; arrivé sur place, le policier Pampa découvre le cadavre d'une jeune femme pendue les mains dans le dos, assassinée. Assailli par un étrange pressentiment, Pampa, qui a une façon bien à lui d'interpréter les ombres et les silences, décide d'épier aux environs du cadavre dans l'attente que quelqu'un vienne le décrocher. Fini par arriver un homme gigantesque, qu'il décide de suivre afin de comprendre qui est à l'origine de cet assassinat.

Voici un livre qui n'est pas vraiment un roman policier même si le personnage principal en est un car il n'y a pas d'enquête à proprement parlé, il s'agit surtout d'une aventure, une excursion dans les plis du passé et des destins comme savent le faire les vrais écrivains. J'ai bien aimé ce roman qui fleurte avec le fantastique, faisant se superposer des souvenirs traumatisants, des visions, des sensations, qu'éprouvent tous les protagonistes au fil des chapitres.
Pampa, le policier hanté par la violence d'un père mutilé qu'il épie depuis le dessous de table jeune enfant et qui continue d'observer sans fin le monde une fois adulte.
Gretel, la fille assassinée qui rêve de Buenos Aires et qui, une fois parvenue, rêve d'autre chose mais qui finira par rencontrer son destin fatal.
Orlosky, le géant empêtré dans son corps soumis à d'atroces douleurs d'arthrite qui devient le pantin et le bourreau.
Et enfin, la Directrice, qui vengera son petit-fils Esteban.

Durant toute la lecture, je savais que quelque chose de fou était arrivé ou allait se produite en lisant l'épigraphe :
All work and no play makes Jack a dull boy.
Ce qui signifie qu'à force de travailler sans repos on s'ennuie et devient ennuyeux.

C'est aussi la phrase écrite sans fin dans "Shining" le roman de Stephen King (lire ma critique sur ce lien).

Après son accident qui lui a fait perdre une jambe, le père de Pampa lui aussi écrivait sans fin la même phrase dans ses cahiers : "je suis l'hiver" ; tous les cahiers finiront dans la tombe de sa mère à part le dernier qui ne contient que 5 phrases ; celles-ci sont répétées à la fin de chaque chapitre comme un glas.
Pampa se met à remplir complétement le cahier inachevé des mêmes phrases comme pour boucler une épreuve et faire disparaitre quelques fantômes.

Est-il devenu fou ou est-il un fantôme lui-même ? parfois je me suis posée la question !

Un très bon moment de lecture rassemblant ce qu'il faut de poésie, de suspens, de description de l'intime : les rêves, les cauchemars, les espoirs, les petits bonheurs et les moyens de venir à bout des fantômes qui ne sont pas les plus effrayants.

Un fantôme n'était rien de plus qu'un écho mécanique, un bout de quelque chose qu'on avait définitivement perdu. Et qu'est-ce que c'était ? Un bout, rien de plus, il n'y avait pas d'autre façon de le dire. Un fantôme était un extrême, une extrémité, un muscle qui continuait de fonctionner malgré tout. (page 106)
----
Il .../... se surveillait du coin de l'œil dans les miroirs jusqu'à en être rassuré. Pampa, qui n'était ni superstitieux ni ingénu, était convaincu que s'il y avait bien une chose qu'un fantôme ne pouvait pas faire, c'était regarder du coin de l'œil. (page 106)

   

dimanche 20 août 2023

Together and Apart - Margaret KENNEDY

Titre français "Divorce à l'anglaise" en 2023, édition revisitée ou "Solitude en commun" lors de la publication en français en 1939. Je préfère le titre anglais !

"Farewell" - Remedios Varo

Années 20 au Royaume Uni. A l'aube de ses 40 ans, une femme mariée réalise qu'elle est insatisfaite de sa vie d'épouse délaissée et de mère de 3 enfants, dont 2 adolescents, et convainc son époux qu'ils seraient plus heureux l'un et l'autre séparés ; il a eu une aventure et elle ne ressent plus de désir pour lui. Ce qui devait être un divorce à l'amiable se transforme en désagrégation de la famille par succession d'erreurs de jugements de la part de leur entourage et d'ingérence dans la décision prise. Quelques années plus tard, une fois le divorce prononcé l'un et l'autre se remarient chacun de leur côté, mais aucun d'eux ne revivra plus la même intensité d'un véritable amour.


Ecrit en 1936, ce roman n'a pas pris une ride, c'est dire que le style de l'auteur est exceptionnellement travaillé, décrivant un intime universel, ses passions, ses pulsions. J'ai dévoré ce roman au rythme plaisant, alternant des chapitres concis titrés avec justesse et relatant ce qu'il faut pour brosser une scène. Il y a également beaucoup d'humour, une certaine distance prise avec les personnages afin de mieux les décrire avec leurs qualités et leurs faiblesses.

L'histoire réelle n'est pas exempte et apporte une touche discrète de la vie politique de cette époque (l'horrible guerre de 14-18), le début de persécution des Juifs et certaines allusions prennent part au roman. J'ai trouvé de nombreux passages qui ont un écho avec notre société actuelle ! Imaginez un peu :
"La position du gouvernement là-dessus est compréhensible, bien sûr. L'Angleterre ne peut pas voir débarquer des masses de réfugiés affamés, incapables de subvenir à leurs propres besoins. Ce serait injuste vis à vis de nos concitoyens.(page 277)

Un très bon et beau moment de lecture qui me donne très envie de lire d'autres œuvres de cette auteur.

C'était comme si ce mot qu'il avait prononcé n'avait été perçu par elle que comme un son, comme si elle avait entendu un cavalier dans la nuit, les pleurs d'un nouveau-né, la pluie de terre et de graviers sur un cercueil. Dans le souterrain bruyant des années ces bruits définitifs, irrévocables, se font rarement entendre. Ils déferlent telles des vagues sur une grève inconnue, mais aucun tonnerre ne peut éveiller un écho aussi long, aussi lancinant. (page 385)

mercredi 16 août 2023

Chaleur et poussière - Ruth PRAWER JHABVALA



Années 70. Une jeune femme arrive en Inde avec l'intention de découvrir les traces énigmatiques laissées par Olivia, la première épouse de son grand-père qui y a vécu 50 ans auparavant. Munies des lettres qu'Olivia écrivait à sa soeur Marcia et qui sont désormais en sa possession, la jeune femme espère comprendre comment cette jeune épouse anglaise a pu quitter son cher mari pour devenir la maîtresse d'un Nawab. Logée chez l'habitant dans une maison en face de la villa d'Olivia devenue un bâtiment administratif, elle poursuit ses recherches aidée par son propriétaire ainsi que d'autres personnages atypiques.
Le roman alterne les passages du journal écrit  à la première personne au fil des découverte de la jeune femme (pas de prénom dans le livre) et l'histoire d'Olivia rédigée à la 3è personne. 

J'avais vu le film (de James Ivory) il y a longtemps et j'ai eu envie cette année de lire le roman qui est vraiment exceptionnel, très bien écrit, assez facile à lire malgré l'alternance des époques.

J'ai trouvé beaucoup d'humour dans les descriptions de l'Inde et des rapports familiaux. Les deux récits semblent se superposer car le roman raconte l'histoire de deux femmes à 50 ans d'écart qui, contre toute attente, vont "épouser" le charme de l'Inde malgré un climat hostile pour les expatriés. Lorsqu'Olivia tombe enceinte, craignant que l'enfant soit celui du prince et pas de son mari elle avorte, quitte son mari et rejoint le Nawab. De son côté, la jeune narratrice tombe elle aussi enceinte et décide de garder l'enfant et de rester en Inde. Les temps ont changé !

L'inde change toujours les êtres, et je n'ai pas fait exception. Mais ceci n'est pas mon histoire, c'est celle d'Olivia pour autant que je puisse en suivre le fil. (page 10)

 

L'empreinte des amants - John CONNOLLY



Un livre acheté au hasard dans un supermarché car je n'avais pas pris assez de lecture durant mes vacances. Je ne regrette pas quoique j'ai abordé cette série par le "milieu" sans le savoir puisque c'est la 9ème aventure du héros Charlie Parker, ex-flic devenu détective dans le n°1 ("Tout ce qui meurt,") à la suite du meurtre sauvage de sa femme et sa fille.

Dans ce roman, Charlie a perdu sa licence de détective privé ainsi que le droit du port d'armes ; il travaille comme barman. Dans l'attente de pouvoir reprendre son activité de détective, il se met en quête de comprendre ce qui s'est passé 25 ans auparavant lorsque son père s'est donné la mort après avoir abattu deux adolescents sans motif apparent. Il va à la rencontre des témoins de cette époque sans savoir que des puissances immortelles sont sur ces traces.
lien vers le site de l'auteur

  
A priori il y a 21 romans de cette saga et 17 seulement sont traduits en français à ce jour, mais rien ne l'indique dans la version "poche" que j'ai achetée.



J'ai bien aimé ce roman et je l'ai lu en 2 jours tellement l'histoire m'intriguait. J'ai moins aimé l'accumulation des nombreux personnages cités (sur plusieurs années en plus il faut carrément prendre des notes) sans parler des êtres surnaturels (fantômes protecteurs, créatures infernales,...) qui détonnent un peu (beaucoup) si l'on s'attend à lire un policier "normal".

Le style est vraiment soigné, les personnages sont bien décrits, y compris psychologiquement. Ce qui fait que je me suis sentie proche d'eux.

J'aurais été complètement enchantée de ma lecture si l'auteur avait aussi pris soin d'expliquer le suicide de son père (alors que tout le reste se met en place entre le passé et le présent) et si l'auteur n'avait pas un peu trop affiché des digressions violentes et une évocation de péd.0philie de l'un des protagonistes pour moi inutile à ce stade.

Toutefois j'ai très envie de savoir ce que Charlie a de si spécial pour justifier qu'une sombre entité ait besoin de le faire disparaitre.

Charlie est-il un ange ? c'est ce que je crois  et je pense que je vérifierais les prochaines sorties des livres à venir mais je ne me sens pas capable de lire toute la saga depuis le début surtout si les romans sont tous du même acabit : violents.

Je préfère les enquêtes pépères à la "Agatha Christie".

Je pense quelquefois que nous nous hantons nous-même, ou plutôt que nous choisissons d'être hantés. S'il y a une faille dans notre vie, quelque chose la remplit. Nous convions cette chose à se glisser en nous et elle accepte volontiers. (page 81)