lundi 16 juillet 2012

BOWLES Jane - Deux dames sérieuses


New York, années 40. La très riche Miss Christina Goering décide soudainement de changer de vie et se met en tête de désormais suivre ses instincts jusqu'àlors réprimés par une grande envie d'être une sorte de sainte. A la grande déconvenue de Miss Gamelon, sa dame de compagnie, Miss Goering quitte sa belle demeure ancestrale pour une modeste maison perdue dans une île où ne tardent pas à venir s'inscruster des intrus qui se sont entichés de Christina. Son amie Mrs Frieda Copperfield est quant elle effrayée par toute forme de voyage et de nouveauté et c'est bien à contre coeur qu'elle accepte de se rendre en vacances au Panama avec son bel époux ; pourtant, une fois arrivée, elle n'hésite pas à le laisser jouer le touriste tout seul tandis qu'elle préfère s'installer dans un bouge où habite Pacifica, une jeune prostituée.
Elle vont être déçues. Je leur ai dit que je serai de retour avant minuit et que nous sortirions fêter l'évènement. Je suis certaine que Mrs Quill sera très désappointée. Elle adore ces petites cérémonies.
- Mais qui donc est cette Mrs Quill ?
- Mrs Quill... Mrs Quill et Pacifica.
- Oui je sais, mais c'est tellement ridicule ! Il me semble qu'après les avoir vues un soir ça devrait te suffire. A mon avis, il doit être facile de savoir très vite ce que sont ces femmes.
- Oh, je sais bien ce qu'elles sont, mais je m'amuse tellement en leur compagnie !
(p.100)
Le hasard des lectures me donna envie de celle-ci que je ne peux que qualifier d'extraordinaire : tant pas sa forme que par son fond. Un récit d'une belle modernité et pourtant écrit en 1943, autant dire dans une autre vie !


Jane Bowles y décrit des personnages proches du burlesque, voire du fantastique : leur comportement n'a rien de prévisible et sous couvert d'un récit somme toute simple : deux femmes sont à la recherche d'elles-mêmes en agissant à l'encontre de ce qu'elles ont toujours été, on découvre une histoire, plusieurs histoires même, tout à fait rocambolesques. Mais aussi quelques réflexions sur le pouvoir, l'argent, la propriété : il est souvent question de maison, de chambre, de la manière dont on les occupe, dont on les adapte à notre goût, et de sexualité.
- Je suis descendue à l'hôtel de Las Palmas, dit Mrs Copperfield. Je suis une amie de la patronne, Mrs Quill, et de l'une de ses clientes, Pacifica.
- Il ne vaut rien cet hôtel, dit Peggy. J'y suis allée un soir avec des amis et je leur ai dit : "Si nous ne partons pas immédiatement de cette boîte, je ne sortirai plus jamais avec vous." C'est minable, cette turne, c'est moche et c'est crasseux par dessus le marché. Et c'est là que vous êtes installée, je n'en reviens pas ! Mon hôtel est beaucoup mieux, beaucoup plus chic ! Il y a même des Américains qui y viennent, en débarquant du bateau, s'ils ne se décident pas pour le Washington. C'est l'Hôtel Granada.
- Oui, nous nous sommes installés là à notre arrivée, lui dit Mrs Copperfield. Mon mari y est toujours d'ailleurs. Je crois bien que c'est l'endroit le plus déprimant que j'ai jamais vu. Je trouve que l'hôtel Las Palmas est de loin le plus agréable.
- Mais vous n'avez pas regardé attentivement. J'ai disposé mes affaires dans la chambre et cela fait une grande différence, lui répondit la jeune fille vexée. (p.157)
Un style qui m'a fait pensé à Samuel Becket pour le côté surréaliste des situations : entre une bourgeoise qui se trouve très bien dans un hôtel de passe, et l'autre qui attend d'être désirée par des inconnus de passage, même très laids. Deux "dames sérieuses" qui finissent par être très déraisonnables et pourtant insatisfaites, en un sens. Enfin, pour moi, le récit n'est pas seulement la satire d'un milieu bourgeois aisé et sans trop de soucis, c'est surtout le seul roman d'un auteur qui aimait l'écriture. A (re)découvrir.
- Je déteste cette robe de chambre rose, dit-il.
- Pourquoi dis-tu cela maintenant que nous avons de la compagnie ?
- Parce que la compagnie ne change rien à cette robe de chambre.
Il adressa un clin d'œil à Miss Goering puis parti d'un grand éclat de rire. Miss Goering s'esclaffa de bon coeur à cette remarque. (p.39)


titre original : Two serious ladies (1943)
290 pages
édition française 1969 (Gallimard)
traduction de l'américain par Jean AUBRET
illustration d'entrée de billet : Dames à Panama (1945) photographe inconnu

samedi 14 juillet 2012

MANKELL Henning - Avant le gel


Suède, septembre 2001. Linda Wallander est à quelques jours de prendre son poste dans le commissariat de son père lorsque Anna, son amie d'enfance disparaît alors que celle-ci avait annoncé quelques jours auparavant avoir aperçu son père disparu depuis 24 ans. Parallèlement à la disparition de son amie, des animaux sont immolés, la tête et les mains croisées d'une femme sont retrouvées dans une cabane abandonnée à côté d'une bible annotée de nouvelles "écritures". Wallander se lance à fond dans cette enquête à connotation de fanatisme religieux, tandis que Linda cherche à retrouver Anna.
Linda se rappelait la première fois qu'elle avait rendu visite à Anna chez elle. Elles avaient huit ou neuf ans, mais elle n'étaient pas dans la même classe à l'école ; elles n'avaient jamais su ce qui les avaient attirées l'une vers l'autre. On a été attirées, pensa Linda, c'est tout. Quelqu'un passe son temps à jeter des cordes invisibles autour des gens et à les lier ensemble. (p.40)
"Avant le gel" se situe juste après "Le retour du professeur de danse" que j'avais bien aimé et avant "L'homme inquiet", le dernier Wallander. On y découvre une sorte de relais spirituel entre le père et la fille, qui, bien que souvent en opposition, tiennent l'un à l'autre. Linda découvre le monde impitoyable de son père : elle passe derrière le miroir et comprend combien la frontière qui existe entre le monde de la criminalité et la sphère privée est facilement percée par des fulgurances, des idées noires, des intuitions aigues qui ne laissent jamais de repos.
Les gens allaient et venaient, les téléphones sonnaient, et au milieu de toute cette agitation son père restait absolument immobile, comme ligoté par des cordes invisibles. Linda eut pitié de lui, de son isolement, de la pression qu'il subissait. Se tenir prêt en permanence à répondre à la litanie des questions, prendre une à une toutes les décisions nécessaires pour que l'investigation du lieu puisse se poursuivre. Un funambule hésitant. Voilà comment je le vois. Un policier en équilibre instable, là-haut sur sa corde, qui devrait perdre du poids et trouver un remède à sa solitude. (p.137)
Tout au long de la lecture, impossible pour moi d'oublier l'interprétation de Johanna Sällström, l'actrice qui fut Linda dans la série suédoise des "Wallander" : sa tragédie personnelle est en effet intimement liée au devenir du personnage de Linda dans les romans de Mankell dans la mesure où l'auteur abandonna l'idée d'écrire la suite de sa trilogie consacrée à Linda Wallander après la mort prématurée de Johanna. Notons qu'on y croise aussi Stefan Lindman, héros dans "Le retour du professeur de danse", et qui rejoint l'équipe des Wallander et qui va former un couple avec Linda (sélectionner le texte entre crochets pour le lire) [...vers la mi-octobre, Linda comprit qu'elle n'était pas seule à être tombée amoureuse. p.486] .

Le titre "Avant le gel" fait référence à la saison qui arrive et dont Linda observe les infimes variations dans la nature.
- Est-ce qu'on peut dire "avant le gel" ?
- "Avant les premières gelées", c'est mieux.
- Je me suis réveillée ce matin en pensant que c'était bientôt l'automne. Et qu'il allait geler. (p.297)
Pour le reste du roman, comme je suis une fan de Wallander, et du style de Mankell, je ne peux que témoigner de mon intérêt pour ce genre de lecture, avec un léger bémol cette fois : j'ai trouvé le récit un tantinet trop long, surtout dans les descriptions des idées fanatiques des disciples du "gourou", car c'est bien de cela dont il s'agit : un illuminé qui a décidé de faire entendre la parole de Dieu en Scanie, rien que cela ! Mais ce que j'aime chez Mankell c'est sa capacité à faire parler tout le monde : les héros, les criminels, même les rôles secondaires ont de jolies pensées :
Dans un champ, j'ai aperçu un épouvantail. Quels fruits, quelles semences était-il chargé de protéger des oiseaux ? Je n'en sais rien. Je me suis arrêté en songeant que j'étais pour la première fois de ma vie tenté de commettre un délit. Je voulais me transformer, ni vu ni connu, en serrurier voleur. Alors je me suis faufilé dans le champ et j'ai piqué à l'épouvantail son chapeau. La nuit, je rêve parfois que ce n'était pas un épouvantail mais un homme vivant qui veillait, immobile, au milieu de ce champ. Il a dû comprendre que j'étais un lâche qui ne subtiliserait plus jamais de sa vie quoique ce soit à son prochain. C'est pourquoi il s'est laissé faire, avec beaucoup de compassion. Peut-être était-ce un moine franciscain qui traînait là dans l'espoir d'accomplir un jour une action méritoire ? (p.376)


titre original : Innan frosten (2002)
478 pages
édition française 2005
traduction du suédois par Anna GIBSON
illustration d'entrée de billet : une église à Ystad

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