vendredi 29 mars 2024

Le bois Duncton - William Horwood



Nous suivons l'histoire de Brin-de-Fougère, Rebecca et Boswell, trois taupes extraordinaires qui ont transformé, par leurs actes et leur personnalité hors du commun, le monde autour du Bois Duncton, une contrée au delà des possibles, à la vie rythmée par les croyances autour de mystérieuses pierres.


Il me semble à moi que "Le bois Duncton" se situe dans le royaume de Gormenghast, ou plus exactement dessous. Il s'agirait en quelque sorte d'un univers inversé, une sorte de miroir anamorphosé où les taupes de Duncton et des environs seraient plus humaines que certains habitants de Gormenghast

Pour preuve de mes allégations, une incroyable chambres des racines, qui, dans le château de Gormenghast est remplie de celles des arbres qui poussent le long des murs, et qui, dans le terrier, est envahie par celles, mystérieuses, d'arbres détenteurs de sombres histoires.

Un livre fabuleux qu'il ne faut pas craindre d'aborder sous prétexte que c'est un pavé de plus de 750 pages car ces taupes sont des petits être formidables, et ce n'est pas un vain mot.
publié en 1980 "Duncton Wood"
2007 pour la publication française


Tu verras Rébecca, que parfois il y a des taupes que tu peux aider et qui paraissent ne pas en valoir la peine. Tu te demandes pourquoi tu tentes quelque chose. Elles sont faibles ou égoïstes, ou stupides, ou paresseuses. Mais tu verras que si tu leur donnes ton aide, autrement dit ton amour, elles te le rendront souvent d'une manière à laquelle tu n'aurais jamais songé. C'est comme cela qu'agit la Pierre tu comprends ? C'est ça. Des années après ces mêmes taupes réapparaissent, tu ne les attends pas, et brusquement le mystère s'éclaircit. Tu saisis pourquoi elles ont traversé ta galerie et fait un petit tour dans ta vie. Et alors il devient clair pour toi qu'il existe des forces qui te dépassent, sur lesquelles tu n'as aucune prise, et devant lesquelles on doit se sentir tout petit. C'est une chose que beaucoup d'entre nous ont oubliée. Ne l'oublie jamais.
Illustration d'entrée de billet : "Wistman’s Wood" par Sophie Pearce

mardi 26 mars 2024

Noir d'encre - Sara Vallefuoco


1899. Le poste des carabiniers royaux du village perdu de Serra en Sardaigne est en émoi : Marausca, l'un d'entre eux, est entre la vie et la mort à la suite d'une prise d'otage qui s'est mal terminée. Peu après, les carabiniers Moretti et Guibodo doivent se rendent chez la veuve de l'otage qui vient de déclarer un vol mais ils découvrent le cadavre d'un ancien des leurs, poète à ses heures et sans doute aussi un brigand. Que faisait-il dans la grange ? A qui est le canif retrouvé dans sa poitrine ?

Parce que Marausca a pris une balle à la place de Guibodo, ce dernier a maintenant une dette d'honneur et il est prêt à suivre toutes les pistes mais surtout son instinct. Toutes les morts à venir seront pour lui comme des sentinelles sur le chemin de la vérité pour découvrir qu'entre Serra et Scapavento, deux villages sardes, les âmes vont et viennent comme des bêtes en transhumance, charriant avec elles le poids d'une histoire sanglante qu'aucune terre ne peut absorber. La persévérance de Guibodo va révéler une sombre histoire de vendetta et grâce à Moretti, un précurseur dans l'analyse des empreintes digitales, les preuves collectés vont permettre d'identifier l'assassin.

En parallèle de l'enquête policière, Amélia l'infirmière qui veille sur Marausca, envisage d'étudier à Rome pour être médecin comme son père. Le destin des femmes s'esquisse : la volonté et la détermination sont le fusain nécessaire pour accomplir sa voie.


Premier roman de cette auteur italienne, avec une traduction de qualité par Serge Quadruppani qui a su admirablement évoquer toute la poésie qui émane de cette histoire pourtant bien noire, comme l'encre des journaux ou l'encre posée sur le papier qui fait des virgules lorsqu'on écrit de la main gauche et que la main ou la manche emporte avec elle un peu de matière.

Comme j'ai aimé me plonger dans ce roman et dès les premières pages on sait à qui on a affaire : à un véritable écrivain comme il en faudrait plus. Et pour contrer les morts et le sang, il a l'amour, parfois interdit, parfois impossible à avouer ; un homme éprouve de l'amour pour un homme, ce n'est pas encore le temps de le dire. 

La chambre mortuaire se trouve à quatre marches sous terre et, comme il lui a fallu un toit plus bas qu'à l'ordinaire, de loin on dirait une maison de nains. Les enfants croient que s'y réfugient les esprits du lieu, agaçantes petites âmes damnées qui attirent les ennuis jouent de vilains tours et jettent le mauvais œil, personnages bien utiles comme croquemitaines quand les adultes ont un ordre à donner. (p.105) 

L'auteur manie une prose délicate et gracieuse qui touche en plein coeur le lecteur. La psychologie des personnages est révélée au fur et à mesure au travers de leurs désirs, leurs secrets, leurs désirs secrets. Il n'en faut pas plus pour me garder en haleine, attentive à la vie dans le poste des carabiniers, leurs aspirations à améliorer leur condition ; les dernières pages sont comme les derniers jours de vacances parfaites : on ne veut pas qu'elles se terminent !

publié en 2021 (Italie) "Neroinchiostro"
2024 (France)

- Pour réaliser ce projet révolutionnaire, vous avez l'intention de vous enfuir de chez vous ou bien vous informerez votre père ?
- Je ne sais pas bien encore. je crains d'avoir besoin d'un mari.
-Oh, ça, bon ! Mais vous n'avez pas dit...
- Je sais ce que j'ai dit. Je ne veux pas faire l'épouse, mais j'ai besoin d'un mari pour m'emmener à Rome. Une femme de réputation douteuse sera difficilement admise à l'université. Même au siècle prochain certaines réalité seront dures à mourir. (p.81)

Illustration d'entrée de billet : Carabinieri


Il y a une suite à ce roman : Chimere publié en 2023 (non traduit en Français) et je peux vous dire que je suis déjà partante pour lire la suite des aventures de Ghibaudo, Amelia et Moretti !


samedi 16 mars 2024

Les courants fourbes du lac Tai (Don't cry, Tai lake) - Xiaolong QIU



L'inspecteur Chen bénéficie d'une semaine de vacances à Wuxi après sa précédente et délicate enquête (la danseuse de Mao) grâce au camarade secrétaire Zhao, son mentor, qui lui offre sa place dans un centre de détente pour cadres politiques en bordure du lac Tai. Un peu désœuvré, Cao se balade pour redécouvrir une région visitée dans sa jeunesse avec ses parents et opte pour un déjeuner dans une gargote où il fait la connaissance de Shanshan, une jeune femme qui s'avère être ingénieur de l'environnement dans une usine qui, parmi d'autres, déverses ses eaux usées dans le lac Tai, abandonnant le traitement des eaux pour toujours plus de profits.
Peu de temps après, le directeur de l'usine dans laquelle travaille Shanshan est retrouvé assassiné dans son bureau. Un jeune policier dans l'équipe d'investigation, fervent admirateur de Chen et ami avec l'inspecteur Yu son fidèle adjoint, délivre les informations à Chen qui désire rester en retrait car en dehors de sa juridiction mais qui est intéressé par cette affaire ayant un rapport à rédiger sur l'environnement du lac Tai à son mentor de Pékin.
Lorsque les soupçons s'orientent vers un activiste dénonçant le déversement des déchets toxiques dans le lac Tai et ayant eu une liaison avec Shanshan, Chen, persuadé que les écolos sont innocents de ce crime qui ne leur rapporte rien, fait équipe avec l'inspecteur de Wuxi pour découvrir que les témoignages des protagonistes interrogés cachent une faille qui permet de découvrir le véritable auteur du crime.


Voici la 7è aventure (sur 12) de l'inspecteur Chen que j'imagine assez calme, réfléchi, posé, il ne fonce pas tête baissée : il est vrai que c'est aussi un intellectuel, adepte des poésies, des auteurs anglais et très romantique.
A l'université il avait étudié l'anglais, mais le gouvernement lui avait attribué un poste dans la police de Shanghai où, au grand étonnement de tous, y compris le sien, il n'avait cessé de monter en grade. A l'école du parti de Zhenjiang, certains lui prédisait une brillante carrière qui pourrait le mener beaucoup plus loin que son actuel poste d'inspecteur principal. (p.14)
Dans chaque roman, Cao espère trouver une compagne et celui-ci ne fait pas exception, même si on sait que la relation ne va pas durer : c'est aussi un peu pour cela qu'on l'aime notre Cao : pour sa fragilité et pour son honnêteté.
Elle ne put s'empêcher de l'examiner de nouveau : dans les trente-cinq ans, grand, une beauté austère. Rien qui saute aux yeux, mais une distinction et une aisance qui s'accordait bien avec ses vêtements : veste beige, chemise blanche, pantalon kaki. Légèrement pédant mais cultivé, parsemant la conversation de poèmes. Et, à en juger par son séjour au Centre, il avait aussi des relations. (p.38)
Un roman qui se lit assez facilement, comme dans tous les romans de ce cycle le style adopté est le point de vue narratif omniscient mais le lecteur avance dans l'enquête en même temps que Chen Cao (on ne sait pas et on devine difficilement qui est le coupable).

Dans ce volume, l'auteur développe les causes de la pollution industrielle en Chine, un fléau qui se heurte aux considérations économiques imposées par le gouvernement aux dirigeants d'entreprise. Un sujet d'actualité qui malheureusement n'est pas prêt de se résoudre sans une politique raisonnable de la part de tous les pays !


paru en 2009 (anglais) et en 2010 (français)

Illustration d'entrée de billet : lac Tai

samedi 9 mars 2024

L'envol des anges - Michael CONNELLY



Howard Elias, un célèbre avocat des droits civiques spécialisé dans les plaintes contre la violence policière est abattu dans le funiculaire "Angels Flight", à ses côtés une dame qui est a priori un dommage latéral suite à la fusillade. Les policiers de Los Angeles pouvant être suspectés, l'enquête est confiée à Harry Bosh qui lui même est surveillé par la "police des polices" afin qu'aucun dossier éventuellement trouvé dans les bureaux qui pourraient incriminer des policiers ne soit subrepticement caché par Bosch : rien ne soit permettre la vindicte populaire de la population noire qui menace d'éclater suite à cet assassinat. Ce que Bosh finit par découvrir, c'est que Howard Elias était sur le point de mettre à jour une vaste affaire de pédophilie sur internet mettant en cause des personnages de la hiérarchie policière et politique.


Une lecture très prenante, une histoire vraiment bien menée, sans effet inutile ni trop d'invraisemblance sur un sujet délicat qui mêle les thèmes aussi divers que le racisme anti noir de la police, le dark web et la pédopornographie. Malgré le contexte très glauque j'ai passé un très bon moment de lecture grâce au style de l'auteur que j'aime beaucoup. 

Michael CONNELLY a une vision très riche de ses personnages et leur fait vivre des aventures policières au fil de plusieurs cycles littéraires vraiment aboutis, un peu dans la veine des Henrik Mankell et son inspecteur Wallander qui vieillit au fil des enquêtes ou encore le policier Chen Cao de l'auteur Xiaolong QIU. Les personnages de Connelly évoluent dans la même temporalité et sur le même continent et se croisent au fil des romans.

Série Harry Bosch : Hieronymus "Harry" Bosh est inspecteur au LAPD (Los Angeles Police Departement) et apparaît dans 27 romans policiers.

Série Mickey Haller : Mickey Haller est avocat et demi-frère de Bosch (roman le plus connu et ayant été adapté pour le cinéma "la défense Lincoln")

Série Jack McEvoyJack McEvoy est chroniqueur policier : apparaît dans le roman policier {Le poète}.

et bien d'autres !

Dans ce roman, j'ai également trouvé deux intérêts patrimoniaux qui m'ont interpellée au point que je fasse des recherches sur Internet :
  • l'immeuble historique dans lequel l'avocat a ses bureaux : le Bradbury Building qui est le plus ancien bâtiment commercial du centre-ville et l’un des trésors uniques de Los Angeles. A l'intérieur se trouve une cour victorienne haute de surmontée d'un véranda lumineuse, l'ascenseur à cage ouverte monte jusqu'au 5è et dernier étage, les escaliers sont en marbre et les balustrades en fer forgées.
bâti en 1893
photo libre de droit

  • l'Angels Flight (d'où le titre du roman) : le funiculaire le plus court du monde (91 mètres) qui relie deux rues de Los Angeles : Hill Street et Olive Street, construit en 1901; cet "ascenseur" suit des voies inclinées sur lesquelles circulent deux cabines "Sinai" et "Olivet" qui se croisent. 
Photo by Annie Laskey/L.A. Conservancy


Pour faire suite à ce roman lu l'année dernière, j'ai regardé la saison 4 de la série "Bosch" qui adapte ce roman (entre autres), et bien la série n'a pas grand chose à voir avec le roman : seule l'identité du mort et le lieu de découverte du corps sont identiques, pour le reste c'est une toute autre histoire.
 
publié en 1999
et en 2000 pour la version française

C'est simple, lui répondit Irving. Je vous confie l'enquête, inspecteur Bosch. C'est votre affaire désormais. Les inspecteurs du RHD se retireront dès que vos collègues et vous aurez été mis au courant. Comme vous pouvez le constater, vous arrivez après la bataille. C'est dommage, mais je suis sûr que vous saurez rattraper le temps perdu. Je sais ce dont vous êtes capable.
Hébété, Bosch observa Irving avant de se tourner de nouveau vers Garwood. Le capitaine n'avait pas bougé et continuait de regarder fixement le plancher. Bosch posa alors la seule question qui pouvait éclairer cette étrange situation :
— Cet homme et cette femme dans le wagon, qui est-ce ?
— Dites plutôt qui était-ce, le corrigea Irving. La femme s'appelait Catalina Perez. Qui elle était exactement et ce qu'elle faisait dans l'Angels Flight, on l'ignore pour l'instant. Ça n'a sans doute pas d'importance, d'ailleurs. Apparemment, elle s'est trouvée au mauvais endroit au mauvais moment. Ce sera à vous de le déterminer de manière formelle. Quant à l'homme, c'est différent. C'était Howard Elias.
— L'avocat ?


Illustration d'entrée de billet : Ben Abril "
Angeles Flight"

vendredi 8 mars 2024

Le Bal de Sceaux - Honoré de BALZAC


Les six enfants de Mr et Mme de Fontaine, de la noblesse vendéenne, sont favorisés par les manœuvres du père, à avoir de belles positions et à faire de beaux mariages.

Grâce au bon sens, à l’esprit et à l’adresse de monsieur le comte de Fontaine, chaque membre de sa nombreuse famille, quelque jeune qu’il fût, finit, ainsi qu’il le disait plaisamment à son maître, par se poser comme un ver-à-soie sur les feuilles du budget. (p.14)

Mais Emilie, la petite dernière des filles d'une vingtaine d'années, élevée dans le culte de sa petite personne rêve encore plus haut : devenir l'épouse d'un pair de France(*). Observant de haut la multitude de ses prétendants qu'elle critique sans vergogne, elle finit par jeter son dévolu sur Mr de Longueville, un très beau jeune homme, bien éduqué et très prévenant envers sa soeur, aperçu lors d'un bal à Sceaux où se pressent les parisiens en fin de semaine, attirés par l'aspect champêtre du lieu.

Mais Sceaux possède un autre attrait non moins puissant sur le Parisien. Au milieu d’un jardin d’où se découvrent de délicieux aspects, se trouve une immense rotonde ouverte de toutes parts dont le dôme aussi léger que vaste est soutenu par d’élégants piliers. Ce dais champêtre protège une salle de danse. Il est rare que les propriétaires les plus collets-montés du voisinage n’émigrent pas une fois ou deux pendant la saison, vers ce palais de la Terpsichore villageoise, soit en cavalcades brillantes, soit dans ces élégantes et légères voitures qui saupoudrent de poussière les piétons philosophes. (p. 56). 

Par la suite, son oncle, le comte de Kergarouët âgé de 72 ans, favorise la rencontre de sa nièce et de Mr Maximilien de Longueville.

Par ma foi, je suis un grand sot ! Ne serait-ce pas le jeune homme en quête de qui nous sommes ? A cette pensée le vieux marin fit marcher tout doucement son cheval sur le sable, de manière à pouvoir arriver sans bruit auprès de sa nièce. Le vice-amiral avait fait trop de noirceurs dans les années 1771 et suivantes, époques de nos annales où la galanterie était en honneur, pour ne pas deviner sur-le-champ qu’Émilie avait par le plus grand hasard rencontré l’inconnu du bal de Sceaux. Malgré le voile que l’âge répandait sur ses yeux gris, le comte de Kergarouët sut reconnaître les indices d’une agitation extraordinaire chez sa nièce, en dépit de l’immobilité qu’elle essayait d’imprimer à son visage. (p. 68). 

Pratiquement prête à s'avouer amoureuse, Emilie n'hésite pas une seconde à mettre fin à leur tendre relation naissante après l'avoir vu vendre dans un magasin. Bien plus tard, Emilie apprend la vérité sur la situation de Mr de Longueville et la raison pour laquelle il a accepté d'aider ses frère et soeur, Emilie le provoque encore une dernière fois en l'enjoignant de rester auprès d'elle au lieu d'accompagner sa soeur en Italie sinon il la retrouvera mariée à son retour. Elle décide alors d'épouser son vieil oncle avant d'apprendre que son ancien amoureux est finalement devenu pair de France. 

*grands officiers, vassaux directs de la couronne de France, ayant le titre de pair de France.
 

Deuxième tome de la comédie humaine où Balzac dépeint la société de son époque (période de la Restauration) sous toutes les coutures. Ici il est question de la petite noblesse royaliste qui, patiemment, attend son heure de gloire, en cumulant les flatteries. Parmi celle-ci, Balzac jette son dévolu sur une petite prétentieuse qui finira par être prise à son propre piège en sacrifiant son véritable attachement au bénéfice d'une position sociale avantageuse mais sans amour.

J'ai trouvé les premières pages décrivant le contexte de la famille de Fontaine très laborieuses et assez laconiques. Mon intérêt s'est accru à partir du bal de Sceaux où la prose de Balzac déverse beaucoup d'humour dans la manière où Kergarouët manigance pour provoquer de Longueville afin de le faire rencontrer sa nièce.

En reconnaissant dans la cour d’un élégant pavillon le jeune homme qu’il avait si résolument insulté la veille, il alla vers lui avec cette affectueuse politesse des vieillards de l’ancienne cour.
– Eh ! mon cher monsieur, qui aurait dit que je me ferais une affaire, à l’âge de soixante-treize ans, avec le fils ou le petit-fils d’un de mes meilleurs amis ? Je suis vice-amiral, monsieur. N’est-ce pas vous dire que je m’embarrasse aussi peu d’un duel que de fumer un cigare. Dans mon temps, deux jeunes gens ne pouvaient devenir intimes qu’après avoir vu la couleur de leur sang. Mais, ventre-de-biche ! hier, j’avais, en ma qualité de marin, embarqué un peu trop de rhum à bord, et j’ai sombré sur vous. (p. 77).

Les personnages de Kergarouët et Emilie sont les plus développés mais Maximilien reste un peu trop en retrait, on ne sait pas trop ce qu'il pense vraiment de cette histoire le pauvre. Il est abasourdit c'est certain de la tournure de sa rupture mais je trouve que Balzac ne lui donne pas vraiment la parole et il semble subir son sort.

Kergarouët et Emilie s'entendent bien tout au long du roman et le fait qu'ils finissent par se marier est un peu surprenant puisque Kergarouët estime Emilie comme sa propre fille et pas du tout comme une épouse. On aurait pu imaginer une suite à cette histoire (genre à la mort de Kergarouët Emilie se remarie avec Longueville) mais c'est une autre histoire.

Paru en 1830
lu en version électronique grâce à
Ebooks libres et gratuits (ebooksgratuits.com)

Émilie, qui se trouvait assise sur le devant, ne put s’empêcher d’embrasser par son dernier regard la profondeur de cette odieuse boutique où elle vit Maximilien debout et les bras croisés, dans l’attitude d’un homme supérieur au malheur qui l’atteignait si subitement. (p. 110).
Illustration d'entrée de billet : Walter Heimig "Ball Scene"

lundi 4 mars 2024

Le poète - Michael CONNELLY



Etats Unis. Années 1990. Un journaliste cherche à comprendre le suicide de son jumeau et découvre un lien entre une série de meurtres de policiers déguisés en suicides. Ceux-ci enquêtaient tous sur des assassinats particulièrement horribles, parfois commis sur des enfants. Tous les policiers ont laissé en guise d'adieu un extrait de poème d'Edgar Allan Poe.  

Mon avis
Trop beau ! trop TOUT ! Un livre qu'on lit debout sous la pluie, la nuit, dans le bruit, peu importe au fond, car nous ne voyons rien d'autre. Une enquête qui tient la route, avec des rebondissements "at the end". J'ai trouvé amusant les détails concernant les transmissions de données : il faut dire qu'en 1996, internet n'était pas aussi "naturel" que maintenant. Peu de particuliers avaient le matériel pour envoyer et recevoir des fichiers, de quelque nature que ce soit. J'ignore si, dans la réalité, un journaliste pourrait participer à une enquête menée par le FBI, comme le fait Jack McEvoy, mais ce détail laissé de côté, on y croit ! d'autant que Jack est un homme des plus perspicaces et attachant. Un intègre, qui va jusqu'au bout pour découvrir la vérité, ce qui n'est pas sans me déplaire.

paru en 1996
en 1997 en français

La nuit, le fantôme qui me hante le plus est le mal enfoui en moi qui me conduisit un jour à douter de la chose dont j'avais le plus envie.


Illustration d'entrée de billet : Daniil Volodchenko

dimanche 3 mars 2024

Premier amour - Ivan TOURGUENIEV



Voldémar, le narrateur désormais âgé, se souvient de son premier amour rencontré l'année de ses 16 ans. En cet été 1833, il passait ses vacances avec ses parents dans la banlieue de Moscou et a fait la connaissance de leurs voisines désargentées mais nobles : la princesse Zassékine et Zinaïda, sa jolie fille de 21 ans. Cette dernière reçoit régulièrement ses admirateurs avec lesquels Voldémar doit se mesurer et semble avoir gagné une place préférentielle dans son coeur. Aussi, lorsqu'il découvre que celui qui obtient ses faveurs de femme à un homme, n'est autre que son père, Voldémar sombre dans une douloureuse mélancolie que même les promesses chaleureuses que lui témoigne Zinaïda ne pourront pas apaiser. Quelques mois plus tard, alors revenu en ville et ayant commencé son université, Voldémar croise l'un des admirateurs qui lui apprend que Zinaïda s'est rapidement mariée et est morte en mettant au monde un enfant.



Deuxième roman que je lis de l'auteur après "Clara Militch" (qui était aussi une histoire d'amour tué dans l'oeuf). Jolie prose entièrement dévouée à l'anatomie de la découverte du sentiment amoureux que vient perturber les affres de la jalousie.
...je n’étais qu’une cire molle entre ses doigts cruels.
L'auteur tel un juge implacable réserve un sort tragique aux deux amants maudits : le père succombe à une apoplexie (hémorragie cérébrale) et Zinaïda meurt en couches.

Sentiments timides, douce mélodie, franchise et bonté d’une âme qui s’éprend, joie languide des premiers attendrissements de l’amour, où êtes-vous ?

J'ai bien aimé la richesse des descriptions des sentiments
J’étais en proie à une singulière exaltation, comme si j’étais allé à un rendez-vous et avais passé, seul, devant le bonheur d’autrui…
mais je n'ai pas trouvé l'histoire en elle-même très intéressante. Pour cela il aurait fallu une fin plus percutante et "morale", si je puis dire ; par exemple que l'enfant soit adopté par la mère de Voldémar ou toute autre conclusion surprenante, honorable et positive.
J’errais comme une âme en peine, obsédé par un seul désir : celui d’en finir au plus vite. Une pensée me poursuivait pourtant : comment se faisait-il qu’elle, une jeune fille et de plus une princesse, eût été capable de se décider à cela, sachant que mon père n’était pas libre et que, d’un autre côté, Belovzorov s’offrait à l’épouser ? Sur quoi avait-elle compté ? Comment n’avait-elle pas craint de gâcher son avenir ?… C’est bien cela le véritable amour, la vraie passion, le dévouement sans bornes, me disais-je… Je me souvins d’une phrase de Louchine : «  Il est des femmes qui trouvent de la douceur dans le sacrifice…  ».


court roman publié en 1860
lu sur ma liseuse grâce à
Ebooks libres et gratuits (ebooksgratuits.com)

«  Qu’avez vous pensé de moi hier, m’sieur Voldémar ? me demanda-t-elle au bout de quelque temps. Je gage que vous m’avez sévèrement jugée.
–  Moi… princesse… je n’ai rien pensé du tout… comment pourrais-je me permettre de…, balbutiai-je tout désemparé.
–  Écoutez-moi bien, reprit-elle. Vous ne me connaissez pas encore. Je suis une lunatique. Vous avez seize ans, n’est ce pas ? Moi, j’en ai vingt et un… Je suis beaucoup plus vieille que vous ; par conséquent, vous devez toujours me dire la vérité… et m’obéir, ajouta-t-elle. Allons, regardez-moi bien en face… Pourquoi baissez-vous tout le temps les yeux ? » 

 

Illustration d'entrée de billet : William Quiller Orchardson "The Rivals" 

samedi 2 mars 2024

Millénium, tome 1 : Les hommes qui n'aimaient pas les femmes - Stieg LARSSON




Suède. 2003. le journaliste économique Mikael Blomkvist est embauché par l'industriel Henrik Vander pour écrire la chronique familiale, ce prétexte sera sa couverture car il doit également tenter de résoudre le mystère de la disparition de sa nièce Harriet, disparue il y a 37 ans, disparition qui l'obsède depuis tout ce temps, d'autant que chaque année, il reçoit anonymement une fleur sous verre qui lui rappelle les petits cadeaux qu'Harriet lui faisait. En échange de son investigation, Vander promet de lui fournir des renseignements qui permettront de prouver les malversations de l'industriel Wennerström face auquel Mikael Blomkvist vient de perdre un procès en diffamation, ce qui l'a évincé momentanément de Millénium, la revue économique dont il est l'un des fondateurs. L'étude des archives de la famille Vander le met sur la piste de Harriet. Il sera alors question de nazisme, d'inceste, de tueurs en série sexuellement perturbés, organisateurs de crimes particulièrement barbares. Des secrets de famille qui pourraient rester dans l'ombre.

 


Du suspens il y en a ! Bien que je n'ai commencé à trouver de véritable intérêt à l'histoire qu'à partir de la page 114 ; c'est qu'il y a beaucoup de digressions qui, selon moi, alourdissent le rythme de lecture. L'action passée et présente se passe essentiellement sur l'île d'Hedebyön à 3 heures en train de Stockholm. Avertissement : Notons que certains passages du livre sont particulièrement violents (il est question de sévices et de viol en tout genre) : un livre à ne pas mettre entre toutes les mains. Mais l'auteur sait également être amusant, pour preuve les inscriptions sur les t-shirt de Lisbeth Salander, la jeune punk qui aide Mikael à résoudre son énigme, des impressions du genre (je cite de mémoire) : "je peux être ta garce permanente, essaye moi". Côté gastronomie, nous nous contenterons de quelques viandes accommodées au vin, ou de sandwiches fromage ou au pâté-cornichons et nous avalerons beaucoup de café, y compris du réchauffé, mais aussi de l'aquavit et d'autres substances alcoolisées nordiques dont je ne me souviens pas le nom. Les livres dans le livre : Larsson, qui est mort peu après avoir écrit sa trilogie, a mis un peu de lui-même je pense en évoquant les livres qu'il appréciait : il est ainsi question d'Elizabeth George et de nombreux polars en général. Une lecture qui devient de plus en plus passionnante au fur et à mesure de l'intrigue je l'avoue, mais pas de quoi en faire "tout un plat" : le style est moyen, les nombreuses digressions sont plutôt ennuyeuses. Pour le moment, je m'abstiens de lire la suite, à moins qu'on ne me prête les livres (celui là est aussi un emprunt que j'ai fait chez une copine).


édité en 2006 (Suède)

Dans les polars anglais, cela s'appelait new evidence, ce qui avait plus de poids encore qu'une "nouvelle donnée". Il venait tout à coup de voir quelque chose de nouveau, que personne d'autre n'avait remarqué dans une investigation qui piétinait depuis trente-sept ans.


Illustration d'entrée de billet : Lady Caviar "Pink"