vendredi 28 décembre 2012

GOFFETTE Guy - Elle, par bonheur et toujours nue


Lorsque Pierre Bonnard rencontre Marie, elle se fait appeler Marthe et le peintre tombe sous le charme de cette jeune femme montée à Paris pour devenir fleuriste ; elle deviendra sa muse et il finira par l'épouser, découvrant par là-même sa véritable identité.
Pierre, qu'il soit ou non amoureux, se lève tôt. De peur de manquer ce premier rendez-vous avec la lumière, quand l'oeil, encore mal débarbouillé des songes, n'est qu'un oeuf sous la paille des cils. (p.58)
Au travers d'un bref récit en dix parties, l'auteur nous brosse un portrait du peintre Pierre Bonnard (1867-1947) que j'ai trouvé passionnant au travers de sa vie en compagnie de Marie/Marthe ainsi que ses compatriotes peintres avec lesquels il se lie d'amitié ; il partage même un atelier avec Edouard Vuillard.

Bonnard est un homme discret, préférant sa campagne à la vie mondaine (il quitte Paris pour le sud de la France à la fin des années 20). La fin du livre explique le procès intenté par les ayants droit de Marie/Marthe qui bataillèrent contre les héritiers de Bonnard pour avoir leur part.
Ce n'est pas la couleur ni la technique qui font le peintre, pas plus que l'école ne le défait. C'est une manière bien à soi d'attraper le monde par le paletot et de ne plus le lâcher quoi qu'on dise ou fasse alentour pour vous arrêter. Une manière de se boucher les oreilles et de se fermer les yeux à tout ce qui n'est pas cela qu'on a senti un jour bouger à l'intérieur avec une telle évidence que rien ne prévaudra jamais contre. (p.132)
Impossible d'ignorer que l'auteur de ce récit est un poète, les mots sont choisis comme des couleurs qui font écho aux peintures décrites tout au long des pages. J'ai regretté parfois une certaine distance, une description parfois trop analytique du sujet. En tout cas, si Bonnard a su me toucher par sa personnalité (des études conjointes de Droit pour faire plaisir à Papa et d'art pour lui-même), je ne l'ai pas du tout été par sa muse qui à mes yeux reste une femme calculatrice et globalement peu sympathique ; leur histoire d'amour ne m'a pas autant émue que ne l'a été Malice qui m'a offert ce livre il y a quelques jours pour Noël.


135 pages
édition Gallimard/Folio : 1998
illustration d'entrée de billet : "La jarretière rouge" par Pierre Bonnard (1904)

mardi 25 décembre 2012

HARRISON Jim - La Route du retour


Au travers de cinq journaux intimes, nous plongeons au coeur d'une famille meurtrie par les amours contrariées, qui soigne ses blessures intimes grâce à la nature, essentielle, ainsi que les tentatives de comprendre l'être humain dans son environnement. Le premier journal rédigé par Northbridge nous conte son histoire, ses parents (sa mère indienne et son père intransigeant), son amour de jeunesse perdu (une indienne), ses fils Paul et John Wesley, la mort de J.W. en Corée (le père de Dalva), sa belle-fille Naomi, ses petites-filles Dalva et Ruth, le génocide des indiens, son amour pour la nature, la peinture, la musique, les chevaux et les chiens, sa haine du fric (alors qu'il est riche), ses amitiés et sa peur de la mort après une attaque cardiaque. 29 ans plus tard, nous découvrons ce qu'est devenu le fils abandonné de sa petite-fille Dalva (qui le met au monde à peine âgée de 16 ans), un nomade qui étudie la faune et la flore des grands espaces soit pour lui-même soit pour des projets d'études après avoir reçu une éducation privilégiée au sein d'une famille aimante quoique non dépourvue de problèmes (mère alcoolique), qui entreprend de rencontrer ses mère et grand-mère biologiques sous le prétexte de compter les oiseaux de leur propriété. Pour finir, nous découvrons les journaux de Naomi (la mère de Dalva), celui de Paul (son oncle), en enfin celui de Dalva dans lequel nous découvrons sa maladie soudaine à son dernier stade. Cacun donne ainsi un éclairage personnel aux évènements qu'ils ont pu partager, ou apporte des réponses.
Les morts ne se métamorphosent pas volontiers en sources de réconfort, quand nous les avons tant aimés. (p.17)
Reprenant les mêmes personnages apparaissant dans Dalva, Jim Harrison poursuit 10 ans plus tard le magnifique travail de sculpteur des sentiments qui fait de lui le meilleur auteur vivant de ce siècle ; c'est mon avis. Le style est d'une incroyable générosité, impudique et sincère. Magnifique et riche.
Nous pensons à la vie comme à un solide immuable et nous sommes sidérés quand le temps nous apprend qu'il s'agit d'un liquide. Le vieil Héraclite ne pouvait se baigner une seule fois dans le même fleuve, encore moins deux fois. (p.21)
L'auteur témoigne ainsi de l'influence de la nature, l'art, la musique (y compris celle des oiseaux) ou encore la littérature sur la pensée humaine toujours en proie à des questions aussi banales et sérieuses que la peur d'avoir raté l'occasion d'une vie, ses amours, le tout en s'enfonçant inexorablement vers la mort.
...jetant un coup d'oeil au salon où Ruth travaillait un morceau de Chopin, elle me demanda si je pensais mourir bientôt, et je lui répondis :"Pas avant octobre."Ce choix d'un mois précis nous a fait tous deux éclater d'un rire nerveux, car nous savions elle et moi combien il était illusoire de vouloir contrôler notre existence et notre destin quand, en dernier ressort, nous ne sommes que des trajectoires. (p.171)
J'ai préféré ce livre à Dalva, pourtant très beau aussi, mais "la Route du retour" est à mes yeux un roman parfait et très bien construit, qui montre les différentes pièces du drame aux accents antiques de la famille Northbridge sous un nouvel angle.

titre original : The Road Home (1998)
580 pages
    3 parties
    1/ journal de Northbridge -1952 à 1957 (192 pages)
    2/ journal de Nelse -été 1986 (177 pages)
    3/ journaux de
          *Naomi -octobre 86 (48 pages)
          *Paul - Noël 86 (51 pages)
          *Dalva - avril 87 (100 pages)
édition française 1998 par Christian Bougois éditeur
traduction de l'américain par Brice MATTHIEUSSENT
illustration d'entrée de billet : "Part of rural Nebraska's varied bird life, May 1973" par Charles O'Rear



samedi 22 décembre 2012

AILLON Jean (d') - Le captif au masque de fer


Trois enquêtes du brigand Trois-Sueurs

I- La fille du lieutenant de police

          1695. Louis XIV vient de décider que les protestants ne pourraient plus faire partie de ses régiments. Refusant de se convertir, Roque La Garde est chassé de l'armée en compagnie de son oncle et quitte ainsi son poste d'enseigne au régiment du Lyonnais pour devenir un brigand défendant les opprimés, à commencer par sa propre famille, et notamment son neveu dit Esquinette, qu'il libére avant que celui-ci ne parte pour les galères, aidé en cela par la fille de Nicolas de La Reynie rencontrée au cours d'une embuscade et qui finit par lui accorder une faveur.


II- Le captif au masque de fer

          1706. Une femme de l'entourage de la princesse Palatine (belle-soeur de Louis XIV et mère du Régent) est assassinée parce qu'elle tendait d'obtenir des renseignements concernant un mystérieux prisonnier masqué mort depuis trois ans. La Princesse demande à Trois-Sueurs d'enquêter sur les raisons de la mort de sa suivante. Trois-Sueurs va approndir son investigation en découvrant qui se cachait derrière le masque.


III- Cartouche, capitaine général

          1721. François l'Espérance, un exempt au Châtelet, se retrouve au coeur d'une machination politique entre Rome et le Royaume de France alors qu'il rapporte un important courrier confidentiel pour  l'abbé Dubois (principal ministre du Régent). Il se retrouve bientôt accusé de vol pour le compte du brigand Cartouche. Condamné aux galères, il parvient à s'échapper et en vient à demander l'aide de Trois-Sueurs qui n'est plus brigand désormais mais qui n'hésite pas à reprendre du service afin de confondre les coupables et de blanchir les innocents.


J'ai été un brigand , monseigneur. Je n'ai qu'à reprendre mon ancienne condition. C'est d'ailleurs le seul métier que je sache bien faire, répliqua Trois-Sueurs avec désinvolture. Redevenu voleur, tôt ou tard, ma route croisera celle de Cartouche.
- Et si l'on vous arrrête, vous serez roué, remarqua aigrement Dubois.
- C'est un risque à prendre, réplica froidement Trois-Sueurs. Mais vous êtes un homme d'Eglise, monseigneur, ce n'est pas à vous que je rappelerai cette proposition du père Quesnel : Le pécheur n'est libre que pour le mal.
- Je vous répondrai, monsieur l'insolent, sourit Dubois, que la volonté sans la grâce est impuissante à tout bien. (p.355)
Ces trois enquêtes de Roque La Garde, surnommé "Trois-Sueurs" pour celles qu'il donne à ses adversaires avant qu'ils ne meurent sont tout simplement formidables : extraordinaires et terribles. A une base de données historiques : personnages, écrits (de Saint Simon) et de faits historiques reconnus, l'auteur ajoute quelques personnages fictifs pour raconter les complots, complicités et autres manigances en cette époque où le pauvre citoyen candide (souvent illétré) n'est qu'un pion sur le grand échiquier du Pouvoir.

Et toujours cette mine d'information sur le quotidien des personnages : habillement, équipement, moeurs etc... (on en apprend de belles !).

Les 3 récits sont dans l'ordre chronologique des événements : on fait d'abord connaissance avec Trois-Sueurs, puis on le suit dans deux aventures. A la deuxième, je me suis dis : géniale cette idée du "masque de fer", et à la troisième lecture je me suis exclamée : encore mieux !!!!!

Notons que l'on croise l'ombre de Louis Fronsac et de Gaston de Tilly dans les 2è et 3ème histoires...d'autres héros personnages des romans de l'auteur.

L'auteur parvient très bien à expliquer les tenants et les aboutissants dans le fil du récit, sans imposer trop de renvois en bas de page ; c'est vraiment très bien pensé et rédigé (preuve d'un travail considérable). Les nombreux dialogues rendent vivants l'histoire, ceux-ci sont d'ailleurs souvent amusants et permettent d'alléger un récit parfois soutenu mais nécessaire pour donner toutes les informations concernant les lois en vigueur à cette époque - notamment en ce qui concerne les galères dont il est souvent question - ou encore les positions / rôles / statuts des personnages.

Une lecture très intéressante qui permet de (re)mettre à jour nos connaissances en histoire tout en vivant à l'heure (déclinante) du Roi Soleil ou sous le régime de La Régence.


"Le captif au masque de fer" - volume de 3 romans
540 pages
I- "La fille du lieutenant de police" : 105 pages
II- "Le captif au masque de fer" : 126 pages
III- "Cartouche, capitaine général" : 210 pages
Editions Jean-Claude Lattès (2007)
illustration d'entrée de billet : détail d'une gravure de Marseille (l'arsenal des Galères) - fin du 17è siècle

mercredi 19 décembre 2012

AILLON Jean (d') - De taille et d'estoc

La jeunesse de Guilhem d'Ussel


Marseille, 1187. L'avenir d'Antoine paraît bien compromis alors qu'il n'a que 13 ans et se trouve déjà confronté aux dures réalités d'une vie ouvrière misérable. Ayant réglé son compte au rustre responsable de la mort de sa mère, désormais orphelin, Antoine n'a d'autre choix que de s'enfuir sur les routes malgré les dangers qu'il encoure à voyager sans protection, à la merci de routiers sanguinaires. Faisant contre mauvaise fortune preuve d'un courage exemplaire, Antoine devient Guilhem, et va s'endurcir au contact de bonnes et mauvaises rencontres, tiraillé entre son appel pour les armes et sa passion pour l'art du troubadour. Sa route croise en particulier celle d'un ancien moine de l'Abbaye de Cluny, accusé d'avoir volé une relique et parvient à laver de tout soupçon le malheureux en confrontant le coupable.
Le cheveu rare sous son bonnet, maigre comme un destachalard avec un visage taillé en coup de serpe et si étroit qu'il aurait permis d'embrasser une chèvre entre les cornes, il n'en avait pas moins des muscles puissants et une attitude autoritaire. Guilhem lui trouva un regard cauteleux et perfide, mais peut-être était-ce dû à son teint cendreux, à des traits creusés et à l'éclairage vacillant des torches de résine.
A côté de lui se tenait un moine bénédictain, d'après sa robe, dont la face rubiconde affichait la candeur mais peut-être aussi la faiblesse.
- Que Dieu vous conserve en Sa sainte et digne garde, noble seigneur, répondit Guilhem. Je me nomme Guilhem d'Ussel.
C'est durant ce voyage qu'il avait décidé d'ajouter ce patronyme à son nom, en souvenir du lieu où était mort Joceran.
(p.341)

Il ne fait pas bon se balader sur les routes de ce qu'est devenue la France mais qui, au XIIème, est un véritable terrain propice à des pillardises et paillardises toutes plus atroces les unes que les autres et ce, au nom de seigneurs mitoyens se disputant les terres. Jean d'Aillon nous conte dans le menu détail les conditions de vie d'un jeune garçon abandonné à lui même et doté d'un solide bon sens qui lui vaudra de pouvoir s'en sortir malgré des situations désespérées, et permettra sa survie malgré le handicap de sa jeunesse et de son inexpérience. Son érudition le sauve à maintes reprises (il sait lire, compter et écrire) et, bien qu'il ne soit pas un "saint", le lecteur est capable de lui apporter toute son admiration. En suivant Guilhem tout au long des 40 chapitres (2 parties), sur une période de 1187 à 1193, l'auteur nous fait découvrir les us et coutumes de cette période de l'histoire, les métiers, les habitations, l'alimentation, l'habillement, les croyances, tout en brossant un tableau (peu reluisant) sur les manières qu'avaient les seigneurs de faire régner leur loi par la terreur.

Un roman très original, bourré de références, qui emporte le lecteur au coeur de l'Histoire en compagnie d'un nouveau héros, chevalier et troubadour.

De taille et d'estoc (2012)
470 pages
édition par Presse de la cité
illustration d'entrée de billet : Le siège d'Acre en 1291 par Dominique Papety

vendredi 7 décembre 2012

McCULLERS Carson - Le cœur est un chasseur solitaire


Amérique, années 30. Chez les Kelly, une pension de famille modeste, se croisent quatre êtres perdus et éperdus de libertés et de rêves autour d'un cinquième homme, sourd-muet. Tous se retrouvent à un moment ou l'autre dans la chambre accueillante de John Singer qui y réside depuis que son ami Antonapoulos, muet comme lui, a dû être interné en institution. Il y a Mick Kelly, une adolescente, la fille des propriétaires qui rêve d'être compositeur de musique, le Docteur Copeland, un vieux docteur noir qui désire libérer sa race de l'emprise des Blancs, Biff Brannon, le gérant d'un café-restaurant qui se remet lentement du décès de son épouse et enfin Jake Blount, un homme arrivé depuis peu dans la petite ville qui rêve de plus d'égalité sociale en combattant le fascisme.
Le dimanche, la maison était toujours pleine parce que les pensionnaires recevaient des visiteurs. On entendaient le froissement des journaux et il y avait de la fumée de cigare dans l'air et des bruits de pas dans l'escalier. (p57)
Plongée dans une petite ville du sud américain dans un climat de pauvreté contre lequel tentent de lutter des êtres auquel peu de choses sont données, à part peut-être les rêves qu'ils gardent à portée de main et de coeur. Nos personnages sont comme les rayons d'une roue, tous convergent vers Singer, l'étrange muet qui semble tellement les comprendre et les approuver dans ce que tous veulent entreprendre ; nous découvrons vers la fin qu'il n'en est rien car ce dernier ne comprend absolument rien à leurs bavardages. C'est sur ce genre de détail que nous pouvons admettre l'incroyable richesse, le talent de l'auteur qui a écrit ce livre si jeune (entre 19 et 22 ans indique Denis de Rougemont dans sa préface). Nous y trouvons en effet d'incroyables éléments de réflexion et certains sont même prémonitoires : je pense à l'idée du Docteur Copeland de créer une marche vers Washington pour demander l'arrêt de la ségrégation de Noirs, celle-ci aura bien lieu une vingtaine d'années plus tard avec la marche de Martin Luther King.

Un roman classique de la littérature américaine que j'ai, pour ma part, eu du mal à finir. Le style de l'écriture n'a rien de particulier si ce n'est l'incroyable générosité des descriptions de situation, ainsi que celles des personnages et qui donne à l'ensemble une impression touffue d'émotions, surtout de souffrances, de misère, d'injustices et une sorte de faim qui dévore : la faim au premier degré, également la faim d'arriver à réaliser une ambition. Je pense que j'ai été moins convaincue par le côté légèrement moralisateur, complètement désespéré voire morbide, sans parler du fait que rien de positif ne finit par arriver pour aucun des personnages qui en arrivent à perdre leurs illusions.

titre original : The Heart is a Lonely Hunter (1942)
430 pages
édition française 1947 par Stock
traduction de l'anglais par Marie-Madeleine FAYET
illustration d'entrée de billet : © Dorothea Lange