mardi 29 mai 2012

CAPOTE Truman - Un plaisir trop bref


Lettres de Truman Capote envoyées entre 1936 et 1982.
J'ai repris mon roman, et c'est vraiment tout ce que j'aime, et je viens d'en écrire deux pages, et oh ! Bob, je veux que ce livre soit très beau (Les Domaines hantés ?), parce qu'il me paraît essentiel, aujourd'hui plus que jamais, qu'un écrivain cherche à très bien écrire, le monde a perdu la tête, l'art seul est sain d'esprit, et une fois dispersée, une à une, les ruines des anciennes civilisations, la preuve est faite qu'il ne demeure que les poèmes, les tableaux, les sculptures et les livres. (p 64)
La correspondance de Truman Capote a été rassemblée dans ce livre par Gérald Clarke. La lire est une sorte de plongée dans le passé d'un grand auteur, toujours inquiet face à sa capacité à achever une nouvelle, un roman. Ses lettres ont pratiquement toutes un seul refrain : que son écrit soit suivi d'une réponse rapide ! Si Truman avait vécu aujourd'hui, il aurait certainement twitté à longueur du jour et de la nuit.
Tennessee est là. Il a raté la générale de sa pièce à Londres et nous avons dansé toute la nuit dernière. Sa ménagerie de verre a d’assez mauvaises critiques et il paraît très affecté, ce que j’ai du mal à comprendre, car tout le monde se moque, grands dieux, de ce que peuvent penser les Anglais. (p.78)
J'ai adoré cette lecture, remplie de belles formules et d'incroyables passages, tous plus amusants ou irrévérencieux que le précédent.
Ce que racontent Mmes McCarthy et Diana Trilling m’a beaucoup amusé. Si Diana veut vraiment comprendre d’où vient cette « inquiétante prolifération » d’écrivains pompe-zizi, qu’elle s’asseye devant son miroir et qu’elle se regarde. (p.90)
Truman, un petit génie qui donne envie de découvrir toutes les oeuvres qu'il a écrites !
titre original : Too brief a treat (2004)
500 pages
édition française 2007
traduction de l'anglais (américain) par Jacques TOURNIER


illustration d'entrée de billet : "Cocktail Party" (1956, détail) par John Koch

mardi 22 mai 2012

INOUÉ Yasushi - Histoire de ma mère


L'auteur décrit le déclin de sa mère qui, entre 84 et 90 ans, se construit un nouveau monde dans lequel elle semble tour à tour rajeunir, oublier ses proches, errer sans cesse dans les maisons où elle séjourne, semblant avoir oublié sa vie entière. 
L'image de cette femme de quatre-vingt-quatre ans en train de sucer son pouce dépassait tout ce que je pouvais imaginer. Il paraît que ma belle-mère s'est tassée à l'approche de sa mort et si je l'avais vue, ainsi rapetissée, peut-être n'aurais-je pas trouvé ce geste si contraire à la nature.
"Maintenant que j'ai vu Grand-mère de Hiroshima, me dit Mitsu, je crois que je peux comprendre grand-mère. Elle prend bien le chemin de redevenir bébé, elle aussi, je pense. Pour l'instant, elle s'est arrêtée à l'âge de dix ans. Je suis sûre que c'est cela. Ce n'est pas qu'elle soit incapable d'oublier Shunna, mais simplement elle est retournée à l'époque où elle avait dix ans et où elle jouait avec lui."
Je n'avais aucun argument à opposer à sa thèse. (p.40)
Très beau livre que ce récit que vient de m'offrir Alice pour mon anniversaire. Je découvre le talent d'Inoué que je n'ai jamais lu, mais qui sait capter l'attention avec des mots qui me ressemblent : simples et justes. Récit très émouvant que celui-ci, à la manière d'un peintre Yasushi Inoué nous brosse la silhouette de sa mère ; nous sommes à l'extérieur du tableau en triptyque. Trois parties : "SOUS LES FLEURS", "CLAIR DE LUNE" et "VISAGE DE NEIGE". Nous observons la plume qui survole et s'enfonce dans notre esprit, nous entrons peu à peu dans le tableau car le portrait nous parle, parle à notre conscience (on se demande si nous aussi nous vivrons cela, avec nos propres parents, ou si nous serons nous aussi un jour cette femme qui oublie tout).
Cherche-t-elle sa mère, en étant redevenue une enfant ? Cherche-t-elle son enfant, en restant la mère qu'elle est ? On ne saura jamais la vérité, à moins de l'interroger elle-même.
L'ennui, fit observer Shigako, c'est que cela ne nous avancera à rien de l'interroger ! "Je ne sais pas, je ne me rappelle pas avoir fait cela", fit-elle en imitant ma mère. (p.160)
Nous découvrons les us et coutumes au Japon : les enfants qui se relayent pour prendre soin de leur mère qui ne peut plus vivre seule. Nous vivons avec eux, les doutes, les tentatives d'explications rationnelle d'une maladie qui ne l'est pas. Chacun y va de sa théorie comme si une explication allait tout résoudre. Evidemment, il n'y a pas de remède, seulement la patience, l'attente.
Elle avait peut-être retrouvé la fougue de sa petite enfance, mais tous les feux de la rampe avaient été soufflés et les somptueux décors avaient été engloutis dans les ténèbres. Elle avait perdu son mari, le compagnon de sa longue vie, ainsi que ses deux fils et ses deux filles. Elle avait perdu ses frères, ses soeurs, ses parents, ses amis, ses connaissances. Sans les avoir perdus, elle les avait peut-être abandonnés. A présent, elle vivait seule dans la maison de son enfance. Chaque nuit, la neige tombait autour d'elle. Elle observait fixement le visage de la neige blanche, gravé dans son coeur, en un jour lointain d'une enfance oubliée. (p.195)
Après ce livre, il ne nous reste qu'une envie : ne jamais oublier qui nous sommes, ne jamais oublier que nous avons aimé ou eut des enfants.




titre original : Waga haha no ki édité en 1977
édition française 1984 Stock
traduction du japonais par René de CECCATTY et Ryôji NAKAMURA
190 pages
illustration d'entrée de billet : cerisiers en fleurs