lundi 20 mai 2013

BRONTE Emily - Les Hauts de Hurle-Vent


Angleterre, 1801. Peu après son arrivée au domaine de Thrushcross Grange, Mr Lockwood (le narrateur) tient à rendre visite à son propriétaire Mr Heathcliff qui vit à Wuthering Heights, une ancienne bâtisse retirée dans les Moors. Mal reçu, il découvre une singulière assemblée antipathique qui l'intéresse au plus haut point et insiste pour se faire raconter leur histoire par Hélène, sa femme de charge, ancienne employée de la famille Earnshaw.

Plus de 30 ans auparavant, Mr Earnshaw a adopté Heathcliff, un enfant de l'âge des siens ; si son fils Hinley prend ombrage de cette présence, sa fille Catherine trouve dans le jeune garçon un compagnon de jeux. Lorsque le père meurt, Hinley qui a 20 ans (env) relègue Heathcliff au rang d'un serviteur, ce qui n'empêche pas Catherine et Heathcliff de devenir de véritables "âmes soeurs". Cependant, alors qu'il a 16 ans, Heathcliff finit par s'enfuir ne pouvant supporter ni les mauvais traitements de Hinley, ni l'apparente indifférence de son amie Catherine qui parle de se marier "dans son rang". Lorsqu'il revient 3 ans après, Catherine est mariée à son cousin Edgard ; Heathcliff fou de rage décide d'épouser Isabelle, la soeur d'Edgar qui est amoureuse de lui et commence alors son implacable vengeance contre les membres de sa famille adoptive (en particulier les descendants) dans l'idée de s'approprier leurs biens.
Je ne crois pas avoir jamais lu ce roman pourtant célèbre et je suis heureuse de l'avoir fait. Tout d'abord, je pense que l'on comprend mieux les thèmes abordés dans cette histoire, quand on connaît la vie de l'auteur, par exemple en lisant la biographie écrite par Elizabeth GASKELL sur Charlotte Brontë - frère et soeurs. Le problème de l'alcoolisme (p.100 : Hinley manque de peu de tuer son fils Hareton), la folie, les amours contrariés, l'absence des mères (Hareton et Cathy ont tous les deux leur mère qui meurt à leur naissance), le froid, la solitude, les livres comme seuls secours à l'ennui.

Ce que je ne savais pas avant de lire ce roman, c'est qu'Emily a beaucoup d'humour, elle est beaucoup plus caustique ou moqueuse dans son style que sa soeur Charlotte et j'ai souvent ri de certaines situations.
- Catherine, pourquoi pleurez-vous ma chérie ? demandai-je en m'approchant et en passant le bras sur son épaule. Il ne faut pas pleurer parce que papa a un rhume ; rendez grâces à Dieu que ce ne soit rien de plus grave ! Et que deviendrai-je quand papa et vous m'aurez quittée et que je serai seule ? Je ne peux pas oublier vos paroles Hélène : elles sont toujours dans mon oreille. Comme la vie sera changée, comme le monde sera lugubre, quand papa et vous serez morts !
- Nul ne peut dire si vous ne mourrez pas avant nous. Il ne faut pas anticiper sur le malheur. (p.275)
Emily passe de nombreux thèmes à la moulinette y compris la religion (les passages où Joseph fait ses sermonts par exemple sont excellents). J'ai noté également que l'auteur se met en scène dans le personnage d'Hélène ("Nelly") :
...j'ai été soumise à une sévère discipline, ce qui m'a enseigné la sagesse. Et puis, j'ai lu plus que vous ne pourriez le croire, Mr Lockwood. Il n'y a pas dans cette bibliothèque un livre que je n'aie ouvert et même dont je n'aie tiré quelque chose, à l'exception de cette rangée d'ouvrages grecs et latins, et de celle-là, où sont des ouvrages français ; encore suis-je capable de distinguer les uns des autres : c'est tout ce que vous pouvez attendre de la fille d'un pauvre homme. (p.91)
mais illustre aussi certain de ses propres comportements violents (gifles) ou même mauvais traitement sur des animaux (chats, chiens,.) : dans la biographie de Gaskell on apprend qu'Emily avait tendance à se faire respecter de ses chiens en les battant crûment...). Par dessus tout, l'auteur dépeint bien entendu des atmosphères et décors morbides (Heathcliff qui fait ouvrir un côté du cercueil de Catherine et qui désire être enterré en vis à vis d'elle de manière à ce qu'ils s'observent pour l'éternité-cf p.338), images que l'on peut facilement rapporter au fait que la maison des Brontë était placée à côté du cimetière du village.

J'ai cependant été déçue par le style d'Emily que je trouve inférieur à celui de sa grande soeur Charlotte ; ses personnages ne font pas "vrais" : ils sont trop caricaturaux, passant d'une extrême à l'autre sans trop d'explication : de l'amour à l'indifférence ou la haine, ils sont souvent irrationnels, mais c'est peut-être voulu par Emily, je ne sais, je n'indique ici que mes impressions de lectrice. Catherine ne m'est pas du tout sympathique mais j'ai plus d'indulgence pour Heathcliff, le petit garçon brimé, puis trahi. "Catherine et Heathcliff", le mythique couple maudit ne "dure" que quelques pages dans le roman, j'ai vraiment du mal à comprendre pourquoi leur histoire inspire tant d'amoureux ou alors je suis passée à côté de quelque chose -ce qui fort possible après tout !

J'ai été plus troublée et intéressée par la relation entre Cathy (la fille de Catherine) et Hareton (le fils de Hinley) et pour moi, c'est le couple le plus romantique qui soit dans ce livre.


titre original : Wuthering Heights
année sortie 1847
édition française sortie en 1925
370 pages
traduction de l'anglais par Frédéric DELEBECQUE
illustration d'entrée de billet : les Moors vers 1920

jeudi 9 mai 2013

SÉNÈS Jacqueline - L'île aux cent visages


La journaliste Jacqueline Sénès entreprend le portrait du visage de la Nouvelle-Calédonie au travers de ceux qui l'habitent, depuis plus ou moins longtemps. Ils racontent leur histoire, leurs traditions, toutes origines confondues, la vie d'autrefois, âpre mais point malheureuse, des souvenirs de jeunesse que viennent assombrir les moments de souffrance, deuil etc. Datant de la fin des années 70, les histoires ont une couleur de photos jaunies, instantanés émouvants qui émanent de la paroles d'ancêtres dont certains pourraient être des héros de romans.

Il a le visage aiguisé d'une vieille hache, Marius, et une manière dans l'oeil apte à regarder : une ligne d'humour y bouge en dents de scie sur un fond d'iris couleur de bambou sec.
-Marius ?
Il pouffe comme s'il avait deviné notre astuce toute marseillaise ! Et il cligne de l'oeil, drôle, le corps maigre, génial en fait, ce vieux, qui a vécuà l'époque où d'obscures mouvements de migrations bouleversaient les familles de la Grande Terre. (p.99)





Une plume souvent poétique, parfois un peu trop hermétique pour ceux qui ne connaissent pas la Calédonie, mais l'impression d'ensemble reste sans aucun doute positive : voici un livre qui vaut la peine d'être d'être lu, à trouver dans les bibliothèques peut-être ou chez les particuliers qui en possèdent un exemplaire (comme je l'ai fait).



Date de parution : 1977
Editeur GRAPHICAL
220 pages
illustration d'entrée de billet : Place du marché de Nouméa (début XXè)


mercredi 8 mai 2013

DAENINCKX Didier & REUZE Emmanuel - Cannibale


Adaptation en bande dessinée du roman de Didier Daeninckx. L'histoire touchante de Gocéné, un vieil homme qui raconte son histoire à deux jeunes kanak qui obligent la voiture qui le ramène à son village à faire demi-tour parce que le chauffeur est un "blanc" : nous sommes en 1984, l'année des "évènements".
texte de Didier Daeninckx et Emmanuel Reuzé pour les dessins (Editions Emmanuel Proust)





Le vieil homme raconte alors comment il fut "désigné d'office" pour partir en France participer à  l'exposition de 1931. Dure traversée de 3 mois. Une fois arrivé, il se retrouve à devoir faire la "bête sauvage" pour amuser ou effrayer les badauds, traité moins qu'une bête.

Un banal accident va entraîner une succession de dramatiques conséquences : les crocodiles de l'expo meurent, un cirque allemand accepte de donner les leurs en échange de quelques canaques pour leur tournée. Séparé de celle dont il a promis la sauvegarde et la sécurité, Gocéné se voit obligé de tout faire pour tenter de la rejoindre en Allemagne.

Une très émouvante histoire car une histoire vraie dont s'est inspirée l'auteur. Il est aujourd'hui tout à fait honteux de voir comment les "autorités" de cette époque ont pu laisser faire une telle mascarade. Et pourtant...
huttes canaques à l'expo coloniale
Histoire d'attirer la foule et d'attiser son goût pour l'inquiétant, une affiche indiquait même que les canaques étaient anthropophages...



Un livre à découvrir et à faire découvrir !

année sortie 2009
édition Atmosphère
55 pages
illustration d'entrée de billet : pavillon de la Nouvelle Calédonie en 1931 à l'exposition universelle de Paris


samedi 4 mai 2013

PROUST Marcel - Du côté de chez Swann


Un narrateur se souvient de son enfance, ses vacances dans le petit village de Combray, son amour pour sa mère, et nous parle de Swann, le mystérieux voisin qui vient toujours sans son épouse qui n'est pas assez "comme il faut" pour ses parents. Voici pour la première partie du roman qui se poursuit par le récit d'Un amour de Swann où le narrateur remonte le temps (un an avant le mariage de ses parents-voir p.358), à Paris, au moment où Swann fait la rencontre d'Odette de Crécy, une demi-mondaine, une "cocotte" qui se fait entretenir par ses amants successifs ce qui le rend fou de jalousie mais qu'il finira par épouser. Pour finir, le narrateur décrit dans Nom de pays : Le nom ses envies d'ailleurs ; parce qu'il est incapable de voyager, il en vient à imaginer des lieux rien qu'au travers de leur nom ou de l'idée qu'il s'en fait.
J'avais promis à mon amie M-P que 2013 serait l'année "Proust", loin de moi l'idée de lire toute son oeuvre mais au moins un roman ; c'est chose faite et j'en suis très heureuse. Marcel Proust inaugure A la recherche du temps perdu avec ce premier roman qui sera suivit de 6 autres :
  • À l'ombre des jeunes filles en fleurs
  • Le Côté de Guermantes
  • Sodome et Gomorrhe
  • La Prisonnière
  • Albertine disparue
  • Le Temps retrouvé
Il me semble que c'est la première fois que je relis Proust depuis ma scolarité (lointaine) et j'ai trouvé cette lecture tout à fait vivifiante, le style m'a rendue de bonne humeur car je trouve que Proust a énormément d'humour, sans vulgarité aucune. J'apprécie. De nombreuses pages cornées au fur et à mesure de cette lecture, preuve de mon intérêt. Enormément de références artistiques : tableaux, tapisserie, architecture, l'auteur tient même à préciser que Swann a lui-même étudié celle-ci durant plusieurs années.
"Penser qu'elle pourrait visiter de vrais monuments avec moi qui ai étudié l'architecture pendant dix ans et qui suis tout le temps supplié de mener à Beauvais ou à Saint-Loup-de-Naud des gens de la plus haute valeur et ne le ferais que pour elle, et qu'à la place elle va avec les dernières brutes s'extasier successivement devant les déjections de Louis-Philippe et devant celles de Viollet-le-Duc ! Il me semble qu'il n'y a pas besoin d'être artiste pour cela et que, même sans flair particulièrement fin, on ne choisit pas d'aller villégiaturer dans les latrines pour être à la portée de respirer des excréments". (p.340)
Dans cet extrait choisi on comprend aisément comment Proust manie l'art de l'ironie triste : Swann, délaissé par Odette et son cercle, meurt d'envie de rejoindre ce petit groupe de bourgeois qui le snobent tout en critiquant leurs goûts. D'autres passages évoquent avec beaucoup d'humour la bêtise de certaines communautés (coteries) qui se croient supérieures aux autres parce qu'elles ont de l'argent, quelques relations condescendantes et bien heureuses d'être "reçues", mais se comportent mal en pratiquant assez facilement l'humilation publique de ceux qu'ils considèrent indignes de faire partie ou de rester dans leur cercle.

Proust décrit également admirablement les sentiments liés à la mémoire, au temps qui passe, à la vieillesse, très beaux passages au sujet de la tante Léonie :
"Léonie, dit mon grand-père en rentrant, j'aurais voulu t'avoir avec nous tantôt. Tu ne reconnaîtrais pas Tansonville. Si j'avais osé, je t'aurais coupé une branche de ces épines roses que tu aimais tant." Mon grand-père racontait ainsi notre promenade à ma tante Léonie, soit pour la distraire, soit qu'on eût pas perdu tout espoir à la faire sortir. Or elle aimait beaucoup autrefois cette propriété, et d'ailleurs les visites de Swann avaient été les dernières qu'elle avait reçues alors qu'elle fermait déjà sa porte à tout le monde.
.../..
Ce qui avait commencé pour elle - plus tôt seulement que cela n'arrive d'habitude - c'est ce grand renoncement de la vieillesse qui se prépare à la mort, s'enveloppe dans sa chrysalide, et qu'on peut observer, à la fin des vies qui se prolongent tard, même entre les anciens amants qui se sont le plus aimés, entre les amis unis par les liens les plus spirituels et qui à partir d'une certaine année cessent de faire le voyage ou la sortie nécessaire pour se voir, cessent de s'écrire et savent qu'ils ne communiqueront plus en ce monde. (p.188)
Très beau n'est-ce pas ? Maintenant un mot sur cet amour de Swann qui pourtant n'est pas un imbécile ni un lapin de six semaines et qui se laisse envoûter par cette Odette qui n'est vraiment pas décrite sous un jour flateur, sauf au travers de ceux de Swann
Il plaça sur sa table de travail, comme une photographie d'Odette, une reproduction de la fille de Jéthro. Il admirait les grands yeux, le délicat visage qui laissait deviner la peau imparfaite, les boucles merveilleuses des cheveux le long des joues fatiguées, et adaptant ce qu'il trouvait beau jusque-là d'une façon esthétique à l'idée d'une femme vivante, il le transformait en mérites physiques qu'il se félicitait de trouver réunis dans un être qu'il pourrait posséder. (p.273)
Botticelli : Les filles de Jéthro (détail)

Du coup, je ne l'ai pas du tout trouvée très intéressante, presque détestable, bien qu'elle ait des circonstances atténuantes à cause de ses "débuts" dans le "métier" :
Ne disait-on pas que c'était par sa propre mère qu'elle avait été livrée presqu'enfant, à Nice, à un riche anglais ? (p.415)
Il y a toujours un sentiment de réalité au travers du prisme de l'art, comme si les personnages de Proust devaient toujours se référer à quelque chose d'antérieur à leur propre existence, mais surtout à quelque chose de reconnu. Dans la seconde partie racontée sous un mode omniscient, on comprend que le narrateur n'est pas né au moment des faits
Il la voyait mais n'osait pas rester de peur de l'irriter en ayant l'air d'épier les plaisirs qu'elle prenait avec d'autres et qui - tandis qu'il rentrait solitaire, qu'il allait se coucher anxieux comme je devais l'être moi-même quelques années plus tard les soirs où il viendrait dîner à la maison à Combray -  lui semblait illimités parce qu'il n'en avait pas vu la fin. (p.345)
et je trouve que cette intervention est vraiment joliment faite.

Le narrateur reprend la parole pour son propre compte dans la 3ème partie qui est l'ébauche tronquée du roman suivant "À l'ombre des jeunes filles en fleurs" mais c'est une autre histoire.
...les pays que nous désirons tiennent à chaque moment beaucoup plus de place dans notre vie véritable, que le pays où nous nous trouvons effectivement. (p.438).
On y découvre sa capacité à voyager dans l'imaginaire d'une ville grâce à son nom ou à la représentation idéale et simplifiée de celle-ci au travers d'une peinture. Nous assistons également dans ce court chapitre, au début de son amour pour Gilberte, la fille de Swann aperçue à Combray, et retrouvée par hasard dans un parc d'enfants sur les Champs Elysées (j'imagine qu'ils sont à ce moment là adolescents). J'ignore si j'aurai le temps de poursuivre la lecture de cette oeuvre car j'aime bien varier mes thèmes de lectures, mais il est certain que Proust est un auteur à (re)découvrir alors que j'en avais conservé l'image d'un écrivain complexe au style alambiqué ; il ne me reste rien de cette impression qui est le résultat d'explications de textes un peu trop fouillées et ennuyeuses qui peuvent "tuer" parfois l'envie de lire un auteur par plaisir.

année parution : 1913
427 pages
1- Combray 188 pages
2- Un amour de Swann - 194 pages
3- Nom de pays : le Nom - 45 pages
illustration d'entrée de billet : Pierre-Auguste Renoir : "La Loge" (1874)