dimanche 26 octobre 2014

BELLANGER Aurélien - L'aménagement du territoire

Un mécano géant



Le TGV va relier Paris à Rennes : autour de cet événement une galerie de portraits s'anime au travers des âges : hommes et femmes originaires de cette Mayenne ancienne et mystérieuse où subsistent encore quelques châteaux plus ou moins entretenus appartenant à des familles désormais fâchées l'une avec l'autre, ou indifférentes les unes aux autres. Une Mayenne qui détient un secret enfoui que vont peut-être révéler des fouilles archéologiques nécessaires dans ce genre de travaux d'aménagement du territoire.
Ses réflexions, pendant son dernier été mayennais, le portèrent plus loin. Si prendre le pouvoir était une activité plaisante, gouverner l'était beaucoup moins. Quiconque possédait un peu de sens historique s'apercevait que l'exercice du pouvoir impliquait un immense gâchis de force, d'énergie et d'intelligence. (p.44)

Un livre choisi parmi ceux de la "rentrée littéraire 2014" sans trop savoir pourquoi, je ne connais pas l'auteur, je ne connaissais pas le thème de ce roman, mais quand j'ai lu qu'il avait écrit quelque chose sur Houellebecq ceci m'a décidé. Je ne le regrette pas car c'est un livre étonnant, surprenant, émouvant, donc un livre qui m'enthousiasme.
De nombreux personnages sont présentés, un peu trop et il a fallu que je prenne quelques notes pour me souvenir de "qui est qui".
Beaucoup d'indications d'aspect un peu trop "documentaire" sur certains thèmes d'histoire, de géographie, de géologie, certes utiles à moins d'être un lecteur assidu des encyclopédies (moi aussi, comme l'un des personnages, je me suis plongée durant des heures dans les TOUT L'UNIVERS qu'avaient acheté mes parents et qui me fascinaient, mais tout cela est bien loin maintenant et c'est certain que je n'ai pas tout retenu !) mais qui alourdissent à mon avis la fluidité du roman.
J'ai aimé la matière dont l'auteur entoure ses personnages : il explique leur cheminement, la manière dont ils décident de leur destin, qu'ils soient manipulateurs ou manipulés, nous savons quel est l'ingrédient utile qui les détermine : le jeune homme brillant mais cachant son homosexualité sera un homme politique de l'ombre, cette jeune femme traumatisée par la mort accidentelle de sa mère cherchera par tous les moyens à empêcher les vitesses excessives sur les routes, ou encore ce jeune exalté défendant une certaine liberté décide d'être un activiste ne reculant devant aucun sacrifice.
Dans ce roman, la France devient un mécano géant dont il faudrait sans cesse déterminer le centre de gravité, ajoutant ici une autoroute, là une ligne à grande vitesse, alors que dans ses souterrains, une oeuvre millénaire détient la réalité des plans d'aménagement du territoire depuis une époque qui précède la préhistoire.... Mystère !
Il me reste tout de même une impression plutôt positive de ces 470 pages de lecture que je recommande, sans toutefois occulter les nombreuses digressions qui nuisent à l'intérêt de l'histoire centrale qui est celle de la Bretagne, indépendante ou magique, dont les chevaliers d'aujourd'hui vont entreprendre une croisade sur plusieurs années, au cœur de sociétés secrètes, d'alliances et de trahisons, de vengeance et de manipulation, jusqu'aux meurtres.





année sortie 2014
éditions Gallimard
470 pages
illustration d'entrée de billet : Mayenne (détail) par Clairanne Filaudeau





mercredi 15 octobre 2014

SAGAN Françoise - La laisse

La bête se rebelle


Paris, années 80. Vincent, marié avec la belle et riche Laurence, vivote dans son ombre, s'essayant à la musique, et consent à se plier à toutes ses volontés, y compris sur le choix de sa propre garde-robe. Un jour, une de ses compositions musicales est un franc succès et il gagne une fortune, que son beau-père lui extorque au prétexte de le mettre à l'abri des courtisans sociaux qui ne manqueront pas de bourdonner dans son entourage : il lui recommande donc de mettre sa fortune sur un compte joint avec son épouse. Coriolan, l'ami de Vincent (qui n'est pas celui de Laurence), réussit à lui faire comprendre dans quel piège il est tombé : il est incapable de dépenser son argent sans demander l'autorisation à sa femme. La moutarde monte au nez de Vincent qui ouvre alors les yeux sur son statut de chien fidèle : devenu impuissant à dire "non" aux fantaisies de sa femme, bridant la plupart de ses propres plaisirs, comme celui d'aller aux courses, la bête se rebelle et veut sortir de sa cage dorée.
En réalité, tout se passait comme si j'avais épuisé vis-à-vis d'elle, le soir de ses manœuvres à la banque, mes capacités de chagrin en même temps que mes idées de revanche. (p.181)

Je suis tombée sur ce roman par hasard dans une bibliothèque et je ne le regrette pas. J'adore lire Françoise Sagan, je l'aime. Lire Sagan c'est pour moi retrouver une amie, une amie particulière : lointaine et proche, une amie géniale. Son style me convient : acéré mais lumineux, comme une musique intime. Le héros n'en est pas un : il est faible, il se laisse faire, il trompe sa femme, il ne se rend même pas compte qu'il ne l'aime pas vraiment... Et pourtant on le comprend : il est comme prisonnier d'un système social : il est à l'abri du besoin -comme on dit-, mais il se cherche, il rompt avec ses habitudes, ses passe-temps d'avant son mariage, tout cela pour plaire à sa femme, pour ne pas l'affronter. Ce n'est pas de l'amour. Bien sûr. Laurence n'est pas mieux lotie dans notre concours de l'héroïne à laquelle on pourrait s'identifier : trop superficielle, gâtée, on l'imagine très bien au milieu d'un cirque avec un fouet, faisant danser en rythme toute une troupe de petits animaux savants enrubannés sous les yeux ébahis des enfants. D'enfants il n'y a point pourtant, et il n'y en aura pas : Vincent est l'enfant de Laurence, sa chose, ce couple là est incapable de se reproduire : trop d'égocentrisme, d'auto introspection.
Mais à présent j'étais captif, je n'avais pas la force de repartir à zéro sans métier, sans ami, sans argent, et surtout sans l'habitude de la pauvreté. (p.106)
L'histoire, caustique, n'en est pas moins humoristique à bien des égards, le rapport à l'argent, les dîners guindés, toute une peinture sociale qui est à l'opposé des origines modestes de Vincent qui observe cela avec plus d'ennui que de bonhomie au fond. Pourtant il rêve d'un Steinway (qui coûte de nos jours dans les 144 000 euros quand même !).

Voilà le genre de roman qui me fait penser aux histoires de Truman Capote, ou encore celles de Paul Morand : deux autres auteurs que j'aime et admire pour leur style. Très belle histoire qui se lit d'une traite.


année sortie 1989
chez Julliard
202 pages
illustration d'entrée de billet : Edouard Manet "Courses à Longchamp" (détail)

lundi 13 octobre 2014

SERNO Wolf - Le chirurgien ambulant

Le moine chirurgien


Espagne, 1576 au monastère de Campodios, l'abbé Hardinus sur son lit de mort fait venir le jeune Vitus, son protégé et lui avoue que 20 ans auparavant il a été trouvé nouveau né et l'encourage à partir sur les traces de ses origines sans doute anglaise comme le suggère les armoiries brodées sur le lange qui l'enveloppait. Vitus entame donc un long voyage à travers l'Espagne en proie à l'Inquisition, voyage durant lequel il applique et augmente ses talents de chirurgien, jusqu'en Angleterre où il retrouve sa famille.
"Comme tu le vois, le livre est fermé de l'autre côté de la reliure par une solide serrure. La raison en est simple : ce livre peut sauver la vie, mais il peut aussi provoquer la mort s'il tombe entre de mauvaises mains. Prends-y donc toujours garde."
L'homme grand et maigre lui avait passé par-dessus la tête un ruban de cuir auquel pendait la clef de la serrure.
"Adieu Vitus, le Seigneur soit avec toi; qu'Il garde ses mains au-dessus de toi pour te protéger !"
Le compartiment secret contenait également quelques plantes médicinales et des instruments chirurgicaux. (p.63)


Un petit livre trouve sur l'étal d'un bouquiniste durant mes dernières vacances. Quelle bonne idée ai-je eut ! C'est un roman initiatique d'un jeune homme qui part à l'aventure avec pour seul bagage quelques fioles et herbes pour ses remèdes, un livre illustré sur le savoir de la médecine de l'époque "De morbis hominorum et gradibus ad sanotrem" et le cœur plein d'espoir. Vitus fait de multiples rencontres, chacune étant un chapitre dans lequel on progresse dans ses (mes)aventures.
L'auteur aime la navigation et la médecine, sujets très bien exploités dans ce roman qui se lit d'une traite malgré les 790 pages qui le composent.
Une lecture que je recommande à tous les lecteurs qui aiment les héros et qui ne sont pas effrayés par quelques scènes de tortures ou d'opérations chirurgicales. Il y a beaucoup d'humour et surtout : une suite d'ailleurs annoncée à la fin du livre avec les premières pages du tome suivant : "le chirurgien de Campodios que j'ai bien entendu très envie de lire !



titre original : Der Wanderchirurg
année sortie 2001
édition française en 2006 pour Éditions de Fallois
790 pages
traduction de l'allemand par Isabelle HAUSSER
illustration d'entrée de billet : Leonard de Vinci

samedi 11 octobre 2014

AILLON Jean (d') - Rouen 1203

Trafic de reliques


1203. Alienor d'Aquitaine commandite une expédition pour Saint-Jean d’Acre où se trouve une précieuse relique qu'elle convoite avant de mourir. Son chevalier meurt en route mais le clerc qui l'accompagne décide de rapporter la précieuse relique à la Reine. En France, les troupes de Jean sans Terre guerroient de manière impitoyable celles du roi de France ainsi que les bourgeois des villes fidèles à Louis Philippe. A Marseille, Guilhem d'Ussel rentre de Rome en direction de son domaine et rencontre une veuve, un infidèle déguisé en templier qui cherche à se venger d'un vol, et un arbalétrier, qu'il invite à se joindre à lui et ses hommes pour voyager en sécurité. A peine arrivé dans ses terres, Guilhem repart vers Rouen sur les traces de ceux qui ont sauvagement tué ses gens. C'est également dans cette ville normande qu'est prisonnier Arthur, le duc de Bretagne, victime de son oncle Jean sans terre.
Le capitaine templier avait posé la main sur son épée. Qu'un clerc voué à l'Eglise prenne les armes pour sa défense, il n'y avait point de mal. Lui-même était moine et pourtant il avait tué bien des infidèles et même des chrétiens pour la gloire du temple. Mais ce clerc n'appartenait pas à un ordre de la chevalerie. Il s'était attribué les armes de son seigneur, renonçant à son état sans l'accord de son évêque. Ce n'était en rien acceptable. Brûlant de colère il s'apprêtait donc à donner ordre aux arbalétriers de percer l'insolent quand, aux dernières paroles de Le Maçon, il se retint. (p.68)   


Voici la suite tant attendue de Rome, où l'on retrouve notre Guilhem, la vingtaine mais qui a déjà tant vécu ! Guilhem n'est pas un héros : il tue ceux qui se mettent en travers de sa route sans état d'âme, mais on est satisfait quand il occit les pendards. Jean d'Aillon décrit avec humour le moyen-âge français, ses horreur et ses croyances, particulièrement pour des reliques qui font la renommée des abbayes qui les possèdent, vraies ou fausses reliques et pour lesquelles de nombreuses personnes sont prêtes à tuer. Une drôle d'époque que l'auteur nous décrit avec une précision de chirurgien, depuis l'habillement jusqu'aux tortures les plus atroces. De nombreux personnages mais certains n'iront pas au bout du livre qui se lit avec avidité. Et quand la quête est achevée, on a une pensée : il fait quand même bon vivre au XXIème siècle !

Ce que j'apprécie le plus : être plongée dans une autre époque que la mienne et découvrir les usages de ces temps (culture, politique, religion, société), l'humour, les descriptions minutieuses, les commentaires historiques. 


année sortie 2014 chez Flammarion
480 pages
illustration d'entrée de billet : le saint suaire