mardi 8 avril 2014

RECONDO Léonor (de) - Pietra viva


1505, Michelangelo se lance dans la préparation du monument funéraire que vient de lui commander le pape Jules II et se rend à Carrare pour sélectionner lui-même le marbre qui servira à ses sculptures. Mais le maître n'a pas l'esprit tranquille : juste avant son départ de l'abbaye où il officie parfois en tant que "légiste", autorisé à ouvrir les corps pour en étudier les secrets, il découvre que le frère Andrea dont il est tombé amoureux vient de mourir d'une mort inexpliquée.

Le début était tentant : j'imaginais une histoire style "le nom de la rose", hélas, j'ai été vite rattrapée par la déception : une histoire plate, des personnages insipides, un style comme figé ; je n'ai pas du tout trouvé de poésie, pourtant j'avais l'esprit prêt à y croire.
Et quand, la tête la première, il plongea dans son magma intérieur, il s'aperçut que sa chair était faite de pierre vive. De pietra viva. (p.61)
Michelangelo nous est présenté comme un homme dans la trentaine, attiré par les corps, surtout ceux des éphèbes, soit. Il a un passif avec les femmes : sa mère est morte alors qu'il était enfant et la seule femme qui ait grâce à ses yeux est sa nourrice et ses seins nourriciers qui hante sa mémoire. Il hait les enfants, du moins il s'en persuade jusqu'à ce qu'il se laisse attendrir par un jeune garçonnet orphelin de mère lorsqu'il séjourne à Carrare, j'ai trouvé cela tout à fait inutile et limite tendancieux. Déception donc pour ce roman choisi au hasard dans les rayons de ma médiathèque, une histoire qui aurait pu décrire d'une manière plus passionnante les mystères des affres de la création. Aucun humour. J'ai vraiment eu l'impression de lire un livre "froid" (comme le marbre).


année sortie 2013
édition Sabine WESPIERSER
215 pages
illustration d'entrée de billet : tombeau de Jules II par Michel-Ange

samedi 5 avril 2014

WOOLF Virginia - Mrs Dalloway


Londres, en une matinée de juin des années 20, Clarissa Dalloway (la cinquantaine) sort de chez elle très enthousiaste à l'idée d'organiser une soirée où se presseront les gens de bonne société, des amis mais aussi des pique-assiettes. Madame Dalloway se rend chez le fleuriste et traverse quelques quartiers de Londres de son pas cadencé que souligne les cloches de Big Ben. Rentrée chez elle, elle apprend que Richard son mari déjeune chez une vieille amie et s'inquiète un peu de ne pas avoir été invitée mais alors qu'elle est en train de recoudre sa robe de soirée, sa bonne annonce Peter son ancien amour parti aux Indes qu'elle n'a pas revu depuis plusieurs dizaines d'années. Le retour de Peter plonge Clarissa dans une prise en compte de son relatif bonheur et elle passe la journée à se convaincre qu'elle a bien fait de choisir la raison plutôt que le coeur. Parallèlement à la journée de Clarissa qui se prépare à son rôle mondain d'hôtesse, nous suivons Septimus Warren Smith, un jeune vétéran de la première guerre, accompagné de son épouse qui vient consulter un éminent psychiatre pour des troubles post guerre et qui menace de se suicider.


Je l'avais annoncé : il fallait que je lise quelque chose de Virginia Woolf après avoir lu l'essai qui lui est consacré. J'ai donc retenu un livre à la bibliothèque, l'ai récupéré vendredi dernier et dévoré toute cette semaine durant mes trajets. Très beau livre, pas du tout comme je l'imaginais en lisant la "montagne" de billets consacrés à ce roman sur les blogs de ma sphère. Je crois que ce qu'il faut dire c'est que ce roman a un charme, ce n'est peut-être pas le roman lui-même d'ailleurs, c'est le style de l'auteur qui met le lecteur au dessus ou à l'intérieur des personnages, nous sommes comme un oiseau qui observe le ballet des marcheurs dans les rues et jardins de Londres, mais aussi le petit insecte qui court sur la peau des personnages, insecte intime et confident des pensées qui s'échappent : "je ne suis pas la bourgeoise qu'on imagine, je suis encore restée la jeune femme qui aspirait à un grand amour" (ce que pourrait penser Clarissa)
...et d'un coup avait surgi comme une évidence : si je l'avais épousé, j'aurais connu cette allégresse à chaque instant ! (p.120)
ou encore "quelle saloperie cette guerre, je vois mon pauvre ami Evans partout alors que je sais bien qu'il a explosé devant moi" (celles de Septimus).

L'auteur enveloppe ce récit dans un papier de soie qui nous embobine comme dans un cocon, le contour des personnages s'efface pour s'imprimer dans ce qu'il y a de plus intime dans notre esprit : "ah ! c'est exactement comme ça que je l'aurais dit" ou encore "ce livre n'a pas pris une ride".

C'est vrai, les personnages n'ont rien des gadgets électroniques de nos jours mais leurs espoirs ou leurs craintes sont éternels et nous avons les mêmes. C'est pour cela que ce roman est un roman "fabuleux" : un roman qui n'ennuie pas, qui ne dégoûte pas, un roman qu'on voudrait relire encore et encore !
Lady Bruton soulevant les œillets, les tenant à bout de bras d’un geste comparable à celui du général tenant un rouleau de parchemin sur le tableau qui était derrière elle. Elle resta immobile, comme hypnotisée. Voyons, qu’était-elle exactement, l’arrière-petite-fille du général ? Son arrière-arrière-petite-fille ? se demanda Richard Dalloway. Sir Roderick, Sir Miles, Sir Talbot : c’était bien ça. C’était étonnant de voir comment, dans cette famille, les ressemblances se maintenaient chez les femmes. (p.199)
L'amour de l'auteur pour l'art se traduit tout au long des pages, ce n'est pas seulement un effet de style, un vocabulaire, c'est surtout une perpective : celle d'être et d'avoir été, celle de voir et de recevoir, celle d'aimer et d'avoir aimé. La perspective du temps qui passe : on l'écoute passer dans la journée avec les cloches qui sonnent leurs "cercles de plomb", on le sent passer en se regardant dans le miroir. Au milieu du livre, il est midi
Il était exactement midi. Les douze coups de Big Ben, qui survolaient toute la partie nord de Londres, se fondaient avec ceux des autres horloges, se mêlaient, aériens, légers, aux nuages et aux minces volutes de fumées et allaient mourir là-haut au milieu des mouettes - les douze coups sonnèrent tandis que Clarissa Dalloway déposait sa robe verte sur son lit, et les Warren Smith descendaient Harley Street. (p.185)
et je pense que c'est voulu et si c'est un hasard, disons que Virginia a bien fait les choses...



année sortie 1925
263 pages (roman seul)
traduction de l'anglais par Marie-Claire PASQUIER
illustration d'entrée de billet : une affiche de 1920