BOWLES Jane - Deux dames sérieuses


New York, années 40. La très riche Miss Christina Goering décide soudainement de changer de vie et se met en tête de désormais suivre ses instincts jusqu'àlors réprimés par une grande envie d'être une sorte de sainte. A la grande déconvenue de Miss Gamelon, sa dame de compagnie, Miss Goering quitte sa belle demeure ancestrale pour une modeste maison perdue dans une île où ne tardent pas à venir s'inscruster des intrus qui se sont entichés de Christina. Son amie Mrs Frieda Copperfield est quant elle effrayée par toute forme de voyage et de nouveauté et c'est bien à contre coeur qu'elle accepte de se rendre en vacances au Panama avec son bel époux ; pourtant, une fois arrivée, elle n'hésite pas à le laisser jouer le touriste tout seul tandis qu'elle préfère s'installer dans un bouge où habite Pacifica, une jeune prostituée.
Elle vont être déçues. Je leur ai dit que je serai de retour avant minuit et que nous sortirions fêter l'évènement. Je suis certaine que Mrs Quill sera très désappointée. Elle adore ces petites cérémonies.
- Mais qui donc est cette Mrs Quill ?
- Mrs Quill... Mrs Quill et Pacifica.
- Oui je sais, mais c'est tellement ridicule ! Il me semble qu'après les avoir vues un soir ça devrait te suffire. A mon avis, il doit être facile de savoir très vite ce que sont ces femmes.
- Oh, je sais bien ce qu'elles sont, mais je m'amuse tellement en leur compagnie !
(p.100)
Le hasard des lectures me donna envie de celle-ci que je ne peux que qualifier d'extraordinaire : tant pas sa forme que par son fond. Un récit d'une belle modernité et pourtant écrit en 1943, autant dire dans une autre vie !


Jane Bowles y décrit des personnages proches du burlesque, voire du fantastique : leur comportement n'a rien de prévisible et sous couvert d'un récit somme toute simple : deux femmes sont à la recherche d'elles-même en agissant à l'encontre de ce qu'elles ont toujours été, on découvre une histoire, plusieurs histoires même, tout à fait rocambolesques. Mais aussi quelques réflexions sur le pouvoir, l'argent, la propriété : il est souvent question de maison, de chambre, de la manière dont on les occupe, dont on les adapte à notre goût, et de sexualité.
- Je suis descendue à l'hôtel de Las Palmas, dit Mrs Copperfield. Je suis une amie de la patronne, Mrs Quill, et de l'une de ses clientes, Pacifica.
- Il ne vaut rien cet hôtel, dit Peggy. J'y suis alée un soir avec des amis et je leur ai dit : "Si nous ne partons pas immédiatement de cette boîte, je ne sortirai plus jamais avec vous." C'est minable, cette turne, c'est moche et c'est crasseux par dessus le marché. Et c'est là que vous êtes installée, je n'en reviens pas ! Mon hôtel est beaucoup mieux, beaucoup plus chic ! Il y a même des Américains qui y viennent, en débarquant du bateau, s'ils ne se décident pas pour le Washington. C'est l'Hôtel Granada.
- Oui, nous nous sommes installés là à notre arrivée, lui dit Mrs Copperfield. Mon mari y est toujours d'ailleurs. Je crois bien que c'est l'endroit le plus déprimant que j'ai jamais vu. Je trouve que l'hôtel Las Palmas est de loin le plus agréable.
- Mais vous n'avez pas regardé attentivement. J'ai disposé mes affaires dans la chambre et cela fait une grande différence, lui répondit la jeune fille vexée. (p.157)
Un style qui m'a fait pensé à Samuel Becket pour le côté surréaliste des situations : entre une bourgeoise qui se trouve très bien dans un hôtel de passe, et l'autre qui attend d'être désirée par des inconnus de passage, même très laids. Deux "dames sérieuses" qui finissent par être très déraisonnables et pourtant insatisfaites, en un sens. Enfin, pour moi, le récit n'est pas seulement la satire d'un milieu bourgeois aisé et sans trop de soucis, c'est surtout le seul roman d'un auteur qui aimait l'écriture. A (re)découvrir.
- Je déteste cette robe de chambre rose, dit-il.
- Pourquoi dis-tu cela maintenant que nous avons de la compagnie ?
- Parce que la compagnie ne change rien à cette roce de chambre.
Il adressa un clin d'oeil à Miss Goering puis parti d'un grand éclat de rire. Miss Goering s'esclaffa de bon coeur à cette remarque. (p.39)


titre original : Two serious ladies (1943)
290 pages
édition française 1969 (Gallimard)
traduction de l'américain par Jean AUBRET
illustration d'entrée de billet : Dames à Panama (1945) photographe inconnu

3 Responses so far.

  1. Malice says:

    Les livres tirés de la collection de Gallimard sont en général d'une très grande qualité ! Et concernant la photo ( Dames à Panama) au premier regard j'ai pensé à Henri Cartier Bresson pour l'ambiance et l'univers que dégage cette photographie mais peut-être je me trompe !?

  2. Malice says:

    J'ai oublié de précisé L'imaginaire chez Gallimard ! la chaleur et le retour des vacances !!!!

  3. Wictoria says:

    Je suis d'accord, l'imaginaire chez Gallimard = très bons romans à découvrir, j'avais lu "L'homme pressé" de Paul Morand et j'avais trouvé ce roman génial.

    La photo trouvée que j'ai trouvée sur internet dans un site spécialisé sur l'époque des années 40 à Panama est d'auteur inconnu d'après ce qui est indiqué sur le site (et dans mon billet) ; c'est vrai que le noir et blanc et la pose naturelle fait penser au style d'Henri Cartier-Bresson mais ce ne peut pas être lui car il aurait été reconnu par les administrateurs du site photographique je pense

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