Au château d’Argol - Julien GRACQ



Albert, un jeune homme qui vient d'acheter un château en Bretagne sur les conseils de son ami Herminien, découvre sa nouvelle propriété entourée de bois et débouchant sur la mer. Peu après, s'invite Herminien accompagné d'une jeune femme Heide. Tels des personnages échappés d'un conte cruel ou d'un opéra, les trois hôtes se confrontent, se cherchent, se défient jusqu'à l'acte ultime.


publié en 1938


1. Préambule

"Au château d'Argol" a pour moi un écho particulier qui prend sa source dans l'adolescence, lorsqu'une de mes professeurs de français (en 5è ou 4è) nous en avait extrait une partie pour une dictée. En ce temps j'ignorait tout du roman fantasmagorique et complexe qui se cachait derrière les phrases extraites comme les racines lumineuses d'un étrange végétal.

J'ai lu deux fois le roman après cette première expérience, bien plus tard une fois adulte, j'avais acheté rue Mouffetard à Paris, le livre dans une édition originale (José Corti) où les pages non massicotées devaient être coupées afin d'être lues. Ma première impression voyant cela était une immense déception car il avait fallu que je rentre chez moi pour enfin prendre possession de mon livre.

Je ne peux pas dire que l'attente ait été couronnée de succès : trop jeune alors je n'avais rien compris au roman que j'avais imaginé romantique, et qui se trouvait être finalement presque horrible, dans le sens : rempli d'horreurs. Relu quelques années plus tard, à un moment sans doute propice à l'état d'âme dans lequel il faut être, c'est à dire un peu fou, je plongeais cette fois dans cette extase littéraire, consacrée au poète que je suis en mon âme et conscience.

Las, au fil des déménagements depuis 40 ans, au fil des réflexions face à un livre "garder ou ne pas garder, là est la question" (je suis de celles qui, au lieu de se constituer une bibliothèque en accumulant les volumes, se constitue une bibliothèque fantôme, peuplée de traces et de souvenirs car je suis entrée il y a quelques années dans une phase d'éclatement : je parsème, donne, vend, dépose les livres dont je reste persuadée qu'ils m'ont tout donné et qui ne peuvent plus rien me dire de plus.

Ce petit fascicule bizarre aux pages dentelées, je ne l'ai plus car il s'est dissout dans les limbes de ma mémoire (j'ignore complètement ce que j'en ai fait) mais en lisant l'avis de mon amie 
"Une littérature dont le premier souci n’est pas de plaire mais de créer". (M-P.F. La Cause littéraire, 01/10/2024)
sur le site "La cause littéraire" j'ai eu l'envie viscérale de me le réapproprier et je l'ai réservé dans ma médiathèque pour le relire en pleine conscience avec l'esprit critique d'une vieille roublarde à qui aucune ruse ne fera prendre un mauvais roman pour un chef d'oeuvre.

Tout au long de la lecture, j'ai pris des notes, mis des index afin d'illustrer mes remarques et garder traces des passages remarquables.

2. Mes notes et annotations

Julien Gracq (nom de plume adopté pour séparer sa vie littéraire de son autre métier : professeur d'histoire géo) avait 28 ans lorsque le roman fut publié et fut un évènement dans la sphère littéraire : on peut le comprendre car il y a beaucoup de bizarreries, de symbolisme, de philosophie, d'influences diverses et très peu, voire pas de rationnel.

Pour ma part, j'ai pensé aux "Souffrances du jeune Werther" même s'il n'y a pas de suicide à proprement parlé ici (sauf à considérer que Herminien et Albert ne font qu'un dans une forme de Janus symbolique). J'ai noté beaucoup de références que j'ai ensuite vérifiées : l'opéra Parsifal avec Amfortas, la quête du Graal, les chevaliers (l'épée). 

Le roman est étrange car remplit de passages visionnaires, de pulsions : la mort, l'envie, l'envie de meurtre aussi. Les personnages ne semblent pas réels car ils n'agissent pas rationnellement  leurs sentiments sont étranges, leurs blessures ne semblent pas les atteindre, ils sont comme des projections d'humanité sur un théâtre d'ombres, de lumières, dans un paysage très fantasmagorique.

Parfois je me suis demandée s'il n'y avait pas un seul héros schizophrène (Albert) et tour à tour possédé par son doppelgänger (Herminien, le double maléfique) ou par sa part féminine (Heide). 

Il voulait se donner une heure encore pour savourer l’angoisse du hasard.

Dès la première page je sens que je vais replonger dans le roman avec la joie d'un nageur olympique : je suis dans mon élément, car l'auteur a un don spécial et grâce à son écriture poétique et très imagée il orchestre à merveille son histoire d'amour, de possession, d'envoutement et de mort, où le temps lui-même a un rôle important.
Aucune inscription déjà n'était plus lisible, et l'agent de cette impitoyable et deux fois sacrilège destruction était révélé par le sifflement incessant des grains du sable dont le vent, seconde après seconde, et avec un acharnement atroce, projetait la fine poussière sur le granit. Il paraissait couler de Sa paume inépuisable, c'était le sablier horrible du temps ! (p.49)

 

3. Les personnages principaux

Albert est présenté comme un jeune homme solitaire, aimant les études philosophiques, presque éthéré.
...la beauté de son visage toujours plus constamment pâle avait pris un caractère presque fatal (p.17)

...une chevelure blonde et aérienne (p.17)


Herminien est un négatif d'Albert : brun, vêtu de sombre, il est aussi régulièrement présenté comme un reflet d'Albert qui y reconnait son double. L'auteur n'évoque pas clairement la relation entre les deux hommes mais avec le recul on comprend qu'il plus qu'un ami.
...un ami très cher, mais, un peu plus qu'il n'est convenable, (p.15)

Heide est toute blanche, elle m'a fait penser à la Lune d'ailleurs régulièrement évoquée dans le livre, elle aurait pu s'appeler Sélène.

Le quatrième personnage est un taiseux, qui, lorsqu'il réapparait est trouvé endormi ce qui donne un aspect presque comique à ses rares apparitions dans le roman, comme si nous lisions le rêve (ou le cauchemar) dans lequel l'auteur nous emporte.




4. La construction du roman (l'intrigue est dévoilée)

est articulée en 10 parties que je résume ainsi :

Argol
Albert arrive au château d'Argol qu'il a acheté sans le voir et découvre les alentours. Il reçoit un message de son ami Herminien qui annonce sa visite. Albert entrevoit son château comme une peinture italienne.

Cette aile, bâtie dans le goût italien, à la manière des palais dont Claude Gelée aime à semer ses paysages, faisait avec la sombre façade un parfait contraste. (p.24)

 Claude Gelée (Tivoli)


Il découvre le château tel l'antre d'un monstre endormi : silencieux, tapissé de fourrures à tous les étages, comme si les sons devaient être étouffés. C'est aussi un "labyrinthe à trois dimensions" (p.26) ; les couloirs sont sinueux, les ouvertures sont béantes sur le forêt toute proche et menaçante.
...le dormeur à son réveil plongeait son regard malgré lui dans le gouffre des arbres, et pouvait se croire un instant balancé dans un vaisseau magique au-dessus des vagues profondes de la forêt. (p.32)

Le cimetière

Albert découvre son domaine tout en savourant ses études.

"Il travaillait cependant avec ardeur, déchiffrant les pages difficiles de cette logique où le système hégélien entier semble prendre tout à coup son vol auguste et angélique. (p.39)

L'auteur commence à installer le drame sous-jacent, visiblement inspiré de l'argument de Parsifal : 

"La main qui inflige la blessure est aussi celle qui la guérit". (p.40)

Albert évoque ses liens avec Herminien qui ne sont pas ceux d'une simple amitié.

"Peut-être Albert se méprenait-il en décorant du nom d'amitié des rapports à tout prendre extrêmement troubles, auxquels la similitude presque exacte des goûts, une façon pareille d'aborder les détours du langage, un système de valeurs à eux propre qui courait et s'affirmait sans cesse présent et invisible comme un filigrane au milieu de toute conversation qu'ils avaient avec des tiers, auraient mérité sans doute la qualification, à tous égards plus inquiétante, de complicité. (p.44)

Il a également conscience qu'Herminien est aussi un adversaire.

Car ils étaient ennemis aussi, mais ils n'osaient pas se le dire. Ils n'osaient pas se le dire, ni tolérer la plus lointaine évocation de rapports en quoi que ce fût étranges qui pussent jamais exister entre eux. (p.45)

Il s'interroge sur Heide qu'il ne connait pas et se demande même s'il s'agit d'une homme ou d'une femme.

...Albert s'aperçut alors avec un bizarre sentiment de malaise que le sexe même de son visiteur, (.../...) devait rester pour lui jusqu'à l'heure de son arrivée entièrement en question. (p.46)

Il découvre le cimetière et grave le prénom Heide sur une tombe.

... une force guida son bras, tandis que, gardant sur son visage le sourire presque insensé que faisaient naître en lui de secrets rapprochements, il marchait vivement vers la croix, et, s'armant d'un éclat de pierre aigu, y gravait grossièrement le nom de Heide. (p.50)

Heide
Albert fait connaissance avec Heide qui, avec ses voiles blancs, s'apparentent à la lumière de la Lune.

Ils restent là tous deux, pâles, sur la haute terrasse, et pris tout à coup dans le rayon de ce regard de la lune et de la forêt, ils n'osent reculer, l'œil rivé à ce bouleversant théâtre. (p.63)

Herminien

La vie des trois personnages s'organise, le matin promenade : Herminien assiste au charme que Heide opère sur Adrien. Il semble en crever de jalousie car l'après-midi ces deux-là se promènent ensemble.
Apparaissent comme des fulgurances du futur des images terribles.
Elle devenait une immobile colonne de sang, elle s'éveillait à une étrange angoisse ; il lui semblait que ses veines fussent incapables de contenir un instant de plus le flux épouvantable de ce sang qui bondissait en elle avec fureur au seul contact du bras d'Albert, - et qu'il allait jaillir et éclabousser les arbres de sa fusée chaude, tandis que la saisirait le froid de la mort dont elle croyait sentir le poignard fixé entre ses deux épaules. (p.74)

Le bain

Les trois "amis" décident de nager vers le large au risque de mourir dans une sorte de défi monstrueux d'être le dernier à rebrousser chemin jusqu'à ce que Heide boive la tasse ce qui les fait réagir.
Soudain la tête de Heide plongea sous les vagues et tout mouvement sembla s'abolir en elle. Alors Herminien se réveilla avec un subit frisson, et un cri surprenant sorti de sa poitrine. (p.93)

Leur aventure marine les fait dès lors basculer dans une nouvelle conscience :
Était-il perdu, noyé au milieu des vagues insatiables, le secret pervers de leur coeur ? (p.95)

La chapelle des âmes

Albert et Herminien se promènent chacun sur une rive et finissent par se rejoindre pour entrer dans une chapelle suspendue au dessus des abîmes.
Bientôt, (.../...) apparurent les murs gris d'une chapelle suspendue au dessus des abîmes. Elle offrait l'image d'une merveilleuse vétusté, et en plus d'un endroit les tronçons de pierre de ses ogives délicates s'étaient écroulés dans l'herbe noire où ils luisaient comme les membres blancs et dispersés d'un héros abattu par traitrise.../... (p.405)

Herminien se met à jouer de l'orgue pour Albert (comme s'il voulait l'envoûter).
...résonna sous les doigts d'Herminien, comme parcouru d'une chaleur légère et dévorante, le chant de la fraternité virile. (p.112)

La forêt
La pluie survient qui les confine dans le château où ils déambulent sans but, sans se croiser, comme des âmes perdues.
Un lourd désœuvrement s'empara des hôtes du château, et avec des paroles rares et à peine significatives, ils parurent s'éviter avec persistance, ...(p.117)

Lorsqu'enfin le beau temps revient, Albert observe Herminien qui sort en compagnie d'Heide mais il porte un fusil.
...l'œil d'Albert put suivre le long canon 'un fusil suspendu à l'épaule d'Herminien et qui brilla longtemps d'un feu cruel au travers des premiers rideaux de la forêt, où il reparaissait par intervalles avec l'éclat insupportable d'une épée nue. (p.120)

Ne les voyant pas revenir, Albert sort à son tour et trouve Heide noyée, sanglante, les mains attachées.
Ses cheveux flottaient en longues vagues dans la source et sa tête rejetée en arrière, et noyée dans l'ombre où luisaient seulement les dents nues de sa bouche, faisait avec son corps un angle horrible...(p.126)

Rubén Armiche Benítez Padrón


L'allée

Herminien a disparu et durant la convalescence de Heide, Albert entreprend des activités mortelles comme la nage à outrance, la chasse au sanglier ou de folles chevauchées.
...il s'enfonçait dans les domaines bourbeux de la pluie, au fond de cette forêt dévastée et lavée comme une plage par le vent transparent. (p.130)

Albert soigne Heide, ils vont ensuite se promener et débouchent sur une étrange allée toute droite qui n'existe plus lorsqu'ils se retournent comme si elle se matérialisait sous leur pas.
Albert et Heide, en se retournant, n'en constatèrent pas moins avec malaise que l'avenue, (.../...) se perdait en impasse dans la mer uniforme des arbres.(p.142)

L'allée débouche sur un rond point d'où partent ou arrivent des allées semblables à celles qu'ils ont empruntée et aperçoive le cheval puis Herminien désarçonné, terrassé par l'impact du sabot du cheval.
... à son flanc, sous les côtes, apparut la blessure hideuse où le sabot du cheval avait porté, noire et sanguinolente, et cerclée d'un cerne de sang caillé, comme si l'hémorragie eût été arrêtée seulement par l'effet d'un charme ou d'un philtre. (p.149)

Ils se retrouvent au château : Herminien est porté dans la chambre et Albert se couche devant la porte, il se souvient de leurs promenades dans Paris et ne peut empêcher une vision terrible où Herminien a le cou serré entre deux barres jusqu'à ce qu'il se brise.

La chambre

Albert entre dans la chambre d'Herminien et il observe une gravure représentant les souffrances d'Amfortas (cf.Parsifal).
Amfortas par Rogelio de Egusquiza

La mort

Herminien se remet et propose à Albert de lui faire découvrir un passage secret du château car il a étudier son histoire et eut accès à des anciens plans. En partant du salon, ils prennent un passage secret, gravissent des marches qui aboutissent à la chambre de Heide. Ils repartent. Albert est dans sa chambre mais n'arrive pas à dormir, il entend les cris de Heide et, muni d'une dague, il reprend le passage secret pour trouver Heide qui s'est empoisonnée. Les deux amis l'enterre dans la tombe où Albert a gravé le nom au début du livre. Herminien quitte le château en prenant l'allée mystérieuse
...il quitta le château sous l'habit du voyageur. Très vite ses pas le conduisirent vers l'année magique qu'Albert et Heide avaient suivie en un jour fatal. Les pans flottant e son manteau l'environnaient comme des ailes noires. (p.182)
 où il se fait  rattraper et poignarder.
...il sentit l'éclair glacé d'un couteau couler entre ses épaules comme une poignée de neige.(p.182)

Illustration d'entrée de billet : Mike Worrall (jardin de la mélancolie)

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