samedi 31 août 2024

Un animal sauvage - Joël DICKER


Dans une banlieue de Genève, le couple Arpad et Sophie Braun inspire leurs voisins Greg et Karine qui habitent à quelques mètres de là, dans un modeste pavillon dans un lotissement. Greg est obsédé par Sophie qu'il observe depuis la forêt à travers les grandes baies vitrées jamais occultées de sa maison d'architecte, sous le prétexte de promener sa chienne il ne peut s'empêcher de lorgner sur la maison. Karine de son côté est heureuse d'être l'amie de Sophie car elle voudrait bien lui ressembler. Tandis que le couple Braun respire l'opulence, l'amour, Greg et Karine pataugent dans un morne quotidien. Les deux couples ont deux enfants et c'est grâce à eux qu'ils se sont rencontrés, plus spécifiquement autour d'un terrain de sport, les deux pères étant volontaires à la buvette après les rencontres. Mais dans l'ombre, chacun détient un secret : Sophie n'est pas la gentille avocate qui a bien réussit avec son propre cabinet à Genève, Arpad n'est pas le banquier chargé d'affaires et Greg, profitant de son statut de policier va outrepasser ses droits en violant l'intimité du couple. Lorsqu'un cinquième personnage arrive sur les lieux, un braquage s'annonce et les masques vont tomber un à un.


J'ai lu ce roman avec un intérêt accru malgré la forme non chronologique qui est assez énervante (je ne comprends pas ce choix d'ailleurs). Le suspens est vraiment bien mené et on a hâte de connaitre l'épilogue.
De nombreux chapitres sont consacrés au passé, plusieurs années en arrière pour expliquer l'évolution du couple Braun. C'est utile mais les multiples aller-retour dans la ligne temporel sont vraiment agaçants.

Sophie Braun est l'animal sauvage, celui qui ne peut se contenter d'un carcan imposé par la société. l'auteur passe dans le psyché d'un personnage à l'autre c'est comme si on y était, c'est cela qui plait je pense et qui nous rend intéressés par cette histoire tellement rocambolesque mettant en scène des personnages qui finalement sont très peu sympathiques en tout cas je n'ai ressenti aucune empathie : ce sont des escrocs, un points c'est tout.

Un roman qui se lit vite : du suspens mais ce n'est pas un policier car nous sommes du côté des braqueurs !


- Oui, elle est la panthère de Viscontini. Aucune cage ne pourra l'empêcher d'être ce qu'elle est. Tu dois respecter sa nature. ce sera ta plus belle façon de l'aimer. (p.336)



illustration : Arthur Wardle (Satyr and leopards)





Quand tu écouteras cette chanson - Lola LAFON




L'auteur Lola Lafon choisit de passer une nuit dans le musée u Musée Anne Frank à Amsterdam, et plus particulièrement dans l'annexe, qui fut le refuge d'Anne Franck et de sept autres juifs qui espéraient échapper à la déportation.


C'était mon 3è livre dans la collection "ma nuit au musée" et je pense que je vais arrêter là pour un moment cette collection car si le début m'a intéressée car le style de l'auteur est très agréable à lire, le fond n'y est pas. Trop de digressions sur l'histoire familiale de l'auteur ! Si je conçois qu'une telle expérience d'être enfermée dans un musée quasi désert (il reste un vigile) puisse raviver des souvenirs, j'ai trouvé qu'il y avait un peu trop de pensées et écritures parasites qui n'avaient pas à faire dans ce roman.

J'ai lu le journal moi aussi, j'y ai trouvé de grandes qualités littéraires, au delà de l'aspect tragique de la situation et je suis effectivement certaine que Anne Franck aurait été une grande écrivaine. Malheureusement, rien dans ce roman ne s'attarde à parler d'Anne elle-même, en temps que jeune fille qui espère survivre à l'horreur pressentie.



La mémoire est un lieu dans lequel se succèdent des portes à entrouvrir ou à ignorer ; la mémoire, écrit Louise Bourgeois, "ne vaut rien si on la sollicite, il faut attendre qu'elle nous assaille". 
Avant de rentrer dans la nuit de ce mois d'août 2021, je ne sais rien, sauf ceci : les fantômes, au contraire du mythe qui voudrait qu'ils nous hantent sans pitié, se tiennent sages. Ils nous espèrent, ils ont tout leur temps, celui que nous n'avons pas.
Ils attendent qu'on accepte d'être déroutés. Que nos paupières se dessillent et qu'on devine, au travers du temps, leurs ombres patientes. Alors, on pourra faire place à ceux qu'ont dit avoir "perdus". On les retrouve. (p.53)

 

 
Illustration d'entrée de billet : pochoir d'Anne Franck (je ne sais plus où j'ai trouvé cette image)

dimanche 25 août 2024

Une chambre à l'hôtel Mékong - Jean-Luc COATALEM



Dans le cadre de la collection "ma nuit au musée" (éditions Stock), l'auteur choisit le musée Guimet que son grand-père fréquentait autrefois en y amenant Rachana, un jeune orphelin khmer adopté par l'un de ses amis ministres et auquel il voulait faire découvrir les beautés asiatiques. Cette nuit passée dans la bibliothèque est le catalyseur d'une foule de souvenirs superposés aux collections du musée. 

J'ai pris place dans la rotonde de la bibliothèque, niveau 1, surplombé par les cariatides, dont le visage répété rappelle celui de la statue de la liberté, à New York. p.91

 



Ceci est une deuxième lecture dans la collection "ma nuit au musée" et ce ne sera pas la dernière car je ne veux pas rester sur un échec. Oh ! ce n'est pas que ce livre est mauvais non, mais il ne m'a pas du tout passionnée et pourtant j'avais envie d'y croire car moi aussi j'aime l'art asiatique mais ce qui aurait dû être, à mon sens, focalisé sur le musée ou ses collections se révèle être l'énumération de souvenirs de l'auteur ; le titre "Une chambre à l'hôtel Mékong" est lui-même une émanation du passé lorsque l'auteur, grand reporter, est parti en voyage et se retrouve dans une chambre de l'hôtel Mékong.

Les livres dans le livre

Il y a énormément de références littéraires mais la plus importante est vouée à Victor Segalen (un  sinologue -entre autres métiers- et auquel l'auteur a consacré un livre en 2017 ("Mes pas vont ailleurs") : autant vous dire que le lecteur est largement mis à contribution pour aller rechercher de quoi de qui il parle, c'est épuisant ! J'ai dû également chercher des informations sur le roman "Nadja" de André Breton, vraiment je ne connaissais pas du tout. Et il y en a bien d'autres.

Comme dans le roman d'Andrea Marcolongo ("Déplacer la lune de son orbite"), l'auteur évoque la spoliation : certaines pièces sont marchandées mais d'autres sont tout bonnement arrachées à leurs terres originales. Il n'y a pas de réflexion sur le bienfondé ou pas de mettre à l'abri des trésors, qui ne le sont que parce qu'ils sont dans un musée !

En conclusion, j'ai été déçue par cette lecture où la nuit au musée commence un peu avant la moitié du livre (chapitre 10) ; c'est pourtant très bien écrit, très poétique mais décharné, c'est une impression bizarre que j'ai ressentie. 


publié en octobre 2023

Ces quelques syllabes les troublaient encore puisqu'elles les emportaient plus loin, au-delà d'eux-mêmes, et pareils à du levain faisait lever la pâte des géographies -la vie est un songe où l'on ne dort pas. p.21

Illustration d'entrée de billet : Emile Guimet par Ferdinand Jean Luigini

mardi 20 août 2024

Maya - Nuril BASRI

"En eaux troubles"


Maya est une jeune femme de 30 ans qui décide de trouver un sens à sa vie et accepte, sur un coup de tête et de hasard, un contrat de serveuse sur un bateau de croisière au large des côtes européennes de la Russie au Portugal ; lorsque le bateau tombe en panne, son contrat est abrégé mais elle est invitée par une ancienne passagère anglaise à rejoindre Londres pour y travailler. De fil en aiguille, Maya sombre dans la précarité et accepte des boulots improbables qui feraient honte à ses parents ; elle découvre les mensonges, la trahison, la perversité de celui qu'elle pensait être son prince, mais aussi la chaleur d'une amitié véritable.




J'ai découvert ce roman par l'auteur dont j'ai déjà lu il y a quelques mois le roman "Le rat d'égout" (traduit en Français par Etienne Gomez) et qui a publié sur son compte instagram la sortie de son livre Maya (écrit en 2017, publié en 2019 sous le titre indonésien "Rasa", et publié récemment en anglais en 2024. 

Etant donné que cet auteur est vraiment incroyable et que le résumé m'intriguait et m'intéressait, je me suis lancée pour la première fois dans la lecture d'un roman en anglais : une performance croyez moi car c'est une chose d'avoir un certain niveau d'anglais (niveau B2 "avancé"), de regarder des films et séries en anglais, même de regarder des film ou série en n'importe quelle langue (indou, coréen, japonais, chinois, suédois, norvégien,...) avec des sous-titres anglais, c'est autre chose d'être face aux pages d'un livre avec des nuances, des mots de vocabulaire inconnus. La lecture sur ma kindle fut une bonne solution car il suffit de cliquer sur le mot pour en voir une définition en anglais ou la traduction. Après un début de lecture laborieuse, principalement car je ne faisais pas confiance en mes capacités ! j'ai apprécié ma lecture.

Tout d'abord, le personnage principal est très attachant : Maya est adorable, naïve mais téméraire : elle sait ce qu'elle veut ; mais ne peut s'empêcher de se retrouver sous l'emprise de mauvaises personnes...

extrait 1
Even though I’m already thirty, I’ve never engaged in sexual activities, not even kissing. I suppose I’m not ready, or perhaps I’m just too lazy to pursue it. What’s more, according to my religion and my father’s beliefs, it’s a sin to have sex outside of marriage. My dad, he’s quite a devout Muslim. He wanted me to pray five times a day and wear a hijab. I like my hair, so I explained to him that not wearing a headscarf doesn’t make me a bad person or a sex maniac.  As the ship sails through the dark waters of the Baltic Sea, I drift off to sleep, my thoughts swirling like the waves outside.

Ma traduction extrait 1
Bien que j'ai déjà trente ans, je n’ai jamais eu de rapport (sexuel) et je n'ai jamais embrassé personne. Je pense que je ne suis pas encore prête ou que je suis trop paresseuse pour aller jusque là. De plus, de par ma religion et les dires de mon père, c'est péché d'avoir des relations en dehors du mariage. Mon père est un musulman assez pieux. Il voulait que je prie cinq fois par jour et que je porte le hijab. J’aime mes cheveux alors je lui ai dit que ce n'est pas parce que je ne porte pas de foulard que je suis une mauvaise personne ou une maniaque sexuelle. Tandis que le navire fend les eaux sombres de la mer Baltique, je m’endors et mes pensées tourbillonnent telles les vagues.

Le roman fut pour moi comme un conte de fée avec des challenges que ce soit à bord du bateau mais aussi lors du séjour à Londres. De bonnes personnes (de bonnes fées) et de mauvaises personnes (des monstres !). Sur le navire, Maya découvre comment les hommes et femmes s'arrangent pour assouvir leurs désirs sans penser au lendemain ("ce qui se passe à bord reste à bord") ; à Londres, Maya découvre une face sombre de la misère, du désespoir qui lui fait regretter sa maison/patrie.


  • Sur le bateau :
Maya vogue vers l'inconnu en compagnie d'inconnus où elle doit supporter des situations humiliantes, voir être le souffre-douleur de collègues plus expérimentés :
- Kanompang, sa chef de rang est qui vient de Bangkok et qui est assez dure avec elle,
- Oleksii, le commis de cuisine ukrainien qui lui fait des avances,
- Maroje, un chef de quart croate avec lequel elle va développer des sentiments (mais qui va se révéler horrible)
- une de ses colocataires qui n'hésite pas à voir des relations sexuelles dans la chambre où elle dort également.

Extrait 2
I can’t get the picture out of my head. I’ve never seen humans having sex before, not as a live show right before my eyes. Sure, I’ve seen chickens do it, but they’re poultry. Ida doesn’t look anything like a bird !

Ma traduction extrait 2
Je n'arrivais pas à m'enlever cette image de ma tête. Je n'avais encore jamais vu quelqu'un faire l'amour, en tout cas pas pratiquement sous mon nez. Bien sûr j'avais vu des poules et des coqs mais c'est de la volaille et Ida n'a rien d'un oiseau ! (passage tellement drôle)

  • A Londres :
- Linda Nor, une passagère anglaise qui l'invite à la rejoindre à Londres (mais qui va l'arnaquer en lui "donnant le baiser de Juda" = elle va l'attirer en lui montrant de l'affection pour ensuite lui nuire et la trahir),
- ses différents patrons (la maison close, le bar, etc..)
- un compatriote émigré depuis 20 ans qui lui vient en aide au bon moment.

C'est un roman tragicomique sur la recherche d'identité, la découverte de ressources insoupçonnées pour  survivre dans un environnement étranger et souvent hostile, et lorsque la couche de protection est assez dure, Maya est capable d'éclore et de se révéler elle-même. On rit beaucoup : Nuril Basri a vraiment du talent pour la comédie ; on est aussi dégouté par le comportement de certains mais tellement heureux de voir la combativité de Maya ! 

Et la fin est "oh mon dieu quelle belle fin !" à l'image de toute cette histoire : une fin de conte de fée !


publication (anglais) en 2024 par Monsoon Books Ltd

Une autre couverture moins "parlante" mais tout aussi adéquate
qui évoque la période de Noël 



Un peu plus de ce que j'ai découvert dans le roman.

L'eau

Après réflexion, j'ai remarqué que Maya est sous le signe de l'eau, je m'explique : d'abord elle est originaire d'une île : l'Indonésie étant un archipel (plus de 900 îles sont habitées), elle part travailler sur un bateau de croisière et par la suite travaille en Angleterre (également un île !). Ses multiples emplois sont eux aussi en rapport avec l'eau : lorsque le bateau est mis en "cale sèche" pour 1 mois, elle est chargée de lutter contre les départs de feu (cela lui permet de visiter le navire et de nous emmener avec elle), ensuite à Londres, elle va être "madame Pipi", puis femme de ménage dans un sauna gay. Tant de symboles qui font référence à l'eau ! 
Crawfurd Adamson

Extrait 3 (ma traduction)
Comme il est encore tôt le matin, l’air est frais et le soleil baigne l’arrière des bâtiments d’une lumière dorée. Lisbonne est aussi belle que l’or lui-même et nous décidons de nous promener tranquillement.

ArtByMaine


Le besoin de reconnaissance de la part des autres

Maya est "addict" à son réseau social Facebook, et à chaque changement important dans sa vie, elle met à jour son statut "en couple", "triste", "coeur brisé", etc... mais se rend compte également qu'elle ne doit pas attendre ni l'approbation des autres, ni leur avertissement. 

Tellement de passage drôles mais profonds ! j'en ai mis beaucoup sur Babelio, j'en remets ici

Extrait 4 (échange par WhatsApp entre Maya et sa mère)
Pour ma mère, l’idée de travailler à terre est aussi inquiétant que de travailler en mer. « Où c'est Londres ? En Angleterre? Rappelle toi que les anglais nous ont colonisés», remarque-t-elle en m'observant tandis que je range mes affaires dans la grande valise que je viens d’acheter. « Les Britanniques ne nous ont colonisés que pendant cinq ans », répondis-je. « Cela aurait dû être plus long car ainsi nous aurions fait partie du Commonwealth et nous n'aurions pas à gérer les demandes de visa super compliqués. »



Illustration d'entrée de billet : couverture du roman version indonésienne (édité en 2019)

jeudi 15 août 2024

Coutumes et costumes, tome 1 : Un brin d'arrogance - Romy Pauwels



De 1826 à 1830, nous suivons les aventures et mésaventures de trois amies Irène dite "la ténébreuse", Jacinthe et Joséphine qui ont toutes les trois vécu une dizaine d'années au couvent où elles n'apprennent pas grand chose à part l'obéissance. Leurs histoires rejoignent la grande Histoire au travers de leur époux et famille car elles vont faire preuve de révolte, de résilience, d'abnégation pour mener à bien leur amour, leur maternité, sans pouvoir éteindre en elles le feu du désir de liberté et de libre arbitre, s'opposant s'il le faut à leur famille.


Il y avait longtemps que je n'avais lu une saga aussi prenante et très bien écrite, vraiment je n'ai pas pu lâcher ce roman je l'ai lu en trois fois, la plus grande partie à raison de plus de 200 pages dans la journée tellement il fallait que je sache comment "les filles" allaient s'en sortir.
Plus de 400 pages pour décrire l'amitié, la traitrise, l'amour, mais surtout la condition des femmes tellement soumises au patriarcat, aux conventions, devant souvent ployer devant la volonté des hommes ! père, frères, époux. Mais elles ne se laissent pas faire : non, même avec peu d'instruction qui leur a été dispensée, elles ne sont pas bêtes et cherchent à apprendre, à évoluer.

J'ai été agréablement surprise par le style qui est très fluide, avec beaucoup de dialogues, beaucoup de descriptions que ce soient les décors des maisons, des toilettes, mais aussi les sentiments des personnages et il y en a de nombreux : c'est dans un univers très riche et très envoûtant que nous plongeons en commençant le roman qui n'épargne pas la rudesse des destins mais qui soulage avec les grands bonheurs : retrouvailles, les mariages heureux, les naissances.

Ce roman est le premier volume de la saga historique imaginée par l'auteur qui m'a très gentiment proposé de lire ce roman et vraiment c'est une très belle surprise, et je dis cela très sincèrement et j'ai bien hâte de lire la suite. 

publié en 2024


Mme de Mésanges était une femme aimante mais soumise. mariée contre son gré au près de ses trois enfants, elle n'eut point son mot à dire lorsqu'il fut question d'envoyer sa benjamine au couvent. Elle n'avait pu lui rendre visite qu'une seule fois, pour son douzième anniversaire, depuis cela, les problèmes s'accumulant, elle n'avait guère trouvé plus de temps. (p.19)
Illustration d'entrée de billet : Zsazsa BELLAGIO "Trois dames et une rose"

Revenir à Lisbonne - Patrice JEAN



Gilles, un professeur d'histoire revêt une salopette de maçon pour aider un ami à s'installer et décide d'endosser le rôle de l'ouvrier en bâtiment devant les invités qui arrivent pour la crémaillère le jour même. C'est ainsi qu'il fait connaissance avec Armande qui travaille dans une galerie d'art et qui tombe sous son charme uniquement parce qu'elle est intéressé par son état d'ouvrier, ce qui, dit-elle, la change des intellectuels. Gilles, qui veut séduire Armande (comprenez : coucher avec elle) n'ose pas lui révéler la vérité et ils entament une liaison. Lorsque Armande lui avoue qu'elle est mariée, Gilles est dépité et s'invente une épouse en la personne d'une portugaise avec laquelle il a été pris en photo lors d'un voyage touristique plusieurs années auparavant. Fatigué de vivre dans les mensonges avec une Armande qui refuse de comprendre la vérité qu'il lui a finalement pourtant avoué, Gilles décide de partir pour Lisbonne à la recherche de son "épouse" avec pour seul indice son nom et son métier qu'elle lui avait donné à l'époque afin qu'il lui envoie un exemplaire de leur photo.

Chaque livre a une histoire et concentre des promesses. Celui-ci, je l'ai choisi il y a deux semaines à la FNAC de la gare de l'Est avant de prendre mon train car je n'avais rien emporté à lire pour le week-end et je voulais un "petit livre" (pas un "pavé"). Après de longues hésitations devant les titres et lecture des avis éventuels au dos des couverture je me suis enthousiasmée sur ce bouquin prometteur et c'est pourquoi ma déception fut grande ! Je m'attendais effectivement à la parodie annoncée mais je n'ai pas du tout accroché aux personnages superficiels. Les premières pages donnent le change et j'ai souri, mais au bout de deux chapitres, mon intérêt était retombé comme un soufflet. Le récit manque d'homogénéité entre l'évolution de la séduction entre Gilles et Armande qui ne font même pas un beau couple car la relation est vraiment malsaine. Les petites leçons de morale sociale (nommées les "maximes") qui parsèment le livre apporte une rupture plutôt rugueuse là où il aurait fallu trouver un certain comique de situation pour dénoncer la difficulté d'être un couple "durable" dans un monde où finalement, personne ne sait vraiment rien sur l'autre.

Le voyage lisboète de Gilles conçut comme un remède à son mal-être n'a rien de passionnant ni de dépaysant, et le pire c'est qu'il n'est pas plausible ! Je me suis ennuyée, et si je suis allée au bout du roman, c'est parce qu'il n'y a qu'une centaine de pages.

Il commençait à ressentir de la fatigue et alla s'asseoir sur une chaise, à l'écart des invités, à côté d'un bassin où une Vénus de Milo de pacotille se mirait. Il étira ses bras en grimaçant de bien-être, puis il ferma les yeux quelques secondes afin de récupérer l'énergie dissipée. Quand il les rouvrit, la belle brune se tenait face à lui et elle souriait. "Je ne vous dérange pas, demanda-t-elle sans perdre son sourire, vous devez être fatigué ?
-Pas le moins du monde...je me repose...je suis assis, répondit-il tout en appréciant la silhouette de la dame.
-Vous faites un métier difficile...
-Certainement...mais passionnant...
-Je n'en doute pas... Moi qui suis ce qu'on appelle une intellectuelle, incapable de faire quoi que ce soit avec mes mains, les gens qui, eux, sont des artistes de la main, m'impressionnent...

Illustration d'entrée de billet : Jeanne-Marie Delbarre

mardi 13 août 2024

Le restaurant des recettes oubliées - Hisashi KASHIWAI



A Kyoto, Nagare et sa fille Koishi, les propriétaires du restaurant Kamogawa proposent un service original : retrouver n'importe quelle recette à partir de vagues souvenirs d'une clientèle trouvée à l'aide d'une publicité assez succincte dans un journal. Tandis que Koishi tient le bureau d'enquête où se confient les clients désirant retrouver la recette d'un plat qui a marqué un moment de leur vie qui remonte parfois à l'enfance, le père, un ancien inspecteur à la retraite, part sur les routes à la recherche des ingrédients ou des survivants qui pourraient fournir encore plus d'indices que ceux déposés au bureau d'enquête.



J'ai emprunté ce livre à la médiathèque car le tome 2 était présenté en évidence mais j'avais d'abord envie de lire le tome 1 qui était disponible dans les rayonnages. Je ne m'attendais à rien de particulier et je n'ai pas eu de plaisir à lire ce livre qui n'est pas un roman, bien que présenté comme tel par l'éditeur, car il s'agit de 6 histoires, 6 parties, pour moi 6 nouvelles indépendantes, avec comme personnages récurrents le restaurateur, sa fille et le "fiancé" supposé de celle-ci qui fréquente assidument le restaurant et qui partage avec eux les repas.

Chaque histoire est présentée toujours de la même manière : 2 chapitres, le premier le client, son histoire, l'entretien au bureau d'enquête, le second le retour du client 2 semaines après (sauf 1 exception), l'explication du restaurateur sur la piste qu'il a suivi pour retrouver la recette oubliée, et la dégustation de la recette trouvée.

Ce qui m'a gênée : les personnages principaux, qui pourraient sembler altruistes car ils ne demandent pas de prix fixe et laissent au client le choix de la somme qu'ils verseront sur leur compte en banque, ne m'ont pas parus sympathiques ; Koishi est dédaigneuse sans raison envers certaines clientes, fait rare au Japon où on respecte un minimum les personnes plus âgées que soi, Nagare trouve les recettes de manière très alambiquée, pour moi rien ne tient debout sauf si on ajoute du fantastique or je ne pense pas que l'auteur se soit avancé sur ce terrain.

La lecture n'est pas ardue, c'est un petit livre pratique pour les lectures d'été car les chapitres se lisent vite mais je ne lirai pas le 2è tome.



- Mes propos vont te paraitre un peu formels, lança Nagare, mais c'est ma fille qui dirige le bureau d'enquête. Tu veux bien te confier à elle ? Son bureau se trouve au fond. (p.20)
Au lecteur qui cherche un beau roman sur la cuisine et le Japon je conseille plutôt ce roman : Le Restaurant de l'amour retrouvé par OGAWA Ito




Illustration d'entrée de billet : David Stany Garnier (Osaka Namba)

vendredi 9 août 2024

Le Manège des erreurs - Andrea CAMILLERI



Le commissaire Montalbano est perplexe : trois enlèvements de jeunes femmes travaillant dans les banques de la ville, relâchées peu de temps après, puis l'incendie d'un magasin d'électronique suivi de la disparition du propriétaire, lequel semblait avoir trouvé l'amour en la personne d'une mystérieuse jeune femme blonde dont il avait pris soin de cacher l'identité même à ses proches. Partant sur une fausse piste, le commissaire finit par serrer le coupable, prouvant qu'il est toujours capable de résoudre un meurtre plutôt retors d'un fou manipulateur.
 

J'avais envie de lire un polar, les derniers sortis ne m'intéressent pas vraiment : j'en ai commencé certains mais je les vite abandonnés, n'y trouvant dès les premières pages que d'infâmes scènes sanguinolentes et ce n'est pas du tout ce que je recherche dans une lecture.

J'avais lu en 2008 "la patience de l'araignée" du même auteur dans le cadre d'un challenge "lire des livres avec des titres d'animaux" (je viens juste de republier mon résumé et avis sur ce site à partir de mon avis sur Babelio, ma précédente publication a disparu en même temps que mon premier site de lecture) et puisque j'ai gardé un souvenir plutôt positif du style de l'auteur j'ai choisi ce titre au hasard sur les rayons de ma médiathèque et je ne le regrette pas car j'ai passé un très bon moment de lecture ; le vocabulaire ne m'a pas du tout dérangée, je savais que le traducteur avait opté pour un style argotique permettant de transcrire plus fidèlement le phrasé des personnages.

29è aventure du commissaire Montalbano qui n'en finit pas d'être vieux et de se sentir sur la touche, il a tout de même beaucoup de ressources intellectuelles et un humour sans faille qui est vraiment le petit plus de ce personnage qu'on imagine assez bourru et plutôt sympathique. Je recommande donc les enquêtes du commissaire Montalbano et je pense que je vais aller en emprunter quelques autres dans les mois à venir.

Et il fit bien de ne pas rogner son temps de sommeil à regarder des films à la tilévision, comme il en avait l'habitude, car le coup de tiléphone qui l'aréveilla se fit entendre quelques minutes avant 6 heures. Un appel à cette heure ne pouvait signifier qu'une chose. Au point que depuis des années, il s'était confectionné une sorte de proverbe, à son usage pirsonnel et exclusif : "coup de fil matinal, vol ou meurtre qui fait mal."
- Dottori, vous faisiez quoi, vous dormiez ?
La question était posée d'une voix apeurée.
- Non, Catarè, je jouais au ping-pong.
Il avait répondu d'une voix mauvaise, hargneuse, mais n'avait pas tenu compte de ce que, pour Catarella, il était plus que naturel qu'on joue au ping-pong à 6 heures du matin.
- Je suis désolé d'interrompre votre match. (p.141)

ℹ️ Les mots en gras sont ceux utilisé par le traducteur pour garder l'esprit de l'argot sicilien de l'auteur.

publié en 2015, 2020 pour la VF


Illustration d'entrée de billet : Yannick Luzuaki

La Patience de l'araignée - Andrea CAMILLERI


Les années 2000. Sicile. le commissaire Salvo Montalbano se remet d'une blessure par balle. Chaque nuit, le claquement du ressort du temps résonne dans sa tête et le réveille, toujours à la même heure : il est trois heures vingt sept minutes et quarante secondes, heure à laquelle on a tiré sur lui. Convalescent, il est rappelé en service par le questeur pour une affaire de disparition, celle d'une jeune fille qui s'est évaporée sur le chemin de son domicile. Enlèvement ? Qui a intérêt à demander une si grosse rançon alors que la famille est désargentée. La mère de la jeune fille se meurt de chagrin, et telle la peau, se rétrécit à vue d'œil. Survivra-t-elle à l'absence de sa fille qui la veille jour et nuit ? de quoi se meurt elle ? Montalbano questionne, observe, écoute. Mais quelqu'un ment. A la fin, grâce à l'observation d'une toile d'araignée apparue dans la nuit, il comprend tout !


Encore un livre "policier", je sais, mais c'est mon genre préféré ! Cela dit, ce n'est pas un policier comme les autres. Tout d'abord, le style d'écriture est en dehors de sentiers battus. Le traducteur l'annonce en préambule : puisque Camilleri écrit ses livres comme il parle, en utilisant un argot sicilien, il a voulu conserver cet univers en francisant l'argot ce qui donne un ton intimiste au récit. Le résultat peut surprendre. Comme d'habitude, je n'ai absolument rien deviné avant le dénouement final. Mais je sais une chose : je veux certainement lire d'autres enquêtes de Salvo Montalbano !

publié en 2004, 2006 pour la VF


Sous la couverture bien tirée, on n'apercevait aucun gonflement de corps humain, manquaient même les deux pointes que forment les pieds quand on est couché sur le dos. Et cette espèce de boule grise oubliée sur le coussin était trop pitchoune, trop petite pour être une tête, peut-être une vieille et grosse poire de clystère qui s'était décolorée. Il avança de deux pas et l'horreur le paralysa.
Illustration d'entrée de billet : Wallace Billingham

Baumgartner - Paul AUSTER



Sy Baumgartner, un professeur de philosophie à l'université de Princeton s'efforce de survivre à la disparition d'Anna, sa femme 10 ans auparavant. Tandis qu'il se rend bien compte qu'il perd la tête à 70 ans, oubliant de menus fragments du quotidien, il se remémore leur rencontre, leur amour fou durant 40 ans ; il se rappelle les voyages entrepris sur les traces de ces ancêtres en Ukraine, et trouve un nouveau regain lorsqu'une jeune doctorante souhaite faire une thèse sur les écrits de son épouse poète, écrivain et traductrice dont seuls moins d'une centaine de poèmes ont été publiés alors que sa production était bien plus conséquente.




Dernier livre lu de Paul Auster, l'un de mes auteurs "chouchou", également le dernier publié à ce jour, ce roman de moins de 200 pages se lit assez facilement et rapidement car une fois commencé on a envie de savoir où nous mènent les réflexions sur les multiples disparitions : la mémoire, les souvenirs, l'être aimé, les petites choses qui rendent la vie essentielle et qui motivent au quotidien. J'ai apprécié cette lecture pour les touches de positivité qu'elle distille : l'amour vrai, l'entraide inattendue, le rebond soudain d'une homme vieillissant qui retrouve de la joie et de l'espoir. 

Certes, Baumgartner se sent sur la pente descendante mais il se dit pourtant prêt à se remarier, et même si parfois, il ne fait plus la différence entre rêve et réalité, il entre dans une phase de réflexion sur sa vie et même de reconstruction. Ressentant l'absence de son épouse comme la douleur d'un membre fantôme, il lui faut écrire sur son ressenti. 

Deux mois plus tard, il est plongé dans son essai sur le syndrome du membre fantôme, qu'il a pris l'habitude d'appeler le syndrome de la personne fantôme au fur et à mesure que les convergences métaphoriques lui apparaissent avec plus d'évidence. (p.58)

Après plusieurs chapitres où l'auteur revient en arrière dans le passé de Baumgartner et celui de ses parents et grands-parents, on achève le roman tandis que Baumgartner achève le sien et l'envoie à l'éditeur ; la perspective de voir arriver l'étudiante qui va travailler sur les nombreux manuscrits et traductions de sa femme va mener à la création d'un autre livre.

Notons que Paul Auster reprend le personnage d'Anna Blume déjà utilisé dans l'un des premiers romans "le voyage d'Anna Blume" (VO : In the Country of Last Things, 1987), comme s'il voulait refermer une boucle du temps sur la création littéraire qui reste le thème central ce roman : l'écriture liée intimement au vécu. Apparaissent également comme des ombres portées, quelques actualités comme la guerre Ukraine/Russie.
 
publié en 2024

Illustration d'entrée de billet : Marc Chagall "the lovers"

jeudi 8 août 2024

Le livre des illusions - Paul AUSTER



"Il est interdit de laisser derrière soi la moindre trace". Cette phrase tirée du roman résume à mes yeux la pugnacité lancinante ressentie tout au long de l'histoire, ou devrais-je dire, des histoires. David, un homme brisé par la mort accidentelle de sa femme et de ses deux fils, trouve une issue à l'enfermement qui est le sien dans la rédaction d'un livre à la mémoire d'un acteur réalisateur de films muets, Hector Mann, depuis longtemps disparu. Mais Hector n'est pas mort. Il a pris une nouvelle identité en même temps qu'une résolution aussi absurde qu'inhumaine : poursuivre son oeuvre cinématographique avec la promesse qu'elle soit entièrement détruite après sa mort. Alors David va devenir l'observateur impuissant de l'enchaînement de circonstances implacables qui lui arracheront son nouvel amour.


Dans ce livre, encore une fois très bien écrit mais que j'ai moins aimé que La nuit de l'oracle, Paul Auster nous entraîne dans le monde de l'oeuvre. L'art est une illusion, comme la vie. La création artistique ne dure qu'un instant, personne ne sait combien de temps dure ce moment. de même, l'amour est une illusion. Je pense qu'il est bon et urgent de croire à cette illusion.


Je ne savais toujours pas qui j’étais, je ne savais pas ce que je voulais et, jusqu’à ce que je trouve un moyen de vivre à nouveau en compagnie d’autrui, je continuerai à n’être qu’une chose à moitié humaine.

Illustration d'entrée de billet : image du film "In the Mood for Love"

Dans le scriptorium - Paul AUSTER




Mr Blank est un vieil homme qui se retrouve dans une chambre cellulaire, sans se souvenir pourquoi il est là, mais pressentant une punition. Dans la chambre, outre le lit, il y a un bureau et sur celui-ci des papiers et des photos. Blank ne reste pas seul dans cette chambre imprévue, imprévisible et inexplicable (portes de placards dérobées, étiquettes scotchées sur les objets comme une légende sur un dessin) car il y reçoit des visites mais ne reconnaît aucun de ses visiteurs. Parfois, un des noms lui semble familier, mais sans plus de précision. Mr Blank est mal à l'aise, il ne sait s'il peut sortir de la chambre : il a tenté d'ouvrir la fenêtre sans succès et n'ose pas tenter d'ouvrir la porte. Il s'occupe à lire des feuillets qui semblent être ceux d'une histoire, mais celle-ci est inachevée. Arrive un personnage qui lui demande d'inventer la suite. D'abord réticent, Mr Blank se lance sur une piste, puis désappointé, décide de modifier le récit et change la fin. Il semble satisfait. C'est alors qu'un ultime (?) personnage lui rend visite, il s'agit de son avocat, celui-ci est très inquiet. En effet, nous apprenons que les plaintes déposées contre Mr Blank sont exceptionnellement chargées et que certains plaignants désirent sa mort mais pas seulement : ils veulent son supplice et le jeter en pâture. Mais qu'a fait Blank pour mériter ce sort ? Nous le comprenons à la fin du récit, à partir du moment où l'avocat fait son entrée. Blank est un raconteur, un faiseur d'histoires.

Un être qui a basculé dans une nouvelle dimension, un nouvel univers en expansion vers les confins du pouvoir, celui des hommes et celui du temps. Blank n'a plus le même corps et peut-être aussi, n'a-t-il plus la même âme. Il existe maintenant dans une autre réalité où ses personnages le visitent comme d'anciens amis fantomatiques, indulgents du sort que Blank leur a réservé ou animés d'une vengeance morbide. Dans cette réalité là, ce sont les personnages qui vivent et pensent par eux-mêmes, qui vont et viennent libres, à l'inverse de l'auteur qui n'est plus le créateur tout puissant mais qui devient le condamné esclave et démuni de tout, y compris de sa mémoire, sa conscience, sa capacité à décider, sa force d'agir. Blank est faible, il n'arrive plus à rien, ou presque, et tout l'étonne et le surprend. Il est comme un petit enfant ; ce sont d'ailleurs des souvenirs d'enfants qui lui reviennent parfois, comme l'image du cheval à bascule. A la fin, lorsque Blank comprend qu'il est enfermé dans sa propre fiction, qu'il est devenu un personnage (le dernier), comme s'il se regardait dans le miroir de Magritte et qui ne reflète rien d'autre que ce que verrait quelqu'un qui observerait l'observateur.

RELATIVITE. Blank envoie tout balader : les feuilles du nouveau récit qu'il s'est mis à lire, le récit que nous tenons entre les mains, "voltigent en l'air". Il est vaincu. Nous sommes presque peinés.



Tout d'abord, je dois dire que ce très court roman peut se lire en une journée facile (137 pages de lecture). Ensuite, qu'il fait référence à des personnages apparus dans d'autres romans de l'auteur. Cela dit, il n'est pas absolument nécessaire de les avoir tous lus, seulement de savoir qu'il y a un jeu de cache-cache auquel s'adonne Paul Auster. Jeu ? Ou nécessité de dérouler avec une sorte de précision chirurgicale les affres et les douleurs de la création, de l'écriture, sa puissance, sa fragilité et ses démons. C'est une histoire à la limite du fantastique, une sorte "d'arroseur arrosé", vraiment c'est l'image simple qui me vient à l'idée et qui me persuade de cela : celui qui écrit met de sa vie dans son récit, et même dans ses personnages, une sorte d'exorcisme ténu à la lisière de la conscience bien sûr. Les personnages ne survivent à leur histoire que si quelqu'un pensent à eux. Et qui les connaît le mieux si ce n'est leur créateur ? A moins qu'ils ne réussissent à passer, à "voyager" dans une nouvelle fiction... Magique ! Auster achève ce roman comme une sorte de testament. Il se met dans la peau d'un réalisateur qui explique un script de cinéma. Il parle des photos déclenchées régulièrement : "une fois par seconde", et il y a un fil invisible. Le fil qui anime la marionnette que nous sommes et qui nous relie à quelqu'un de plus "grand", et de ce fait, ce quelqu'un, il nous est impossible de l'imaginer, de l'expliquer et de le comprendre.



Mr. Blank s’installe avec lenteur dans le siège placé devant le bureau. C’est un siège d’un confort extrême, constate-t-il, garni d’un souple cuir brun et doté de larges accoudoirs où peuvent reposer ses coudes et ses avant-bras, sans parler du mécanisme à ressort invisible qui lui permet de se balancer à sa guise d’avant en arrière, ce qu’il commence d’ailleurs à faire dès l’instant où il est assis. Un tel balancement a sur lui un effet apaisant et, tandis qu’il continue à se laisser aller à ces agréables oscillations, Mr. Blank se souvient du cheval à bascule qui se trouvait dans sa chambre de petit garçon, et il se met alors à revivre certains des voyages imaginaires qu’il entreprenait sur ce cheval, qui s’appelait Whitey et qui, dans l’esprit du jeune Mr. Blank, n’était pas un objet en bois orné de peinture blanche mais un être vivant, un vrai cheval.


 

Illustration d'entrée de billet : James Koenline

La nuit de l'oracle - Paul AUSTER



Sydney Orr, un écrivain se remet à vivre lentement après un grave accident, et entreprend d'écrire un roman, bientôt, plusieurs récits prennent forme dans son univers, des pistes envisageables pour garnir les pages blanches d'un nouveau et mystérieux cahier bleu.


Voici un livre que je regrette de n'avoir pas lu plus tôt ! Peut-être n'était-ce pas l'heure ? L'histoire de la nuit de l'oracle, n'est pas une histoire, mais plusieurs, imbriquées les unes dans les autres, un peu comme un récit gigogne et vertigineux, l'enveloppe externe étant celle du narrateur Sid.

Je n'avais aucune idée de la façon de commencer. Le but de l'exercice était moins d'écrire quelques chose de particulier que de me prouver à moi-même que j'avais encore la capacité d'écrire – ce qui signifiait que peu importait ce que j'écrivais, du moment que j'écrivais quelque chose. N'importe quoi aurait fait l'affaire, n'importe quelle phrase aurait été aussi valable qu'une autre mais, tout de même, je n'avais pas envie d'entamer ce carnet avec une quelconque stupidité et je pris donc mon temps, en contemplant les petits carreaux sur la page, ces rangées de lignes bleues qui s'entrecroisaient sur la blancheur et la transformait en un champ de petites cases identiques et, tandis que je laissais mes pensées entrer et sortir de ces enclos finement tracés, le souvenir me revint d'une conversation que j'avais eue quelques semaines plus tôt avec mon ami…

La lecture de ce roman fut la source d'un grand moment d'exaltation, de plénitude, de rires et de larmes. J'aime entrer littéralement dans chaque livre qui me parle, qui me plaît : je plonge dans un univers qui me ressemble, et je suis bien.



Les mots sont réels. Tout ce qui est humain est réel et parfois nous savons certaines choses avant qu’elles ne se produisent, même si nous n’en avons pas conscience. Nous vivons dans le présent, mais l’avenir est en nous à tout moment. Peut-être est-ce pour cela qu’on écrit Sid. Pas pour rapporter des évènements du passé, mais pour en provoquer dans l’avenir.


Illustration d'entrée de billet : Frederic Belaubre "the writer"

Brooklyn Follies - Paul Auster



Nathan Glass revient vivre à Brooklyn. Il a soixante ans, sort d'un cancer, vient de divorcer et est à la retraite. Comment va t'il occuper ses journées ? Il décide d'entreprendre la rédaction d'un livre qui serait un condensé des bévues, des anecdotes, des folies de la vie en somme. Un événement imprévu va modifier son destin. Il retrouve son neveu, Tom Wood, une graine d'écrivain qui a tout abandonné pour faire chauffeur de taxi et qu'il retrouve associé d'un mystérieux libraire. Mais la vie réserve d'autres surprises et c'est avec une émotion constante que l'on vient à bout de ce récit écrit comme un hymne à la vie, à l'amour, à la défense de ce que l'on croit juste, à l'espérance enfin, non sans une larme.

Lire Paul Auster c'est comme retrouver un vieil ami rassurant. Un de ceux avec lequel les mots ont de l'importance sans les dire, juste les effleurer de la pensée ou du regard. Lire Auster c'est vivre au fond de soi un moment. J'ose espérer qu'il en est conscient. Si cela n'était pas, je serai très déçue, enfin modérément car je ne saurais jamais ce qu'il en est. A quoi songe un écrivain lorsqu'il esquisse son histoire ? Un peu de hasard, un peu de désir, toujours la passion d'être. J'ose simplement espérer. Ouvrir un livre d'Auster c'est retrouver son univers, familier, légèrement relooké pour le voyage en cours, qu'importe. J'aime cela.
Tout homme contient en lui plusieurs hommes, pour la plupart, nous sautons de l'un à l'autre sans jamais savoir qui nous sommes.

A noter
Dans ce livre, Paul Auster évoque "La Lettre écarlate", un roman de l'écrivain américain Nathaniel Hawthorne. J'ai l'étrange impression qu'il a déjà évoqué ce titre dans un des deux autres livres que j'ai lu de lui à ce jour :
- le livre des illusions
- La nuit de l'oracle.

Je trouve troublante l'idée de placer de façon récurrente un livre dans son propre livre, comme une sorte de gri-gri littéraire. Cette idée me plait décidément beaucoup.




La lecture était ma liberté et mon réconfort, ma consolation, mon stimulant favori : lire pour le plaisir de lire, pour ce beau calme qui vous entoure quand vous entendez dans votre tête résonner les mots d'un auteur.


Illustration d'entrée de billet : Louis Lozowick, Brooklyn Bridge

lundi 5 août 2024

Silence - Engin AKYÜREK



Une fois bouclées les corrections de ma dernière nouvelle, je les envoyais à Idil, l'éditrice de la revue "Comme ça lui chante". Quand on n'est pas écrivain, le poids et la responsabilité de l'écriture imprègnent chaque nouvelle qu'on écrit. J'avais l'impression que les grands auteurs et poètes m'observaient à travers les phrases que je rédigeais ; et pour ne pas les blesser ni manquer de respect vis-à-vis de leur labeur rigoureux, je leur demandais pardon à la fin de chacune des nouvelles que je voulais publier. (p.169)


Quel bonheur de lire ces 21 nouvelles qui ont toutes une constante : la transmission des souvenirs, odeurs, sensations, émotions. A chaque chapitre une perle à lire ! il y avait longtemps que je n'avais pas lu une prose de cette qualité littéraire et je remercie ma soeur de m'avoir prêté ce volume assez confidentiel, publié par une association qui a fait traduire ce recueil en français.

Parmi les thèmes abordés avec beaucoup de poésie, d'observation et aussi d'humour nous trouvons l'enfance (le cerisier), la mort (Silence), les correspondants (Salut), l'amour et ses regrets ou désenchantements (une nuit, ses yeux sertis de nuages, Partir, ...), l'adoption d'un chat (A mon avis Sefa est..., A mon avis aussi Sefa est...), la fidélité d'un chien (Notre berger allemand)... A la lecture de ce recueil j'ai eu moi aussi envie de rouvrir les chambres secrètes de mon enfance...

Ce sont tous les héros de notre enfance, les invités de nos chambres secrètes. Plus notre vie intérieure est innocente, plus nous avons de héros pour vaincre les méchants. Le héros, c'est parfois nous, et parfois, nos amis des contes, qui nous chatouillent le ventre. Au fur et à mesure que nous grandissons, nos héros rassemblent leurs affaires et partent pour ne plus revenir. Notre vie intérieure s'assèche, nos chambres s'esseulent. Comme dans les maisons de nos tatas âgées, on devrait avoir de chambres d'invités, laisser nos portes ouvertes, dans l'espoir que nos héros reviennent nous voir. (p.102)


Ce jeune auteur (acteur de films et séries turques) est très prometteur et mériterait largement d'être édité par une maison d'édition française car il a beaucoup de talent ! 

Un très bon moment de lecture : j'ai lu ce volume en une journée (moins de 200 pages), il y a de nombreuses illustrations de Nalan Alaca.


titre original Sessizlik
publié en 2022 (FR)


Pour commander le livre :



Illustration d'entrée de billet : Virginia Pinon

Des nouvelles de la Poussière rouge - Xiaolong QIU



Rétrospectivement, la vie paraissait bel et bien pleine de hasards ironiques dans lesquels le yin et le yang semblent s'être égarés, comme en témoignait son intérêt mal placé pour le tai chi, son imaginaire transporté sur le banc vert, ou encore les fausses rumeurs colportées par les voisins... Un évènement en amenait un autre, jusqu'à un résultat méconnaissable. (p.128)

Faisant suite au premier volume dont l'intention est de balayer la grande histoire de la chine et la petite histoire des habitants de la cité de la poussière rouge, un modeste quartier de Shanghai, l'auteur poursuit son tableau (peu reluisant) des dégâts de la révolution culturelle : abrutissement des plus téméraires et des plus plus passionnés qui en oublient leur propre famille, écrasement des plus fragiles dans le compresseur des jugements dans tribunal.

Chaque histoire débute avec le résumé de la grandeur de la Chine pour l'année qui s'achève inscrit sur le tableau noir à l'entrée de la cité, et enchaine sur l'histoire de l'un des habitants de la cité, histoire racontée ou entendue lors des conversations du soir chères aux habitants qui y trouvent, sinon du réconfort, un peu d'humanité.

18 nouvelles de 1953 à 2008 dans lesquelles se détache un couple : Chen et Xia, que l'on retrouve à trois reprises pour témoigner de leur rencontre alors jeunes étudiants désœuvrés (la révolution culturelle les empêche d'étudier !), puis plus tard lorsque Xia est mariée et tient un restaurant et enfin une dernière fois, Xia est veuve et milliardaire ayant réussit dans l'immobilier, Chen lui est devenu un paria et dit la bonne aventure. Chen est ici un double littéraire de mon inspecteur chinois préféré (Chen Cao) avec la même découverte de la langue anglaise dans un parc, mais ici Chen devient professeur avant d'être mis sur la touche pour insubordination vis à vis du gouvernement.

Des histoires souvent cruelles où les femmes subissent encore et encore toutes sortes d'abus. Toutefois, la prose ironique de l'auteur balance l'effroi des destins : il y a de nombreux dialogues emprunt de philosophie et c'est avec regret que je referme le livre.

titre original : Years of Red Dust II, stories of Shanghai, 2011
publié en France en 2013


Illustration d'entrée de billet : affiche "old Shanghai"