mardi 26 novembre 2024

Enquête royale à Balmoral - Anna CAZINE



Eté 2004, la Reine Elizabeth II part en vacances pour Balmoral où elle recevra également la visite de ses deux dames de compagnies et amies depuis plusieurs dizaines d'années : Lady Susan et Lady Helena. Les rejoignent également Lord Barteley membre des Affaires étrangères et son épouse pour un premier séjour, ce qui s'avère assez stressant pour le couple peu habitué aux mondanités en vigueur lors du séjour écossais. Au cours d'une randonnée en direction d'un pique nique, Lord Barteley rebrousse chemin, officiellement car il a oublié de prendre ses médicaments. Toutefois, il n'arrivera jamais au château, une battue est alors décidée pour le retrouver sans succès. La Reine décide d'aller elle-même à l'endroit de la disparition présumée et découvre le corps du diplomate en contrebas d'un talus. Débute alors une enquête discrète pour déterminer qui a voulu éliminer le lord car son fils Charles semble cacher son emploi du temps et elle craint qu'il ne soit lié à cette affaire.



Avec ce roman, je retrouve les cosy-mystery ou les mystères en vase clos, comme les écrivaient si bien ma chère romancière Agatha Christie dont j'ai lu tous les romans.

Photo : Jane Barlow/PA Photos/ABACAPRESS.COM

Comme dans Pas le moral à Balmoral de S.J.Bennett, sa majesté Elizabeth II est l'enquêtrice d'un drame qui la touche personnellement : dans le "pas le moral à Balmoral", elle voulait protéger son époux, ici elle cherche à savoir si son fils est coupable de quelque chose car il n'a pas d'alibi à l'heure présumée du meurtre, car il ne s'agit pas d'un malencontreux accident.

Aidée de ses dames de compagnie en qui elle a toute confiance, elle cherche à découvrir des indices sur les raisons qui pousseraient quelqu'un à éliminer un membre du gouvernement et au fil de ses rencontres avec les voisins de Balmoral, elle découvre qu'une vieille superstition parle d'un Guerrier noir qui revient d'entre les morts pour protéger le souverain.

—  Vous avez vu quelque chose  ? interrogea la reine, intriguée.
—  Et bien... oui et non. Je ne veux pas vous effrayer, Madame, mais je pense que vous êtes en danger... —  Pourquoi dites-vous cela  ? demanda-t-elle en conservant son sang-froid.
—  Je crois que le Guerrier Noir est revenu pour vous protéger.
—  Qui  ? Essayez d'être claire, et cessez de parler par énigmes, voulez-vous  ? s'impatienta-t-elle. De quoi parlez-vous  ? 
—  Oh... s'étonna son interlocutrice. Je croyais que vous connaissiez la légende. Devant l'expression abasourdie de la reine, elle enchaîna, tandis que Jeff commençait à brouter ce qui se trouvait à sa portée, devinant que l'arrêt allait se prolonger. —  Alors, je vais vous l'expliquer. Depuis la bataille de Culloden, le Guerrier Noir revient quand son seigneur est en danger, pour le protéger. On raconte que ce guerrier, lors de cette terrible bataille, n'avait pas réussi à protéger Charles Stuart, et qu'il se sentait responsable du massacre de Culloden, commença-t-elle. Durant cette bataille, qui avait eu lieu en 1746, les Highlanders écossais avaient été massacrés par l'armée anglaise. Les Highlanders se battaient pour mettre sur le trône Charles Stuart, qu'ils considéraient comme le seul roi légitime. Après cette défaite, les Ecossais ne pouvaient plus mettre en avant leur culture, et n'avaient plus le droit de se vêtir de kilt, ou de jouer de la cornemuse. Et Charles Stuart avait dû fuir pour se mettre à l'abri. —  Le Guerrier Noir est ensuite retourné finir ses jours dans son manoir de Crathie Lodge, où il est mort de honte, seul, dit-on. Depuis, son fantôme erre en ces lieux. Mais s'il sent son seigneur en danger, il réapparaît, accompagné de trois corbeaux, et il tue celui qui en veut à son maître. Et aujourd'hui, son maître, c'est vous, Madame, n'est-ce-pas ?



publié en 2024
#EnquêteroyaleàBalmoral
lu grâce à
#NetGalleyFrance

Mêlant habilement faits historiques, légendes du cru, complot pour destituer la couronne, hasard de rencontres improbables, détails du quotidien de la famille royale : son emploi du temps entre marche, promenade à cheval, pêche, jeux de société, l'auteur brosse un portrait plutôt sympathique d'Elizabeth II qui n'a pas de jour de repos : même en vacances elle se tient au courant des évènements politiques et sociaux et répond à ses nombreux courriers ; de plus, elle doit toujours sembler maîtresse d'elle-même et de ses émotions même dans la plus grande inquiétude.

La lecture est très facile et agréable, la fin arrive un petit peu trop vite après les longues tergiversations liées au passage en revue de tous les suspects, mais le plaisir de lecture est constant et la conclusion au mystère tient la route.

Dévoilement [Les pièces du puzzle commençaient à se mettre en place. Depuis le début, elle avait pensé que lord Barteley avait découvert un complot la visant, et qu'il avait été tué par la taupe, le traître... Mais si c'était lui, lord Barteley, le traître, et que Duncan l'ait compris en surprenant une discussion à Marrakech entre le lord et ce Zwatsky  ? Et qu'il ait profité de la présence du lord à Balmoral pour le supprimer  ? Et qu'il ait donc rempli son rôle de guerrier noir, protecteur de la Couronne, comme dans la légende  ? Tout s'expliquait... la disparition du dossier, l'attitude étrange de lord Barteley, toujours en retard mais qui devait fouiller un peu partout quand tout le monde était sorti... Qui se serait méfié d'un personnage aussi maladroit  ?] fin du dévoilement.

 


Illustration d'entrée de billet : Bataille de Culloden par David Morier (1746)

vendredi 22 novembre 2024

Visa - Yann MOIX



Un écrivain français se retrouve face à un fonctionnaire de la Corée du Nord, ou plutôt de la République populaire démocratique de Corée, afin d'obtenir un visa et entame avec lui un dialogue qui exploite avec humour le différentiel culturel des deux hommes.
 

S'ensuit un dialogue ubuesque et qui serait drolatique s'il avait été imaginé mais pour moi, tout est réaliste. L'écrivain (Yann Moix) tente de se faire bien voir du préposé de la Délégation générale de la Corée du Nord en France (équivaut à une ambassade) car de sa prestation convaincante du fait qu'il ne cherche pas à créer d'ennui une fois arrivé dans le pays, dépend son autorisation d'aller en Corée du Nord.

L'objet du voyage, nous le savons par l'actualité, était de tourner un film documentaire (qui n'est jamais sorti) pour fêter les 70 ans du régime nord-coréen et de l'acteur Gérard Depardieu.

La joute verbale entre les deux hommes démontre la distorsion entre le monde occidental, réputé trop libéral, laxiste et dangereux et le monde oriental pétri d'admiration, de vénération au-delà de toute liberté individuelle, au point d'utiliser régulièrement la 1ère personne du pluriel pour exprimer une opinion.

Personne n'aime rencontrer les tracas lorsqu'il voyage. Le daim n'a chaud que lorsque l'ours a froid.
- Vous n'avez pas tord.
- Chez nous, on ne dit pas "vous n'avez pas tord". Pour dire que quelqu'un a raison, on dit directement que ce quelqu'un a raison. A l'expression "vous n'avez pas tord", nous préférons la formulation "vous avez raison".
- "Vous avez raison".
- Voilà ! Vous devenez coréen, ça y est ! je plaisante. Nous considérons que seuls les Coréens peuvent devenir coréens. Et encore. Pas tous.
- Je comprends.
- Vous dites sans arrêt que vous comprenez sans que je comprenne vraiment ce que vous essayez de me faire comprendre que soi-disant vous comprenez.
- Je ne comprends pas.
- Chez nous, il ne faut pas chercher à être plus malin que les autres. Il faut être malin comme les autres, mais pas plus. Pas moins, pas plus. (p.23)




Illustration d'entrée de billet : Kim Il Sun, Poster de propagande, Eric LAFFORGUE/Gamma-Rapho via Getty Images

Vous trouvez sur mon site "Ciné" les titres de films plutôt humoristiques se déroulant en Corée du Nord

Joint Security Area - 2000

North korean guys - 2003

Confidential-assignment - 2017


dimanche 17 novembre 2024

Ma vie de fantôme - Franzo PIZARRO



La famille Benett est un peu particulière, en effet, Maman-Jo a choisi d'écrire une thèse sur les fantômes, et pour se faire, toute la famille est en route vers le Canada. Mais avant d'arriver à destination, un accident de la route va les conduire au village de Townwood où ils sont accueillis le temps que leur véhicule soit réparé. Mais voilà que dès le premier soir, Lucas découvre Tyler, un jeune homme qui a perdu la mémoire et pas seulement puisque c'est un fantôme que toute la famille Benett est capable de voir. Touché par le désespoir de Tyler, Lucas lui assure qu'ils ne partiront pas de Townwood sans avoir résolu le mystère de son amnésie certainement due aux circonstances de sa mort.

De nous deux ça n'a jamais été toi le fantôme, Tyler, mais moi. Tu n'as jamais cessé d'être vivant, même en étant mort !C'est moi que tu as sauvé, pas l'inverse ! C'est toi qui m'a libéré en faisant de moi un humain parmi tous les autres ! Tyler... Tu m'as sauvé de ma vie de fantôme ! (p.326)

Connaissant l'auteur depuis plusieurs années par le biais de sa chaîne YouTube sur laquelle il partage (entre autres choses) ses comptes-rendus livresque comme il dit, j'avais bien hâte de lire son deuxième roman paru fin 2023. Le roman adopte dès le début le genre fantastique puisqu'il est question de fantôme, j'ai donc pris le parti de ne pas trop m'attacher à quelques invraisemblances sur la psychologie des personnages qui sont tous plus ou moins décalés entre le maire de la ville très bizarre dans ses excès d'affabilité qui les installe dans une maison toute équipée sans explication, les voisins, peu accueillants sans aucune raison, etc... Le point fort de ce roman réside dans le flux de l'histoire qui découvre peu à peu tous les secrets de Townwood : le personnage de Lucas est attachant, c'est un jeune homme gothique dépressif qui se rebelle contre tout, à commencer par sa famille d'adoption : Maman-Jane et sa phase terminale d'un cancer, Maman-Jo et sa thèse sur les fantômes, et sa désolante petite soeur Lily. Grâce à son intuition, il va mettre à jour l'épouvantable histoire des habitants de Townwood.

Les chapitres sont courts, le style est très imagé, on a vraiment l'impression de voir, de ressentir, les odeurs, les douleurs, les joies aussi. Outre l'aspect fantastique, c'est aussi un roman policier puisque Lucas et ses deux mamans, enquêtent sur la mort de Tyler, puis sur la disparition d'autres personnes. C'est également un roman sur l'apprentissage de l'amour : la naissance de sentiments que rien ni personne ne peut expliquer. Et un roman sur la séparation ultime avec la mort.

J'ai lu le livre en 2 jours tellement j'avais besoin de savoir le fin mot de cette histoire, dont je savais par l'avertissement qu'il s'agissait aussi de pédocriminalité : j'appréhendais un peu mais l'auteur ne décrit jamais rien d'impudique.

Outre la multitude des sujets abordés, j'ai remarqué quelques redites ou paragraphes explicatifs alourdissant parfois le rythme du récit, mais globalement c'est un roman qui m'a beaucoup touchée par son romantisme, malgré la noirceur des évènements. Les révélations finales sont un coup de maître, Stephen King n'aurait pas fait mieux.


Ils s'avancèrent d'un pas lent, mais déterminé, en direction du centre-ville et du lycée. Ils ne trouvèrent rien à se dire durant les premières minutes d'excursion, mais Lucas s'aperçut furtivement au regard de Tyler que celui-ci bouillonnait d'impatience. Il l'observât à la dérobée sans s'en rendre compte : Tyler était un jeune homme de son âge, plutôt charmant et plein de vie. Ironique pour un mort. p.38


publié en décembre 2023

 


Illustration : Peter Wever

jeudi 14 novembre 2024

Miss Peregrine et les enfants particuliers - Ransom RIGGS



Jacob Portman est très proche de Abe, son grand-père qui cache un passé mystérieux ; la mort brutale de celui-ci attaqué par (ce qui semble être) une bête sauvage plonge le jeune adolescent dans un trouble assez grave qui nécessite une prise en charge psychiatrique. L'occasion est donnée de faire un voyage au Royaume-Uni (Pays de Galles) pour officiellement aller visiter le village de pêcheur sur l'île de Cairnholm en compagnie de son père qui désire écrire un livre sur le oiseaux, mais officieusement, Jacob espère trouver des traces de l'orphelinat où son grand-père a trouvé refuge pendant la 2è guerre mondiale (enfant juif d'origine polonaise émigré pour échapper aux camps), et espère rencontrer l'ancienne directrice, Miss Pérégrine (qui doit être une vieille femme maintenant) et qui a écrit une lettre à son grand-père lui demandant de revenir.

...j'ai pensé à tout un tas de choses tristes et négatives, et j'ai nourri mon chagrin, jusqu'à ce que les sanglots me fassent suffoquer. J'ai pensé à mes arrière-grands-parents, morts de faim. A leurs corps lancés dans les incinérateurs par des inconnus qui les haïssaient. Aux enfants qui avaient vécu ici, disparus avant l'heure parce qu'un pilote indifférent avait appuyé sur un bouton. (p.131)


Arrivé sur l'île, Jacob découvre que l'orphelinat est une ruine et en inspectant les décombres, il trouve une autre série de photos dans le même genre que celles que son grand-père conservait dans une malle et qui présentent des enfants étranges. Durant ses explorations sur l'île, Jacob entre dans une boucle temporelle où Miss Pérégrine est encore jeune, l'orphelinat encore intact abrite de nombreux enfants aux pouvoirs particuliers qui y trouvent refuge car pourchassés par deux types de monstres qui cherchent l'immortalité. Jacob fait également connaissance avec Emma qui échangeait des lettres avec son grand-père, Emma est restée si jeune ! 
Il y avait Emma. Je pourrais peut-être passer un moment dans la boucle, le temps que durerait notre aventure, et rentrer chez moi ensuite... Non ! Lorsque je voudrais partir, il serait trop tard, Emma était ensorcelante comme une sirène. Je devait être fort. (p.294)

Pour elle, il va s'intéresser à la sauvegarde des particuliers car il a le pouvoir de voir les monstres. 

- Je n'ai rien de particulier. Je suis la personne la plus ordinaire que tu rencontreras jamais. - Permets-moi d'en douter. Abe avait un talent rare, que presque personne d'autre ne possède. Elle a attendu de croiser mon regard pour achever : - Il voyait les monstres. (p.295)
 


Après avoir vu le film de Tim Burton (2016) qui adapte ce premier roman d'une série de 6 et que j'ai beaucoup apprécié, j'ai eu envie de lire le roman et ce fut un moment délicieux de plonger dans cette histoire mêlant l'apprentissage, la nécessité de choisir son destin, malgré les embuches et les abandons nécessaires. Les enfants du film ne sont pas tout à fait identiques à ceux du livre mais le film a respecté les pouvoirs essentiels : thérianthropie, lévitation, feu, force, invisibilité, prescience, force de la nature.

Une littérature pour adolescent mais qui peut tout à fait plaire aux adultes, la preuve : j'ai 60 ans ! mais j'ai gardé mon âme d'enfant et le goût des aventures, si possibles extravagantes ou extraordinaires.

De plus, contrairement au film qui est vraiment beaucoup plus violent (yeux arrachés et dévorés), ici l'horreur n'est pas insistante et sert de levier à l'effort nécessaire pour vaincre, la peur et l'ennemi.

J'aimerai beaucoup continuer la saga mais pas dans la foulée car j'ai d'autres lectures programmées mais il est certain que je vais lire dans l'année à venir les 5 autres romans.

publié en 2011 (US et FR)

Les photos insérées dans le livre m'ont beaucoup intriguées car elles illustrent parfaitement les particularités des enfants : les pages de la fin indiquent qu'il s'agit d'anciennes photographies en noir et blanc éventuellement truquées ou retouchées et cela donne un aspect encore plus documenté au roman, c'est une idée géniale car j'aime à penser que le merveilleux s'insère dans notre quotidien tet le moment de la lecture est en lui-même une sorte de merveille.

J’ai quasiment couru jusqu’au marais. Alors que je pataugeais dans la boue, à la recherche du chemin d’herbe quasi invisible qu’Emma avait emprunté la veille, une pensée inquiétante m’a effleuré. Et si je ne découvrais, de l’autre côté, que davantage de pluie et une maison en ruine ? C’est dire mon soulagement quand j’ai émergé dans le soleil éblouissant du 3 septembre 1940. L’air était chaud et les nuages qui s’effilochaient dans le ciel bleu avaient des formes familières, rassurantes. Mieux encore : Emma, assise sur le tertre, s’amusait à jeter des pierres dans le marais. (p.222)

                   Miss Peregrine et quelques enfants particuliers et leurs pouvoirs
Miss Peregrine : adulte, elle éduque les enfants placés sous sa protection et peut se change en oiseau (faucon pèlerin) et entretien sa boucle temporelle en 1940 (la même journée est recommencée depuis 70 ans et ils ne vieillissent pas dans la boucle).
Hugues : élève des abeilles dans son estomac
Olive : s'envole si elle n'a pas les pieds lestés
Enoch : rend l'inanimé vivant et le contrôle à base de coeur d'animaux
Horace : médium
Emma : produit de feu avec ses mains, amoureuse d'Abe, puis de son petit-fils Jacob
Millard : est invisible
Fiona : manipule le végétal (fleurs, arbres)
Bronwyn : a une force surhumaine comme son frère jumeaux qui a été tué (il est gardé dans son lit)
Jacob : peut voir les monstres (ce sont des particuliers qui ont subit de graves transformations après une expérience ratée et qui sont désormais horribles et invisibles

mardi 5 novembre 2024

Au château d’Argol - Julien GRACQ



Albert, un jeune homme qui vient d'acheter un château en Bretagne sur les conseils de son ami Herminien, découvre sa nouvelle propriété entourée de bois et débouchant sur la mer. Peu après, s'invite Herminien accompagné d'une jeune femme Heide. Tels des personnages échappés d'un conte cruel ou d'un opéra, les trois hôtes se confrontent, se cherchent, se défient jusqu'à l'acte ultime.


publié en 1938


1. Préambule

"Au château d'Argol" a pour moi un écho particulier qui prend sa source dans l'adolescence, lorsqu'une de mes professeurs de français (en 5è ou 4è) nous en avait extrait une partie pour une dictée. En ce temps j'ignorait tout du roman fantasmagorique et complexe qui se cachait derrière les phrases extraites comme les racines lumineuses d'un étrange végétal.

J'ai lu deux fois le roman après cette première expérience, bien plus tard une fois adulte, j'avais acheté rue Mouffetard à Paris, le livre dans une édition originale (José Corti) où les pages non massicotées devaient être coupées afin d'être lues. Ma première impression voyant cela était une immense déception car il avait fallu que je rentre chez moi pour enfin prendre possession de mon livre.

Je ne peux pas dire que l'attente ait été couronnée de succès : trop jeune alors je n'avais rien compris au roman que j'avais imaginé romantique, et qui se trouvait être finalement presque horrible, dans le sens : rempli d'horreurs. Relu quelques années plus tard, à un moment sans doute propice à l'état d'âme dans lequel il faut être, c'est à dire un peu fou, je plongeais cette fois dans cette extase littéraire, consacrée au poète que je suis en mon âme et conscience.

Las, au fil des déménagements depuis 40 ans, au fil des réflexions face à un livre "garder ou ne pas garder, là est la question" (je suis de celles qui, au lieu de se constituer une bibliothèque en accumulant les volumes, se constitue une bibliothèque fantôme, peuplée de traces et de souvenirs car je suis entrée il y a quelques années dans une phase d'éclatement : je parsème, donne, vend, dépose les livres dont je reste persuadée qu'ils m'ont tout donné et qui ne peuvent plus rien me dire de plus.

Ce petit fascicule bizarre aux pages dentelées, je ne l'ai plus car il s'est dissout dans les limbes de ma mémoire (j'ignore complètement ce que j'en ai fait) mais en lisant l'avis de mon amie 
"Une littérature dont le premier souci n’est pas de plaire mais de créer". (M-P.F. La Cause littéraire, 01/10/2024)
sur le site "La cause littéraire" j'ai eu l'envie viscérale de me le réapproprier et je l'ai réservé dans ma médiathèque pour le relire en pleine conscience avec l'esprit critique d'une vieille roublarde à qui aucune ruse ne fera prendre un mauvais roman pour un chef d'oeuvre.

Tout au long de la lecture, j'ai pris des notes, mis des index afin d'illustrer mes remarques et garder traces des passages remarquables.

2. Mes notes et annotations

Julien Gracq (nom de plume adopté pour séparer sa vie littéraire de son autre métier : professeur d'histoire géo) avait 28 ans lorsque le roman fut publié et fut un évènement dans la sphère littéraire : on peut le comprendre car il y a beaucoup de bizarreries, de symbolisme, de philosophie, d'influences diverses et très peu, voire pas de rationnel.

Pour ma part, j'ai pensé aux "Souffrances du jeune Werther" même s'il n'y a pas de suicide à proprement parlé ici (sauf à considérer que Herminien et Albert ne font qu'un dans une forme de Janus symbolique). J'ai noté beaucoup de références que j'ai ensuite vérifiées : l'opéra Parsifal avec Amfortas, la quête du Graal, les chevaliers (l'épée). 

Le roman est étrange car remplit de passages visionnaires, de pulsions : la mort, l'envie, l'envie de meurtre aussi. Les personnages ne semblent pas réels car ils n'agissent pas rationnellement  leurs sentiments sont étranges, leurs blessures ne semblent pas les atteindre, ils sont comme des projections d'humanité sur un théâtre d'ombres, de lumières, dans un paysage très fantasmagorique.

Parfois je me suis demandée s'il n'y avait pas un seul héros schizophrène (Albert) et tour à tour possédé par son doppelgänger (Herminien, le double maléfique) ou par sa part féminine (Heide). 

Il voulait se donner une heure encore pour savourer l’angoisse du hasard.

Dès la première page je sens que je vais replonger dans le roman avec la joie d'un nageur olympique : je suis dans mon élément, car l'auteur a un don spécial et grâce à son écriture poétique et très imagée il orchestre à merveille son histoire d'amour, de possession, d'envoutement et de mort, où le temps lui-même a un rôle important.
Aucune inscription déjà n'était plus lisible, et l'agent de cette impitoyable et deux fois sacrilège destruction était révélé par le sifflement incessant des grains du sable dont le vent, seconde après seconde, et avec un acharnement atroce, projetait la fine poussière sur le granit. Il paraissait couler de Sa paume inépuisable, c'était le sablier horrible du temps ! (p.49)

 

3. Les personnages principaux

Albert est présenté comme un jeune homme solitaire, aimant les études philosophiques, presque éthéré.
...la beauté de son visage toujours plus constamment pâle avait pris un caractère presque fatal (p.17)

...une chevelure blonde et aérienne (p.17)


Herminien est un négatif d'Albert : brun, vêtu de sombre, il est aussi régulièrement présenté comme un reflet d'Albert qui y reconnait son double. L'auteur n'évoque pas clairement la relation entre les deux hommes mais avec le recul on comprend qu'il plus qu'un ami.
...un ami très cher, mais, un peu plus qu'il n'est convenable, (p.15)

Heide est toute blanche, elle m'a fait penser à la Lune d'ailleurs régulièrement évoquée dans le livre, elle aurait pu s'appeler Sélène.

Le quatrième personnage est un taiseux, qui, lorsqu'il réapparait est trouvé endormi ce qui donne un aspect presque comique à ses rares apparitions dans le roman, comme si nous lisions le rêve (ou le cauchemar) dans lequel l'auteur nous emporte.




4. La construction du roman (l'intrigue est dévoilée)

est articulée en 10 parties que je résume ainsi :

Argol
Albert arrive au château d'Argol qu'il a acheté sans le voir et découvre les alentours. Il reçoit un message de son ami Herminien qui annonce sa visite. Albert entrevoit son château comme une peinture italienne.

Cette aile, bâtie dans le goût italien, à la manière des palais dont Claude Gelée aime à semer ses paysages, faisait avec la sombre façade un parfait contraste. (p.24)

 Claude Gelée (Tivoli)


Il découvre le château tel l'antre d'un monstre endormi : silencieux, tapissé de fourrures à tous les étages, comme si les sons devaient être étouffés. C'est aussi un "labyrinthe à trois dimensions" (p.26) ; les couloirs sont sinueux, les ouvertures sont béantes sur le forêt toute proche et menaçante.
...le dormeur à son réveil plongeait son regard malgré lui dans le gouffre des arbres, et pouvait se croire un instant balancé dans un vaisseau magique au-dessus des vagues profondes de la forêt. (p.32)

Le cimetière

Albert découvre son domaine tout en savourant ses études.

"Il travaillait cependant avec ardeur, déchiffrant les pages difficiles de cette logique où le système hégélien entier semble prendre tout à coup son vol auguste et angélique. (p.39)

L'auteur commence à installer le drame sous-jacent, visiblement inspiré de l'argument de Parsifal : 

"La main qui inflige la blessure est aussi celle qui la guérit". (p.40)

Albert évoque ses liens avec Herminien qui ne sont pas ceux d'une simple amitié.

"Peut-être Albert se méprenait-il en décorant du nom d'amitié des rapports à tout prendre extrêmement troubles, auxquels la similitude presque exacte des goûts, une façon pareille d'aborder les détours du langage, un système de valeurs à eux propre qui courait et s'affirmait sans cesse présent et invisible comme un filigrane au milieu de toute conversation qu'ils avaient avec des tiers, auraient mérité sans doute la qualification, à tous égards plus inquiétante, de complicité. (p.44)

Il a également conscience qu'Herminien est aussi un adversaire.

Car ils étaient ennemis aussi, mais ils n'osaient pas se le dire. Ils n'osaient pas se le dire, ni tolérer la plus lointaine évocation de rapports en quoi que ce fût étranges qui pussent jamais exister entre eux. (p.45)

Il s'interroge sur Heide qu'il ne connait pas et se demande même s'il s'agit d'une homme ou d'une femme.

...Albert s'aperçut alors avec un bizarre sentiment de malaise que le sexe même de son visiteur, (.../...) devait rester pour lui jusqu'à l'heure de son arrivée entièrement en question. (p.46)

Il découvre le cimetière et grave le prénom Heide sur une tombe.

... une force guida son bras, tandis que, gardant sur son visage le sourire presque insensé que faisaient naître en lui de secrets rapprochements, il marchait vivement vers la croix, et, s'armant d'un éclat de pierre aigu, y gravait grossièrement le nom de Heide. (p.50)

Heide
Albert fait connaissance avec Heide qui, avec ses voiles blancs, s'apparentent à la lumière de la Lune.

Ils restent là tous deux, pâles, sur la haute terrasse, et pris tout à coup dans le rayon de ce regard de la lune et de la forêt, ils n'osent reculer, l'œil rivé à ce bouleversant théâtre. (p.63)

Herminien

La vie des trois personnages s'organise, le matin promenade : Herminien assiste au charme que Heide opère sur Adrien. Il semble en crever de jalousie car l'après-midi ces deux-là se promènent ensemble.
Apparaissent comme des fulgurances du futur des images terribles.
Elle devenait une immobile colonne de sang, elle s'éveillait à une étrange angoisse ; il lui semblait que ses veines fussent incapables de contenir un instant de plus le flux épouvantable de ce sang qui bondissait en elle avec fureur au seul contact du bras d'Albert, - et qu'il allait jaillir et éclabousser les arbres de sa fusée chaude, tandis que la saisirait le froid de la mort dont elle croyait sentir le poignard fixé entre ses deux épaules. (p.74)

Le bain

Les trois "amis" décident de nager vers le large au risque de mourir dans une sorte de défi monstrueux d'être le dernier à rebrousser chemin jusqu'à ce que Heide boive la tasse ce qui les fait réagir.
Soudain la tête de Heide plongea sous les vagues et tout mouvement sembla s'abolir en elle. Alors Herminien se réveilla avec un subit frisson, et un cri surprenant sorti de sa poitrine. (p.93)

Leur aventure marine les fait dès lors basculer dans une nouvelle conscience :
Était-il perdu, noyé au milieu des vagues insatiables, le secret pervers de leur coeur ? (p.95)

La chapelle des âmes

Albert et Herminien se promènent chacun sur une rive et finissent par se rejoindre pour entrer dans une chapelle suspendue au dessus des abîmes.
Bientôt, (.../...) apparurent les murs gris d'une chapelle suspendue au dessus des abîmes. Elle offrait l'image d'une merveilleuse vétusté, et en plus d'un endroit les tronçons de pierre de ses ogives délicates s'étaient écroulés dans l'herbe noire où ils luisaient comme les membres blancs et dispersés d'un héros abattu par traitrise.../... (p.405)

Herminien se met à jouer de l'orgue pour Albert (comme s'il voulait l'envoûter).
...résonna sous les doigts d'Herminien, comme parcouru d'une chaleur légère et dévorante, le chant de la fraternité virile. (p.112)

La forêt
La pluie survient qui les confine dans le château où ils déambulent sans but, sans se croiser, comme des âmes perdues.
Un lourd désœuvrement s'empara des hôtes du château, et avec des paroles rares et à peine significatives, ils parurent s'éviter avec persistance, ...(p.117)

Lorsqu'enfin le beau temps revient, Albert observe Herminien qui sort en compagnie d'Heide mais il porte un fusil.
...l'œil d'Albert put suivre le long canon 'un fusil suspendu à l'épaule d'Herminien et qui brilla longtemps d'un feu cruel au travers des premiers rideaux de la forêt, où il reparaissait par intervalles avec l'éclat insupportable d'une épée nue. (p.120)

Ne les voyant pas revenir, Albert sort à son tour et trouve Heide noyée, sanglante, les mains attachées.
Ses cheveux flottaient en longues vagues dans la source et sa tête rejetée en arrière, et noyée dans l'ombre où luisaient seulement les dents nues de sa bouche, faisait avec son corps un angle horrible...(p.126)

Rubén Armiche Benítez Padrón


L'allée

Herminien a disparu et durant la convalescence de Heide, Albert entreprend des activités mortelles comme la nage à outrance, la chasse au sanglier ou de folles chevauchées.
...il s'enfonçait dans les domaines bourbeux de la pluie, au fond de cette forêt dévastée et lavée comme une plage par le vent transparent. (p.130)

Albert soigne Heide, ils vont ensuite se promener et débouchent sur une étrange allée toute droite qui n'existe plus lorsqu'ils se retournent comme si elle se matérialisait sous leur pas.
Albert et Heide, en se retournant, n'en constatèrent pas moins avec malaise que l'avenue, (.../...) se perdait en impasse dans la mer uniforme des arbres.(p.142)

L'allée débouche sur un rond point d'où partent ou arrivent des allées semblables à celles qu'ils ont empruntée et aperçoive le cheval puis Herminien désarçonné, terrassé par l'impact du sabot du cheval.
... à son flanc, sous les côtes, apparut la blessure hideuse où le sabot du cheval avait porté, noire et sanguinolente, et cerclée d'un cerne de sang caillé, comme si l'hémorragie eût été arrêtée seulement par l'effet d'un charme ou d'un philtre. (p.149)

Ils se retrouvent au château : Herminien est porté dans la chambre et Albert se couche devant la porte, il se souvient de leurs promenades dans Paris et ne peut empêcher une vision terrible où Herminien a le cou serré entre deux barres jusqu'à ce qu'il se brise.

La chambre

Albert entre dans la chambre d'Herminien et il observe une gravure représentant les souffrances d'Amfortas (cf.Parsifal).
Amfortas par Rogelio de Egusquiza

La mort

Herminien se remet et propose à Albert de lui faire découvrir un passage secret du château car il a étudier son histoire et eut accès à des anciens plans. En partant du salon, ils prennent un passage secret, gravissent des marches qui aboutissent à la chambre de Heide. Ils repartent. Albert est dans sa chambre mais n'arrive pas à dormir, il entend les cris de Heide et, muni d'une dague, il reprend le passage secret pour trouver Heide qui s'est empoisonnée. Les deux amis l'enterre dans la tombe où Albert a gravé le nom au début du livre. Herminien quitte le château en prenant l'allée mystérieuse
...il quitta le château sous l'habit du voyageur. Très vite ses pas le conduisirent vers l'année magique qu'Albert et Heide avaient suivie en un jour fatal. Les pans flottant e son manteau l'environnaient comme des ailes noires. (p.182)
 où il se fait  rattraper et poignarder.
...il sentit l'éclair glacé d'un couteau couler entre ses épaules comme une poignée de neige.(p.182)

Illustration d'entrée de billet : Mike Worrall (jardin de la mélancolie)

dimanche 3 novembre 2024

Un Noël semé d'embûches - Sylvie BARON



Valuéjols, un petit village du Cantal, les habitants se préparent à fêter Noël. Tous ? Non Marc Despretz (surnommé "Amidon" pour sa rigueur légendaire) le maire adjoint, en charge du village pendant la convalescence du maire, a interdit toute manifestation non laïque : exit la parade de la crèche vivante et ses animaux, exit les chants de Noël et exit Joseph et Marie. Mais peu avant la fin de la soirée de festivités qui se déroulent tant bien que mal, son corps est retrouvé poignardé à mort. C'est alors que les membres du tricot-club, sous la direction de Joséfa Casarès, qui est un peu leur "chef" spirituel, vont tenter de découvrir le coupable en parallèle de l'enquête officielle, car Joséfa a escamoté quelques indices sur la scène du crime pour éviter que les soupçons ne se portent sur une personne de son entourage qui s'avère être l'enfant dont elle a la garde et qui, vu son âge, ne peut être qu'un témoin et qu'elle doit protéger.

—  Vous avez raison, madame Casarès, j’ai besoin de vos lumières sur l’affaire Despretz, d’autant plus qu’une partie de vos tricoteurs sont les premiers concernés par l’enquête. —  N’exagérons pas, commissaire, vous savez aussi bien que moi qu’il n’y a aucune raison de m’inclure, ainsi que Reine Cazals, dans les suspects pour le seul fait d’avoir découvert le corps. Le pauvre homme était mort bien avant notre arrivée et nous n’avions aucune possibilité de pénétrer dans la mairie au cours de cette fameuse soirée.


J'ai découvert très récemment le site NetGalley qui permet la lecture ou l'écoute de roman et, toujours en quête de nouvelles lectures j'ai postulé pour recevoir ce titre qui m'a été accordé.

J'avais envie de lire un policier type cosy-mystery et c'est bien de ce genre qu'il s'agit : une enquête de meurtre dans un espace contraint, ici un village, sa mairie et ses commerces (bar, restaurant, salon de coiffure, boucherie, etc..). Il s'agit du 3è tome de la série des "Petits Meurtres du tricot-club", je n'ai pas lu les premiers mais les personnages récurrents nous sont présentés en note de bas de page. La narration est omnisciente ce qui permet à l'auteur de décrire les pensées et réflexions de nombreux personnages.

J'ai bien aimé la description de l'aspect terroir : on sent que l'auteur est sensible à la prise en compte de l'environnement indispensable à tout équilibre, sans occulter les médisances mais en mettant l'accent sur la fraternité. J'ai moins aimé les nombreuses descriptions et digression sur les natures des tricots même si je comprends que l'auteur devait tout de même placer ses aiguilles quelque part !

La Grenouille, c’est leur lieu de rencontre, leur caverne secrète, presque leur deuxième maison. On se sent si bien chez Reine Cazals, la patronne de cet établissement hétéroclite, qu’on en oublie un moment la dureté de la vie et la violence du monde. On est projeté dans un autre temps, dans une ambiance de solidarité, de connivence, de regards graves mais toujours sincères. Comme aime à le dire Joséfa, «  ici, on n’est pas ensemble, on est avec  », prêt à donner, à écouter, à comprendre, à partager.

Le roman se lit assez facilement car le style est vivant et comporte de nombreux dialogues. J'ai regretté quelque aspect psychologique sur le comportement de certains personnages, notamment Joséfa, vis à vis des enfants qui détiennent un élément clé qui n'est révélé qu'à la toute fin.

—  Eh bien, moi je te trouve trop indulgente  ! ne peut s’empêcher de rouspéter Reine. Ce gamin nous roule dans la farine depuis le début. On vient de comprendre avec bien du mal comment il est entré dans la mairie mais on ne sait toujours pas ce qu’il y a fait, ce qu’il y a vu ou qui il y a rencontré. Il serait peut-être temps maintenant de le bousculer. Si tu veux mon avis, il serait temps d’arrêter de prendre des gants avec lui. —  Tu crois qu’il a croisé le criminel  ? J’en ai peur moi aussi  !

Révélation de l'intrigue
[Il m'est incompréhensible qu'elle ne les ai pas interrogés avant, ce qui aurait évité des victimes supplémentaires.]fin de l'aparté.

publié en octobre 2024


Illustration : Thomas Cooper Gotch "Alleluia"

samedi 2 novembre 2024

Le squelette de Rimbaud - Jean-Michel LECOCQ



L'adjoint au maire de Charleville-Mézières en charge de la culture vient d'avoir une idée saugrenue, une de plus, il souhaite obtenir l'autorisation d'exposer le fémur de Rimbaud dans une nouvelle partie du musée consacré au poète.
-Mon souci concerne l'illustration du roman de Franz Bartelt que vous connaissez tous, je veux parler du Fémur de Rimbaud. Un exemplaire de ce roman doit être exposé dans une vitrine. J'aimerais qu'à côté soit présenté le fémur de Rimbaud. 
.../...
- Vous voulez dire un os factice ? (p.14)
Alors que l'entourage proche pense que l'autorisation d'exhumation ne sera pas obtenue, chacun est forcé d'admettre que le maire a le bras long, peut-être jusqu'au plus haut niveau du pouvoir. Mais diablerie ! une fois que le cercueil est ouvert, ce n'est pas le squelette de Rimbaud car il est intact. Commence alors une enquête complexe menée tambour battant par un policier à qui on ne compte pas de fable et un juge proche de la retraite, pas fâché de mettre les édiles dans l'embarras et leur faire payer leur idée absurde d'avoir voulu déterrer Rimbaud.





Bien m'a pris de sélectionner ce titre lors de la campagne de lecture Masse critique "mauvais genres" d'octobre du site Babelio car c'est une véritable pépite qui m'a été offerte. Le sujet de Rimbaud bien sûr m'a attirée (comme de nombreux élèves j'ai étudié ses poèmes et je suis tombée sous le charme du bateau ivre et de son capitaine) mais j'aime aussi les romans policiers !

Jean-Michel LECOCQ ne fait pas que nous inviter à une enquête originale dans la région de l'Argonne, il épingle également avec beaucoup de finesse les travers de l'administration : entregents, féodalité, peur des représailles.
- Vous n'êtes pas sans savoir que le fémur auquel fait allusion Bartelt est celui de la jambe droite, celle dont on a amputé Rimbaud à Marseille en 1891. Il a dû être jeté dans une fosse commune avec le reste de sa jambe.
Chacun pensait qu'Hermelin allait éclater de rire ou reconnaitre que ce qu'il considérait comme un trait d'esprit était tombé à plat, mais le maire adjoint était sérieux et il les sidéra une nouvelle fois.
- Et bien messieurs, s'il manque le droit, nous prendront le gauche. (p.15)

La volonté de l'inspecteur de police et l'appui du juge en fin de carrière qui n'attend que son heure de départ pour aller à la pêche ne seront pas de trop pour venir à bout d'une véritable entreprise de machination morbide autour des tombes et de celle de Rimbaud en particulier.

Le style est très agréable, les chapitres sont courts, l'envie du lecteur est bien là : tourner la page pour en savoir plus et la joie est bien là, une pure joie de lecture malheureusement trop rare de nos jours pour ne pas être relevée. Je lirai certainement d'autres romans de cet auteur qui sait nous transporter et qui, dans ce roman nous emporte avec lui dans la campagne environnante de la Meuse, mais aussi dans le journal de bord d'une bonne soeur qui a veillé sur Rimbaud : autant d'originalités méritent d'être relevées..


publié en 2019, 2024 en version "poche"

Ce qui, hier encore, eût été considéré comme un acte blasphématoire et irréparable était devenu une nécessité. Qu'importaient les protestations véhémentes d'une bande d'intellectuels sectaires qui voyaient dans cette course en avant une injure à la mémoire de leur idole, le président, le premier ministre et, a fortiori, le ministre de la culture soutenaient leur représentant local et avaient même promis de venir à Charleville dès que la précieuse dépouille aurait été retrouvée. (p.160)
Illustration d'entrée de billet : silhouette d'Arthur Rimbaud



vendredi 1 novembre 2024

Légendes d'automne - Jim HARRISON



1/ Une vengeance...100 pages

Cochran, un homme à moitié mort est sauvé in extremis mais au delà des blessures qui lui ont été infligées par son ancien patron, un violent baron de la drogue mexicain, dont il a volé l'épouse. Le pervers baron ayant meurtri son épouse (droguée, violentée et forcée à la prostitution), Cochran fait tout pour la mettre à l'abri pour qu'elle y meurt.


2/ L'homme qui abandonna son nom 96 pages

Nordstrom est un homme qui a réussit mais il remet en question le but de son existence lorsque sa femme le quitte sans rien lui expliquer ni lui reprocher. Il finit par se débarrasser de ses possessions et accepte d'être le cuisinier d'une petite station balnéaire où il se contente de vivre dans une cabane où il peut danser tout son soûl comme il aime tant à le faire.


3/ Légendes d’automne 90 pages

Le colonel Ludlow a trois fils qui s’engagent dans la première guerre mondiale. Malheureusement, le plus jeune garçon se fait gazer et tuer. Les deux autres frères rentrent mais leur destin est frappé par de multiples drames. 

 

Ce qu'il y a de bien lorsqu'on connait un peu la production littéraire d'un auteur, c'est que l'on retrouve ce qui nous plait tant mais on note d'autant plus férocement ce qui nous déplait ; dans mon cas c'est la violence (gratuite) et les scènes de sexe.
Je trouve étonnant que ce livre ait été le premier succès commercial de l’auteur car il est loin d'être facile à lire et aucun des personnages n'est sympathique.
Je n'ai pas vu le film 'Légendes d'automne" dont est tiré la 3è nouvelle mais d'après le résumé dont j'ai pris connaissance il me semble assez fidèle dans l'esprit malgré quelques arrangements sur les personnages. Le récit de "Légendes d'automne" aurait pu à lui seul être un roman s'il avait été plus long car car je le trouve trop étriqué dans ses 91 pages : il est tout de même question de l'histoire de trois génération autour de Ludlow : son propre père qui vit en Ecosse (les Orcades), lui-même, et son fils Tristan. C'est d'ailleurs, l'un des rares romans où Jim Harrison nous emmène ailleurs qu'en Amérique. J'ai ressenti dans ce récit comme un sentiment de rapidité comme si l'auteur avait voulu faire vite mais il n'est pas facile de résumer 50 ans d'aventures de trois hommes en 90 pages.

Pour résumé, j'ai lu avec difficultés car certains passages sont vraiment très sombres mais je ne regrette pas car je poursuis mon défi de résume tous les livres de Jim Harrison (à l'exception des poèmes qui ne sont pas traduits).

publié en 1979 (USA)



Chacun rêve d'une part de mystère dans son existence, mais rares sont ceux qui font ce qu'il faut pour la mériter. ("Une vengeance")


Mon avis complet sur mon blog consacré à l'auteur.


Illustration d'entrée de billet : Jennie Brownscombe (Love's Young Dream)