dimanche 26 janvier 2025

Le prince de Bombay - Sujata MASSEY



Edward VII, le Prince de Galles est en visite en Inde et arrive à Bombay où plusieurs festivités sont organisées, à commencer par un défilé auquel la population est invitée à se rendre. Freny Cuttingmaster, une étudiante de l'université Woodburn consulte Perveen Mistry afin de savoir si un étudiant risque l'exclusion s'il refuse de participer aux acclamations. Le jour du défilé, Freny bien que présente à l'appel obligatoire du matin, ne se trouve pas sur les gradins installés devant son université et son corps est retrouvé en contrebas de la galerie de son bâtiment, victime d'une chute mortelle. Parallèlement à ce drame, un jeune étudiant de la même université tente de perturber le défilé avant d'être fermement maîtrisé et interpelé tandis que dans certains quartiers de Bombay, des émeutiers s'adonnent à des attaques sur des personnes et des biens, saccageant des vitrines en protestation de tout ce qui a trait aux Anglais et à leurs partisans.



En mémoire de la jeune étudiante qui était venue lui demandé conseil, Perveen assiste les parents dévastés à affronter le procès qui doit statuer s'il s'agit d'un accident ou d'un meurtre et au terme duquel ils pourront enfin récupérer le corps de leur fille pour exécuter leur rite funéraire parsi. Aidée de son amie Alice, professeur de mathématique dans l'université Woodburn, et également de Colin qui, pour un temps, a quitté Satapur pour rejoindre la suite du prince en tant qu'ancien camarade d'études, Perveen va reconstituer les évènements de cette journée fatale et découvrir les responsables de la chute de Freny.
 

Je ne pouvais pas attendre très longtemps après la lecture des deux premiers tomes de cette série des "aventures de Perveen Mistry" car c'est un véritable bonheur que de dévorer ce genre de roman qui présente une enquête suite à une mort suspecte dans un cadre historique et en immersion dans le Bombay des années 20 au sein d'une communauté parsie dont on découvre les différents rites pour les vivants et les morts.

Comme pour un film à suspens, l'auteur nous mène sur de fausses pistes, des témoins méfiants, on avance à tâtons ce qui peut sembler long au lecteur pressé mais moi je me suis régalée car le déroulement est très plausible et sans invraisemblances. Il est très facile de se mettre dans la peau de Perveen qui respecte la famille, sa réputation ; elle aussi est favorable à l'indépendance de l'Inde mais pas dans les actes de violence conformément aux préceptes de sa religion parsie. Avec elle on déguste des mets exotiques, on s'installe dans une suite de grand hôtel, on s'habille de sari en soie colorés.

Sari à la mode parsie par M. V. Dhurandhar


Le quatrième tome n'est pas traduit en français mais j'ai déjà décidé de le lire en anglais donc vous aurez compris que je recommande à 100% la lecture de cette série qui met en scène une héroïne atypique dont on découvre les peurs, les joies, la moralité, les amitiés et l'attachement amoureux pour quelqu'un qui, a priori, ne plaira pas du tout à sa famille car Colin, l'administrateur rencontré lors de son travail de conseil à Satapur, est anglais.




publié en 2021



Perveen s’en alla avec sa mallette contenant ses jumelles de théâtre, ainsi que sa boîte de cartes de visite, des stylos et un bloc-notes. La mallette lui donnait plus la sensation d’être une travailleuse qu’une spectatrice en chemin pour la parade. Et alors que la plupart des gens étaient parés d’atours de fêtes, elle était vêtue d’un ordinaire sari bandhej en soie pêche et rouge, par-dessus une tunique de coton blanc. Elle regrettait aujourd’hui cette tunique qui était typiquement européenne. Les indépendantistes émettraient des hypothèses à son sujet, tout comme les fidèles de la Couronne. Personne ne devinerait que la raison de sa présence n’avait rien à voir avec l’adoration ou la destruction. Elle était en mission pour observer les réactions de la ville à la venue d’Edward – elle souhaitait découvrir quel type d’action Freny avait choisi. (p.29) 

 

Vers la critique du livre suivant "The Mistress of Bhatia House"


Illustration d'entrée de billet : Royal Party in Bombay, Edward, Prince of Wales, Royal Tour of India, 1921-1922

Le Roman de Marceau Miller - Marceau MILLER


A la mort d'un célèbre écrivain, sa femme découvre un secret enfoui depuis 20 ans et la trahison de ceux qu'elle pensait être ses amis. Marceau Miller laisse une lettre pour sa femme lui indiquant que son dernier roman dévoile un secret qu'il a gardé en lui depuis 20 ans, mais lorsqu'elle se rend à la banque suisse et ouvre le coffre dont elle ignorait l'existence, point de roman mais une valise peine de billets, une fortune. Elle va alors chercher à retrouver le roman tout en devant subir l'enquête de la mort de son mari qui ne serait finalement pas victime d'un accident en montagne en ayant dévissé mais aurait été victime d'un meurtre.


Toujours à l'affut de découvrir un nouveau roman policier et intriguée par le résumé, je me suis empressée de solliciter la lecture de ce roman sur NetGalley dont j'ai très récemment découvert l'existence. Dès les premières pages j'ai eu des doutes : je n'aime pas trop l'écriture à la première personne lorsqu'on décrit des situations improbables et de surcroit au présent, en l'occurrence raconter son saut dans le vide vers la mort (premier chapitre).

Certes, le roman va alterner plusieurs récits et points de vue des personnages mais à chaque fois, j'ai trouvé le récit très artificiel et c'est dommage car les drames couvent sur 20 ans il y aurait eu de quoi faire un récit plus subtil.

Sans savoir que l'identité de l'auteur est un sujet à interrogation, j'ai tout de suite penser à Joël Dicker moi aussi car on y trouve tout les ingrédients : une multitude de personnages stéréotypés aux comportements invraisemblables, des endroits magnifiques, de fausses pistes pour le lecteur comme par exemple : la disparition mystérieuse de Jade, la soeur de Marceau sans qu'on retrouve le corps 20 ans auparavant, des ordinateurs qui disparaissent, des mots de passe qui changent, un manuscrit témoignage qui disparait, et...

Est-ce un livre recommandable ? Ceux qui aiment le style de Joël Dicker et celui de Karine Giébel seront ravis et comblés car une fois commencé le livre, on ne peut pas vraiment le lâcher, on a envie de savoir de quoi il retourne. Les autres, dont je fais partie, regretteront trop de situations rocambolesques, aucune psychologie des personnages (les enfants de 11 et 12 ans ne semblent pas tellement touchés par la mort de leur père, et que dire de son épouse qui agit comme une hystérique de nombreuses fois).

Il reste quelque chose de positif : l'envie de découvrir cette région entre lac et montagne, ainsi que le décrit Marceau dans son journal :

La rencontre de la grande Nature. Je passais le plus clair de mon temps à l’extérieur, à crapahuter dans la région. Devant cet appétit nouveau, ma mère nous a inscrits à “la Maison de la Forêt”, Jade et moi. L’association jouait le rôle d’annexe locale de l’office de tourisme et proposait de nombreuses activités pour les enfants. Nous y avons trouvé nos marques avec Jade. Plus encore, nous y avons trouvé un refuge – dès l’accident qui a coûté la vie à mon père. J’avais alors dix ans, et Jade 11 mois de moins que moi. Nous avons traversé cette tragédie comme la traversent des enfants de cet âge. Nous voulions être des enfants comme les autres, malgré la fatalité en plus et un père en moins. Les années passaient pourtant et la souffrance sourdait en nous. Nous vivions avec un fantôme, comptant sur l’âge adulte pour qu’il nous débarrasse de lui et nous ouvre un nouvel horizon. 


publié en 2025 édition de la Martinière

 


Illustration d'entrée de billet "Lac Léman" par Haut risque sur Unsplash 

dimanche 19 janvier 2025

Bal tragique à Windsor - S.J. BENNETT



Quelques semaines avant les festivités pour son 90è anniversaire, la reine Elisabeth II reçoit à Windsor et Charles organise une réunion secrète d'analystes et de spécialistes sur le sujet de l'influence de certains pays (Russie, Chine) sur les échanges commerciaux intéressant le royaume uni. Une soirée dansante est également organisée au cours de laquelle un jeune pianiste d'origine russe se fait remarquer par sa virtuosité et ses talents de danseur. Mais au lendemain, il est retrouvé pendu dans son placard dans une position qui suggère un adepte du bondage. Le MI5 mis sur le coup cherche une responsabilité du côté des russes et accuse Poutine. Mais la Reine est rapidement convaincue que le Kremlin ne s'intéresse aucunement à l'exécution d'un jeune russe qui n'a rien à voir avec la politique, qui plus est dans son château. Avec sa jeune secrétaire du bureau particulier Elisabeth II va chercher à comprendre qui en voulait à Brodski au point de vouloir l'éliminer.

 

Après avoir lu Pas le moral à Balmoral en septembre dernier, j'ai eu envie de lire le 1er tome de cette sympathique série britannique, de la même trempe que ce livre lu en 2010 : "La reine des lectrices" où la reine s'attèle à résoudre une énigme. Mais l'analogie s'arrête là car dans cette série, c'est à la vénérable "miss Marple" de ma chère Agatha Christie que je songe tout au long de ces pages car, sans se déplacer et rien qu'à force de déduction, la Reine comprend ce qui a pu se passer.

Le style est correct : vif et sans temps mort avec de nombreux dialogues, mais je n'ai pas trouvé de paragraphes ou belles expressions originales et littéraires, ce qui en fait un roman tout trouvé pour passer un bon moment de lecture.

Concernant l'enquête, j'ai trouvé le déroulement très complexe car il y a beaucoup de protagonistes et de fausses pistes. Je n'ai pas été emballée par l'explication de l'élimination du pauvre pianiste seul capable de découvrir qu'un invité qui n'est pas celui qu'il prétend être. De surcroit, cet invité n'a pas appris grand chose de la fameuse réunion secrète et les morts s'enchainent...Tout cela pour cela !

  • Plaisir de lecture : 90%
  • Satisfaction de résolution du mystère : 10%

publié en 2021


Mais d’abord, le travail. — Oui, Simon. Que se passe-t-il ? Son secrétaire attendit qu’elle soit assise à son bureau. — C’est à propos du jeune Russe, Madame. Mr Brodski.    Jusque-là, je m’en serais doutée. — Ce n’est pas un accident. Il y eut un bref silence. — Oh, juste ciel. Pauvre homme. Comment le sait-on ? — Le nœud, Madame. La médecin légiste trouvait que quelque chose clochait. L’os hyoïde était brisé. Il s’agit d’un os du cou, Madame… — Oui, je sais ce qu’est l’os hyoïde. Elle avait lu de nombreux romans de Dick Francis. On y cassait beaucoup d’os hyoïdes. Et ce n’était jamais bon signe. — Pardon. La fracture n’est pas forcément parlante en soi car elle peut se produire lors de n’importe quelle pendaison. Mais la marque laissée par le lien est inhabituelle, même si cela ne permet pas non plus de conclusion formelle. La médecin légiste a travaillé sur l’affaire tout l’après-midi, car nous voulions être certains. Elle a donc étudié en détail les photos de la scène et… Eh bien, elles n’ont rien révélé de très rassurant. Il y a un problème avec le nœud. — L’a-t-il mal fait ? La reine était effarée. Elle imaginait le malheureux pianiste tirant désespérément sur la ceinture de ses longues mains fines. Peut-être avait-il vainement essayé d’échapper à la mort. C’était abominable. Sir Simon secoua la tête. — Le problème ne vient pas du nœud coulant autour du cou mais de celui qui se trouvait à l’autre bout.

 

Illustration d'entrée de billet : Gustave Courbet "Le Désespéré"

lundi 13 janvier 2025

L'énigme Modigliani - Eric MERCIER


1/ Paris, 1918. Aliza Lodève, une jeune journaliste fait la connaissance du peintre Modigliani, grand coureur de jupon ; il peint son portrait et lui offre avant de retourner auprès de sa compagne qui vient de lui donner un enfant.
2/ Paris, dans les années 2020 (certains protagonistes se rendant en vacances en Russie, je suppose qu'on est plutôt en 2019). Le corps d'un homme, qui se trouve être un faussaire allemand vivant désormais en France après avoir purgé sa peine de prison, est retrouvé ébouillanté et pendu dans une décharge du Val de Marne. L'enquête est confiée au Commandant Frédéric Vicaux, Brigade criminelle.
3/ Paris, même époque. Anne, une historienne de l’art spécialisée dans la recherche et la restitution de tableaux spoliés aux juifs durant la seconde guerre mondiale remarque un tableau inconnu de Modigliani "Aliza" dans le catalogue d'une salle des ventes. Elle cherche à retrouver le propriétaire actuel du tableau afin de le restituer au descendant d'Aliza. Anne est également la compagne du commandant Frédéric Vicaux.

(*) Un catalogue raisonné dresse l’inventaire le plus complet possible des œuvres d’un artiste

 


"Imbroglio pour un tableau"

Avec ce livre je découvre une série policière autour du personnage Frédéric Vicaux, commandant à la PJ de Paris, désormais installée dans le 17è arrondissement et appelée "le bastion". C'est le 5è tome des enquêtes du personnage inventé par l'auteur : Éric Mercier, docteur en histoire de l’art et commissaire d’exposition qui y distille de nombreuses procédures tant dans le milieu de l'art que celui de la PJ.


  Précédents tomes
  1. Dans la peau de Buffet" (2018)
  2. Fauves (2021)
  3. Panique à Drouot (2022)
  4. Le Secret de Van Gogh (2024)
  5. L'énigme Modigliani (2025) : sortie prévue en février 2025


Le récit se déroule sur 2 temporalités et autour de 3 narrations :
  • - à la première personne pour le Commandant Vicaux
– C’est donc ça, le fameux « Bastion » ? C’est moderne. Elle n’a pas tort. Le déménagement du 36 dans le 17e a changé la donne. Fini les coursives et les couloirs étroits aux peintures défraîchies. Les bureaux étriqués. Les escaliers interminables revêtus d’un affreux Balatum noir et usé. Je n’ai pas l’opportunité d’épiloguer, Laetitia nous interrompt  : – Désolée de vous déranger, commandant, dit-elle en entrebâillant la porte de mon bureau, mais on a un homicide. Une commission rogatoire vient de tomber. 
  • - narration omnisciente pour le récit d'Aliza
Aliza tend l’oreille. L’un d’eux est italien, constate-t-elle, l’autre peut être slave. Elle sursaute quand elle les entend parler d’Apollinaire. – Il n’a jamais rien compris à ma peinture. « Trop sage » d’après lui. De toute façon, il n’en avait que pour Picasso, affirme le costume brun en roulant les « r ». – Picasso et ses copains surréalistes. De la merde tout ça ! renchérit l’autre. C’est pas ça la vraie peinture. – Dire que j’ai peint son portrait. Il y a trois ans, avant qu’on se foute sur la gueule. Quand Aliza tourne la tête dans leur direction, ses yeux myosotis croisent ceux de l’Italien aux sourcils broussailleux. Le peintre la déshabille du regard avant de lui adresser un sourire conquérant. Un échange lourd de conséquences sans lequel des vies auraient été épargnées.
  • - narration à la 3ème personne pour les recherches d'Anne.
Anne pense avoir terminé sa lecture quand un tableau inconnu attire son attention  : Aliza. L’œuvre très aboutie représente une jeune femme lascive assise dans un fauteuil. Un visage stylisé réduit à quelques traits accusés. Un corps étiré. Des yeux en amande placés de façon asymétrique. Des lèvres en forme de cœur. Des couleurs sobres limitées aux tons de terre, de bruns et de rouges. Le recours au cerne. Tout ce qui fait le charme de Modigliani. La toile ne possède pas de pedigree. Qui donc se cache derrière ce prénom ? Qui est cette jeune femme dont elle n’a jamais entendu parler ? Cela l’intrigue.  

J'ai lu une épreuve "non corrigée" dont je ne pourrais critiquer entièrement la fluidité de lecture, cependant, j'ai eu beaucoup de mal à passer d'un récit à l'autre vu la multiplicité des points de vue ; je pense qu'un chapitrage dûment titré voire avec incipit / résumé aurait toute sa pertinence, d'autant que le roman est assez long.

L'enquête autour de l'identité d'Aliza est intéressante et l'immersion que fait l'auteur sur la période de 1918-1919 ressemble bien à ce que j'ai pu lire et découvrir en visitant le musée Foujita l'année dernièreJ'ai été beaucoup moins convaincue par l'enquête policière et la découverte du meurtrier du faussaire : les nombreux personnages qui interagissent, l'usurpation d'identité en 1942, la vengeance, puis un dénouement trop farfelu. En revanche, chapeau pour m'avoir menée sur plusieurs fausses pistes : avec le nombre impressionnant des personnages impliqués et leur apparente culpabilité, je n'y ai vu que du feu. Il se peut que je m'intéresse aux autres enquêtes du commissaire car le monde de l'art n'est pas tellement représenté dans la littérature policière, en tout cas je n'en connais pas d'autre.

Il ruminait depuis des mois. Il avait passé chaque minute de chaque jour à échafauder une vengeance à la hauteur de son ressentiment. Jusqu’à cette fameuse journée où, en déplacement à Saillon pour rencontrer un investisseur, il s’était rendu au musée de la Fausse Monnaie pour passer le temps avant son rendez-vous. Dans l’une des salles, une vidéo avait retenu son attention   : « Châtiments de faux-monnayeurs. Ils n’étaient pas seulement exécutés, mais subissaient des supplices terribles. ». Brûlés vifs, amputés ou ébouillantés ou encore pendus sous le haut Moyen Âge. 

publié en février 2025


La ressemblance entre la toile de Modigliani et la photo du Mémorial de la Shoah est frappante. Petite bouche en cœur ayant du mal à sourire. Visage longiligne. Yeux en amande accentués par le peintre. Cheveux acajou sombre. Aliza Lodève sublimée par l’artiste. Anne tient l’identité du modèle du mystérieux tableau, elle en est persuadée. Il lui reste désormais à identifier ses propriétaires successifs, tâche infiniment plus ardue. Mais c’est sa spécialité, et Modigliani, elle connaît. Mort précocement à trente-cinq ans d’une méningite tuberculeuse contractée dans sa jeunesse, il laisse une œuvre d’à-peu-près quatre cents toiles, pour l’essentiel vendues par ses deux marchands  : Paul Guillaume puis Leopold Zborowski, ou par son ami le docteur Alexandre. Un pedigree d’ordinaire précisé dans le catalogue raisonné, excepté pour Aliza. Modigliani ne négociait pas ses toiles lui-même, Anne en déduit donc que le tableau n’aurait pas été peint pour être vendu mais offert. À son modèle, sa maîtresse ? Comment retrouver la trace de cette femme ? Dans l’annuaire téléphonique des années 1940 ?

Illustration d'entrée de billet : Modigliani "Femme aux cheveux roux"

jeudi 9 janvier 2025

La malédiction de Satapur - Sujata MASSEY


Peu après avoir réussi à sanctuariser l'héritage des veuves de Malabar HillPerveen Mistry est envoyée dans les montagnes Sahyadri pour enquêter au palais de Satapur où le maharadjah puis son fils ainé, sont morts à un an d'intervalle. Sans pouvoir approcher ni la veuve, ni la mère de feu maharadjah qui pratiquent la purdha, le gouvernement britannique a embauché Perveen afin qu'elle détermine ce qui est le mieux pour le second fils seulement âgé de 10 ans en attendant qu'il ait l'âge de régner : la mère du garçon souhaite qu'il parte en Angleterre faire son éducation et également le mettre hors de danger car elle est persuadée que quelqu'un veut sa mort, tandis que la grand-mère désire qu'il reste au palais. Après bien des déboires, des tentatives de l'éliminer, Perveen va comprendre que, si malédiction il y a, elle n'a rien de surnaturel.



Une suite encore plus intéressante que le 1er volume

C'est avec une grande satisfaction que je retrouve l'avocate Perveen qui s'aventure seule dans l'épaisseur d'une région reculée et plutôt hostile où elle trouvera heureusement des appuis et mieux encore, un jeune homme qui ne restera pas insensible à son charme et sa personnalité.
-Est-ce que votre main va bien ? Elle est rouge.
-J'ai touché quelque chose de chaud tout à l'heure. mais ça va.
-Je suis désolé, nous n'avons pas de glacière, dit-il avant de marquer une pause. Ne laissez pas la lampe allumée si vous n'en avez plus besoin. Il y a trois piles à l'intérieur, et elles n'ont qu'une durée de quelques heures.
-Je comprends.
Elle déverrouilla la goupille afin d'éteindre la torche. La brève décharge ne s'était pas encore totalement évanouie de sa main, et cette sensation n'avait rien à voir avec la brûlure.
Elle avait donné sa main au conducteur du train en descendant de sa voiture à Khandala, la veille. Elle avait déposé des pièces dans la main burinée du marchand de sucreries au village de Satapur. C'était le genre de contact que les femmes n'avaient pas en général, mais elle n'en avait pas été troublée pour autant.
C'était différent. Elle avait ressenti la même décharge physique au contact de Colin que lorsqu'elle l'avait observé s'étirer dans sa pratique de yoga. C'tait une sensation dangereuse. (p.132)

genre de palanquin utilisé par Perveen pour se déplacer (pas de route)

Une fois qu'ils furent parvenus dans la lumière dorée de la véranda, Perveen put voir Mr Sandringham complétement. C'était un jeune fonctionnaire, qui n'avait peut-être pas encore trente ans, même si les lunettes à montures métalliques lui donnait une aura d'intellectuel. Mais il ne portait pas l’habituel costume de lin que les fonctionnaires comme Sir David affectionnaient. Sa silhouette dégingandée était vêtue d’une chemise blanche froissée, dont la poche de poitrine arborait une tache d’encre, et d’un jodhpur kaki chiffonné enfoncé dans des bottes d’équitation. Sandringham avait l’air d’un savant perdu dans la jungle – et sa connaissance de la nomenclature zoologique et sa lecture du Rāmāyana ne faisaient qu’exacerber cette impression. Elle prit conscience un peu tardivement qu’il l’observait lui aussi. Il cligna des yeux derrière ses lunettes. — C’est tout à fait étrange mais il me semble vous connaître. Où nous sommes-nous déjà rencontrés ? (p.36)

Sous couvert de l'enquête au sein du palais, deux enquêtes en réalité : car Perveen cherche non seulement à déterminer ce qui est mieux pour le jeune héritier mais aussi dans quelles circonstances, son père et son grand frère sont morts, l'auteur aborde encore une fois la condition des femmes (les riches et les servantes) et la perception de leur entourage. Nous découvrons par petites touches la sensibilité du caractère de Perveen, déterminé et combatif : une main de fer dans un gant de velours ; en effet, Perveen est une héroïne comme j'aurais aimé l'inventer et je suis certaine que ma chère Agatha Christie aurait apprécié ce personnage qui, après un malheureux mariage, fait la rencontre d'un homme intéressant mais interdit : de quoi alimenter notre penchant pour le romantisme !

Je m'inquiète pour votre sécurité. Si vous êtes assassinée dans le palais ou sur le trajet, que dirai-je à votre époux ?Que je vous ai envoyée là-bas complétement seule ?
- Oh, taisez-vous ! Il ne fait pas vraiment partie du tableau.
Ces paroles impolies sortirent de sa bouche avant même qu'elle puisse les stopper.
Mais Colin paraissait plus perplexe qu'offensé.
- Qu'est-ce que vous entendez par là ?
Elle n'avait pas l'intention de divulguer quoi que ce soit, mais elle ne voulait pas qu'il utilise son mari contre elle.
- Cet homme est comme mort pour moi, confia-t-elle d'une voix tendue. Il ne fait pas partie de ma vie. Si on m'assassinait, cela l'arrangerait plus qu'autre chose.
- Etes-vous en train de me dire que vous vivez séparément ? demanda Colin en s'appuyant sur le dossier du banc comme pour mieux jauger Perveen du regard.
-Oh oui, répondit Perveen en s'obligeant à prendre un ton désinvolte. Il se trouve à plus de mille cinq cent kilomètres de moi. Et j'aimerais qu'il soit encore plus loin.
- Vous êtes divorcés ?
Le ton calme de sa question ennuya Perveen.
- Non. Je ne peux pas divorcer de Cyrus, parce qu'il ne m'a pas assez maltraitée. Une femme parsie ne peut obtenir le divorce que si les dommages infligés sont très graves - il aurait fallu que je perde un œil ou un membre.
Colin avait pâli. Le fait qu'elle ait évoqué la perte d'un membre lui avait peut-être rappelé sa propre jambe. (p.362-363)




Le récit à la 3è personne est enrichi de nombreux dialogues ce qui rend la lecture vraiment dynamique et vivante (je m'étonne même que personne n'ait eu l'idée d'en faire une série cela changerait !). Pour son enquête, Perveen se rend dans de multiples endroits entre l'auberge de circuit où elle réside en compagnie de l'attirant Colin Sandringham (l'agent politique, victime d'un accident durant lequel il a perdu sa jambe) et ses serviteurs, le palais de Satapur, et les dangereux chemins de montagnes difficilement praticables, surtout de nuit ! Son opiniâtreté, ses observations pertinentes "sur le terrain"  et son intuition vont lui permettre de découvrir les raisons de la terrible vengeance d'un fils renié car né hors mariage.


publié en 2019 "the Satapur Moonstone"
2021 pour la version française


- Que pouvez-vous me dire sur l’agent politique ?
- Colin Wythe Sandringham occupe ce poste depuis environ dix mois. Il est responsable du bien-être des enfants royaux et de la veuve du défunt maharadjah.
- Quels enfants ? Vous n’avez mentionné que le prince Jiva Rao.
- Il a une petite sœur, mais je ne connais pas son nom.
Perveen n’apprécia pas qu’il ait presque oublié la princesse, et qu’il ait qualifié la mère du jeune maharad­jah de veuve, alors qu’elle aurait dû être appelée reine.


Illustration d'entrée de billet : "Hindu children of high caste", Bombay, India, 1922