Le Barman du Ritz - Philippe COLLIN


Sous l'occupation du 13 juin 1940 au 5 août 1944, l'hôtel Ritz est réquisitionné pour servir de "cercle" aux officiers allemands de la Luftwaffe et aux hauts gradés qui s'installent dans l'hôtel particulier côté place Vendôme tandis que les autres clients sont logés dans celui du côté de la rue Cambon. Le bar reste ouvert et derrière son comptoir, Frank Meier, la soixantaine, observe les allées et venues de la haute société parisienne culturelle française et étrangère (Sacha Guitry, Coco Chanel, l'héritière américaine Barbara Woolworth Hutton, etc...) habituée des lieux y croiser les officiers allemands.

Mais Meier n'est pas en sécurité : il est juif ashkénaze immigré d'Autriche et parvient à dissimuler sa judéité tout comme il parvient à cacher la réelle identité et religion d'autres personnages de sa connaissance comme son jeune apprenti, fils d'une vielle amie. Il est amoureux transi et secret de Blanche Auzello, l'épouse du directeur du Ritz à qui il a fourni avant la guerre des faux papiers pour cacher son véritable nom de famille Rubenstein et ses origines juives. Depuis son poste privilégié, il participe à la distribution de faux papiers pour les juifs pouvant encore échapper à la déportation et transmet à son insu des billets codés sous le nez des occupants pour organiser un attentat contre Hitler.

Frank n’a jamais vraiment su aimer ce fils unique né en 1921 de son mariage malheureux avec Maria. Un gouffre les sépare. Il est sans nouvelles de son gamin depuis des lustres, depuis que le jeune homme a été embauché au Casino de Nice, il y a cinq ans déjà… Où est-il ? A-t-il été mobilisé ? Devrais-je me mettre à l’abri ? le rejoindre à Nice ? Hors de question d’abandonner mon bar aux Schleus… Ce soir, droit dans sa veste, Frank Meier se prépare à l’arrivée de ses nouveaux clients. Il vient d’apercevoir son visage dans le reflet de son shaker Christofle : des cernes plus creusés que jamais, le regard glacé d’inquiétude. Quant à l’estomac, n’en parlons pas : il a soufflé dans sa main, son haleine est fétide. L’arrivée des Allemands, et avec eux les réminiscences des tranchées, lui bouffe les entrailles. Le barman jette un énième coup d’œil à la pendule. Sept heures moins vingt. Tout est prêt : agrumes, feuilles de menthe, fruits rouges et sucre roux pour le Royal. Le Perrier-Jouët est au frais et en quantité. Les vainqueurs auront de quoi célébrer.

 


  


J'avais très envie de lire ce roman mais j'ai finalement eu l'opportunité de l'écouter en livre audio et je dois dire que l'expérience fut intéressante et la durée passa plus vite que les 7 heures annoncées, j'ai bien entendu lu/écouté sur plusieurs jours (de samedi 14/12 à mardi 17/12).

Les chapitres courts correspondent aux pistes audio, ce qui permet de s'interrompre facilement et de reprendre au même endroit (mieux qu'un signet !). Les chapitres intercalent un récit narratif à la troisième personne et le (faux) journal intime du barman qui y dépose ses pensées, ses doutes et ses regrets.

Au final, le roman reste assez superficiel et tout tourne autour de son attirance pour Blanche, la trentaine alors qu'il en a le double. Blanche se drogue à la morphine, il la ravitaille, en fait il ne peut résister à ses demandes. C'est très répétitif. Il se lamente de ne jamais pouvoir lui avouer ses sentiments. 

Beaucoup de descriptions de tenues vestimentaires, de recettes de cocktail, cela donne un tableau étrange et décalé d'un havre qui serait ravitaillé, chauffé et éclairé comme une île mystérieuse au milieu d'une ville prise dans un tsunami : Paris.

Parfois, des descriptions de morts et de cris parviennent des rues ou des cachots, mais tout reste en suspens au-dessus des trop longs passages sentimentaux de Franck Meier pour Blanche Auzello.

Finalement, le barman ne m'est pas apparu sympathique et même lorsqu'il trafique dans les faux papiers on a l'impression qu'il ne croit pas vraiment à sa bravoure. Je ne comprends pas pourquoi l'auteur s'est évertué à dépeindre le barman du Ritz comme un adolescent transi au lieu d'en faire un  stratège, manœuvrant habilement dans le microcosme des allemands, pour se sauver lui même et ceux qu'il aime.

Le style de l'auteur est plutôt simple, pas de phrases littéraires mémorables, à part celle-ci qui m'a frappée :
La chorale macabre des damnés de la guerre.

Blanche Auzello

A la fin, l'auteur énumère le devenir des protagonistes du roman qui ont existé, comme Blanche Auzello qui se remettra difficilement de ses trois arrestations et tortures par la Gestapo car elle aussi est une résistante ; elle sera abattue 20 ans plus tard par son mari dépressif.


Brusquement, une vague se forme devant le comptoir, les officiers s’écartent pour laisser avancer un homme à l’allure fière et au pas décidé. – Bonsoir, monsieur Meier, lance-t-il, l’accent aussi impeccable que ses galons. Je suis si heureux de vous revoir. D’où ce grand Fritz à ficelles me connaît-il ? – Bonsoir, mon colonel… L’officier sourit, bonhomme. – Vous ne me remettez pas, n’est-ce pas ? – Eh bien… Cette tête d’oiseau, qui est-ce, bon Dieu… ? – Hans Speidel. J’étais attaché militaire à l’ambassade d’Allemagne à Paris, il y a quelques années. Je venais ici parfois en fin de journée… – Herr Speidel ! Pardonnez-moi, je suis confus. – Bah ! C’est l’uniforme, sans doute. – Que puis-je vous offrir ? Non, attendez, je sais ! Un Golden Clipper. Le colonel Speidel se fend d’un large sourire. – Frank Meier, le barman qui connaît la boisson fétiche de chaque diplomate à Paris ! Votre réputation n’est décidément pas usurpée.

Pour rester dans le même thème :

Deux romans sont consacrés à Blanche Auzello (mondaine et résistante) :
  • 1979 : Queen of the Ritz de Samuel Marx (en anglais seulement),
  • 2019 : Mistress of the Ritz : A Novel, en français La dame du Ritz (2020) de Mélanie Benjamin,


Illustration d'entrée de billet : Franck Meier

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