mercredi 17 décembre 2025

Belphégor - Arthur BERNÈDE



Un veilleur de nuit est assassiné au Musée du Louvre. La police, en la personne de l'inspecteur Ménardier, se met en quête du coupable ainsi que le détective privé Chantecoq et le journaliste Jacques Bellegarde qui travaille au Petit Parisien.

Le début
- Il y a un fantôme au Louvre ! 
Telle était l’étrange rumeur qui, le matin du 17 mai 1925, circulait dans notre musée national.
Partout, dans les vestibules, dans les couloirs, dans les escaliers, on ne voyait que des gens qui s’abordaient, les uns effrayés, les autres incrédules, et s’empressaient de commenter l’étrange et fantastique nouvelle.
Dans la salle dite des « David », devant le célèbre tableau, le Sacre de Napoléon, deux gardiens discutaient avec animation.
Bientôt, les balayeuses et les frotteurs qui, ce jour-là, n’accomplissaient que fort distraitement leur besogne, s’approchaient d’eux, afin d’écouter leur conversation, qui ne pouvait manquer d’être fort intéressante.




Avis mitigé

Une lecture que j'ai moyennement apprécié : j'ai aimé l'humour qui est distillé à de nombreuses reprises mais j'ai été agacée par la longueur du récit aux multiples rebondissements et les innombrables répétitions (35 passages de la formule "roi des détectives" pour nommer Chantecoq).

Dévoilement de l'histoire

Après avoir acheté un buffet au collectionneur Papillon dans lequel se trouvait un livre ancien qui indique l'emplacement d'un trésor dans le Louvre, Simone Desroches, héritière ruinée et maîtresse de Jacques Bellegarde, met en place un cambriolage (qui tourne mal avec la mort d'un gardien qui l'a surpris). Revêtue d'un costume effrayant de fantôme couvert d'un drap noir, elle s'introduit de nuit dans le Louvre afin de récupérer une caisse renfermant un trésor caché sous une statue. Il ne lui reste plus qu'à faire fondre les pièces d'or et récupérer les pierres précieuses de la couronne afin de fuir à l'étranger et se refaire une nouvelle vie. Mais c'est sans compter la perspicacité des deux polices (Ménardier et Chantecoq) à ses trousses, aussi elle n'hésite pas à créer de faux témoignages pour accuser son ex amant Bellegarde d'être Belphégor, celui-ci ayant mis fin à leur relation car il est tombée amoureux de Colette, la fille de Chantecoq. Le journaliste devra se cacher chez Chantecoq pour permettre au détective de découvrir le pot aux roses. Après avoir mis en scène sa propre mort, incarné sa soeur venue rendre ses hommages devant sa dépouille, Simone ressuscitée finit par se suicider dans un grand final théâtral.




Où l'intérêt s'étiole



Le style n'est pas si mal mais la structure du roman, basée sur les publications épistolaires dans un journal quotidien, illustre parfaitement ce que j'ai déjà remarqué pour "Le faucon de Malte" : on a l'impression qu'il faut tenir le lecteur en haleine, le titiller pour qu'il achète la suite (qui n'en finit plus...). Les multiples rebondissements sont parfois invraisemblables mais le livre se lit assez rapidement.

En parallèle des publications quotidiennes de 1927, un film de 4 épisodes fut projeté dans le même temps. Et lorsque le feuilleton littéraire s'acheva, le roman fut publié en avril 1927.

1927

De nombreux thèmes abordés qui sont toujours d'actualité

  • Le besoin d'argent, coûte que coûte même au prix d'un assassinat.
  • Les méfaits de la drogue.
  • La vacuité des rentiers (époux Papillon).
  • Les a priori de l'étranger : avec le (long) passage humoristique entre les époux Papillon lorsque lui veut rester pour acquérir un bibelot de plus et qu'elle veut repartir en voyage au plus vite.
- Eudoxie, il nous est impossible de partir demain au Japon.
- Pourquoi ? 
- Parce que j’ai lu dans un journal qu’une épidémie de béribéri, apportée à Yokohama par des Noirs, venait d’y éclater et se propageait dans tout l’empire nippon avec une rapidité foudroyante.
- Le béribéri ! s’exclamait Eudoxie. Qu’est-ce que c’est que cela ?
- C’est la maladie du sommeil… Il paraît qu’en moins de huit jours elle a fait plus de cinq cent mille victimes.


Adaptations

Il y eu plusieurs adaptations cinématographiques.



la statue de Belphégor à terre dans la salle des dieux barbares
film (muet) de 1927

Ceux-ci, après avoir reçu ses instructions, se dissimulèrent derrière deux grandes statues qui décoraient la salle des Dieux barbares. Ménardier se blottit dans une énorme vasque où il disparut tout entier, tandis qu’à travers les larges fenêtres garnies de barreaux qui donnaient sur la cour du Louvre, les rayons de la lune se glissaient, nimbant de leur argent clair la tête du dieu Belphégor, gisant toujours au pied de son socle, sur les dalles en mosaïque encore marquées par le sang du gardien Sabarat.

Un peu de géographie

Chantecoq habite sur l'avenue de Verzy qui est une voie privée :
D’un bond, Chantecoq s’élança vers la fenêtre, qu’il ouvrait précipitamment. Le petit jardin au milieu duquel s’élevait la villa était désert ; mais il lui sembla qu’une ombre filait rapidement dans l’allée de Verzy, et se confondait promptement avec les ténèbres.
avenue de Verzy


Illustration d'entrée de billet : anonyme, la salle des saisons Louvre

lundi 8 décembre 2025

Le Monde en nouvelles (Collectif)


1. À l’autre bout du ciel par Sarah Jeanmonnot
Norvège. Une femme abandonnée décide de voir les aurores boréales et réserve un séjour aux Iles Lofoten.
...j’ai eu les larmes aux yeux, une illusion de mon rêve devant moi : voir un jour les aurores boréales.
2. Épicentre par Claire Jeanne Soulet-Clijsen
Nuku-Hiva, Les îles Marquises. Une femme trahie se ressource après que son mari l'ait quittée pour une autre femme. 
Ce voyage aux Marquises était un cadeau d’anniversaire qu’elle s’était offert quand son monde s’était écroulé.
3. Le Crabe et le Vieux Marin par Vanessa Loustau
Valparaíso-Chili, Marseille-France. Un vieux marin atteint par le cancer se souvient de sa jeunesse de son amour pour sa femme emportée par le cancer quelques années plus tôt et décide de partir en Suisse pour être euthanasié.
C’est le crabe qui est revenu pour moi. Et il a pincé mon pancréas.
4. "Rodrigues, as-tu du cœur ? " par Céline Travaglianti
Rodrigues, une île dans l'archipel des Mascareignes (Maurice). Après son divorce, une femme emmène sa fille de trois ans en vacances.
Nous partons à Rodrigues. Loin, très loin de notre quotidien, sous d’autres tropiques. Une île préservée, peu touristique, offrant de belles plages, mais sans danger, je ne suis pas une aventurière.

5. Berraca par Céleste Richard
Colombie, Pérou, Bolivie. Une femme qui a besoin de rupture avec sa vie décide de partir 3 mois en PVT (programme vacances travail) et finit par rester 1 an en Amérique du sud. 
« qu’est-ce que tu ferais là maintenant si tu n’écoutais que toi ? ». Ça a été une évidence. « Je partirais faire le voyage que j’ai toujours rêvé de faire en Amérique du Sud ».
.../...
Pour la première fois de ma vie en presque 29 ans, je prenais une décision juste pour moi. À l’aéroport, ma mère m’a presque dit à bientôt, persuadée que je reviendrai dans trois semaines, dans la norme. Je suis partie un an.

Laos. Mekong par Romeo A sur unsplash


6. Je te pardonne par Cynthia Alain
Laos. Une femme reprend goût à la vie après avoir été violentée par son propre mari et trouve un nouveau compagnon au bout du monde.
Pardonner est un cheminement complexe et en même temps libérateur. C’est un voyage qui, je l’espère, va me permettre de retrouver la paix intérieure. Elle a commencé à émerger sur un bateau en bois, sur le Mékong, entre Luang Prabang et Huay Xai au nord-ouest du Laos …
Il faut savoir qu’avant de partir en voyage, je me suis formée à la méthode du Dien Chan, de la réflexologie faciale, pour m’aider à soulager les maux du quotidien sans médicament. Je pensais que cela pourrait m’être très utile car au lieu de voyager avec une énorme trousse à pharmacie, je transporte juste… un caillou !

7. Apprendre à rêver à l’école du sourire de Bouddha par Laurence Baldini
Inde. Un couple choisit de partir en Inde pour profiter d'un voyage non remboursable suite à l'épidémie du COVID et tombe sous le charme des élèves de la Buddha’s Smile School et décide de monter une association de parrainage.
Nous sommes en Inde ! Il y a quelques mois, ce voyage s’est imposé à nous. Nous n’avons pas choisi l’Inde, l’Inde nous a choisis.

.../... 

Ce sont des enfants des rues, de la caste des Intouchables dont la vie et l’avenir se résument à mendier, ramasser les ordures ou nettoyer les latrines et être mariées de force pour les filles dès 12 ans et faire des enfants qui recommenceront ce cycle infernal. Elle nous parle de son engagement, de ses espoirs, de ses projets, de ses réussites et de ses peines. Rajan offre à ces enfants oubliés l’autorisation de RÊVER. Rêver à une vie meilleure et différente de leurs conditions de vie. Rêver qu’ils peuvent devenir institutrice, infirmière, banquier ou artiste. Rêver qu’ils peuvent vivre dans une maison et manger à leur faim chaque jour. Rêver qu’ils peuvent faire un mariage d’amour. Elle veut leur donner leur chance. Quand Rajan parle, elle a des étoiles dans les yeux. Cette femme nous émeut par son énergie, sa bienveillance et son amour envers ceux qu’elle appelle ses enfants. À notre tour, elle nous questionne sur notre vie.

Horseshoe Bend photo d'Alan Liu sur Unsplash

8. Quelques pas de plus par Agnès Marot
USA, Arizona, Horseshoe Bend. Une danseuse victime d'une entorse assez grave retrouve espoir avec son mari en réalisant un voyage de rêve malgré ses béquilles.
La caméra s’éloignait alors, dévoilant le paysage qui l’entourait : un fleuve d’un bleu turquoise formant une boucle étonnante, tout au fond d’un canyon ocre vertigineux. Horseshoe Bend. Le sublime fer à cheval dessiné par le Colorado, en Arizona. Gab l’a reconnu aussitôt : il figure dans nos guides de voyage, ceux que je lui ai offerts pour notre cinquième anniversaire. Nous nous sommes alors promis de faire ensemble ce grand voyage.

9. Kralingen pat Jennifer Dufraisse
Pays bas. A la mort de sa mère, une femme accepte un poste aux Pays-Bas, pays qu'elle aime depuis toujours. En nettoyant son appartement elle découvre un carnet écrit dans les années 30 et décide de partir sur les traces des protagonistes du carnet.
Excitation de partir à l’aventure, de changer d’air, de découvrir quelque chose de nouveau. Je pense à elle et me demande ce qu’elle m’aurait dit si elle avait été là. Elle m’aurait sûrement regardé d’un air mi-fâché, mi-amusé, les yeux brillants et le sourcil droit légèrement relevé, avant de dire : « Tu te poses vraiment la question ? Mais c’est ce dont tu rêves depuis toujours, voyager, partir vivre à l’étranger. Et dans un pays que tu adores en plus. Tu te poses vraiment la question ? ». Au fond de moi, je sais qu’elle a raison. Ma décision est prise : adieu Paris. Hallo Rotterdam !

10. D’une mer à l’autre par Katia Grosmaire
Pays Basque, Copenhague. Après un accident de voiture, une femme décide de reprendre en main son destin en réalisant un voyage en voiture longue distance vers le pays Basque, puis plus tard elle prendra le train de Marseille pour Copenhague.
Demain, elle repartira en direction des Hautes Pyrénées, vers l’inconnu, sans nouvelle étape réconfortante à l’horizon..../...Elle veut vivre pleinement ce passage éphémère dans les montagnes, respirer à pleins poumons, savourer le calme et célébrer le repos de l’âme, enfin, elle qui est partie d’une mer en direction d’une autre.

11. Kali et moi par Emilie Souquet
Inde, Calcutta. Une femme travaillant comme professeur de français à l'Alliance française découvre le pouvoir de répulsion et d'attirance de Kali, la déesse qui venge les femmes.
J’avais fui la France pour la première destination venue. N’importe où pourvu que ce soit loin, très loin. Fui une histoire d’amour qui me broyait, une sœur qui me gangrénait, une mère qui m’enchainait. Il était temps que je sorte des carcans que je m’étais créés, que je m’évade de leurs rancœurs et respire enfin les effluves émanant de cieux moins viciés. Il a fallu que j’atterrisse à Calcutta. Que voulez-vous, on n’écrit pas soi-même son voyage initiatique.




Onze auteurs pour 11 nouvelles décrivant le voyage que chaque protagoniste vit comme un nouveau départ, une renaissance ou une nouvelle ligne de conduite. Les nouvelles ont été sélectionnées parmi 400 textes reçus en 2024 lors du concours réalisé par "Colombus Voyages" sur le thème “Escale de vie : voyage qui transforme”.

Une lecture originale car les récits sont variés, certains contiennent de l'humour, d'autres des références littéraires, la plupart sont optimistes : les expériences vécues permettant de rebondir au travers de défis personnels. J'ai apprécié cette lecture en préférant certaines nouvelles pour leur profondeur et les sujets traités comme "Le Crabe et le Vieux Marin", d'autres récits m'ont parus plus superficiels.

publication ebook en 2025 Librinova




Illustration d'entrée de billet : aurores boréales par Johannes Groll

Toutes les illustrations viennent du site Unsplash.com en licence gratuite

vendredi 5 décembre 2025

Un père qui parle - Perles semées au creux de l’oreille - Marlène GELIE


L'auteur nous entraine dans le bavardage poétique d'un "père qui parle", ses paroles comme un fleuve intarissable invite à une réflexion quasi universelle.
Celui qui n’a jamais pris le temps
de promener son chien
sera fort embêté
lorsqu’il sera accueilli par ses grognements.
(dans A ne pas négliger)

Voici un petit livre d'un peu plus de 100 pages divisés en 76 chapitres d'aphorismes poétiques :
Le nid est douillet, mais tu dois l’abandonner, 
C’est en volant de tes propres ailes que tu augmenteras ta vigueur.
La lecture est fluide et les sujets changent avec une constante : donner du pouvoir à l'esprit, savoir modeler sa pensée vers un équilibre utile, le bonheur. Original dans sa facture, ce livre est un excellent moyen de prendre le temps de réfléchir, de se recentrer sur l'essentiel, à la manière d'un almanach qui découvre chaque jour une réflexion inspirante. L'auteur indique qu'il s'agit des paroles d'un père mais c'est tellement bien fait qu'une mère pourrait dire la même chose, ce n'est pas un livre sectaire !

publié en 2025 (Librinova)



Illustration : John Everett Millais "James Wyatt and his Granddaughter Mary"

mardi 2 décembre 2025

Le buveur de brume - Guillaume GALLIENNE



Guillaume Gallienne doit passer la nuit au Musée National de Tbilissi où se trouve un portrait de son arrière-grand-mère, la princesse Mélita Cholokachvili mais contrairement au projet initial, on l'autorise à passer la nuit dans la Galerie Nationale où ledit portrait a été installé spécialement pour lui. Contrarié, il accepte ce changement qui donne lieu à des digressions sur sa famille géorgienne restée au pays et, accessoirement, beaucoup de lui, son enfance, son amour du déguisement, propice à d'autres identités.

J’ai joué à ces jeux tous les soirs pendant des années. Dès que la maison s’endormait, je prenais la couette de mon lit et la transformais en une grande robe à l’aide d’une ceinture bien serrée et j’arpentais ma chambre en imaginant tout un tas d’interlocuteurs. Que ce soient des scènes de bal, à me figurer entourée de courtisans, des séances du Conseil devant des ministres imaginaires, des audiences ou bien des jeux avec des enfants que je me représentais s’amusant autour de moi, je me réfugiais dans un monde parallèle où c’était moi la princesse, non pas mon arrière-grand-mère, c’était moi qui étais d’une rare beauté et d’une grande élégance et non pas ma grand-mère, moi et non pas mon père, qui étais riche et qui avais les pleins pouvoirs, moi et non ma mère, qui pouvais alterner, sans transition, une grande chaleur pleine de charme et une froideur implacable. Je n’étais plus une tapette ou une pédale dont on se moquait ou que l’on humiliait, mais une grande dame que l’on admirait. 

Il y a des auteurs qui ont moins de style que lui et j'ai beaucoup apprécié sa délicatesse des mots, tant de poésie, tant d'humanité, ce fut un très bon moment de lecture avec un petit bémol : j'ai trouvé l'aspect politique un peu trop présent : l'histoire de Géorgie, la guerre que la Russie fait à l'Ukraine, les passages sont un peu trop longs et ne m'ont pas passionnée, sans doute parce que je ne m'y connais pas assez (et que cela ne m'intéresse pas tellement).
J'aime beaucoup l'acteur, le comédien Guillaume Gallienne et je suis heureuse qu'il ait levé un pan sur lui, sa famille, même si je n'ai pas trop été rassasiée par le musée en lui-même, et pour cause...


Nota bene : une redite qui m'a marquée car utilisée à de nombreuses reprises sous plusieurs formes : "Oblomov", "Oblomovisme" ou encore l'auteur du roman "Oblomov" Ivan Gontcharov, inconnu au bataillon pour ma part, c'est pourquoi je suis allée vérifier ce que "oblomovisme" signifie car cette répétition m'intriguait beaucoup et que j'aime bien comprendre les choses que je lis, un minimum. Oblomov donc, est le personnage du roman éponyme incapable de décision ou d'action et qui se complait à vivre dans sa chambre avant de se fondre littéralement dans le décor.

Nous marchions d’un pas tranquille quand soudain, nous avons été saisis par un courant d’air froid et humide, et en quelques secondes nos visages se sont retrouvés perlés de minuscules particules d’eau. Cela m’a fait songer à ces peuples des Andes qui, pour récupérer un peu de quoi s’abreuver, tendent des filets dans la montagne afin que s’y déposent les gouttes contenues dans les nuages. On les appelle les buveurs de brume. Il n’en existe aucun en Géorgie, car l’eau ne manque pas, mais en traversant le pont, j’ai eu envie de faire la même chose, de boire la brume comme de boire cette nuit qui m’attendait.

roman publié en 2025


la fin (clic pour agrandir)


Illustration : portrait de la princesse Mélita Cholokachvili par Savely Sorine.

dimanche 30 novembre 2025

Brûlez tout - Christophe MOLMY



Une équipe de la police judiciaire enquête sur plusieurs délits (incendie, attaque de relais téléphonique, meurtre) et doit faire face à un mystérieux activiste qui oeuvre sur les réseaux sociaux sous le pseudo de Watchmen. Les membres de l'équipe doivent s'unir pour découvrir qui tire les ficelles mais rencontrent des difficultés personnelles qui ralentissent les investigations.


Avis sur le livre
Je me suis décidée à lire ce roman pour son prix littéraire car je ne connaissais pas l'auteur et j'avais envie de renouer avec un policier contemporain après ma dernière lecture "Le faucon de Malte de Dashiell HAMMETT publié en 1930. L'auteur est un policier (il s'agit de son 7è roman) il sait donc de quoi il parle, pourtant les personnages ne m'ont pas convaincue : Sacha le vieux flic hanté par la mort de son collègue et ami, Coline la jeune flic victime de viol suite à un empoisonnement au GHB, Paul le petit jeune doué pour les nouvelles technologies, composent un trio caricatural et artificiel pour introduire beaucoup de sujets de société (dépression, traumatisme) tout en traitant le sujet de fond : comment un fou furieux qui croit sauver le monde (il commence par la France) peut arriver à créer une rébellion en publiant ses idées sur les réseaux sociaux afin de créer du bordel dans les rues, voire dans des lieux républicains, parce qu'il parvient à attirer dans son sillage des esprits faibles prêts à le croire et à agir.
– Pour résumer, vous dites qu’on a été dressés à croire tout ce qu’on nous dit, et que maintenant qu’on ne croit plus à rien, ça laisse le champ libre à des frappés comme Watchmen pour nous bourrer le mou ?
– C’est un peu court, mais c’est ça, oui. Si vous y ajoutez une fascination collective pour la violence, un rejet viscéral des élites, un relent de populisme, et l’extraordinaire tribune qu’offrent les médias sociaux, vous obtenez tous les ingrédients pour une révolte.
A propos du prix obtenu
Le style est assez vivant et n'est pas avare de dialogues, dans mon cas j'avais l'impression de voir un épisode d'une série policière sous les yeux, cependant cela ne rend pas le roman essentiel au niveau expression littéraire. Lorsque certains recherchent du contenu, j'ai également besoin d'une belle forme, de jolies trouvailles que je n'ai pas trouvées dans ce roman.
paru en novembre 2025


illustration du billet : Karthik Swarnkar via Unsplash

samedi 22 novembre 2025

Le faucon de Malte - Dashiell HAMMETT


Un détective privé de San Francisco se voit confier une simple affaire de filature qu'il confie à son associé, lequel est bientôt retrouvé mort. C'est alors le début d'une longue enquête pour ce détective blasé qui se retrouve embarqué dans une affaire d'escroquerie d'un trésor disparu qui vient de réapparaitre sur le marché : un faucon d'or recouvert de pierres précieuses provenant du trésor des templiers recouvert d'une couche d'émail noir pour camouflage et que certaines factions de malfaiteurs convoitent sans hésiter à tuer pour se l'approprier.

Première lecture de ce roman "classique" du polar mettant en scène le détective Sam Spade dans une première histoire qui sera suivie de deux autres. Je n'ai pas été convaincue par la personnalité du détective qui est très caricaturale dans le sens macho, ce n'est pas cela qui m'a gênée c'est la répétition de ses erreurs ce qui me parait inimaginable, en particulier avec sa cliente dont il fait sa maîtresse et dont il ne se méfie pas alors qu'il faudrait. J'ai pourtant apprécié la lecture qui se lit rapidement du fait de nombreux dialogues et descriptions, j'avoue que l'on est pressé de savoir quand va apparaître la mystérieuse statuette ! La narration à la 3è personne fait de nous un découvreur omniscient mais incapable d'anticipation, qui ne connaît pas les pensées des protagonistes ce qui laisse l'impression d'un parfait théâtre d'ombres, très cinématographique.



Il est évident pour moi que lire un roman publié initialement en feuilleton (magazine Black Mask) contient des écueils qu'il faut subir : des scènes répétées (la cigarette que le détective roule à de nombreuses reprises ou que sa secrétaire lui prépare par exemple). Le style n'a rien d'extraordinaire mais est d'une qualité permettant de passer un bon moment de lecture. 

J’essaye de recouvrer un… objet d’art… une statuette… égarée. J’espérais que vous pourriez m’aider à la retrouver.
Spade hocha la tête et leva les sourcils, manifestant l’intérêt qu’il portait aux paroles de son interlocuteur.
– Cette… statuette, dit Cairo, choisissant soigneusement ses mots, représentait un oiseau, un oiseau noir.
Spade hocha de nouveau la tête, intéressé.
– Je suis prêt à payer, au nom du propriétaire légitime, la somme de cinq mille dollars à la personne qui me permettra de la retrouver.
Cairo leva la main et désigna, de son index court à l’ongle plat, un point imaginaire dans l’espace.
– Je suis prêt à promettre également que… quelle est la phrase consacrée ?… Ah oui ! que je ne poserai aucune question indiscrète. Il replaça sa main près de l’autre, sur le bureau, et sourit placidement en regardant le détective.
– Cinq mille dollars, c’est une somme intéressante, remarqua Spade pensif. C’est… On gratta à la porte.
– Entrez, dit le détective. 

roman de 1930 publié en français en 1936

– Que savez-vous, monsieur, de l’Ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, appelés plus tard Chevaliers de Rhodes ? 
Spade agita son cigare en un geste vague.
– Pas grand chose, avoua-t-il. Ce n’est pas au temps des Croisades ?
– Très bien ! Vous avez oublié, sans doute, que Soliman le Magnifique les chassa de Rhodes en 1523 ?
– Je ne l’ai, sans doute, jamais su. 
– Eh bien, monsieur, les Hospitaliers se réfugièrent en Crète. Ils y demeurèrent 7 ans, jusqu’en 1530, date à laquelle ils réussirent à persuader l’empereur Charles-Quint de leur céder – Gutman leva trois doigts rosés et gras et compta : Malte, Gozzo et Tripoli.
– Oui ?
– Oui, monsieur, mais aux conditions suivantes : ils devaient payer annuellement à l’empereur un tribut consistant en un faucon, marquant ainsi la soumission de l’Ordre à l’Espagne, car Malte devait retourner à cette nation si les Hospitaliers cessaient de l’occuper. Comprenez-vous ? Ils ne pouvaient abandonner ni vendre l’île. 
– Oui. Le petit homme regarda, par-dessus son épaule, pour vérifier que les trois portes étaient fermées, puis il approcha son fauteuil de celui de Spade et baissa la voix.

Plusieurs fois adapté au cinéma, j'ai choisi une image du film de 1941 avec Humphrey Bogart comme illustration de ce billet.

samedi 15 novembre 2025

Les Caves du Vatican - André GIDE



Un groupe d’escrocs démarche des personnes croyantes et crédules en leur faisant croire que le vrai Pape est séquestré (on apprend dans le roman qu'il est détenu au Château Saint-Ange) et a été remplacé par un clone, et que les ravisseurs demandent beaucoup d'argent pour le libérer. Le roman met en scène plusieurs personnages dans 5 parties nommées "livres", lesquels vont se croiser pour le meilleur et pour le pire : 
  1. Anthime, le scientifique athée et franc-maçon mariée à Véronique, il trouve la foi après une guérison suite à un cauchemar (très drôle) et perd alors ses appuis et se retrouve ruiné,
  2. son beau-frère Julius, marié à Marguerite la soeur de Véronique, est un écrivain qui vient de publier un roman biographique sur son père Juste-Agénor,  
  3. Amédée Fleurissoire, marié à Arnica Fleurissoire, la 3è soeur, qui se retrouve mandaté pour apporter à Rome un chèque pour la rançon du pape, car Valentine de Saint-Prix, la donatrice qui a reçu un des escrocs se prétendant l'émissaire du vrai pape en mission secrète, qui n'est autre que la soeur de Julius, ne peux elle-même s'y rendre,
  4. Le mille-pattes : les personnages commencent à se croiser et il y a des réactions en chaine,
  5. Lafcadio, âgé de 19 ans, il fait partie du groupe d'escrocs et apprend qu'il est le fils naturel de Juste-Agénor et hérite d'un pécule à la mort de celui-ci.
Lafcadio, à qui sa mère avait donné cinq oncles, n'avait jamais connu son père; il acceptait de le tenir pour mort et s'était toujours abstenu de questionner à son sujet. Quant aux oncles (chacun de nationalité différente, et trois d'entre eux dans la diplomatie), il s'était assez vite avisé qu'ils n'avaient avec lui d'autre parenté que celle qu'il plaisait à la belle Wanda de leur prêter. Or Lafcadio venait de prendre dix-neuf ans. Il était né à Bucarest en 1874, précisément à la fin de la seconde année où le comte de Baraglioul y avait été retenu pas ses fonctions.



Après ma découverte de Jean Tardieu (voir Lettres de Hanoï) j'ai eu envie de lire un roman d'André Gide (j'ai lu "la symphonie pastorale" dans ma jeunesse) et j'ai choisi ce titre qui m'intriguait. J'ai bien aimé cette lecture que je n'ai pas vraiment trouvé confuse car le roman est assez court et les pages se tournent toutes seules une fois que l'on est entrée dans l'histoire, ou plutôt les histoires qui se rejoignent comme les rivières finissent dans un fleuve. J'ai bien sûr été étonnée du crime de Lafcadio qui se débarrasse sans état d'âme d'un innocent qui croise sa route, acte gratuit, qui n'est même pas puni même s'il reconnait son crime, mais le fait que l'auteur utilise ce meurtre comme l'intrigue du futur roman de Julius qui se confie à son demi-frère sans savoir qu'il est le tueur est vraiment vicieux mais également humoristique, du moins, c'est ainsi que je l'ai ressenti.

Sous le nom pompeux de Croisade pour la délivrance du Pape, l'entreprise d'escroquerie étendait sur plus d'une département français ses ramifications ténébreuses; Protos, le faux chanoine de Virmontal, n'en était pas le seul agent, non plus que la comtesse de Saint-Prix n'en était la seule victime. Et toutes les victimes ne présentaient pas une égale complaisance, si bien encore tous les agents eussent fait preuve d'une égale dextérité. Même Protos, l'ancien ami de Lafcadio, après opération, devait garder à carreau; il vivait dans une continuelle appréhension que le clergé, le vrai, ne devînt instruit de l'affaire, et dépensait à protéger ses derrières autant d'ingéniosité qu'à pousser de l'avant; mais il était divers, et, de plus, admirablement secondé; d'un bout à l'autre de la bande (elle avait nom le Mille-Pattes) régnaient une entente et une discipline merveilleuse.

Cette histoire rocambolesque est tout à fait amorale (crime impuni) mais reste une lecture plaisante et divertissante grâce au talent de l'auteur qui ne lésine pas sur les descriptions des personnages et de leur environnement.
- Eh bien ! voilà, commença Valentine après qu'Arnica se fut assise : Le pape...
- Non ! Ne me dites pas ! fit aussitôt Mme Fleurissoire, étendant la main devant elle ; puis, poussant un faible cri, elle retomba en arrière, les yeux clos.
- Ma pauvre amie ! ma pauvre chère amie, disait la comtesse...
Enfin Arnica ouvrit un œil et murmura tristement :
- Il est mort ?
Alors Valentine, se penchant vers elle, lui glissa dans l'oreille :
- Emprisonné.
La stupeur fit revenir à elle Mme Fleurissoire; et Valentine commença son long récit, trébuchant sur les dates, s'embrouillant dans la chronologie; mais le fait était là, certain, indiscutable: notre Saint-Père était tombé entre les mains des infidèles; on organisait secrètement, pour le délivrer, une croisade; et il fallait d'abord, pour mener à bien celle-ci, beaucoup d'argent. 

roman publié en 1914

Fleurissoire, durant la longueur du voyage, avait potassé son Baedeker. Une sorte d'instinct, de pressentiment, d'avertissement intérieur, détourna presque aussitôt du Vatican sa pieuse sollicitude, pour la concentrer sur le Château Saint-Ange, l'ancien Mausolée d'Adrien, cette geôle célèbre qui, dans de secrets cachots, avait jadis abrité maints prisonniers illustres, et qu'un corridor souterrain relie, paraît-il, au Vatican.

Pour illustrer cet article j'ai choisi un tableau d'Antonio Joli qui montre le château de Saint-Ange et au fond la basilique Saint-Pierre.

Au hasard des rues - Virginia Woolf


La narratrice évoque une balade dans les rues de Londres au prétexte d'aller acheter un crayon de papier et déploie au long de la promenade une réflexion sur l'imagination capable de tout inventer et de tout défaire en un instant.



Petit livre des éditions Interférences aperçu près de la caisse de la librairie "Tschann 13" à la BNF site de Tolbiac : je n'ai pas résisté à la curiosité attirée par la couverture et l'auteur que j'apprécie. 30 pages de digression autour du pouvoir de l'imagination. Dommage que le prix soit tout de même assez élevé (10 €) mais c'est un joli cadeau que l'on peut faire ou se faire.

Voilà qui est vrai : s'échapper est le plus grand des plaisirs : errer au hasard des rues en plein hiver la plus grande des aventures. (p.35)

original publié en 1927 sous le titre Street haunting




Pour illustrer cet article j'ai choisi un tableau de Georges Stein "London Westminster Bridge"

jeudi 13 novembre 2025

Lettres de Hanoï - Jean TARDIEU



1927. Jean Tardieu rejoint son père à Hanoï pour y faire deux années de service militaire : le peintre Victor Tardieu y a fondé l’École des beaux-arts de l’Indochine. Après la phase d'installation, Jean Tardieu commence sa correspondance. Le livre recueille trois grandes lettres, écrites sur plusieurs jours, voire plusieurs mois, vers deux camarades, Michel Pontremoli et Jacques Heurgon auxquels il raconte son quotidien, et Roger Martin du Gard, son mentor dans la carrière des lettres. 



Tout livre a son histoire particulière ; celui-ci m'a attirée à la boutique du musée Cernuschi lors de ma visite au mois de mars pour l'expo Lê Phô, Mai-Thu, Vu Cao Dam Pionniers de l’art moderne vietnamien en France. Je ne l'ai pas acheté sur le moment mais récemment à la librairie de la BNF Tolbiac (tout petit endroit qui recèle de bien jolies surprises).


Le 23 septembre 1927, Jean Tardieu embarque à Marseille pour une longue traversée à bord du Sphinx. Le symbole ne lui aura pas échappé : il est assailli de questions et ignore tout de ce qu’il trouvera au bout du voyage, à Hanoï.
.../... à la fin de ses études de lettres, il est requis par ses obligations militaires et a obtenu pour l’occasion de rejoindre, en compagnie de sa mère, son père Victor Tardieu, fondateur et directeur de l’École des beaux-arts de l’Indochine. Delphine Hautois.



J'ai trouvé intéressant de litre cette correspondance d'un jeune homme d'une vingtaine d'années et déjà si impliqué dans les relations humaines, respectueux des coutumes locales. Grâce aux relations de son père et en particulier ses élèves artistes, il se lie avec le jeune peintre Lê Phô qui l'invite dans sa famille et il découvre un autre Hanoï que celui des colons qui ont recréé ce qu'ils connaissent : les bâtiments, les routes, les ponts, un Hanoï plus nature, plus vert, plus authentique, c'est ce que je retiens surtout de ces lignes : la recherche absolue de l'authentique. Il décrit avec amusement sa vie militaire qui lui laisse le loisir décrire pour son compte étant donné qu'ils sont 3 et qu'un seul ne peut taper à l'unique machine à écrire, les autres vaquent à leur préoccupations en attendant leur tour. Mais son drame sera tout de même sa faible constitution qui fait que le climat est une épreuve : la chaleur lui est difficilement supportable.

Une lecture originale d'un poète que je découvre et m'invite à découvrir un autre écrivain qu'il admire : André Gide.

En pensant à cette grande voisine qui donne la clé de tout ce que l’on voit et entend ici, je me sens l’esprit tout éclairci et aéré et, devant ma table tranquille, en écoutant la pluie frapper à mes carreaux, j’essaie de comprendre un peu cette race d’hommes si différente de ma race et – entre mes délicates poteries Song, des traductions de poèmes chinois, des reproductions de dessins chinois anciens, une histoire d’Annam, une étude du bouddhisme, une autre du confucianisme, les admirables planches d’Osvald Sirén ou de la mission Segalen-De Voisins, enfin en me remémorant quelques-unes de mes promenades dans la campagne tonkinoise, les vieilles pagodes harmonieuses et simples, les bonzeries à l’heure où les bonzes, accroupis dans l’ombre riche aux pieds des autels, prient et déroulent le chapelet criard de leurs litanies – avec une douce joie je m’imprègne de cette masse de lectures et d’impressions et je vais à la découverte dans un monde délicat et profond qui bientôt ne me semble pas moins proche ni moins affectueux que les fables de La Fontaine jointes aux dessins de Poussin et aux fugues de Bach.


publié en 2024



illustration : Lê Phô

mardi 4 novembre 2025

Laissez-moi - Marcelle SAUVAGEOT

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La narratrice, en convalescence pour soigner sa maladie pulmonaire, reçoit des lettres de son amoureux qui peu à peu se détache d'elle et finit pas lui annoncer qu'il se marie. Elle lui répond quatre lettres au sommaire de cette nouvelle.

Oui, il est très tard ; je viens d'éteindre la lampe pour laisser entrer dans ma chambre la lumière de la nuit. Je me sens chaude et souple entre les draps, sous les fourrures ; la fenêtre est ouverte toute grande sur un froid de vingt degrés. La neige dehors est très blanche ; et il règne ce silence étouffé de la neige, ce silence qui attend une révélation dont on sait seulement que l'idée de sa venue fait battre le cœur plus allégrement. Par les fenêtres ouvertes montent les toux incessantes qui hachent les nuits ; dans les couloirs, d'autres toux résonnent. Des toux, toujours des toux, s'envolent dans la nuit glacée. Il y a la toux de cette jeune femme qu'on ne voit jamais : toute la nuit, inlassablement, sans arrêt, cette toux craque comme du bois sec ; pendant combien de jours encore l'entendra-t-on avant qu'elle ne s'éteigne ? Le corps n'est pas assez épuisé pour que ce soit cette nuit que la lueur du petit jour l'emporte. De la chambre de ce garçon, qui tout à l'heure nous a quittés très vite en cachant le sang qui filtrait de ses lèvres, vient une toux profonde et humide : chaque hoquet amène du sang… Quand aura-t-on le soulagement de savoir que ce sang ne coule plus ? Ma voisine fait entendre sa petite toux rassurante : je ne suis pas seule à veiller.

Voici une nouvelle découverte sur le site Ebooks libres et gratuits lue en moins d'une heure (96 pages). je ne peux pas affirmer que j'ai aimé car j'ai trouvé le propos très redondant et je voyais venir la fin de cette histoire sans surprise. Je reconnais à l'auteur une qualité littéraire indéniable, Marcelle Sauvageot était après tout professeure agrégée de lettres, et à travers ses propos on ressent bien la souffrance physique et morale qui n'est pas feinte.

Texte de 1933 publié en 1934 peu avant sa mort sous le titre de "Commentaire"
puis réédité plus tard sous un autre titre "Laissez-moi".

Largement soutenu par les écrivains de son époque très enthousiastes, je ne saurai affirmer que, de nos jours, ce texte aurait tant reçu tant d'éloges, même si la prose est lyrique.
Pendant la vie le ruban est invisible, mais les deux êtres se cherchent et, s'ils se trouvent, le bonheur pour eux est sur terre. Il en est qui ne se trouvent pas ; alors leur vie est inquiète et ils meurent tristes : pour eux le bonheur commencera seulement dans l'autre monde : ils verront à qui le ruban rouge les attache. Je ne sais si je trouverai en ce monde le ruban rouge qui m'attache ; je crois que cette légende est, comme toutes les légendes, une consolation poétique.
De cet homme resté sans véritable prénom, nous ne saurons que son surnom "Bébé", et son ombre chinoise ira rejoindre l'assemblée de tous les hommes lâches qui ont abandonner leur petite amoureuse, malade, sans doute pour fonder une famille, chose presque obligatoire en ces temps-là.

publication pour la première fois en 1933
Éditions La Connaissance sous le titre "Commentaire"


Illustration d'entrée de billet : Vikram Kushwah

dimanche 2 novembre 2025

Enquête royale à Sandringham - Anna CAZINE

claudio-poggio-unsplash


Elle s’installa à son bureau et ouvrit son journal intime. Elle y rédigea une quinzaine de lignes, résumant sa journée, qu’elle qualifia de satisfaisante et pas trop fatigante malgré la présence de nombreux invités. Il n’y avait eu aucun couac.

2004. La reine Elizabeth II part dans sa propriété de Sandringham accompagnée de sa famille et de ses fidèles pour fêter Noël. Mais soudain, un jardinier est retrouvé assassiné et il ressemble un peu à Charles. Par ailleurs, les familiers constatent la disparition d'objets sans réelle valeur : un poudrier, un briquet, un lacet... Et pour couronner le tout, plusieurs domestiques sont remplacés à la dernière minute, ce qui interroge sur les réelles raisons d'éloignement des personnels habituels. Craignant un complot visant à se débarrasser de Charles, la reine cherche à contenir les indiscrétions, demande le renforcement de la sécurité avant de démasquer les coupables, l'un du meurtre, l'autre d'une banale affaire sentimentale.



Enquête royale à Sandringham est le tome 2 d'une série mettant en scène la reine Elizabeth en détective lorsqu'une affaire requiert toute sa sagacité. L'auteur la présente dans un rôle très proche de ce qu'on peut connaître : une femme "comme tout le monde" ou presque, avec son époux, ses enfants, une maison à faire tourner, des invités à honorer. Après l'été du séjour à Balmoral (tome 2), nous sommes en immersion dans les préparatifs de Noël, les changements de tenue, les jeux, les promenades à cheval, les parties de chasse.

Le style est très agréable, très simple aussi avec quelques redondances (le jus d'orange, le Racing Post) qui sont plus amusantes que pénibles. On passe un bon moment de lecture car il y a de l'humour, les révélations finales tiennent la route même si j'imagine que dans la réalité, la reine aurait été plus sévère.

Tandis que Georges regroupait tout sur son plateau, le prince consort, décidément préoccupé, lui demanda de vérifier la présence du pudding en cuisine. Le valet eut un regard inquiet et balbutia un « euh » hésitant.
- Un problème ? s’enquit le prince un peu sèchement.
- C’est-à-dire, il n’y a personne en cuisine, en ce moment, hormis madame Eastwood.
- Qui est-ce ? Ce nom ne me dit rien ?
- La nouvelle cuisinière. Je doute qu’elle sache où est le pudding.
- Et bien, rien ne coûte de lui demander ! s’agaça-t-il.
- Euh oui, mais euh, elle est, comment dire, pas très facile. Mieux vaudrait attendre que... 
- Allez vous renseigner ! Le valet s’inclina précipitamment et sortit. 
- C’est inconcevable ! Cette nouvelle cuisinière lui fait plus peur que moi ! Il faudra que j’aille voir ce phénomène par moi-même ! s’insurgea-t-il, tandis qu’Elizabeth ne pouvait s’empêcher de rire. Le valet fut rapidement de retour, la mine déconfite. 

septembre 2025
186 pages



illustration : Sandringham par Claudio Poggio sur le site unsplash
lecture dans le cadre de mon partenariat avec le site https://www.netgalley.fr/

dimanche 26 octobre 2025

Gigi - Colette

Jeanne Fichel-Samson : Tea in the Conservatory


Le contenu d’une corbeille à ouvrage se déversait à demi sur la table à manger, où Gilberte oubliait ses cahiers. Au-dessus du piano droit, un agrandissement photographique d’après Gilberte, âgée de huit mois, faisait pendant au portrait à l’huile d’Andrée, dans un rôle de Si j’étais Roi… Un désordre sans vilenie, un rais de soleil printanier dans la guipure des rideaux, une chaleur rampante venue de la salamandre entretenue à petit feu, agissaient comme autant de philtres sur les nerfs de l’homme riche, solitaire et trompé.
– Est-ce que vous êtes positivement dans la peine, mon pauvre Gaston ?
– À proprement parler, je ne suis pas dans la peine, je suis plutôt dans l’em…, enfin dans l’ennui.
– Si je ne suis pas indiscrète, reprit Mme Alvarez, comment ça vous est-il arrivé ? J’ai bien lu les journaux ; mais peut-on se fier à eux ?
Lachaille tira sur sa petite moustache relevée au fer, peigna de ses doigts sa grosse chevelure taillée en brosse.
– Oh ! la même chose à peu près que les autres fois… Elle a attendu son cadeau d’anniversaire, et puis elle s’est trottée. Maladroite, avec ça, au point qu’elle est allée se fourrer dans un coin de Normandie tellement petit… Ça n’a pas été sorcier de découvrir qu’il n’y avait que deux chambres à l’auberge, une occupée par Liane, l’autre par Sandomir, un professeur de patinage au Palais de Glace.

1/ Mon résumé de Gigi

Paris en 1899. Gilberte, dite Gigi, a 15 ans et vit avec sa mère Andrée et sa grand-mère Inès et se rend parfois chez sa grand-tante Alicia. La famille Sanchez vit sur un modeste train grâce au travail d'Andrée, danseuse à l'Opéra comique et l'éducation de Gigi est laissée aux femmes plus âgées qui lui inculquent non seulement les bonnes manières mais aussi comment se comporter dans le "grand monde" afin de plaire aux hommes et en retirer quelques bénéfices.
Gaston Lachaille, un ami de la famille, les visite régulièrement, s'invitant sans y être annoncé, surtout après une rupture amoureuse largement commentée dans les journaux car c'est un richissime héritier de 30 ans constamment courtisé et abandonné. Il trouve un apaisement satisfaisant au contact de la famille Sanchez et finit par prendre conscience de la beauté de Gigi ; celle-ci refuse pourtant ses avances et le sort d'une demi-mondaine qui ne convient pas à sa nature entière. Gaston comprenant qu'il est peut-être temps de s'établir et d'assurer sa lignée demande sa main.



Après ma visite de l'expo "Les mondes de Colette" (suivre le lien pour lire mon avis), je suis passée à la librairie et j'ai aperçu ce livre aussi j'ai eu envie de le lire ou relire. Écrit en 1944, Colette a alors 71 ans, mais reste jeune dans sa tête et dans ses mots qui sonnent justes pour décrire les mondanités auxquelles elle n'a certainement pas manqué de participer en son temps.
Gaston a une telle confiance en moi ! Je voudrais que tu l’aies vu me demander une camomille… Un enfant, un véritable enfant. D’ailleurs, il n’a que trente-trois ans. Et quel poids que cette fortune sur ses épaules ! Andrée cligna ses paupières roses avec ironie.
– Plains-le, maman, pendant que tu y es. Ce n’est pas pour réclamer, mais, depuis le temps que nous connaissons Gaston, il ne t’a guère montré que sa confiance.
– Il ne nous doit rien. Et nous avons toujours eu par lui du sucre pour nos confitures, et pour mon curaçao, de temps en temps, et une volaille de ses fermes, et des attentions pour la petite.



J'ai trouvé presque "limite" la relation entre Gigi qui a presque 16 ans et Gaston qui en a le double mais je suppose que les mœurs de ce temps là trouvaient cette différences d'âge normale. J'ai bien ri lors de ce passage :

Car Mme Alvarez avait fortement inculqué à sa descendance, entre autres vertus, le respect de certains rites et de maximes telles que : « La figure, tu peux, à la rigueur, la remettre au lendemain matin, en cas d’urgence et de voyage. Tandis que le soin du bas du corps, c’est la dignité de la femme. »

je pense que certains lecteurs de l'époque ont dû être scandalisés et que Colette a pris beaucoup de plaisir à tourner ainsi sa phrase. 


A la suite de cette nouvelle, trois autres continuent à nous emporter dans l'univers original de Colette :

Christian Krohg

2/ L'enfant malade 

Un jeune garçon de 10 ans handicapé et alité arrive à sortir de son lit et de son enfermement grâce à son imaginaire.
Comment lui faire comprendre que je ne suis pas malheureux ? Il paraît qu’un garçon de mon âge ne peut ni vivre couché, ni être pâle et privé de ses jambes, ni souffrir, sans être malheureux. Malheureux… je l’étais encore quand on me promenait dans une voiture… Une pluie de regards m’inondait. Je me rétrécissais pour en recevoir un peu moins. Une grêle de « Qu’il est joli ! » et de « Comme c’est dommage ! » me prenait pour cible… Maintenant, je n’ai pour malheurs que les visites de mon cousin Charlie, ses genoux écorchés, ses souliers à clous, et ce mot « boy-scout » moitié acier, moitié caoutchouc, dont il m’écrase… Et cette jolie petite fille qui est née le même jour que moi, qu’on appelle tantôt ma sœur de lait, tantôt ma fiancée. Elle travaille la danse. Elle me voit couché, alors elle se dresse sur le bout de ses orteils, et dit : « Regarde comme je fais des pointes. » Mais ce sont des taquineries. Une heure vient, le soir, où les taquineries s’endorment. Voici l’heure où tout est bien.
La seconde nouvelle est tellement belle ! On lit au ras du lit où repose Jean, dont l'imagination transcende l'infirmité.
Un petit cube d’agneau grillé passa vite. « Courez, agneau, courez, je vous fais bonne figure, mais descendez en boule dans mon estomac, je ne vous mâcherais pour rien au monde, votre chair bêle encore, et je ne veux pas savoir que vous êtes rose à l’intérieur ! »
– Il me semble que tu manges bien vite, ce soir, Jean ?

Jean vit sa meilleure vie (possible) dans ses rêveries.

Encore heureux que Madame Maman n’ait pas vu au coin de mon œil la petite entaille, la trace du bec de l’hirondelle que j’ai heurtée en l’air… Je n’ai pas eu le temps de l’éviter, elle était dure comme une faux. Il est vrai que c’est si petit, un ciel… »

 Un passage magnifique !

Ayant guetté le départ de Madame Maman et de Mandore, il prit le commandement de son radeau d’in-folio et d’atlas et s’embarqua.
Marguerite Gérard (anonyme)

3/ La  dame du photographe.

La narratrice, Colette elle-même, se rend régulièrement chez Melle Devoidy, une enfileuse de perles, qui vit sur le même palier qu'un photographe dont l'atelier est dans l'immeuble et dont l'épouse discrète traverse souvent le palier pour apporter à Melle Devoidy un repas. Un jour, Melle Devoidy annonce à Colette que Madame Armand, la femme du photographe a fait une tentative de suicide.
Colliers et sautoirs gisaient démembrés sur le tapis vert, comme des enjeux dédaignés.

Une nouvelle tout en nuances sur la position des femmes : seules, elles doivent subvenir à leurs besoins en travaillant même à de modestes métiers, mariées, elles sont réduites à être "l'épouse de" et se partagent entre occupations ménagères et mélancolie d'une autre vie.

« Oui, je crois que c’est tout, madame. Un froid terrible est venu couper le fil de mes pensées, et encore je n’en suis pas sûre. Ce qui est sûr, c’est que jamais, jamais plus je ne me suiciderai. Je sais maintenant que le suicide ne peut me servir à rien, je reste ici. Mais vous pouvez juger, sans pouvoir offenser Mlle Devoidy, que j’ai toute ma tête et qu’une névrosée et moi, ça fait deux. »



4/ Flore et Pomone

Un long voyage poétique au coeur des fleurs.

Tous, nous tressaillons lorsqu’une rose, en se défaisant dans une chambre tiède, abandonne un de ses pétales en conque, l’envoie voguer, reflété, sur un marbre lisse. Le son de sa chute, très bas, distinct, est comme une syllabe du silence et suffit à émouvoir un poète.

Cette dernière partie du livre ne m'a absolument pas intéressée. Je pense que Colette y a déposé toutes ses inspirations bucoliques mais j'ai eu du mal à apprécier cette lecture décrivant fleurs, jardins et plantes de toutes sortes.

Une bien jolie couverture comme on en faisait autrefois !


illustration d'entrée de billet : Jeanne Fichel-Samson "Tea in the Conservatory"