vendredi 28 décembre 2012

GOFFETTE Guy - Elle, par bonheur et toujours nue


Lorsque Pierre Bonnard rencontre Marie, elle se fait appeler Marthe et le peintre tombe sous le charme de cette jeune femme montée à Paris pour devenir fleuriste ; elle deviendra sa muse et il finira par l'épouser, découvrant par là-même sa véritable identité.
Pierre, qu'il soit ou non amoureux, se lève tôt. De peur de manquer ce premier rendez-vous avec la lumière, quand l'oeil, encore mal débarbouillé des songes, n'est qu'un oeuf sous la paille des cils. (p.58)
Au travers d'un bref récit en dix parties, l'auteur nous brosse un portrait du peintre Pierre Bonnard (1867-1947) que j'ai trouvé passionnant au travers de sa vie en compagnie de Marie/Marthe ainsi que ses compatriotes peintres avec lesquels il se lie d'amitié ; il partage même un atelier avec Edouard Vuillard.

Bonnard est un homme discret, préférant sa campagne à la vie mondaine (il quitte Paris pour le sud de la France à la fin des années 20). La fin du livre explique le procès intenté par les ayants droit de Marie/Marthe qui bataillèrent contre les héritiers de Bonnard pour avoir leur part.
Ce n'est pas la couleur ni la technique qui font le peintre, pas plus que l'école ne le défait. C'est une manière bien à soi d'attraper le monde par le paletot et de ne plus le lâcher quoi qu'on dise ou fasse alentour pour vous arrêter. Une manière de se boucher les oreilles et de se fermer les yeux à tout ce qui n'est pas cela qu'on a senti un jour bouger à l'intérieur avec une telle évidence que rien ne prévaudra jamais contre. (p.132)
Impossible d'ignorer que l'auteur de ce récit est un poète, les mots sont choisis comme des couleurs qui font écho aux peintures décrites tout au long des pages. J'ai regretté parfois une certaine distance, une description parfois trop analytique du sujet. En tout cas, si Bonnard a su me toucher par sa personnalité (des études conjointes de Droit pour faire plaisir à Papa et d'art pour lui-même), je ne l'ai pas du tout été par sa muse qui à mes yeux reste une femme calculatrice et globalement peu sympathique ; leur histoire d'amour ne m'a pas autant émue que ne l'a été Malice qui m'a offert ce livre il y a quelques jours pour Noël.


135 pages
édition Gallimard/Folio : 1998
illustration d'entrée de billet : "La jarretière rouge" par Pierre Bonnard (1904)

mardi 25 décembre 2012

HARRISON Jim - La Route du retour


Au travers de cinq journaux intimes, nous plongeons au coeur d'une famille meurtrie par les amours contrariées, qui soigne ses blessures intimes grâce à la nature, essentielle, ainsi que les tentatives de comprendre l'être humain dans son environnement. Le premier journal rédigé par Northbridge nous conte son histoire, ses parents (sa mère indienne et son père intransigeant), son amour de jeunesse perdu (une indienne), ses fils Paul et John Wesley, la mort de J.W. en Corée (le père de Dalva), sa belle-fille Naomi, ses petites-filles Dalva et Ruth, le génocide des indiens, son amour pour la nature, la peinture, la musique, les chevaux et les chiens, sa haine du fric (alors qu'il est riche), ses amitiés et sa peur de la mort après une attaque cardiaque. 29 ans plus tard, nous découvrons ce qu'est devenu le fils abandonné de sa petite-fille Dalva (qui le met au monde à peine âgée de 16 ans), un nomade qui étudie la faune et la flore des grands espaces soit pour lui-même soit pour des projets d'études après avoir reçu une éducation privilégiée au sein d'une famille aimante quoique non dépourvue de problèmes (mère alcoolique), qui entreprend de rencontrer ses mère et grand-mère biologiques sous le prétexte de compter les oiseaux de leur propriété. Pour finir, nous découvrons les journaux de Naomi (la mère de Dalva), celui de Paul (son oncle), en enfin celui de Dalva dans lequel nous découvrons sa maladie soudaine à son dernier stade. Cacun donne ainsi un éclairage personnel aux évènements qu'ils ont pu partager, ou apporte des réponses.
Les morts ne se métamorphosent pas volontiers en sources de réconfort, quand nous les avons tant aimés. (p.17)
Reprenant les mêmes personnages apparaissant dans Dalva, Jim Harrison poursuit 10 ans plus tard le magnifique travail de sculpteur des sentiments qui fait de lui le meilleur auteur vivant de ce siècle ; c'est mon avis. Le style est d'une incroyable générosité, impudique et sincère. Magnifique et riche.
Nous pensons à la vie comme à un solide immuable et nous sommes sidérés quand le temps nous apprend qu'il s'agit d'un liquide. Le vieil Héraclite ne pouvait se baigner une seule fois dans le même fleuve, encore moins deux fois. (p.21)
L'auteur témoigne ainsi de l'influence de la nature, l'art, la musique (y compris celle des oiseaux) ou encore la littérature sur la pensée humaine toujours en proie à des questions aussi banales et sérieuses que la peur d'avoir raté l'occasion d'une vie, ses amours, le tout en s'enfonçant inexorablement vers la mort.
...jetant un coup d'oeil au salon où Ruth travaillait un morceau de Chopin, elle me demanda si je pensais mourir bientôt, et je lui répondis :"Pas avant octobre."Ce choix d'un mois précis nous a fait tous deux éclater d'un rire nerveux, car nous savions elle et moi combien il était illusoire de vouloir contrôler notre existence et notre destin quand, en dernier ressort, nous ne sommes que des trajectoires. (p.171)
J'ai préféré ce livre à Dalva, pourtant très beau aussi, mais "la Route du retour" est à mes yeux un roman parfait et très bien construit, qui montre les différentes pièces du drame aux accents antiques de la famille Northbridge sous un nouvel angle.

titre original : The Road Home (1998)
580 pages
    3 parties
    1/ journal de Northbridge -1952 à 1957 (192 pages)
    2/ journal de Nelse -été 1986 (177 pages)
    3/ journaux de
          *Naomi -octobre 86 (48 pages)
          *Paul - Noël 86 (51 pages)
          *Dalva - avril 87 (100 pages)
édition française 1998 par Christian Bougois éditeur
traduction de l'américain par Brice MATTHIEUSSENT
illustration d'entrée de billet : "Part of rural Nebraska's varied bird life, May 1973" par Charles O'Rear



samedi 22 décembre 2012

AILLON Jean (d') - Le captif au masque de fer


Trois enquêtes du brigand Trois-Sueurs

I- La fille du lieutenant de police

          1695. Louis XIV vient de décider que les protestants ne pourraient plus faire partie de ses régiments. Refusant de se convertir, Roque La Garde est chassé de l'armée en compagnie de son oncle et quitte ainsi son poste d'enseigne au régiment du Lyonnais pour devenir un brigand défendant les opprimés, à commencer par sa propre famille, et notamment son neveu dit Esquinette, qu'il libére avant que celui-ci ne parte pour les galères, aidé en cela par la fille de Nicolas de La Reynie rencontrée au cours d'une embuscade et qui finit par lui accorder une faveur.


II- Le captif au masque de fer

          1706. Une femme de l'entourage de la princesse Palatine (belle-soeur de Louis XIV et mère du Régent) est assassinée parce qu'elle tendait d'obtenir des renseignements concernant un mystérieux prisonnier masqué mort depuis trois ans. La Princesse demande à Trois-Sueurs d'enquêter sur les raisons de la mort de sa suivante. Trois-Sueurs va approndir son investigation en découvrant qui se cachait derrière le masque.


III- Cartouche, capitaine général

          1721. François l'Espérance, un exempt au Châtelet, se retrouve au coeur d'une machination politique entre Rome et le Royaume de France alors qu'il rapporte un important courrier confidentiel pour  l'abbé Dubois (principal ministre du Régent). Il se retrouve bientôt accusé de vol pour le compte du brigand Cartouche. Condamné aux galères, il parvient à s'échapper et en vient à demander l'aide de Trois-Sueurs qui n'est plus brigand désormais mais qui n'hésite pas à reprendre du service afin de confondre les coupables et de blanchir les innocents.


J'ai été un brigand , monseigneur. Je n'ai qu'à reprendre mon ancienne condition. C'est d'ailleurs le seul métier que je sache bien faire, répliqua Trois-Sueurs avec désinvolture. Redevenu voleur, tôt ou tard, ma route croisera celle de Cartouche.
- Et si l'on vous arrrête, vous serez roué, remarqua aigrement Dubois.
- C'est un risque à prendre, réplica froidement Trois-Sueurs. Mais vous êtes un homme d'Eglise, monseigneur, ce n'est pas à vous que je rappelerai cette proposition du père Quesnel : Le pécheur n'est libre que pour le mal.
- Je vous répondrai, monsieur l'insolent, sourit Dubois, que la volonté sans la grâce est impuissante à tout bien. (p.355)
Ces trois enquêtes de Roque La Garde, surnommé "Trois-Sueurs" pour celles qu'il donne à ses adversaires avant qu'ils ne meurent sont tout simplement formidables : extraordinaires et terribles. A une base de données historiques : personnages, écrits (de Saint Simon) et de faits historiques reconnus, l'auteur ajoute quelques personnages fictifs pour raconter les complots, complicités et autres manigances en cette époque où le pauvre citoyen candide (souvent illétré) n'est qu'un pion sur le grand échiquier du Pouvoir.

Et toujours cette mine d'information sur le quotidien des personnages : habillement, équipement, moeurs etc... (on en apprend de belles !).

Les 3 récits sont dans l'ordre chronologique des événements : on fait d'abord connaissance avec Trois-Sueurs, puis on le suit dans deux aventures. A la deuxième, je me suis dis : géniale cette idée du "masque de fer", et à la troisième lecture je me suis exclamée : encore mieux !!!!!

Notons que l'on croise l'ombre de Louis Fronsac et de Gaston de Tilly dans les 2è et 3ème histoires...d'autres héros personnages des romans de l'auteur.

L'auteur parvient très bien à expliquer les tenants et les aboutissants dans le fil du récit, sans imposer trop de renvois en bas de page ; c'est vraiment très bien pensé et rédigé (preuve d'un travail considérable). Les nombreux dialogues rendent vivants l'histoire, ceux-ci sont d'ailleurs souvent amusants et permettent d'alléger un récit parfois soutenu mais nécessaire pour donner toutes les informations concernant les lois en vigueur à cette époque - notamment en ce qui concerne les galères dont il est souvent question - ou encore les positions / rôles / statuts des personnages.

Une lecture très intéressante qui permet de (re)mettre à jour nos connaissances en histoire tout en vivant à l'heure (déclinante) du Roi Soleil ou sous le régime de La Régence.


"Le captif au masque de fer" - volume de 3 romans
540 pages
I- "La fille du lieutenant de police" : 105 pages
II- "Le captif au masque de fer" : 126 pages
III- "Cartouche, capitaine général" : 210 pages
Editions Jean-Claude Lattès (2007)
illustration d'entrée de billet : détail d'une gravure de Marseille (l'arsenal des Galères) - fin du 17è siècle

mercredi 19 décembre 2012

AILLON Jean (d') - De taille et d'estoc

La jeunesse de Guilhem d'Ussel


Marseille, 1187. L'avenir d'Antoine paraît bien compromis alors qu'il n'a que 13 ans et se trouve déjà confronté aux dures réalités d'une vie ouvrière misérable. Ayant réglé son compte au rustre responsable de la mort de sa mère, désormais orphelin, Antoine n'a d'autre choix que de s'enfuir sur les routes malgré les dangers qu'il encoure à voyager sans protection, à la merci de routiers sanguinaires. Faisant contre mauvaise fortune preuve d'un courage exemplaire, Antoine devient Guilhem, et va s'endurcir au contact de bonnes et mauvaises rencontres, tiraillé entre son appel pour les armes et sa passion pour l'art du troubadour. Sa route croise en particulier celle d'un ancien moine de l'Abbaye de Cluny, accusé d'avoir volé une relique et parvient à laver de tout soupçon le malheureux en confrontant le coupable.
Le cheveu rare sous son bonnet, maigre comme un destachalard avec un visage taillé en coup de serpe et si étroit qu'il aurait permis d'embrasser une chèvre entre les cornes, il n'en avait pas moins des muscles puissants et une attitude autoritaire. Guilhem lui trouva un regard cauteleux et perfide, mais peut-être était-ce dû à son teint cendreux, à des traits creusés et à l'éclairage vacillant des torches de résine.
A côté de lui se tenait un moine bénédictain, d'après sa robe, dont la face rubiconde affichait la candeur mais peut-être aussi la faiblesse.
- Que Dieu vous conserve en Sa sainte et digne garde, noble seigneur, répondit Guilhem. Je me nomme Guilhem d'Ussel.
C'est durant ce voyage qu'il avait décidé d'ajouter ce patronyme à son nom, en souvenir du lieu où était mort Joceran.
(p.341)

Il ne fait pas bon se balader sur les routes de ce qu'est devenue la France mais qui, au XIIème, est un véritable terrain propice à des pillardises et paillardises toutes plus atroces les unes que les autres et ce, au nom de seigneurs mitoyens se disputant les terres. Jean d'Aillon nous conte dans le menu détail les conditions de vie d'un jeune garçon abandonné à lui même et doté d'un solide bon sens qui lui vaudra de pouvoir s'en sortir malgré des situations désespérées, et permettra sa survie malgré le handicap de sa jeunesse et de son inexpérience. Son érudition le sauve à maintes reprises (il sait lire, compter et écrire) et, bien qu'il ne soit pas un "saint", le lecteur est capable de lui apporter toute son admiration. En suivant Guilhem tout au long des 40 chapitres (2 parties), sur une période de 1187 à 1193, l'auteur nous fait découvrir les us et coutumes de cette période de l'histoire, les métiers, les habitations, l'alimentation, l'habillement, les croyances, tout en brossant un tableau (peu reluisant) sur les manières qu'avaient les seigneurs de faire régner leur loi par la terreur.

Un roman très original, bourré de références, qui emporte le lecteur au coeur de l'Histoire en compagnie d'un nouveau héros, chevalier et troubadour.

De taille et d'estoc (2012)
470 pages
édition par Presse de la cité
illustration d'entrée de billet : Le siège d'Acre en 1291 par Dominique Papety

vendredi 7 décembre 2012

McCULLERS Carson - Le cœur est un chasseur solitaire


Amérique, années 30. Chez les Kelly, une pension de famille modeste, se croisent quatre êtres perdus et éperdus de libertés et de rêves autour d'un cinquième homme, sourd-muet. Tous se retrouvent à un moment ou l'autre dans la chambre accueillante de John Singer qui y réside depuis que son ami Antonapoulos, muet comme lui, a dû être interné en institution. Il y a Mick Kelly, une adolescente, la fille des propriétaires qui rêve d'être compositeur de musique, le Docteur Copeland, un vieux docteur noir qui désire libérer sa race de l'emprise des Blancs, Biff Brannon, le gérant d'un café-restaurant qui se remet lentement du décès de son épouse et enfin Jake Blount, un homme arrivé depuis peu dans la petite ville qui rêve de plus d'égalité sociale en combattant le fascisme.
Le dimanche, la maison était toujours pleine parce que les pensionnaires recevaient des visiteurs. On entendaient le froissement des journaux et il y avait de la fumée de cigare dans l'air et des bruits de pas dans l'escalier. (p57)
Plongée dans une petite ville du sud américain dans un climat de pauvreté contre lequel tentent de lutter des êtres auquel peu de choses sont données, à part peut-être les rêves qu'ils gardent à portée de main et de coeur. Nos personnages sont comme les rayons d'une roue, tous convergent vers Singer, l'étrange muet qui semble tellement les comprendre et les approuver dans ce que tous veulent entreprendre ; nous découvrons vers la fin qu'il n'en est rien car ce dernier ne comprend absolument rien à leurs bavardages. C'est sur ce genre de détail que nous pouvons admettre l'incroyable richesse, le talent de l'auteur qui a écrit ce livre si jeune (entre 19 et 22 ans indique Denis de Rougemont dans sa préface). Nous y trouvons en effet d'incroyables éléments de réflexion et certains sont même prémonitoires : je pense à l'idée du Docteur Copeland de créer une marche vers Washington pour demander l'arrêt de la ségrégation de Noirs, celle-ci aura bien lieu une vingtaine d'années plus tard avec la marche de Martin Luther King.

Un roman classique de la littérature américaine que j'ai, pour ma part, eu du mal à finir. Le style de l'écriture n'a rien de particulier si ce n'est l'incroyable générosité des descriptions de situation, ainsi que celles des personnages et qui donne à l'ensemble une impression touffue d'émotions, surtout de souffrances, de misère, d'injustices et une sorte de faim qui dévore : la faim au premier degré, également la faim d'arriver à réaliser une ambition. Je pense que j'ai été moins convaincue par le côté légèrement moralisateur, complètement désespéré voire morbide, sans parler du fait que rien de positif ne finit par arriver pour aucun des personnages qui en arrivent à perdre leurs illusions.

titre original : The Heart is a Lonely Hunter (1942)
430 pages
édition française 1947 par Stock
traduction de l'anglais par Marie-Madeleine FAYET
illustration d'entrée de billet : © Dorothea Lange

mardi 30 octobre 2012

BARRIE James Matthew - Adieu, Miss Julie Logan

Adam Yestreen, un pasteur nouvellement installé dans le glen, tombe sous le charme d'une étrange créature : femme, apparition ? tout est possible en ce pays de décembre et de contes où la raison croise le fer avec les superstitions.
Je m'empresse de m'acquitter de cette tâche, sous l'impulsion de cette idée qui m'est venue à l'esprit et qui promet d'être parfaitement appropriée. Je vais donner une conférence sur la superstition, avec des sous-entendus subtils mais frappants à un prétendu évènement, qui se serait récemment produit dans le glen ; le propos doit faire preuve de légèreté sans toutefois oublier la leçon à tirer : l'humour est le meilleur des antidotes à la crédulité. (p.79)
Le conteur de cette histoire, un pasteur (appelé ici "ministre") qui, parce que des touristes anglais lui demandèrent d'écrire ses impressions de vie d'isolement dans le glen une fois l'hiver venu, la neige empêchant tout accessibilité, en vient à raconter quelques évènements "anormaux" tels que l'apparition d'une inconnue qui va aider une femme à accoucher de son premier né ; lui-même fait la connaissance de cette femme, Miss Julie Logan, et lorsqu'il désire en savoir plus sur elle, car il en est amoureux, il ne trouve qu'incompréhension de la part de ses concitoyens. L'autre évènement "anormal" est la disparition de certains de ses écrits : le journal qu'il prend la peine de rédiger chaque soir n'existe plus au petit matin...

Dans ce court roman, James Matthew Barrie nous emporte dans un imaginaire astucieux, une boucle temporelle qui nous fait commencer le livre en tenant dans les mains le journal d'Adam Yestreen en tant que jeune officiant, et nous le fait achever par le récit d'Adam en fin de vie, alors qu'il rédige ce qui lui est arrivé après son départ du glen.

Un conte d'hiver, un conte publié dans le journal pour Noël 1931, qui traite avec un humour continuel - les noms des personnages, les couleurs du décor, les allusions, et même certains gestes  : le bonsoir à distance avec le mouvement des rideaux (j'adore) - le pouvoir de l'imagination.

Un pouvoir qui n'a pas d'âge : un charmant roman à découvrir par toute la famille.



titre original : Farewell, Miss Julie Logan (1931)
126 pages
édition française 2012 par Actes Sud- collection "un endroit où aller"
traduction de l'anglais (Ecosse) par Céline-Albin FAIVRE
illustration d'entrée de billet : Glen Etive par © Joe Hush

lundi 16 juillet 2012

BOWLES Jane - Deux dames sérieuses


New York, années 40. La très riche Miss Christina Goering décide soudainement de changer de vie et se met en tête de désormais suivre ses instincts jusqu'àlors réprimés par une grande envie d'être une sorte de sainte. A la grande déconvenue de Miss Gamelon, sa dame de compagnie, Miss Goering quitte sa belle demeure ancestrale pour une modeste maison perdue dans une île où ne tardent pas à venir s'inscruster des intrus qui se sont entichés de Christina. Son amie Mrs Frieda Copperfield est quant elle effrayée par toute forme de voyage et de nouveauté et c'est bien à contre coeur qu'elle accepte de se rendre en vacances au Panama avec son bel époux ; pourtant, une fois arrivée, elle n'hésite pas à le laisser jouer le touriste tout seul tandis qu'elle préfère s'installer dans un bouge où habite Pacifica, une jeune prostituée.
Elle vont être déçues. Je leur ai dit que je serai de retour avant minuit et que nous sortirions fêter l'évènement. Je suis certaine que Mrs Quill sera très désappointée. Elle adore ces petites cérémonies.
- Mais qui donc est cette Mrs Quill ?
- Mrs Quill... Mrs Quill et Pacifica.
- Oui je sais, mais c'est tellement ridicule ! Il me semble qu'après les avoir vues un soir ça devrait te suffire. A mon avis, il doit être facile de savoir très vite ce que sont ces femmes.
- Oh, je sais bien ce qu'elles sont, mais je m'amuse tellement en leur compagnie !
(p.100)
Le hasard des lectures me donna envie de celle-ci que je ne peux que qualifier d'extraordinaire : tant pas sa forme que par son fond. Un récit d'une belle modernité et pourtant écrit en 1943, autant dire dans une autre vie !


Jane Bowles y décrit des personnages proches du burlesque, voire du fantastique : leur comportement n'a rien de prévisible et sous couvert d'un récit somme toute simple : deux femmes sont à la recherche d'elles-mêmes en agissant à l'encontre de ce qu'elles ont toujours été, on découvre une histoire, plusieurs histoires même, tout à fait rocambolesques. Mais aussi quelques réflexions sur le pouvoir, l'argent, la propriété : il est souvent question de maison, de chambre, de la manière dont on les occupe, dont on les adapte à notre goût, et de sexualité.
- Je suis descendue à l'hôtel de Las Palmas, dit Mrs Copperfield. Je suis une amie de la patronne, Mrs Quill, et de l'une de ses clientes, Pacifica.
- Il ne vaut rien cet hôtel, dit Peggy. J'y suis allée un soir avec des amis et je leur ai dit : "Si nous ne partons pas immédiatement de cette boîte, je ne sortirai plus jamais avec vous." C'est minable, cette turne, c'est moche et c'est crasseux par dessus le marché. Et c'est là que vous êtes installée, je n'en reviens pas ! Mon hôtel est beaucoup mieux, beaucoup plus chic ! Il y a même des Américains qui y viennent, en débarquant du bateau, s'ils ne se décident pas pour le Washington. C'est l'Hôtel Granada.
- Oui, nous nous sommes installés là à notre arrivée, lui dit Mrs Copperfield. Mon mari y est toujours d'ailleurs. Je crois bien que c'est l'endroit le plus déprimant que j'ai jamais vu. Je trouve que l'hôtel Las Palmas est de loin le plus agréable.
- Mais vous n'avez pas regardé attentivement. J'ai disposé mes affaires dans la chambre et cela fait une grande différence, lui répondit la jeune fille vexée. (p.157)
Un style qui m'a fait pensé à Samuel Becket pour le côté surréaliste des situations : entre une bourgeoise qui se trouve très bien dans un hôtel de passe, et l'autre qui attend d'être désirée par des inconnus de passage, même très laids. Deux "dames sérieuses" qui finissent par être très déraisonnables et pourtant insatisfaites, en un sens. Enfin, pour moi, le récit n'est pas seulement la satire d'un milieu bourgeois aisé et sans trop de soucis, c'est surtout le seul roman d'un auteur qui aimait l'écriture. A (re)découvrir.
- Je déteste cette robe de chambre rose, dit-il.
- Pourquoi dis-tu cela maintenant que nous avons de la compagnie ?
- Parce que la compagnie ne change rien à cette robe de chambre.
Il adressa un clin d'œil à Miss Goering puis parti d'un grand éclat de rire. Miss Goering s'esclaffa de bon coeur à cette remarque. (p.39)


titre original : Two serious ladies (1943)
290 pages
édition française 1969 (Gallimard)
traduction de l'américain par Jean AUBRET
illustration d'entrée de billet : Dames à Panama (1945) photographe inconnu

samedi 14 juillet 2012

MANKELL Henning - Avant le gel


Suède, septembre 2001. Linda Wallander est à quelques jours de prendre son poste dans le commissariat de son père lorsque Anna, son amie d'enfance disparaît alors que celle-ci avait annoncé quelques jours auparavant avoir aperçu son père disparu depuis 24 ans. Parallèlement à la disparition de son amie, des animaux sont immolés, la tête et les mains croisées d'une femme sont retrouvées dans une cabane abandonnée à côté d'une bible annotée de nouvelles "écritures". Wallander se lance à fond dans cette enquête à connotation de fanatisme religieux, tandis que Linda cherche à retrouver Anna.
Linda se rappelait la première fois qu'elle avait rendu visite à Anna chez elle. Elles avaient huit ou neuf ans, mais elle n'étaient pas dans la même classe à l'école ; elles n'avaient jamais su ce qui les avaient attirées l'une vers l'autre. On a été attirées, pensa Linda, c'est tout. Quelqu'un passe son temps à jeter des cordes invisibles autour des gens et à les lier ensemble. (p.40)
"Avant le gel" se situe juste après "Le retour du professeur de danse" que j'avais bien aimé et avant "L'homme inquiet", le dernier Wallander. On y découvre une sorte de relais spirituel entre le père et la fille, qui, bien que souvent en opposition, tiennent l'un à l'autre. Linda découvre le monde impitoyable de son père : elle passe derrière le miroir et comprend combien la frontière qui existe entre le monde de la criminalité et la sphère privée est facilement percée par des fulgurances, des idées noires, des intuitions aigues qui ne laissent jamais de repos.
Les gens allaient et venaient, les téléphones sonnaient, et au milieu de toute cette agitation son père restait absolument immobile, comme ligoté par des cordes invisibles. Linda eut pitié de lui, de son isolement, de la pression qu'il subissait. Se tenir prêt en permanence à répondre à la litanie des questions, prendre une à une toutes les décisions nécessaires pour que l'investigation du lieu puisse se poursuivre. Un funambule hésitant. Voilà comment je le vois. Un policier en équilibre instable, là-haut sur sa corde, qui devrait perdre du poids et trouver un remède à sa solitude. (p.137)
Tout au long de la lecture, impossible pour moi d'oublier l'interprétation de Johanna Sällström, l'actrice qui fut Linda dans la série suédoise des "Wallander" : sa tragédie personnelle est en effet intimement liée au devenir du personnage de Linda dans les romans de Mankell dans la mesure où l'auteur abandonna l'idée d'écrire la suite de sa trilogie consacrée à Linda Wallander après la mort prématurée de Johanna. Notons qu'on y croise aussi Stefan Lindman, héros dans "Le retour du professeur de danse", et qui rejoint l'équipe des Wallander et qui va former un couple avec Linda (sélectionner le texte entre crochets pour le lire) [...vers la mi-octobre, Linda comprit qu'elle n'était pas seule à être tombée amoureuse. p.486] .

Le titre "Avant le gel" fait référence à la saison qui arrive et dont Linda observe les infimes variations dans la nature.
- Est-ce qu'on peut dire "avant le gel" ?
- "Avant les premières gelées", c'est mieux.
- Je me suis réveillée ce matin en pensant que c'était bientôt l'automne. Et qu'il allait geler. (p.297)
Pour le reste du roman, comme je suis une fan de Wallander, et du style de Mankell, je ne peux que témoigner de mon intérêt pour ce genre de lecture, avec un léger bémol cette fois : j'ai trouvé le récit un tantinet trop long, surtout dans les descriptions des idées fanatiques des disciples du "gourou", car c'est bien de cela dont il s'agit : un illuminé qui a décidé de faire entendre la parole de Dieu en Scanie, rien que cela ! Mais ce que j'aime chez Mankell c'est sa capacité à faire parler tout le monde : les héros, les criminels, même les rôles secondaires ont de jolies pensées :
Dans un champ, j'ai aperçu un épouvantail. Quels fruits, quelles semences était-il chargé de protéger des oiseaux ? Je n'en sais rien. Je me suis arrêté en songeant que j'étais pour la première fois de ma vie tenté de commettre un délit. Je voulais me transformer, ni vu ni connu, en serrurier voleur. Alors je me suis faufilé dans le champ et j'ai piqué à l'épouvantail son chapeau. La nuit, je rêve parfois que ce n'était pas un épouvantail mais un homme vivant qui veillait, immobile, au milieu de ce champ. Il a dû comprendre que j'étais un lâche qui ne subtiliserait plus jamais de sa vie quoique ce soit à son prochain. C'est pourquoi il s'est laissé faire, avec beaucoup de compassion. Peut-être était-ce un moine franciscain qui traînait là dans l'espoir d'accomplir un jour une action méritoire ? (p.376)


titre original : Innan frosten (2002)
478 pages
édition française 2005
traduction du suédois par Anna GIBSON
illustration d'entrée de billet : une église à Ystad

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vendredi 22 juin 2012

MURAKAMI Haruki - Autoportrait de l'auteur en coureur de fond


L'auteur relate les motivations qui l'ont conduit à entreprendre la course à pieds comme moyen de se garder en forme, mais aussi comme véritable équilibre à sa capacité d'inspiration pour son oeuvre littéraire.
Il m'a fallu trois heures et cinquante et une minutes pour courir d'Athènes à Marathon. Ce n'est pas franchement un bon temps, mais en tout cas, j'ai été capable de faire toute la course seul, avec pour unique compagnie une circulation folle, une chaleur inimaginable et cette soif atroce. Je suppose que je devrais être fier de ce que j'ai accompli, mais là, tout de suite, je ne m'en soucie pas. Ce qui me rend heureux dans l'instant est de savoir que je n'ai plus à courir. (p.86)
Je voulais lire ce livre depuis pas mal de temps, voilà qui est fait et je ne regrette pas ces quelques heures de lecture, beaucoup plus agréables qu'une préparation de marathon, du moins pour moi qui déteste courir. Il n'est d'ailleurs pas du tout indispensable d'aimer la course pour apprécier les réflexions de l'auteur sur sa recherche d'explications concernant ses motivations pour réussir les épreuves qu'il s'impose (marathon ou triathlon). De très beaux passages, comme souvent chez Murakami.
Aujourd'hui encore, lorsque je cours dans Jingu Gaien ou dans Asakasa Gosho, le souvenir de ces coureurs me revient parfois en mémoire. Je tourne à un coin, et c'est comme si j'allais les voir s'avancer vers moi, courant en silence, leur souffle blanc dans l'air du matin. Et chaque fois je me dis : eux qui se sont soumis à un entraînement tellement rude, où ont disparu leurs pensées, leurs espoirs et leurs rêves ? Quand les gens disparaissent, leurs pensées s'évanouissent-elles aussi ? (p.97)
Au final, un livre hautement recommandable pour qui envisage de se poser des questions existentielles sur les motivations en général et la manière de faire face à son propre ego. Un bel exercice de style.


titre original : Hashiru koto ni tsuite kataru toki ni boku no kataru koto (2007)
210 pages
édition française 2009 par Belfond
traduction du japonais par Hélène MORITA
illustration d'entrée de billet : "Pheidippides" par James Gleeson (1967)

mercredi 13 juin 2012

WHARTON Edith + LOVECRAFT HP + BROWN Frederic - Histoires sanglantes / Bloody tales


1-L'ensorcelé / Bewitched (Edith WARTHON)


Affrontant la neige, trois personnes se dirigent vers la maison du couple Rutledge vivant reclu. L'épouse explique à ses visiteurs, venus à sa demande, que son mari est ensorcelé par la fréquentation de son ancienne fiancée revenue d'entre les morts. Comment faire pour s'en débarrasser ?
-Mais mon vieux, si elle t'entraîne toujours là-bas, est-ce que tu n'es pas assez fort pour ne pas t'approcher de la maison ?
Pour la première fois Rutledge tourna péniblement la tête vers son interlocuteur. Un sourire spectral apparut sur ces lèvres incolores. "Ca ne sert à rien. Elle me suit"...

Petite histoire sans prétention, qui personnellement m'a laissée sur "ma faim" avec un épilogue un peu tiré par les cheveux.


2-The Shunned House / La maison maudite (HP LOVECRAFT)


Deux hommes, le narrateur et son oncle le Dr Whipple, enquêtent sur les causes qui font d'une maison un lieu de désolation et de mort. Après la mort surnaturelle de l'oncle, le narrateur trouve un moyen de se débarrasser du mauvais esprit.
Avec mes camarades, nous passions en hâte devant cette maison et je me rappelle encore mes terreurs enfantines, non seulement devant l'étrangeté morbide de cette végétation sinistre, mais également devant l'atmosphère et l'odeur singulières de cette maison en ruine dont nous franchissions souvent la porte, qui n'était pas fermée à clé, en quête de frissons.
Je ne suis pas fan de la prose de HP Lovecraft. Déjà, j'avais été légèrement déçue par ses Montagnes hallucinées car je m'attendais à mieux. Ici, je trouve que 54 pages pour en arriver là, c'est trop, tout comme il a de trop nombreux personnages aux noms improbables très difficiles à "matérialiser", si je puis dire. Reste une chute digne du film Ghostbusters : c'est vraiment l'impression que j'ai eue donc, sourire. 

3-Blood / Du sang (Frederic BROWN)


Un couple de vampire ayant construit une machine à voyager dans le temps cherchent un lieu dans l'avenir où ils ne seraient plus pourchassés. Ils le trouvent mais vont-ils pour autant survivre ?
Ils s'étaient déjà arrêté à quatre reprises et, chaque fois, ils avaient échappés de peu à la mort, car leur existence n'avaient pas été oubliée.
Très bonne histoire, très belle chute, en deux pages ! bravo !



Avis général :

Un recueil en format bilingue : page de gauche en anglais, celle de droite en français (c'est pourquoi j'ai divisé le nombre de pages de chaque récit par deux en bas de cet article) ce qui fait un très bon exercice de lecture pour qui décide de se mettre à la langue de Shakespeare (ce que je suis en train de faire).

Merci à ma chère Malice qui m'a offert ce bouquin que j'ai lu avec plaisir, même si les histoires en elles-même ne m'ont pas parues exceptionnelles, exceptée la dernière !


1-Bewitched / L'ensorcelé - 34 pages - date de 1926 (du recueil "Here and Beyond") - traduction de l'américain par Florence LEVY-PAOLONI révisée par Yann YVINEC

2-The Shunned House / La maison maudite - 54 pages - date de 1924 - traduction de l'américain par Yves RIVIERE révisée par Yann YVINEC

3-Blood / Du sang - 2 pages - date de 1955 - traduction de l'américain par Jean SENDY, révisée par Thomas DAY et Yann YVINEC

préface de Yann YVINEC
illustration d'entrée de billet : cimetière (origine inconnue)

mardi 29 mai 2012

CAPOTE Truman - Un plaisir trop bref


Lettres de Truman Capote envoyées entre 1936 et 1982.
J'ai repris mon roman, et c'est vraiment tout ce que j'aime, et je viens d'en écrire deux pages, et oh ! Bob, je veux que ce livre soit très beau (Les Domaines hantés ?), parce qu'il me paraît essentiel, aujourd'hui plus que jamais, qu'un écrivain cherche à très bien écrire, le monde a perdu la tête, l'art seul est sain d'esprit, et une fois dispersée, une à une, les ruines des anciennes civilisations, la preuve est faite qu'il ne demeure que les poèmes, les tableaux, les sculptures et les livres. (p 64)
La correspondance de Truman Capote a été rassemblée dans ce livre par Gérald Clarke. La lire est une sorte de plongée dans le passé d'un grand auteur, toujours inquiet face à sa capacité à achever une nouvelle, un roman. Ses lettres ont pratiquement toutes un seul refrain : que son écrit soit suivi d'une réponse rapide ! Si Truman avait vécu aujourd'hui, il aurait certainement twitté à longueur du jour et de la nuit.
Tennessee est là. Il a raté la générale de sa pièce à Londres et nous avons dansé toute la nuit dernière. Sa ménagerie de verre a d’assez mauvaises critiques et il paraît très affecté, ce que j’ai du mal à comprendre, car tout le monde se moque, grands dieux, de ce que peuvent penser les Anglais. (p.78)
J'ai adoré cette lecture, remplie de belles formules et d'incroyables passages, tous plus amusants ou irrévérencieux que le précédent.
Ce que racontent Mmes McCarthy et Diana Trilling m’a beaucoup amusé. Si Diana veut vraiment comprendre d’où vient cette « inquiétante prolifération » d’écrivains pompe-zizi, qu’elle s’asseye devant son miroir et qu’elle se regarde. (p.90)
Truman, un petit génie qui donne envie de découvrir toutes les oeuvres qu'il a écrites !
titre original : Too brief a treat (2004)
500 pages
édition française 2007
traduction de l'anglais (américain) par Jacques TOURNIER


illustration d'entrée de billet : "Cocktail Party" (1956, détail) par John Koch

mardi 22 mai 2012

INOUÉ Yasushi - Histoire de ma mère


L'auteur décrit le déclin de sa mère qui, entre 84 et 90 ans, se construit un nouveau monde dans lequel elle semble tour à tour rajeunir, oublier ses proches, errer sans cesse dans les maisons où elle séjourne, semblant avoir oublié sa vie entière. 
L'image de cette femme de quatre-vingt-quatre ans en train de sucer son pouce dépassait tout ce que je pouvais imaginer. Il paraît que ma belle-mère s'est tassée à l'approche de sa mort et si je l'avais vue, ainsi rapetissée, peut-être n'aurais-je pas trouvé ce geste si contraire à la nature.
"Maintenant que j'ai vu Grand-mère de Hiroshima, me dit Mitsu, je crois que je peux comprendre grand-mère. Elle prend bien le chemin de redevenir bébé, elle aussi, je pense. Pour l'instant, elle s'est arrêtée à l'âge de dix ans. Je suis sûre que c'est cela. Ce n'est pas qu'elle soit incapable d'oublier Shunna, mais simplement elle est retournée à l'époque où elle avait dix ans et où elle jouait avec lui."
Je n'avais aucun argument à opposer à sa thèse. (p.40)
Très beau livre que ce récit que vient de m'offrir Alice pour mon anniversaire. Je découvre le talent d'Inoué que je n'ai jamais lu, mais qui sait capter l'attention avec des mots qui me ressemblent : simples et justes. Récit très émouvant que celui-ci, à la manière d'un peintre Yasushi Inoué nous brosse la silhouette de sa mère ; nous sommes à l'extérieur du tableau en triptyque. Trois parties : "SOUS LES FLEURS", "CLAIR DE LUNE" et "VISAGE DE NEIGE". Nous observons la plume qui survole et s'enfonce dans notre esprit, nous entrons peu à peu dans le tableau car le portrait nous parle, parle à notre conscience (on se demande si nous aussi nous vivrons cela, avec nos propres parents, ou si nous serons nous aussi un jour cette femme qui oublie tout).
Cherche-t-elle sa mère, en étant redevenue une enfant ? Cherche-t-elle son enfant, en restant la mère qu'elle est ? On ne saura jamais la vérité, à moins de l'interroger elle-même.
L'ennui, fit observer Shigako, c'est que cela ne nous avancera à rien de l'interroger ! "Je ne sais pas, je ne me rappelle pas avoir fait cela", fit-elle en imitant ma mère. (p.160)
Nous découvrons les us et coutumes au Japon : les enfants qui se relayent pour prendre soin de leur mère qui ne peut plus vivre seule. Nous vivons avec eux, les doutes, les tentatives d'explications rationnelle d'une maladie qui ne l'est pas. Chacun y va de sa théorie comme si une explication allait tout résoudre. Evidemment, il n'y a pas de remède, seulement la patience, l'attente.
Elle avait peut-être retrouvé la fougue de sa petite enfance, mais tous les feux de la rampe avaient été soufflés et les somptueux décors avaient été engloutis dans les ténèbres. Elle avait perdu son mari, le compagnon de sa longue vie, ainsi que ses deux fils et ses deux filles. Elle avait perdu ses frères, ses soeurs, ses parents, ses amis, ses connaissances. Sans les avoir perdus, elle les avait peut-être abandonnés. A présent, elle vivait seule dans la maison de son enfance. Chaque nuit, la neige tombait autour d'elle. Elle observait fixement le visage de la neige blanche, gravé dans son coeur, en un jour lointain d'une enfance oubliée. (p.195)
Après ce livre, il ne nous reste qu'une envie : ne jamais oublier qui nous sommes, ne jamais oublier que nous avons aimé ou eut des enfants.




titre original : Waga haha no ki édité en 1977
édition française 1984 Stock
traduction du japonais par René de CECCATTY et Ryôji NAKAMURA
190 pages
illustration d'entrée de billet : cerisiers en fleurs

lundi 30 avril 2012

BUSSI Michel - Un avion sans elle



Décembre 1980. Un bébé de 3 mois environ est retrouvé dans les décombres d'un avion qui vient de s'écraser, aucun autre survivant. Deux familles, les Vitral, plus que modestes en couple vendeur de frites dans leur camionnette, et les Carville, industriels immensément riches, revendiquent le bébé comme étant leur petite-fille. Dans le doute, une enquête est mise en place pour déterminer d'éventuels liens. Intimement convaincu de faire le bon choix, le juge confie la petite aux grands-parents pauvres. L'autre "grand-mère" embauche un ancien mercenaire et lui demande de reprendre l'enquête, dût-elle durer jusqu'à la majorité de la fille qui grandit donc avec son grand "frère" Marc. Ces deux là sont pourtant attirés l'un par l'autre d'un amour qui n'a rien de fraternel.
- Monsieur Vitral, serait-il possible que je m'entretienne seul avec vous ?
Pierre Vitral hésita. Pas sa femme. La question, en fait, s'adressait à elle. Elle ne s'embrassa pas pour lui répondre :
- Non monsieur de Carville, cela ne va pas être possible.
Nicole Vitral tenait le jeune Marc dans ses bras. Elle ne le lâcha pas, le serrant plus fort encore. Elle continua :
- Même si je vais dans la cuisine, voyez-vous, monsieur de Carville, j'entendrai encore tout. C'est petit, chez nous. Même si je vais chez les voisins, j'entendrai encore tout. C'est comme ça. Les murs ne sont pas épais. On ne peut pas avoir de secrets. C'est peut-être parce qu'on n'en veut pas, d'ailleurs, des secrets. Marc, dans ses bras, pleurnichait un peu. Elle s'installa sur une chaise pour l'asseoir sur ces genoux, pour signifier aussi qu'elle ne bougerait pas.
Léonce de Carville ne parut pas plus impressionné que cela par la tirade.
- Comme vous voulez, continua-t-il avec son sourire de tombola, je ne serai pas long. Ce que j'ai à vous proposer tient en quelques mots. (p.99)

Des secrets. Il y en a à foison dans ce roman ! La forme est tout à fait judicieuse et entretient le suspens jusqu'aux dernières pages de ce road-story qui met en scène deux familles déchirées par un drame vieux de 18 ans : la petite fille rescapée est-elle ou pas celle que l'on imagine ? Pour le reste...je reste déçue ! Un style des plus plats, j'ai d'ailleurs choisi en désespoir de cause, car je ne trouvais rien de bien extraordinaire, un extrait de la page 99 en hommage à ce site qui explique que la page 99 vous donne à peu de choses près une idée de l'intérêt d'un livre. Les personnages sont hyper caricaturaux, et je n'ai pas pu une seconde m'attacher à l'un deux, même les deux jeunes héros m'ont semblés froids et impersonnels. Déception donc, d'autant plus que je m'attendais au fameux "livre de l'année 2012" dont j'avais entendu vanter les mérites un peu partout dans ma sphére littéraire.

Lien externe



Un avion sans elle - 516 pages
édition française 2012 Presse de la cité

illustration d'entrée de billet : crash d'avion

jeudi 26 avril 2012

AUSTER Paul - Moon Palace

Marco Fogg né de père inconnu, est élevé par son oncle Victor à la mort de sa mère. Lorsqu'il part à New York, son oncle lui offre des caisses de livres dont Marco se sert comme meubles dans cette petite chambre vide depuis laquelle il aperçoit l'enseigne clignotante d'un restaurant chinois lointain "Moon Palace", avant d'être réduit à les vendre, faute de travailler et parce qu'on ne vit pas seulement de l'air du temps. Réduit à la misère, il erre dans Central Park avant de rencontrer son sauveur, un excentrique petit vieux en chaise roulante, lequel lui raconte son histoire des plus fantastiques ; à la mort de celui-ci, Marco écrit au fils du vieillard selon ses dernières volontés et trouve en Barber, cet homme obèse et solitaire, un père qui a toujours chercher à retrouver la femme de sa vie sans savoir qu'elle avait eu un fils.
Cette histoire est l'une des dernières que Barber m'ait racontée, et elle m'a brisée le coeur. Je comprenais la réaction de Victor et, devant l'attachement dont elle témoignait à mon endroit, je me trouvais emporté par un tourbillon de sentiments - le regret déchirant de mon oncle, le deuil de sa mort éprouvé à nouveau. Mais en même temps, la frustration, l'amertume en évoquant les années perdues. Car si Victor avait répondu à la seconde lettre de Barber au lieu de s'enfuir, j'aurai pu découvrir mon père dès 1959. On ne peut reprocher à personne ce qui s'est passé, mais ce n'en est pas moins difficile à accepter. C'est un enchaînement de connexions manquantes ou mal synchronisées, de tâtonnements dans l'oscurité. Nous nous trouvions toujours au bon endroit au mauvais moment, nous nous manquions toujours à peine, toujours à quelques milimètres de comprendre la situation dans son ensemble. Cette histoire se résume ainsi, je pense. Une série d'occasions ratées. Tous les morceaux se trouvaient là depuis le début, mais personne n'a su les rassembler. (p.383)
C'est toujours un réel bonheur d'entamer un Paul Auster, très vite, on est emmené en un endroit inconnu mais familier, et l'on ne veut pas en bouger. Récit de quêtes philosophique : "quelles sont mes origines", "qui est sur terre pour m'aimer ?", "à qui puis-je être utile ?", "suis-je prête à avoir un enfant ?", tous ces thèmes sont ici abordés en même temps que notre personnage dérive littéralement d'Est en Ouest, à la conquête de son passé.

Récit maîtrisé, peut-être un peu long en certains endroits. Personnages dignes d'un cirque, le gringalet, le gros, la danseuse, tout ce petit monde se croise dans un puzzle où chaque pièce connaît sa place. Un style toujours évocateur qui fait sourire, le lecteur prend des notes (certains passages sont très beaux !). La fin arrive presque trop vite.


titre original : Moon palace (1989)
460 pages
édition française 1990 par Actes Sud
traduction de l'américain par Christine LE BOEUF
illustration d'entrée de billet : Central Park par Dwight William Tryon (1894)

jeudi 5 avril 2012

YAN Mo - Le maître a de plus en plus d'humour

Licencié de l'usine dans laquelle il a toujours travaillé de manière exemplaire un mois avant sa retraite, le vieux maître Ding cherche à se recycler pour pouvoir continuer à vivre, mais tandis que les plus jeunes de ses anciens camarades trouvent un nouveau petit boulot, lui erre sans but et honteux de son état jusqu'à ce qu'un jour il tombe sur un vieux bus abandonné près d'un cimetière.

Lorsqu'il s'approcha du cimetière, une douleur à la jambe le contraignit à s'asseoir sur un bloc de ciment. Un peuplier blanc abritait un nid de corbeaux et un nid de pies. Les corbeaux ne cessaient de croasser, tandis que les pies tournoyaient silencieusement dans les airs. Tout en se massant la jambe, il découvrit sur un espace plat situé sous un peuplier une carcasse de bus abandonnée. Les roues avaient disparu, les vitres aussi, la peinture était presque entièrement effacée. Il n'arrivait pas à comprendre qui avait bien pu amener ce bus ici et pourquoi. A cet instant, il vit un homme et une femme sortir furtivement du cimetière, telles deux ombres irréelles, pour se faufiler prestement à l'intérieur du bus tout bariolé de rouille. (p.45)
Remarqué chez Virginie, cette nouvelle tient la promesse de distraire son lecteur. Maître Ding trouve donc une issue à son problème, peu importe au fond la morale de son affaire, pourvu qu'elle rapporte et qu'elle ne cause pas de tort. En plus, sa petite entreprise lui redonne un regain de libido qui surprend bien évidemment son épouse. Le récit est dramatique et drôle, jouant sur la personnalité impuissante de Maître Ding face à sa précarité stimulée par l'aplomb et les encouragements de son ancien apprenti Xiaohu.
Le maître et l'apprenti se placèrent côte à côte devant les urinoirs, sans se regarder, les yeux fixés sur les boulettes désodorisantes qui roulaient sans fin. Dans le fracas de l'eau, il demanda doucement : "Pourquoi faut-il payer pour aller aux toilettes ?
- Maître, on dirait que vous débarquez de la planète Mars, vous croyez que de nos jours il y a encore des choses gratuites ? dit l'apprenti en haussant les épaules. Mais payer a aussi son avantage. Si c'était gratuit, même en rêve, des petites gens comme nous n'iraient pas dans des W.C. luxueux comme ceux-ci !"
L'apprenti le guida pour se laver les mains et les passer sous le sèche-mains, puis ils sortirent des toilettes.
Assis dans le triporteur, frottant ses mains rugueuses adoucies par le séchage, il dit en souprirant : "Xiaohu, on s'est fait une pisse de luxe tous les deux.
- Vous ne manquez pas d'humour, maître !
- Je te dois un yuan, je te le rendrai demain !
- Vous avez de plus en plus d'humour, maître !" (p.50)
Une lecture un brin originale qui fleurte avec le côté parfois décalé des récits japonais. A découvrir.

titre original : Shifu ni yue lai yue youmo (1999)
100 pages
édition française 2005 par Edition du Seuil
traduction du chinois par Noël DUTRAIT
illustration d'entrée de billet : ouvrier chinois sur son vélo

MANKELL Henning - La Lionne Blanche

Ystad, Suède, 1993. Wallander enquête sur le meurtre d'une jeune femme agent immobilier qui s'est sans doute trouvée là où elle n'aurait pas dû, rencontrant son destin en croisant les activités illicites d'un ancien officier du KGB travaillant pour un fanatique déterminé à éliminer Nelson Mandela.

Un humain qui perd son identité n'est plus un humain. Il devient un animal. C'est ce qui m'est arrivé. J'ai commencé à tuer des gens parce que moi-même j'étais mort. Enfant, je voyais les panneaux, les panneaux ignobles qui montraient les endroits autorisés aux Noirs et ceux qui étaient réservés aux Blancs seulement. Là, déjà, j'ai commencé à rétrécir. Un enfant doit grandir, pousser, mais dans mon pays l'enfant noir devait apprendre à devenir de plus en plus petit. J'ai vu mes parents dépérir sous le poids de leur propre invisibilité, leur amertume contenue. J'étais un enfant obéissant. J'ai appris à n'être personne, un rien parmi les riens. L'apartheid a été mon véritable père. (p.179)

Troisième enquête de Wallander qui est dans sa 44ème année, il se sent fatigué, se trouve trop gros, boit un peu trop, bref, ce n'est pas la grande forme ! Et voilà que cette jeune femme est retrouvée abattue sans autre motif que de s'être perdue dans la campagne et d'avoir voulu demander son chemin. Et voilà un morceau de doigt retrouvé à proximité de son corps, un doigt noir en plein sud de la Suède (Scanie).

Très beau récit, presque un documentaire politique (et une analyse) sur l'Afrique du Sud et ceux qui y vivent, tous meurtris dans leur destin. Mankell a l'intelligence de montrer ses personnages de manière contrastée : même les assassins ont des sentiments. Bien entendu, Wallander est mon "choucou", parce qu'il est dans le doute, il est fragilisé par sa soudaine prise de conscience qu'il doit penser à lui, à se refaire une santé, des amitiés, et à un amour possible.
Victor détacha un bijou qu'il portait au cou et le lui tendit. C'était une dent de fauve.
-Le léopard est un chasseur solitaire, dit-il. Contrairement au lion, il ne croise que ses propres trace. Pendant la chaleur du jour, il se repose dans les arbres avec les aigles. La nuit, il se lève. Le léopard est un chasseur hors pair. Il est aussi le plus grand défi pour les autres chasseurs. Ceci est une canine d'un léopard. Je veux que tu la gardes.
- Je ne suis pas certain d'avoir compris, dit Wallander. Mais j'accepte le cadeau.
- On ne peut pas tout comprendre. Un récit est un voyage qui n'a pas de fin.
- C'est peut-être ce qui nous sépare. Moi, je suis habitué à ce qu'une histoire ait une fin. Je m'y attends. Toi, tu considères qu'une bonne histoire est infinie.
- Peut-être. C'est parfois une chance de savoir qu'on ne reverra jamais quelqu'un. Car alors, quelque chose survit.
- Peut-être. Mais j'en doute.
Victor Mabasha ne répondit pas. (p.300)
Aucune des 470 pages n'est vide de sens, les descriptions, les sentiments, tout est décrit avec une impeccable précision qui rend toute l'histoire et les implications des uns sur les autres tout à fait crédible.

Une formidable enquête !

titre original : Den vita lejoninnan (1993)
édition française 2004 (édition du seuil)
475 pages
traduction du suédois par Anna GIBSON
illustration d'entrée de billet : "L'arrivée au Cap de Jan van Riebeeck" en 1652 par Charles Davidson Bell

MISHIMA Yukio - La mort de Radiguet

Paris, 1923. Cocteau a 34 ans et vit avec le jeune prodige de 20 ans, Raymond Radiguet, qui achève tout juste "le Bal du Conte d'Orgel" dont il doit relire les épreuves ; mais Radiguet tombe malade et finit par mourir.


Les deux hommes ne cessaient de déménager, leurs adresses successives n'étaient connues que de leurs éditeurs, et ils rencontraient seulement les amis qu'ils avaient vraiment envie de voir _bref, ils vivaient à l'écart de tous les embarras du monde. (p.24)

Mishima écrit ici une courte nouvelle en hommage à deux artistes qui lui tenaient à coeur. Nous pénétrons dans les quelques instants qui précèdent et suivent la mort de Radiguet. Cocteau observe ce qui rend Radiguet si spécial : autour de lui ou par lui.
Un jeune homme vêtu d'un vieux manteau fripé, coiffé d'une casquette, s'éloignait dans les rues désertes, en portant quelques vitres accrochées à son dos. Ces vitres à l'aspect blanchâtre dans le crépuscule faisaient penser à d'étranges fenêtres. Une fois ouvertes, peut-être une chambre obscure, démesurément vaste, allait-elle s'offrir au regard. Une chambre insolite et vide, où pourrait s'engouffrer Paris tout entier. (p.30)
Tout droit arrivée du salon du livre Parisien 2012 spécial "Japon" grâce à ma chère Malice qui ne m'oublie pas, je vous présente cette nouvelle très courte qui me permet de redécouvrir la prose de Mishima que j'avais déjà lue il y a plusieurs années avec "La Mer de la fertilité". Une prose poétique par excellence !


titre original : Radige no shi (1953)
26 pages
édition franco/japonaise 2012 par Gallimard collection "Du monde entier"
récit traduit du japonais par Dominique PALMÉ
illustration d'entrée de billet : Raymond Radiguet par Jean Cocteau (1923)

dimanche 1 avril 2012

Les lectures des otages - Yōko Ogawa

Dans un pays éloigné du Japon, sept touristes japonais accompagnés de leur guide sont pris en otages par des rebelles et finissent par mourir lors d'un assaut de tentative de libération. D'eux, il ne reste que quelques extraits à peine audibles sur la bande magnétique des écoutes qui ont pu être enregistrées à l'aide d'un micro espion placé dans un kit de secours échappé à la vigilance des geôliers, ainsi que des fragments d'écriture retrouvés dans les ruines de la cabane. Chaque histoire reconstituée est ainsi racontée plusieurs mois après le drame, au cours d'une émission radiophonique en leur mémoire.

Dans l’ancienne cabane de chasseur il n’y avait rien méritant le nom d’objet laissé par les défunts: les familles trouvèrent seulement éparpillés sur le sol des morceaux de phrases inscrites sur des éclats de bois. Les mots qui restaient sur les planches brûlées et noircies, discontinus, menaçant de disparaître d’un instant à l’autre, étaient probablement les traces d’écriture d’un otage. Bientôt, sur toutes sortes de débris provenant d’étagères, fonds de tiroir, cadres de fenêtre ou pieds de table, on découvrit celle des huit otages. Pour écrire, il semble qu’ils avaient utilisé des instruments tels que des aiguilles de nécessaire à couture ou des épingles à cheveux. Mais il ne restait que très peu de fragments d’écriture, si bien que l’on ne comprenait pas très bien le sens ni la raison de ce qui avait été écrit. (p.10)
J'achève à l'instant le dernier livre traduit de ma chère Yoko Ogawa. J'y ai retrouvé la délicatesse et le survol habituel qui fait de ses récits des sortes de fragments de vie. Des récits que j'ai perçu inégaux au cours de la lecture, certaines histoires étant plus intéressantes que les autres.
Au départ quatre foulées, au milieu huit, et après le lancement sept jusqu'à la fin. Ses jambes continuaient à marquer correctement ce nombre de pas. Que les rayons du soleil se renforcent ou que change la direction du vent, rien n'entrait en considération. 4,8,7. 4,8,7. 4,8,7. Cette répétition interprétait une mélodie sur la terre. (p.127)
Il s'agit de 9 nouvelles (qui suivent le préambule expliquant les circonstances du drame). Chacun des protagonistes raconte aux autres un souvenir particulier qui est toujours resté vivace. Ce souvenir évoqué est ensuite transcrit sur tout ce qu'ils peuvent trouver dans la cabane où ils sont retenus en otages, mais également écouté par des gens à l'extérieur de la cabane.

Le dernier récit fusionne tous les autres, tout comme les otages sont retrouvés tous ensemble :
Les corps des huit otages serrés l’un contre l’autre ne s’étaient pas désolidarisés dans l’explosion, ils avaient manifestement fondu ensemble, ne formant qu’un seul bloc. (p.10)
c'est l'impression qui me reste après la lecture. Le dernier récit expose l'enfance, la grand-mère, ... et il sert de "liant", de "filtre", pour ce consommé que nous a préparé l'auteur ; cette sorte de mets qui est au final bien plus complexe que ce que l'on peut percevoir au premier coup d'oeil. Un récit à plusieurs voix mais une seule tonalité : la vie n'est rien sans la mémoire et la solidarité.

Retrouver une critique plus complète sur mon site consacré aux oeuvres de Yôko Ogawa.

titre original : Hitojichi no Rôdokukai (2011)
183 pages édition française
récits traduits du japonais par Martin VERGNE
illustrations du billet par Sonia Roy

mardi 27 mars 2012

UPFIELD Arthur - Crime au sommet

Australie, 1948. L'inspecteur Bonaparte, dit "Bony", enquête sur la mort d'un policier parti à la recherche de deux randonneuses disparues depuis plusieurs mois dans les montagnes du Victoria. Il se fait passer pour un riche éleveur de mouton et s'installe en observateur dans l'hôtel qu'ont quittée les jeunes femmes avant de s'évanouir dans la nature. Très vite Bony pressent que les jeunes filles ont été enlevées, et que les hôteliers cachent un secret : trafic de coûteux moutons d'élevage ou prospection de pierres précieuses, à tenir secrets en ces temps d'après-guerre ?

L'air était lourd du parfum des eucalyptus. La montagne élevée observait. On ne pouvait échapper à ces yeux de granit gris et marron. Même dans les épais fourrés, ils vous dénichaient. Ils produisaient une forte impression sur Bony au moment où il se releva et s'approcha lentement des cailloux. La plupart d'entre eux se composaient de quartz blanc, tapis de cinq centimètres d'épaisseur. (p.64)
Je découvre le célèbre personnage des romans policiers qu'Upfield a imaginé en prenant pour modèle un métis de mère aborigène et de père européen de ses connaissances. Cette héritage aborigène permet à l'inspecteur de résoudre des affaires en laissant parler l'intuition de ses ancêtres, il se montre sensible à la nature, aux signes invisibles, mais également gouverné par la peur des morts.

Je ne suis pas enthousiaste quant à ce roman, ni convaincue par l'intrigue. Du reste, Bony n'est pas particulièrement sympathique. Le style de l'auteur n'a rien de spécial, le portrait des personnages est brossé plus que superficiellement et même un peu trop naïvement. Pour moi, la "sauce" n'a pas pris, j'ai eu du mal à finir ce livre que j'ai lu en diagonale vers la fin qui dévoile d'ailleurs le véritable secret de la montagne, à savoir la présence d'un groupuscule de fervents nazis, qui se soumettent à une sorte de rite pseudo-maçonnique, que l'auteur ne prend pas la peine d'étoffer un peu, et dont les membres réussissent à s'échapper avec leur trésor surnommé Le dépôt (spoiler : le corps embaumé d'Hitler). J'ai un second roman de Upfield sur ma table de lecture, mais pour le moment, je vais faire une pause avant de laisser à cet écrivain une seconde chance de me convaincre.
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titre original : The Mountains Have A Secret (1948)
270 pages
édition française 1997
traduction de l'anglais par Michèle VALENCIA
illustration d'entrée de billet : élevage de moutons en Australie

dimanche 26 février 2012

KURTOVITCH Nicolas - La commande


Japon. Un prince despote a commandé des bols sophistiqués à son potier favori, qui est en réalité une femme. Sous ce déguisement, elle a réussi à intégrer le palais et ainsi vivre auprès de son amant, le poète favori du prince. Mais l'amant est aujourd'hui en exil et son amoureuse n'a plus le coeur à exécuter la commande du prince, d'autant que les bols que veut le prince ne sont pas dans son style. A la veille de rendre sa commande, le potier se rend bien compte qu'il n'est plus temps de faire semblant, elle doit affronter son destin.

J'ai besoin d'une semaine. Une semaine pour être prête, que l'argile se libère de toute son eau et m'offre le meilleur de ce qu'elle est. Je ne veux pas d'une pâte à modeler morte.
Une explosion dans mon four ! Et tout sera anéanti.
C'est une âme qu'il me faut. Mon âme, nue...dans le four.

Petite pièce de théâtre en 2 actes, minimaliste, pour conter l'histoire d'un amour et d'une identité perdus. Le potier a mis entre parenthèse son apparence mais pas ses sentiments, et face à l'évidence : elle ne reverra jamais son amour, elle décide d'affronter la vérité et de se reveler aux autres telle qu'elle est.
Ce bol est beau, ce bol simple, sans histoire, ce bol du commun.
Ce bol est mon corps.
Très joli texte qui fait honneur à l'art de la poésie du haïku. Dire tout en peu de mots. Un texte très sensible que l'on a plaisir à lire et relire.



un livre sorti en 2004
30 pages illustrées par Laurence Lagabrielle
illustration d'entrée de billet : bol de terre cuite

samedi 25 février 2012

COOK Kenneth - La vengeance du wombat

et autres histoires du bush



Australie. Il est dangereux pour un écrivain de chercher l'inspiration dans l'Outback ! L'auteur le prouve au travers de 14 nouvelles réellement jubilatoires : on éclate de rire en imaginant les rencontres du narrateur avec les habitants plutôt rustiques du "Mauvais côté" ou les incroyables postures imposées par les petites bebêtes australiennes qui croisent la route de l'auteur qui, décidément, fait de drôles de rencontres.
Que ce soient un wombat, un crocodile, un kangourou, ces petites bêtes n'apprécient pas du tout d'être dérangées dans leurs petites habitudes pour être capturées ou tuées. Gare à l'idiot qui en veut à sa peau, y compris à celui qui l'accompagne.

Dix heures ! Je devais rester allongé dans une tombe pendant dix heures. Un homme pouvait-il se trouver dans pire situation ?
Oui, et j'étais cet homme, car presque immédiatement, j'entends creuser. Rapidement, rythmiquement, franchement. On creusait autour de la pierre tombale qui bloquait le terrier.
Il n'y avait aucun bruit. Le silence de la tombe n'était rompu que par celui de la créature qui était fermement décidée à m'exhumer.
Le wombat allait bientôt m'avoir.
C'était un peu fort.
(p.22. La vengeance du wombat)

Sur un ton humoristique, Kenneth Cook nous concocte de sympathiques histoires à la frontière du surnaturel, avec d'incroyables aventuriers (un peu portés sur la boisson) qui l'entraînent sur la piste d'animaux au comportement très étrange, toujours effrayant et inattendu. Mais on rit tout de même car l'auteur utilise une fausse modestie et admet sa couardise avec une belle franchise : on ne peut être que de tout coeur à son côté ! "Espèce dangereuse" est ma nouvelle préférée. Mais toutes ont un sens dramatique irrésistible qui me fait beaucoup penser aux auteurs de "fantastique".

Un style limpide qui réjouit vraiment pour des situations improbables, quoique...l'imagination n'a aucune limite. J'ai bien aimé retrouver les noms des régions d'Australie que je viens juste de quitter (mais je n'ai pas fréquenté le même genre de bar, ni même rencontré d'animaux en colère).
Relativement peu de gens connaissent le quokka. Ils sont encore moins nombreux à en avoir vu un. C'est préférable. Il vaut mieux que le quokka reste dans l'ombre. (p.77)
Kenneth Cook a dédié ce recueil à son épouse, il est mort la même année d'un accident cardiaque. 





titre original : Wombat Revenge
livre sorti en 1987
200 pages
édition française 2010 édition Autrement
traduction de l'anglais (Australie) par Mireille VIGNOL
illustration d'entrée de billet : animaux australiens (wombat, koala, crocodiles, kangourou, serpent) photos personnelles

Kenneth Cook a écrit une sorte de trilogie "des histoires du bush" qui se répondent parfois (l'auteur fait allusion à tel ou tel animal déjà rencontré dans un autre recueil par exemple).
  1. Killer Koala sorti en 1986 et publié en français en 2009  :  Le koala tueur
  2. Wombat Revenge sorti en 1987 et publié en français en 2010 : La vengeance du wombat
  3. Frill-necked Frenzy sorti en 1987 et publié en français en 2012 sous le titre L'ivresse du kangourou
La trilogie des histoires du bush en français chez Autrement