jeudi 31 juillet 2025

La Vénus d'Ille et autres nouvelles - Prosper MÉRIMÉE



Recueil de 5 nouvelles fantastiques


1 La Vénus d'Ille

Le narrateur, un archéologue parisien est de passage chez un vieil antiquaire des environs d'Ille-sur-Têt et se retrouve mêlé à une situation extraordinaire : une statue antique vient d'être déterrée et déjà d'étranges phénomènes se produisent. Invité au mariage du fils de l'antiquaire, il relate les évènements dramatiques qui suivirent les noces, à savoir la mort du marié causée par la statue elle-même.

"Il faut que je souhaite le bonsoir à l'idole", dit le plus grand des apprentis, s'arrêtant tout à coup.

Il se baissa, et probablement ramassa une pierre. je le vis déployer le bras, lancer quelque chose, et aussitôt un coup sonore retentit sur le bronze. Au même instant l'apprenti porta la main à sa tête en poussant un cri de douleur.

"Elle me l'a rejetée !" s'écria-t-il.

Et mes deux polissons prirent la fuite à toutes jambes. 




2 Vision de Charles XI

Charles XI est plongé dans un profond chagrin après la mort de son épouse. Une nuit, il aperçoit de la lumière dans l'aile du château censé être éteinte car ne sert que lors d'importante assemblées. Accompagné de trois autres personnes de sa suite, il décide de se rendre dans la salle et ils assistent tous  à une vision des plus cauchemardesque : cadavres et exécutions s'animent devant eux avant qu'un vieillard prédisent que le sang coulera cinq règnes après le sien, annonçant ainsi la mort tragique de Gustave III de Suède.

Les draperies noires, la tête coupée, les flots de sang qui teignaient le plancher, tout avait disparu avec les fantômes ; seulement la pantoufle de Charles conserva une tache rouge, qui seule aurait suffi pour lui rappeler les scènes de la nuit, si elles n'avaient pas été trop bien gravées dans sa mémoire.

mort de Gustave III

3 Il Viccolo di Madama Lucrezia (La Ruelle de Madame Lucrèce)

Le narrateur, un jeune aristocrate, arrive à Rome avec des lettres d'introduction de son père pour qu'il soit reçu par les meilleures familles, dont celle de la marquise Aldobrandi autrefois conquête de son père mais désormais devenue bigote. Son fils est promis à la prêtrise contre son gré. Les deux jeunes hommes se ressemblent un peu ce qui va occasionner une méprise amoureuse que le narrateur attribue dans un premier temps à une apparition des plus fantastique : il croit en effet avoir aperçu le fantôme de Lucrèce Borgia, dont le portrait trône dans le salon de la marquise, et qu'il a vu à la fenêtre d'une maison abandonnée.

J'ouvris ma porte. Grâce au ciel ! il y avait de la lumière dans ma chambre à coucher. Je traversai rapidement le petit salon qui la précédait. Un coup d'oeil suffit pour me prouver qu'il n'y avait personne dans ma chambre à coucher. Mais aussitôt j'entendis derrière moi des pas légers et le frôlement d'une robe. Je crois que mes cheveux se hérissèrent sur ma tête. Je me retournai brusquement.

Une femme vêtue de blanc, la tête couverte d'une mantille noire, s'avançait les bras tendus. :

- Te voilà donc enfin, mon bien-aimé ! s'écria-t-elle en saisissant ma main. La sienne était froide comme la glace, et ses traits avaient la pâleur de la mort. Je reculai jusqu'au mur.

4 La perle de Tolède

Tuzani, un maure de Cordoue et don Guttiere, comte de Saldana, un noble de Tolède, se battent en duel pour Aurore, la perle de Tolède. 

Il part, il chevauche, il arrive à Tolède, et il rencontre un vieillard près du Zacatin. « Vieillard à la barbe blanche, porte cette lettre à don Guttiere , à don Gutriere de Saldana. S’il est homme, il viendra combattre contre moi près de la fontaine d’Almami. La perle de Tolède doit appartenir à l’un de nous. »


« Seigneur Guttiere , don Guttiere de Saldana, restez, je vous en prie, et jouez encore avec moi. — Je ne jouerai pas davantage aux échecs; je veux jouer au jeu des lances à la fontaine d’Almami. » Et les pleurs d’Aurore ne purent l’arrêter ; car rien n’arrête un cavalier qui se rend à un duel. Alors la perle de Tolède a pris son manteau, et, montée sur sa mule, s’en est allée à la fontaine d’Almami.

Terrassé, Tuzani balafre Aurore en guise de représailles.

Autour de la fontaine le gazon est rouge ; l’eau de la fontaine est rouge aussi : mais ce n’est point le sang d’un chrétien qui rougit le gazon, qui rougit l’eau de la fontaine. Le noir Tuzani est couché sur le dos; la lance de don Guttiere s’est brisée dans sa poitrine; tout son sang se perd peu a peu. Sa jument Berja le regarde en pleurant, car elle ne peut guérir la blessure de son maître.

La perle descend de sa mule : « Cavalier, ayez bon courage ; vous vivrez encore pour épouser une belle Moresque ; ma main sait guérir les blessures que fait mon chevalier. — perle si blanche, ô perle si belle, arrache de mon sein ce tronçon de lance qui le déchire : le froid de l’acier me glace et me transit. » Elle s’est approchée sans défiance ; mais il a ranimé ses forces, et du tranchant de son sabre il balafre ce visage si beau.



5 Frederigo

Federigo, un joueur aux cartes invétéré, ruiné il se retiré et reçoit un jour la visite du Christ et de ses apôtres. Pour le remercier de son hospitalité inconditionnelle, le Christ lui offre trois vœux. Federigo saisit là une chance de se refaire dans la but de gagner les âmes de ses anciens adversaires.

— Oses-tu bien te présenter ici dans l’état où je te vois ? s’écria saint Pierre. Ne sais-tu pas que le ciel est fermé à tes pareils ? Quoi ! tu n’es pas même digne du purgatoire, et tu veux une place dans le paradis !

— Saint Pierre, dit Federigo, est-ce ainsi que je vous reçus quand vous vîntes avec votre divin maître, il y a environ cent quatre-vingts ans, me demander l’hospitalité ?

— Tout cela est bel et bon, repartit saint Pierre d’un ton grondeur, quoique attendri ; mais je ne puis pas prendre sur moi de te laisser entrer. Je vais informer Jésus-Christ de ton arrivée : nous verrons ce qu’il dira. »



Voici un très mince livre de 5 nouvelles assez faciles à lire pour qui aime la fantastique, entre statue qui se déplace pour jouer des tours mortels aux hommes (la Vénus), apparition surnaturelle d'une scène sanglante (Vision), croyance d'immortalité de Lucrèce qui tuerait ses amants (La ruelle), vengeance d'un blessé à mort vis à vie de le femme inaccessible (La perle) et perfidie d'un homme pour se racheter (Frederigo). Parfait pour une lecture de plage ou avant la sieste.

Pour la nouvelle 4 j'ai mis plusieurs extraits car le récit est court mais également spécial : ici point de fantastique, plutôt une vengeance personnelle du maure lorsqu'il entend que la Perle est éprise de don Guttiere et pas de lui, en même, temps il vient de nulle part alors il n'a que ce qu'il mérite (la mort) en revanche elle n'y est pour rien et c'est vraiment de la méchanceté gratuite de l'avoir défigurée.

illustration : Mariano Andreu pour l'édition de 1961 "La Vénus d'Ille"

mercredi 30 juillet 2025

Nick et le Glimmung - Philip K. DICK


Le chat Horace s'est offert une petit balade mais il a été repéré c'est pourquoi la famille de Nick a quitté la Terre pour vivre sur la planète du Laboureur où ils croisent de nouvelles races toutes plus bizarres les unes que les autres, certains combattent le puisant Glimmung, d'autres tentent de survivre. Lorsque l'un d'entre eux donne à Nick un livre du destin qui écrit ce qui fut ce qui est et ce qui sera, Glimmung cherche à le récupérer à tout prix car le livre indique comment l'anéantir.

« Vous êtes conscients, n’est-ce pas, dit M. McKenna, que les créatures natives de la planète du Laboureur sont coincées dans une lutte à mort qui dure depuis plusieurs siècles ?

— Oui, nous le savons. Les Werjs nous l’ont expliqué.

— À cause de cette guerre, la plupart des colons humains qui s’installent ici veulent repartir, dit Mme McKenna. Ils sont même prêts à retourner sur Terre malgré la surpopulation.

— Nous ne pouvons pas rentrer, à cause d’Horace, intervint Nick.

— Un chat est-il une raison suffisante pour se retrouver banni de son propre monde ? demanda M. McKenna d’une voix teintée de mépris.

— C’est une question de principe, expliqua calmement M. Graham. Nous estimons qu’il devrait y avoir de la place pour les animaux, quel que soit le degré de surpopulation atteint par la planète.

— Vous comptez faire de l’agriculture, ici ? demanda M. McKenna. Vous allez labourer la terre et faire des semis ?

— Exactement, répondit le père de Nick.

— Et vous avez de l’expérience dans ce domaine ?

Roman lu juste après le roman qui précède "Le guérisseur de cathédrale" car il se trouve généralement dans le même livre (c'est plus exactement une relecture). 

Personnellement je ne vois pas en quoi c'est censé être un roman "jeunesse" car ce n'est pas mièvre ni léger et le fait de mettre un chat en personnage important n'est pas une raison suffisante.

Ceci étant dit, j'ai trouvé le récit très long et très pénible et pas du tout positif ni formateur. C'est même plutôt inquiétant : entre un futur sans animaux, des écoliers sans professeur autre qu'un prof en vidéo qui fait cours à des centaines d'enfants, des assassinats sur la planète du Laboureur pris un peu à la légère.

L’Imprim s’ébranla et se dressa haut dans le ciel. Il se vrilla en colonne, et de cette colonne jaillit un spectre : dans son agonie, l’Imprim avait produit une copie de Glimmung. Une réplique médiocre, certes, mais néanmoins vivante et immense. Le spectre, coiffé lui aussi d’un casque à cornes étincelant, brandit sa lance fantôme et, les yeux brûlants de malveillance, la plongea dans la gorge de Glimmung.

Glimmung s’élança dans le ciel en serrant le livre dans sa main gantée. La lance dépassait de son cou. Tout en grimpant, Glimmung l’attrapa pour tenter de l’arracher. En vain : elle tenait bon et une plaie se forma autour, béante à jamais. Pas plus qu’il ne pouvait retirer la lance, Glimmung ne pourrait soigner cette blessure. Il avait été transpercé et il porterait l’entaille que son double inexact et mal modelé lui avait infligée pour toujours, pour toute l’éternité.

Le chat est sauvé, Glimmung est mutilé (ce n'est pas le même que dans le roman précédent) et un double de Nick, supposé maléfique, se balade sur la planète, donc pas de quoi trouver en cette matière du rêve ou de la philosophie.

Glimmung ne se cachait plus dans le Werj. Sous une forme qui lui était propre, il soufflait maintenant comme un vent visible vers Nick, peinant pour se dépêcher. Il approchait aussi vite qu’il le pouvait, irrésistiblement attiré par le livre, son livre, celui grâce auquel il régnait sur cette planète.

153 pages quand même, ce qui n'est pas rien. A lire comme une curiosité.




illustration : Finnegan Matthews

samedi 26 juillet 2025

The Spanish Diplomat’s Secret - Nev MARCH


1894. Le capitaine Jim et son épouse Lady Diana naviguent sur un paquebot en direction de l'Angleterre quand survient un meurtre : Don Juan Nepomuceno, un dignitaire apparenté à la famille royale espagnole a été assassiné et retrouvé dans le salon de musique fermé de l'intérieur. Le commandant de bord demande à Jim de découvrir le coupable avant leur arrivée sur les côtes anglaises sous peine de voir tous les passagers retenus à bord ; il ne reste que 6 jours et il y a des centaines de dépositions à recueillir. Côté personnel, Jim a l'impression que Diana lui cache quelque chose : est-ce lié au fait qu'ils n'ont pas encore d'enfant ? Pour couronner le tout, il a le mal de mer et son enquête patine, heureusement que Diana a une idée derrière la tête : elle aussi aimerait bien être enquêtrice.

Le regard perdu dans le brouillard, il se frotta la nuque, puis dit : « Je vais vous le dire. Ça ne servira à rien, mais voilà : il y a vingt ans, une corvette espagnole a intercepté un petit bateau à aubes au large de Cuba. Vous savez où c'est ? »

« Non. »

« Au sud de la Floride. Une colonie espagnole. Le Virginius était un petit navire américain. L'Espagne a prétendu qu'il s'agissait de pirates. Elle a saisi le navire. Ça a fait beaucoup de bruit. »



Après avoir résolu le meurtre de deux jeunes femmes dans Murder in Old Bombay, déjoué un complot sanglant lors de l'exposition universelle de Chicago dans Peril at the Exposition voici le valeureux Jim embarqué à bord d'un paquebot pour une traversée fort mouvementée.

L'auteur évoque cette fois encore un épisode historique appelé l'affaire du Virginius (un navire battant pavillon américain a été abordé par un navire de guerre espagnol au large de Cuba, les espagnols ont exécuté 53 marins britanniques et américains au prétexte qu'ils apportaient de l'aide aux insurgés de Cuba alors possession espagnole). Protagonistes et témoins de cette période vont s'affronter en huis-clos occasionnant bien des préoccupations au couple de détectives. 





Du fait de la présence de personnages appartenant à une série littéraire, l'auteur évoque leur passé en Inde puis à Chicago mais ces rappels sont trop répétés ; pour moi il faudrait faire un prologue et ne plus revenir sur "qui est qui" car cela n'avance pas le récit en cours et perturbe la lecture. Mais il y a beaucoup d'humour qui font la différence avec d'autres auteurs qui semblent remplir des pages et ceci explique que j'aime suivre les aventures de ce couple peu ordinaire.

Son regard passa de Diana à moi. « Tu n'as pas l'air américaine. » Diana sourit. « En Amérique, tout le monde vient d'ailleurs, sauf quelques-uns qu'on appelle Amérindiens. En fait, je suis indienne, je viens d'Inde ! »

Un roman assez dense foisonnant de détails aussi bien dans le décor, que dans les relations entre les passagers. J'ai retrouvé à bien des égards le style d'Agatha Christie c'est à dire des fausses pistes, des faux témoignages, des doutes sur l'intégrité de certains personnages qui semblent angéliques et pas d'effusion d'hémoglobine.

Je reste un peu sur ma faim concernant les personnages qui sont traités comme des ombres chinoises (mon impression) entre Jim qui vomit ses tripes car il a le mal de mer et Diana qui se sent l'âme d'une samaritaine. Le prochain roman leur fait retrouver Adi, le frère de Diana qui les attend en Angleterre, avec pour corollaire un retour en Inde et ça, j'ai bien hâte de voir comment la communauté parsie va accueillir notre couple mixte expatrié.

Diana et moi étions arrivés sur Ellis Island à l'automne 1892. Notre dossier d'immigration avait été traité et validé au bout d'un après-midi qui n'en finissait pas avant que notre naturalisation soit obtenue. Nous nous étions alors réjouis d'être Américains mais encore nous fallait-il nous habituer à cette nouvelle identité.


publié en 2023 uniquement en langue anglaise (lu en e-book)




Suivez le lien pour en savoir plus sur L’affaire Virginius (1873)

vendredi 25 juillet 2025

Le guérisseur de cathédrale - Philip K. DICK



Dans une société future livrée à un taux de chômage tel que les gens restent enfermés chez eux et passent leurs temps à des jeux infantiles et inutiles, Glimmung, une entité extraterrestre vient démarcher Joe Fernwright, un restaurateur de céramique hautement compétent mais qui n'a pas eu de travail depuis plusieurs mois et qui accepte de suivre Glimmung sur la planète, d'autant plus qu'il est poursuivit par la police. 

Sur les trottoirs de la ville, l'immense entité ahanante quasi animale que formait la masse des éternels sans-emploi de Cleveland se rassemblait et se dispersait, se regroupait pour attendre, attendre toujours, se fondre en un agglomérat triste et instable. Muni de son sac de pièces, Joe Fernwright heurtait leur flanc collectif en se frayant un passage vers la cabine téléphonique de monsieur Travail. Il humait l'odeur familière, vinaigrée et pénétrante, de leur présence massive, passionnée et pourtant porteuse d'un regret plaintif.

Le projet est renflouer Heldscalla, une antique cathédrale engloutie au fond de l'océan sur Sirius V, la planète du Laboureur, dont Glimmung est devenu le maître.

« Je n'ai pas travaillé depuis sept mois et on me propose un boulot qui me mènera hors du système solaire. J'ai peur. Et si je n'y arrive pas ? Si j'avais perdu mon doigté après toute cette oisiveté ? »

Après s'être réveillé au terme de son voyage spatial, Joe fait connaissance des autres compagnons qui comme lui, ont été embauchés pour leur capacité : spécialiste des coraux, télékinésiste, etc... il découvre également que tous ont été visités par le Glimmung alors qu'ils étaient, comme lui-même, en perte de confiance, voire prêts à se suicider. Puis ils découvrent les créatures habitant la planète, en particulier les répandeurs qui vendent le livre constamment mis à jour par les Kalendes, où sont écrites les prédictions de leur avenir. Bientôt ils font connaissance de Glimmung :

« le personnel de l'hôtel ne va pas apprécier », remarqua Joe à mi-voix. Bon Dieu ! Cette énorme montagne dotée de centaines de bras qui se contorsionnaient et cinglaient l'air frénétiquement, semblant sortir de tous les points de la carcasse gigantesque… cet amas grouillant oscilla un instant, puis, dans un rugissement furieux, fit s'écrouler le sol qui le supportait ; la chose disparut à la vue, laissant partout des immondices. de la crevasse béante montaient de fines volutes de fumée, sans doute de la vapeur d'eau. Mais Glimmung s'en était allé. Tout s'était passé selon les prévisions de Mali : le plancher n'avait pu résister à ce poids, Glimmung était tombé à travers dix étages jusqu'au sous-sol.

Il y a quelques temps, je n'aurais jamais pensé pouvoir apprécier de nouveau la science-fiction comme au temps de mon adolescence ; mais voilà, Philip K.Dick n'est pas qu'un auteur qui dépeint le futur à bord de vaisseaux spatiaux et à grand renfort de monstrueuses créatures extraterrestres. Personnellement, je lis le témoignage visionnaire d'un excellent auteur inventeur qui imagine une technologie permettant d'interroger une encyclopédie (me fait penser à Internet / Wikipedia) ou de jouer avec l'ordinateur, ou encore des équipements capables de créer la réalité augmentée (scène avec le SSA). On lit avec inquiétude (les écoutes) et une lueur d'espoir l'aventure de Joe sur la planète du Laboureur où il rencontrera son destin et une raison d'être.

C'est très drôle, comme lorsque l'auteur fait défiler tous les religieux auxquels Joe demande conseil, prémonitoire avec le traducteur. Une lecture dépaysante et étonnante qu'on peut relire avec le même intérêt car ce n'est pas compliqué et qu'il y a beaucoup de notions philosophiques sur le sens de la vie, le besoin d'appartenir à une société ou de trouver un repos bienfaisant. 

publié en 1969
puis en 1977 en français
avec le titre "manque de pot"




illustration : Sparth

vendredi 18 juillet 2025

La Collection invisible - Stefan ZWEIG


Un antiquaire relate une extraordinaire aventure à une connaissance croisée dans un train. Ayant désiré renflouer son stock de marchandises en ces temps d'après-guerre (1è guerre mondiale), l'antiquaire vient de se rendre chez un collectionneur retrouvé dans son livre de comptes afin de lui racheter quelques pièces qu'il pourrait avoir en double. Mais arrivé sur les lieux, la famille du collectionneur lui apprend qu'il y a bien longtemps que les merveilleux documents ont été revendus pour vivre et qu'il ne reste rien de la collection ; le vieillard qui a consacré sa vie et ses économies à l'acquisition de son trésor ne s'est rendu compte de rien car il est devenu aveugle depuis plusieurs années.

... il venait de vanter la finesse de l’impression de son Antiope par Rembrandt (sans doute cet exemplaire avait-il eu, en effet, une valeur inestimable), et ses doigts sensibles avaient suivi avec amour les lignes de la gravure, sans que ses nerfs affinés eussent perçu leur empreinte sur ce papier de rencontre. Alors son front s’assombrit, et un peu gêné il murmura : – C’est pourtant bien l’Antiope ? » Aussitôt, fidèle à mon rôle, je saisis le papier encadré et je me mis à décrire avec enthousiasme et dans ses moindres détails l’eau-forte dont j’avais gardé moi-même un souvenir très précis.

Antiope par Rembrandt

J'ai eu grand plaisir à relire cette nouvelle qui, comme d'habitude, à le don de jouer sur plusieurs tableaux, déjà avec le "récit dans le récit" : l'antiquaire raconte son histoire, laquelle nous est racontée par le narrateur de la nouvelle. Ensuite par le décalage entre l'âpreté de la guerre et ses répercussions vécue par la famille du collectionneur : pénurie, pauvreté, réalité de la survie, et l'illusion entretenue pour épargner le vieillard aveugle qui se contente désormais de vivre avec ses souvenirs.
D'un côté la tristesse et la culpabilité nécessaire, de l'autre, une maladie incurable ais un bonheur illimité. Stefan Zweig n'a pas son pareil pour inviter le lecteur à la réflexion : vaut-il mieux vivre en connaissance de cause quitte à souffrir ou choisir l'illusion de la joie.


Jusqu’à cette heure, nous ne l’avons privé d’aucune de ses joies ; il est heureux de pouvoir, chaque après-midi, feuilleter pendant trois heures ses porte-feuilles, et s’entretenir avec chacune de ses estampes comme avec un ami. Et aujourd’hui… ce pourrait être son jour le plus heureux, puisqu’il attend depuis des années l’occasion de montrer ses trésors à un connaisseur. Aussi, je vous en supplie, les mains jointes… ne détruisez pas son dernier bonheur ! »



publié en 1925, 1935 pour la version française
ici couverture de la nouvelle publication de la collection Dédale
partenariat entre l’École des Arts Joailliers
et la maison d’édition italienne Franco Maria Ricci

Quant à moi, je ressentis quelque chose de solennel en entendant cet homme pathétique qui ne se doutait de rien, me charger, comme d’une mission de confiance, d’administrer sa collection invisible et depuis longtemps envolée.



3 illustrations d'Honoré Daumier


dimanche 13 juillet 2025

La gouvernante italienne - Iris MURDOCH



A la mort de sa mère abusive, à l'emprise de laquelle il s'était émancipé, Edmund, la quarantaine, revient au domaine familial pour découvrir les nouveaux rôles que les habitants de la maison -son frère Otto, son épouse Isabel et leur fille Flora, David l'apprenti de son frère sculpteur, la gouvernante "Maggie" - se sont répartis, comme dans une mauvaise pièce de théâtre ou un échiquier perverti. Venu juste le temps d'assister à l'enterrement et à la lecture du testament dont il espère obtenir un peu d'argent de l'héritage paternel, Edmund se sent obligé de prolonger son séjour au contact des membres de sa famille dysfonctionnelle qui le rendent essentiel pour résoudre leurs problèmes et difficultés existentielles.

Une voix féminine au-dessus de moi prononça doucement mon nom. Je m'arrêtai et levai les yeux. Un visage me regardait par-dessus la rampe, un visage que je reconnus confusément, en partie. Puis je me rendis compte que ce n'était que mon ancienne gouvernante, l'Italienne. Depuis que nous étions petits, nous avions toujours eu dans la maison une série de gouvernantes italiennes. (p20).

De nombreux chassés-croisés amoureux, voir déviants pour l'époque (homosexualité, enfant hors mariage), révélations étonnantes, sont les rouages de ce roman qui déroule inexorablement son train de scènes dramatiques pour terminer en "tout est bien qui finit bien" ; Edmund s'autorise à tomber amoureux de celle qu'il a toujours aimé sans pouvoir mettre un nom sur son ressenti.

Et il y a toujours, je suppose, nombre de bonne raisons pour les femmes malheureuses de supporter le mal qu'elles connaissent plutôt que se jeter dans l'inconnu. (p26).

Un style littéraire de haut vol au service de nombreuses réflexions psychologiques et philosophiques que j'ai noté, disséminées dans une histoire assez subversive, y compris à notre époque (la gouvernante a une relation avec la mère d'Edmund mais finit par lui avouer qu'elle l'aime depuis toujours alors qu'elle a au moins dix ans de plus que lui) et moins comique (il y a quand même une victime) que les romans de Jane Austen qui décortiquent les relations familiales et qui restent - en ce qui me concerne - inégalés.
publié en 1964 (anglais)
et en 1967 pour la version française


illustration : détail de la couverture du roman anglais (clic sur l'image pour voir la couverture en entier)

vendredi 11 juillet 2025

Nager avec les piranhas Carnet guyanais - Michel ONFRAY


France aux multiples visages et héritages

L'auteur accompagne un photographe dont le projet artistique est de mettre en évidence la mortelle décision du peuple amérindien des Wayanas d'abandonner peu à peu leurs traditions pour adopter des produits étrangers et importés : nourriture et vêtements. Il les photographie dans leur tenue coutumière puis dans la tenue occidentale. Témoin de cette situation, l'auteur dénonce la destruction de leur habitat avec les produits chimiques utilisés pour trouver de l'or ou encore les décisions iniques des "ronds de cuir" politiciens qui pensent savoir mieux ce qui est bon pour la santé physique et mentale. 

Sur la première photo, il porte  aussi les vertus de sa tribu : la fierté, la détermination, la virilité, la superbe, la force, l'affûtage : sur la seconde, les vices de la nôtre : l'arrogance, la suffisance, le narcissisme, l'égotisme, l'insolences, l'avachissement. Sur l'un, il est bien campé sur ses jambes écartées, les mains sur les hanches, cuivré comme un petit dieu de la forêt ; sur l'autre, il est désarticulé comme un rappeur, il grimace avec ses doigts, son regard qui est resté le même n'est plus le même. Ici, il dit l'acuité : là, il signifie la fourberie. (p.32)

Ce court essai est en 2 partie ; dans la première nous suivons Michel Onfray sur sa pirogue sur le fleuve Maroni, et dans la seconde il s'agit de réflexions autour d'un rapport parlementaire absurde qui préconise des solutions inutiles pour enrayer les suicides chez les jeunes. Cette deuxième partie est plus intéressante et presque drôle lorsque Onfray décrit les absurdités préconisées, si ce n'était un sujet aussi grave.


Par dizaines, donc, des enfants se pendent, des enfants se noient, des enfants s'asphyxient, des enfants s'ouvrent les veines, des enfants avalent de l'herbicide, des enfants se tirent une balle dans la tête. Ils n'en peuvent plus de vivre deux vies, autrement dit, de n'en vivre aucune : l'Etat français leur apprend les pyramides et l'agora, Jésus et Voltaire, les Lumières et 1789, la révolution industrielle et le national-socialisme ; s'il n'a pas succombé à l'alcoolisme, leur grand-père leur raconte comment trouver la liane dans la forêt, de quelle manière elle saigne comme un ruisseau quand on la taille, puis ce qu'elle soigne, il explique en baissant la voix la façon dont l'esprit des ancêtres morts vient parler aux vivants la nuit, il rapporte le souvenir qu'il a d'une guérison par la parole du chamane quand les médecins de l'hôpital ne pouvaient rien pour lui. (p.60)

Concernant le style, c'est très insatisfaisant de la part d'un philosophe habitué à la rédaction d'idées : énormément de redites de mots et de phrases et paragraphes entiers, à mon avis il n'y eut aucune relecture de personne, ni de l'entourage, ni de l'éditeur (Gallimard) car on ne compte pas les mots "ontologique", les variations de mot autour de la république jacobine, la peau cuivrée des autochtones et j'en passe.

A bien y regarder, les paragraphes eux-mêmes ne semblent pas correctement placés : j'avais l'impression que l'auteur avait pris des notes et qu'il a voulu les caser à plusieurs endroits de son essai (d'où les redites).

Cela étant, ce n'est pas inintéressant, et cela se lit très vite : 62 pages. La solution de M. Onfray est qu'il faut renoncer à avoir une vision uniforme et centralisée de la France qui s'étale sur tellement de continents.

Dans le cas de la Guyane dite française, si la république voulait sauver sa peau et s'inventer une nouvelle forme, celle qui fut ébauchée en 1798 et décapitée par les robespierristes qui envoyèrent les girondins à la guillotine en 1792, elle pourrait rendre le pouvoir qu'elle a confisqué à ceux sur lesquels il s'exerce.  (p.73)

publié en 2017



illustration : fleuve Maroni en 1885

jeudi 10 juillet 2025

L' inspecteur Chopra et l'héritage inattendu - Vaseem KHAN



Le dernier jour de son travail, l’inspecteur Chopra doit résoudre le meurtre d'un jeune homme retrouvé noyé et reçoit une lettre de son oncle qui lui demande de prendre soin d'un éléphanteau. Rentré chez lui au complexe de l'Air Force Colony, un attroupement autour de l'éléphanteau lui confirme que ce n'était pas une plaisanterie. De retour au poste de police le lendemain, son successeur lui explique clairement qu'il a bien l'intention de classer sans suite cette noyade qu'il considère accidentelle. Chopra a une intuition, que renforce la détresse de la mère du jeune garçon persuadée que parce qu'ils sont pauvres, la police ne cherchera pas à confondre l'assassin de son fils. L'autopsie que Chopra demande lui donne raison : le jeune homme s'est bien noyé mais il a été maintenu de force dans l'eau. Chopra se fait un devoir de résoudre ce meurtre et se met en chasse tout en cherchant la meilleure solution pour héberger son éléphanteau bien encombrant dans sa résidence.


Chopra était un homme à l'esprit pratique et il avait déjà réfléchi à la façon dont il allait occuper son temps, maintenant qu'il avait quitté les forces de l'ordre. L'argent n'était pas un problème : on lui avait accordé sa pleine pension, et ses besoins n'étaient pas bien importants. Non, ce qui terrifiait Chopra, c'était ce sentiment au fond de ses tripes que tout ce qu'il pourrait faire à présent ne suffirait jamais à remplir l'existence de l'homme qu'il était. (p.37)

Quel bonheur de lire ce genre de roman qui oscille entre critique de la société, ici Bombay, ses faubourgs malodorants et sa société corrompue au plus haut niveau, et la vie ordinaire d'un cinquantenaire fraichement retraité qui peine à rester reclus dans son 15 étage et qui se sent déterminé à faire éclater la vérité bien qu'il n'en ait plus les pouvoirs, le tout saupoudré de nombreux traits d'humour. Chopra cache ses activités à sa tendre épouse en mal d'enfant qui se demande si son mari ne va pas aller voir ailleurs. 

Un très bon moment de lecture qui fait voyager, avec en prime, la présence peu ordinaire de Ganesh l'éléphanteau qui finit par "voler" au secours de son maître en difficulté, mû par un étrange lien télépathique, ce qui rend le roman mystérieux.

Chopra, pétrifié par la surprise, vit le petit Ganesh bousculer le malfrat par l'arrière, le faisant tomber, tête en avant dans l'eau. Puis il le piétina au pas de charge, passant sur son dos et sa tête.
Chopra retrouva peu à peu ses esprits. Il ne savait aucunement comment et pourquoi tout cela était arrivé. C'était bien la réalité, pourtant. Comment le petit Ganesh avait-il pu le retrouver ? Versova Beach n'était pas tout prêt de la résidence où vivait l'inspecteur. Certes, peu de gens avaient dû prêter attention à un éléphanteau déambulant seul dans les rues de Bombay, mais ce qu'il ne parvenait pas à comprendre, c'était comment l'éléphant avait pu le retrouver. (p.228-229)

La fin du roman laisse entendre qu'il y a une suite, l'ex-inspecteur ayant créé son agence de détective mettant en avant son nouvel acolyte Ganesh : "The Baby Ganesh Agency", les romans suivants ne sont pas traduits en français.


publié en 2017 "The Unexpected Inheritance of Inspector Chopra"
et en 2019 pour la version française



illustration : éléphanteau

mercredi 9 juillet 2025

Le Bouquiniste Mendel - Stefan ZWEIG


En entrant dans un café à Vienne, le narrateur est pris d'un étrange sentiment de déjà-vu et après s'être forcé au souvenir, il se souvient que 20 ans auparavant, la table à côté de la cabine téléphonique était autrefois occupée par Jacob Mendel, un vieil homme connu pour connaître par coeur tous les éditeurs, les livres et leurs années de publication. Son étrange don avait cependant un versant moins intéressant : il ne prêtait aucune attention au contenu des livres, juste le titre, et ne se préoccupait guère de son environnement : ni les nouvelles dans les journaux, ni les bruits des conversations ne le dérangeaient. Interrogeant les nouveaux patrons du café qui ignorent tout du destin du vieil homme, le narrateur obtient des réponses auprès de la  femme de ménage des toilettes du café qui y travaille encore.

J’éprouvais seulement une sourde tension, une préoccupation, car je me rendais compte, sans deviner pourquoi, que j’étais déjà venu ici une fois, des années auparavant, et qu’une obscure réminiscence me liait à ces murs, à ces chaises, à ces tables et à cette salle enfumée. 

Il se trouve que Mendel était resté de nationalité russe et que lorsqu'il écrivit à des éditeurs pour obtenir la mise à jour de leur catalogue, il fut pris pour un espion entretenant une correspondance suspecte et envoyé en prison avant d'être libéré grâce à l’intercession hauts fonctionnaires bibliophiles qui ont entendu parlé de ses étonnantes capacités mémorielles du monde des livres. Libéré, Mendel ayant perdu son étonnante mémoire ne peut reprendre ses maigres activités qui lui permettait de vivoter et, pris sur le fait à manger des petits pains dans le café qui lui en offrait autrefois, se sauve en plein hiver sans manteau et meurt d’une pneumonie. La vieille femme désolée de ce qui est arrivé au pauvre Mendel décide de conserver pour elle le livre resté sur la table lorsqu'il s'est enfui ; elle qui n'a jamais lu qu'un livre de prière, ignore qu'elle a hérité d'une anthologie de la littérature érotique. 

Il avait fallu que ce soit précisément ce catalogue scabreux qui tombât entre ces mains ridées, rougies et gercées, et ces mains ignorantes qui n’avaient jamais rien tenu d’autre que des livres de prière ! J’avais grand-peine à réprimer le sourire qui me venait aux lèvres, et cette hésitation troubla la femme qui me demanda si c’était un ouvrage précieux ou bien si, à mon avis, elle pouvait le conserver. Je lui serrai affectueusement la main. « Ne vous en faites pas, gardez-le ! Notre vieil ami Mendel serait très heureux qu’au moins une parmi les milliers de personnes à qui il a procuré un livre se souvienne encore de lui. »




Ayant vu passer cette proposition de lecture d'été, ni une ni deux, je me suis précipité sur le site Ebooks libres et gratuits pour télécharger cette nouvelle. Zweig est "mon" auteur, j'ai tout lu, mais j'ai peu résumé mes lectures, surtout dans ma période "off" où je n'avais plus envie de rédiger mes avis au fur et à mesure. 35 pages se lisent vite. Mais quel bonheur ! quelle beauté que ces paragraphes délicats !

Puis je partis, un peu honteux devant cette brave vieille qui était restée fidèle à ce mort, d’une façon si simple et pourtant si humaine. Car elle qui n’avait pas fait d’études, elle avait conservé au moins un livre pour mieux se souvenir de lui. Tandis que moi, j’avais oublié Mendel pendant des années, moi qui devrais pourtant savoir que l’on ne fait des livres que pour rester lié aux hommes par-delà la mort et pour nous défendre ainsi contre l’ennemi le plus implacable de toute vie, le temps qui passe et l’oubli.


publié en 1929



illustration : Alexei Ilyich Kravchenko, illustration pour la nouvelle du bouquiniste Mendel traduit en russe (Gravure sur bois)

Les enfants perdus - François SUREAU



1870, après la défaite de Sedan, les troupes françaises sont reléguées sur la presqu'île d'Iges encerclée par les troupes allemandes ; le commandement est tenu par Thomas More, ancien commissaire impérial de la sûreté, ce qui va lui valoir la charge de deux enquêtes autour de morts suspectes : la première victime est un jeune capitaine retrouvé poignardé avec un instrument inhabituel, l'autre une jeune fille retrouvée habillée en carmélite dans une chambre du manoir où le roi de Prusse a pris ses quartiers. Muni d'un sauf conduit signé de Guillaume 1er de Prusse, Thomas More assisté de son intendant Seligmann, se rend en plusieurs endroits permettant d'élucider le meurtre de la jeune fille, sans omettre de se renseigner afin de résoudre l'énigme autour de la mort du capitaine. Dans la foulée, More démontre qu'un soldat est injustement accusé d'avoir incendié plusieurs églises qui ont pris feu dans le temps où son régiment était de passage. Après ses trois enquêtes, le dernier mystère réside dans la personnalité de Thomas More qui semble connaître beaucoup de détails sur un lointain passé, comme s'il était immortel.
Un roman aperçu sur les étagères des nouveautés de ma médiathèque préférée, je ne manque jamais de regarder au cas où je trouverais des inspirations. Bonne pioche que ce roman là, entre enquête quasi policière et roman fantastique, saupoudré d'humour et de références littéraires, comme l'apparition d'Arthur Rimbaud au détour d'un paragraphe.

Pendant qu'ils échangeaient cet adieu, un très jeune homme s'était approché. Il était grand, mince, et blond, dans un costume civil se serge noire, avec un regard clair où passait moins d'inquiétude que de curiosité.

"C'est un civil, dit le soldat, comme pour l'excuser d'on ne savait quelle faute imaginaire. Nous lui avons donné à manger hier. Il venait à pied d'un bled du coin...de...

- De Charleville, répondit le jeune homme d'une belle voix grave.  Je vais faire comme lui, remonter vers Paris, je crois."

Il regarda la pipe de More et tira de sa poche une Gambier en terre ; More lui passa du tabac et il alluma sa Gambier le fourneau vers le bas, à cause du vent.

"Vous avez vu la bataille ? demanda More.

-Je l'ai vue. Sur les côtés."

More laissa un peu le silence filer dans l'air du soir.

"Alors pourquoi poursuivre ? Vous avez déjà vécu une saison en enfer."

Le jeune homme tressaillit.

"Une saison en enfer...Je m'en souviendrai.

-Je vous souhaite bonne chance. je m'appelle Thomas More. Et vous ?"

Seligmann eut l'impression fugitive que More connaissait la réponse.

Jean. Jean Rimbaud, de Charleville." (p.60-61).

On remarque l'usage d'une pipe façonnée par Gambier (voir illustration) ce genre de détail permet de situer l'époque mais aussi de rendre les protagonistes plus réels.

pipe anthropomorphe fabriquée par Gambier

La méthode d'investigation de More est originale car il prend en compte l'instant de bascule (la fenêtre de tir) qui fait qu'un homme devient un meurtrier autant que les circonstances qui ont mené à cet instant. Le style est très agréable, parfois un peu trop pompeux avec des références qu'il faut aller chercher ailleurs, comme le terme de "turco" qui signifie "tirailleur algérien" ; en l'occurrence, le personnage du roman est tahitien et More le confondra grâce à une dent d'animal uniquement présent dans le pacifique. J'ai moyennement apprécié la dernière enquête qui met en scène l'homosexualité des militaires mis en cause, comme si chaque roman doit désormais traiter ce sujet pour être inclusif !

Ce roman est le premier volet des aventures du fin limier Thomas More, qui se réfugie à la fin dans un monastère des Chartreux. J'éprouve une bonne sympathie pour ce More intrigant et j'avoue que je surveillerai ses prochaines missions pour profiter des épisodes historiques narrés en toile de fond, ce qui est pour moi intéressant à revoir car je n'ai pas été une très bonne élève en histoire et j'ai tout perdu de mes lointaines années scolaires.

publié en 2025


illustration : La cavalerie française à la bataille de Sedan. Anonyme