mardi 31 décembre 2024

Hygiène de l'assassin - Amélie NOTHOMB



A l'annonce de sa mort prochaine, un célèbre auteur qui obtint le prix Nobel de littérature accepte de recevoir des journalistes chez lui. Il se débarrasse rapidement des 4 premiers qui se laissent tous avoir par son dialogue pour le moins outrancier. Le cinquième à passer la porte est Nina, une femme de 30 ans qui ne s'en laisse pas compter et qui va l'attaquer avec ses propres armes : l'affront, tout en l'amenant à avouer les crimes de son passé qu'elle a découvert en enquêtant sur lui et ses origines.

 

Mise en abîme d'un roman

Le titre du roman est aussi celui du roman inachevé du personnage principal Prétextat Tach ; le roman décrit "par le menu" les contraintes hygiéniques (régime drastique et dégoutant, résistance au froid avec immersion quotidienne dans les eaux glacées, etc...) qu'il a mis en place à 15 ans pour lui-même et sa jeune cousine Léopoldine de 13 ans, idées saugrenues sensée leur garder une éternelle jeunesse et innocence, loin des jeux adultes.

L'oeuvre

Un livre qui ne laisse pas indifférent : encensé par une majorité et décrié par d'autres lecteurs peut-être plus critiques (dont je fais partie). Ce fut le premier livre édité de l'auteur en 1992 chez Albin Michel, il obtint deux prix l'année suivante :
  • prix René-Fallet octroyé par l'association "Agir en pays Jalignois" à un premier roman,
  • prix Alain-Fournier octroyé par la ville de Saint-Amand-Montrond à une plume naissante.
L'ensemble présente des dialogues entre les journalistes et l'auteur interviewé.

Une deuxième lecture

J'ai déjà lu ce livre lors de sa sortie, je me souviens pas de mes impressions de l'époque car je ne tenais pas de carnet de lecture. Ma voisine m'a prêté des livres et j'ai choisi de relire ce roman car j'aime beaucoup la personnalité de l'auteur qui me fascine (il y aura d'autres romans (re)lus dans les mois à venir). Je ne me souvenais pas très bien de l'histoire mais 30 ans après, j'avoue être plus critique que je n'ai pu l'être dans ma trentaine, et ce qui me vient en premier lieu c'est "elle a eu un sacré courage de choisir ce livre plutôt qu'un autre comme premier roman" à publier car il n'est ni facile d'accès par ses nombreuses références littéraires et philosophiques, ni sympathique par ses dialogues opposant la raison à la passion ou à la folie. Littérature, fin de l'enfance, déni de vieillir sont des thèmes récurrents de ce roman. Et savoir qu'elle a écrit ce livre à 17 ans me laisse encore plus perplexe et compatissante vu ce qu'elle a vécu et que l'on découvre plus tard dans sa carrière.

En conclusion

Si j'ai relu avec intérêt ce roman, je ne l'ai pourtant pas apprécié à cause de l'histoire elle-même qui ne m'a pas semblé intéressante mais je pense qu'à l'époque, rares étaient les romans aussi corrosifs, crus, cyniques et licencieux et c'est certainement ce qui a attiré l'attention du public.

Dévoilement de l'intrigue (entre les crochets)

[Il n'y a aucune moralité dans cette histoire de crimes : assassinat de Léopoldine par Prétextat afin de soi-disant accomplir leur vœu commun, déclenchement de l'incendie de la demeure pour éliminer tous les témoins, ça fait beaucoup d'assassinat pour un seul homme qui vraisemblablement est un psychopathe en puissance. Et lire qu'à la fin, Nina se voit obligée de mettre fin aux jours de l'immonde personnage ne rend pas le roman plus acceptable, au contraire.] C'est cela qui m'a le plus contrarié, comme je suis d'ailleurs contrariée lorsque la critique encense des romans aux histoires glauques et terribles.

publié en 1992

- Monsieur Tach, en admettant que je suis bête et obtus, ne pouvez-vous imaginer qu'il existe, derrière moi, un futur lecteur de cet article, un lecteur intelligent et ouvert qui, lui, mériterait de comprendre ? Et que votre dernière réponse décevrait ?
- En admettant que ce lecteur existe, et s'il est réellement intelligent et ouvert, il n'aura pas besoin d'explication.
- Je ne suis pas d'accord. Même un être intelligent a besoin d'explication quand il est confronté à une pensée nouvelle et inconnue (p.49) 

 

Illustration d'entrée de billet :Mihail Zablodski "The Fatigue"

lundi 30 décembre 2024

Magritte commenté par ses amis


Une anthologie énigmatique

Le livre présente la publication de texte, articles de presse ou d'exposition dans l'ordre de publication, par différents auteurs amis et contemporains du peintre surréaliste belge René Magritte (1898–1967). Cette anthologie est de très bonne facture littéraire, parfois un peu trop absconse, mais il parait qu'il faut chaque jour lire un texte difficile pour garder le cerveau en émoi, j'ai donc eu ma dose.

Et que l'on veuille bien observer que penser un objet ne saurait se borner à engendrer en soi une représentation plus ou moins passive. Penser un objet, c'est l'interroger dans ce qu'il a d'essentiel et de spécifique. C'est le remettre en question, avec toute la précision dont l'esprit est capable. C'est en attendre une réponse qui modifie les rapports que cet objet entretient avec le reste de l'univers et avec nous-mêmes, réponse qui l'illumine en même temps qu'elle nous éclaire.
(p.66 Paul Nougé "René Magritte ou les images défendues, 1933)

Magritte, un peintre de ma jeunesse

J'ai découvert le peintre au collège (dans les années 70) car l'un de ses tableaux (La mémoire, 1948) illustrait un texte dans mon livre de français. J'ai de suite été attirée par l'expression originale de ce tableau et je n'ai jamais cessé de m'entourer de beaux livres ou d'objets de son univers poétique à mes yeux.

J'ai repéré ce livre à la librairie du centre Pompidou lors de ma visite en septembre dernier et l'ai acheté sans trop savoir le contenu, espérant y lire quelques témoignages inédits sur l'artiste.

La vie est un oiseau géant qui a pondu et couvera tous les possibles ; peut-être que les premiers vont-ils être les derniers, les derniers les premiers, mais tous seront, sont et furent en même temps, ailleurs dans le temps, ici et partout. 
p.97, "En parlant un peu de Magritte" par  Louis Scutenaire, 1955

Rétrospectives sans image

Les nombreuses références auraient nécessité des images car seule une minorité peut s'enorgueillir de connaitre le millier de tableaux que le peintre a laissé à la postérité. Par exemple, il débuta sa carrière dans les années 20 avec une expression plutôt cubique comme ce portrait :
The model (1922)

puis s'affirma dans le surréalisme / fiction :
The voice of space (1928)

avant de terminer dans une période plus classique mais toujours à la frontière du réel comme dans ce tableau que j'aime et que j'ai utilisé pour mon premier avatar de Wictoriane sur mon blog "Chronique des Temps perdus" lors de la création du site en 2004
The blank signature (1965)

L'amazone est à la forêt, qui est à l'amazone. Si bien qu'ils ne peuvent être eux-mêmes s'ils ne sont pas l'autre, en même temps. D'ailleurs, si vous pensez à l'amazone, vous la voyez parmi les arbres. Exact ?
p.172, Irène Hamoir, "L'homme-objet" dans Catalogue de l'exposition René Magritte, Londres, 1961

En conclusion

Ceci est un livre à la lecture assez complexe qui demande une attention studieuse mais qui a le mérite d'être lu puis abandonné plusieurs jours sans rien perdre.

Un bon tableau, fidèle et égal au rêve qui l'a enfanté, doit être produit comme un monde. De même que la création telle que nous la voyons est le résultat de plusieurs créations dont les précédentes sont toujours complétées par la suivante, ainsi un tableau, conduit harmoniquement, consiste en une série de tableaux superposés, chaque nouvelle couche donnant au rêve plus de réalité et le faisant monter d'un degré vers la perfection.
(p.58, Paul Nougé "René Magritte ou les images défendues, 1933)


Vous trouverez bien plus de grandes phrases alambiquées sur les peintures, les expositions, les inspirations, les autres artistes dans la sphère de Magritte que de véritables réflexions et témoignages sur l'artiste lui-même (il y en a un petit peu tout de même).

Jamais le désir du gain ou de la gloire ne l'a poussé. L'argent, pour lui, devait lui permettre d'acquérir du pain, des fruits, "un bon morceau de porc", du papier, de la toile, de satisfaire à ces exigences que l'on dit vitales. Quant à la célébrité, il lui préférait de loin sa bonne conscience, l'assentiment de ses amis, le minimum de contraintes, d'affectueuses connivences. Bien qu'il s'insurgeât parfois violemment à la fois contre les critiques ineptes et les éloges inconsidérés, il m'a toujours semblé qu'il préférait les gémonies aux cérémonies.
(p.199, Louis Scutenaire "René Magritte comme je l'ai connu", 1978)
 
 

publié en 2024


Illustration d'entrée de billet : René Magritte, La Trahison des images, 1929

dimanche 29 décembre 2024

Rose Valland l'espionne à l'oeuvre - Jennifer LESIEUR


Le livre relate l'histoire de Rose Valland qui fut d'abord bénévole au Jeu de Paume (Tuileries) et à qui le directeur des musées nationaux, Jacques Jaujard, confiât le délicat travail de surveillance de traçage des oeuvres spoliées qui transitaient dans le bâtiment avant d'être dirigées vers l'Allemagne. Elle surveillât aussi les échanges qui eurent lieu avec des nazis et des marchants d'art peu scrupuleux et certaines oeuvres jugées illicites par les nazis (modernes, impressionnistes, surréalistes etc...) qui furent entreposées dans une salle retirée du jeu de paume surnommée "salle des martyrs". A la libération, Rose Valland obtint un poste conséquent : chef du Service de remise en place des œuvres d'art (SRPOA) et se rendit plusieurs années en Allemagne à la recherche des oeuvres volées.

J'ai aperçu ce livre dans la médiathèque et j'ai de suite été intriguée par la phrase "la femme qui sauva 60000 oeuvres pillées par les nazis". Le livre se lit facilement mais j'ai été très déçue par ce récit trop superficiel qui ne rentre pas assez dans la psychologie de l'héroïne : on a plutôt une sorte de catalogue des faits : interventions de Rose Valland avant la guerre (ses origines, ses études, ses passions), actions pendant la guerre (son investissement, sa débrouillardise, son intelligence) et ses missions après la guerre (son engagement à retrouver les oeuvres sur le terrain).

L'auteur a quand même l'idée de nous indiquer sa relation intime avec Joyce Heer qui travaille à l'ambassade américaine, histoire vraie mais peu utile dans ce récit sauf si on avait eu dans les mains un récit subjectif, ce qui n'est pas le cas ici.

Un récit plutôt plat, presque monocorde si je devais lui donner une voix, pour un destin exceptionnel. Le point positif est la découverte de cette femme dont j'ignorais tout, qui fut heureusement récompensée pour son dévouement, au péril de sa vie, à la cause de la sauvegarde du patrimoine et à la restitution des oeuvres volées à leur propriétaires.
 
timbre à son effigie
1er octobre 2018


L’ogre Goering, commandant en chef de la Luftwaffe, ancien héros de guerre convaincu du bien-fondé du nazisme, s’émouvait devant des joues flamandes, des tendresses de maternités, des brouillards d’aube. Lui qui se présentait comme un « homme de la Renaissance », guerrier et esthète à la fois, trouvait là de quoi orner ses palais. Il avançait lentement, ses pas lourds et ceux de son escorte étouffés par les tapis grenat – eux aussi lui plaisaient bien. Von Behr l’invita à prendre en main tout ce qu’il souhaiterait. Les gros doigts couverts de bagues se saisirent de l’un de ces petits tableaux qu’il aimait tant, représentant une partie de chasse. Oui, celui-ci, il le lui fallait. Et celui-ci. Et celui-là, également. À l’écart, presque invisible, une femme observait la scène. Elle suivait le groupe à distance raisonnable, mais personne ne prêtait attention à cette ombre mince, à ce visage sans coquetterie derrière des lunettes cerclées d’acier. Elle était pourtant la seule Française présente dans ce bâtiment réquisitionné par les nazis, qui accueillait aujourd’hui l’homme le plus puissant d’Europe – après Hitler bien sûr. Tant mieux : il ne fallait pas qu’elle se fasse remarquer. Surtout pas. Elle se contenta de regarder, en enfonçant ses ongles dans ses paumes. (p.8)

 

publié en 2023
Autres livres sur le thème de la spoliation des oeuvres durant la 2è guerre mondiale

Autres livres sur Rose Valland

  • La bande dessinée Rose Valland, l'espionne du musée du Jeu de Paume


Illustration d'entrée de billet : la salle des martyrs au Jeu de Paume

lundi 23 décembre 2024

Les veuves de Malabar Hill - Sujata MASSEY


Bombay, année 1921. Perveen Mistry, qui travaille dans le cabinet d'avocat de son père, n'a pas le droit de plaider au tribunal mais contribue au traitement d'affaires délicates confiées au cabinet, en particulier lorsqu'il s'agit de traiter la succession de Farid, un important industriel, et d'approcher les trois veuves qui sont en deuil et qui observent la purdha, pratique musulmane obligeant les femmes à ne pas être en présence d'un homme. Peu après avoir vérifié auprès des veuves leur consentement quant à leur héritage, Mukri, l'homme que leur époux avait mandaté pour servir d'intermédiaire entre elles et le monde extérieur est sauvagement assassiné dans une partie de la maison. Perveen cherche à démêler les différentes déclarations des bégums (les veuves), de leurs enfants et des domestiques de la maison ; mais en s'approchant de la vérité, elle risque sa vie.


Il y avait bien longtemps que je n'avais pas été passionnée à ce point par une enquête et, cerise sur le gâteau, dans ce roman on peut explorer davantage encore, en immersion dans le monde très particulier des religions parsie et musulmane. 
Résidence Malabar Hill


Le cadre de l'enquête nous emporte à Malabar Hill, un quartier résidentiel prisé de Bombay (= Mumbai) où vivaient les colons Britanniques et l'élite indienne depuis la fin du XIXè siècle dans de luxueuses résidences non loin d'anciens sanctuaires hindous. Perveen y interroge tour à tour les veuves : Razia, la première épouse qui hérite d'un terrain ou se trouve l'usine des Farid, Sakina, la seconde épouse qui hérite de bijoux, et la dernière : Mumtaz, qui hérite des ses instruments de musique. D'après Mukri, les veuves sont d'accord pour abandonner leur part d'héritage au profit de la fondation, mais Perveen découvre qu'il n'en est rien.
Taj Mahal Palace Hotel (où se rend Perveen plusieurs fois)


Perveen est de religion Parsie et l'on découvre les coutumes, certaines très arriérées lorsque le roman nous projette dans le passé, en 1916 lorsqu'elle rejoint sa belle-famille après son mariage (malheureux) avec Cyrus. Elle découvre les mœurs dépassées des parsis de Calcutta, notamment lorsqu'elle a ses règles.

-Les parsis orthodoxes observent cette coutume de l'isolement pendant les règles, dit-il en hochant la tête. ce serait fort peu probable que vous puissiez concevoir pendant cette période.
- Mais l'isolement et le fait que je ne sois pas autorisée à prendre un bain ne peuvent être bon pour la santé, insista Perveen. Ce n'est pas comme ça que j'ai été élevée.
-Même si vous êtes parsi ?
-Je suis issue d'une famille moderne de Bombay, répondit-elle avant d'ajouter aussitôt : pour être franche, je vis très mal l'isolement. Je redoute ce moment pendant tout le mois. cela a commencé à affecter mon sommeil et mon humeur.
-Comment ça ?
Lui adressant un regard plus appuyé, il pris son stylo et commença à prendre des notes.
- Je fais de terribles cauchemars. Je rêve que je me trouve dans cette petite pièce, même quand je n'y suis pas, expliqua-t-elle en se rappelant les rêves de la semaine précédente. Je me sens triste et désespérée. Cela me met en colère contre mon mari. Il ne me défend pas contre ses parents, bien qu'il pense que cette coutume soit d'un autre âge. (p.221)

Alternant présent et passé, nous découvrons la difficulté pour une femme de pouvoir travailler, même en ayant des diplômes, de pouvoir de promener sans chaperon, et.. c'est ce que j'aime dans certains romans policiers : découvrir la vie quotidienne au coeur d'une enquête qui n'est pas le seul premier plan. 


A la fin du roman, l'auteur indique que son héroïne est inspirée de la 
première femme avocate en Inde : Cornélia Sorabji, son parcours exceptionnel sert de terreau pour une fiction qui replace dans le contexte du début du XXè siècle le droit des femmes, à la vie civile comme dans le foyer, les pratiques religieuses, les niveaux sociaux (maître et servants) et l'indépendance de l'Inde sous domination anglaise à cette époque.

On découvre au fur et à mesure, que Perveen a pu aller étudier à Oxford où elle fait la connaissance d'Alice Hobson-Jones, dont le père est un haut-fonctionnaire. J'avoue que le personnage d'Alice n'est pas le plus intéressant ni le plus important du roman, même si elle participe un peu à l'enquête vers la fin. Il est probable qu'on retrouve son personnage dans les romans suivants car le binôme d'amies illustre le combat des deux femmes pour faire valoir leur droits dans un monde patriarchal.

Après la lecture, il reste un sentiment d'espérance que la pratique immonde durant les règles n'existe plus de nos jours (enfermée une semaine par mois dans les odeurs pestilentielles d'urine et de crasse). Hélas, la coutume des mariages entre époux qui ont une grande différence d'âge, la polygamie, ou encore le droit de prendre pour épouse une fille de 15 ans persiste on le sait ! Et le fil conducteur est la personnalité de Perveen qui ne se laisse jamais faire, qui se révolte contre toute injustice, à commencer par sa propre situation : elle incarne l'émancipation, raisonnable cela s'entend pour qu'une femme puisse vivre heureuse et pas dans l'ombre d'un mari.

publié en 2018


Ceci est le premier tome d'une série qui en compte déjà quatre (2 : "La Malédiction de Satapur", 3 : "Le Prince de Bombay", et le dernier non traduit à ce jour "The Mistress of Bhatia House").

mardi 17 décembre 2024

Le Barman du Ritz - Philippe COLLIN


Sous l'occupation du 13 juin 1940 au 5 août 1944, l'hôtel Ritz est réquisitionné pour servir de "cercle" aux officiers allemands de la Luftwaffe et aux hauts gradés qui s'installent dans l'hôtel particulier côté place Vendôme tandis que les autres clients sont logés dans celui du côté de la rue Cambon. Le bar reste ouvert et derrière son comptoir, Frank Meier, la soixantaine, observe les allées et venues de la haute société parisienne culturelle française et étrangère (Sacha Guitry, Coco Chanel, l'héritière américaine Barbara Woolworth Hutton, etc...) habituée des lieux y croiser les officiers allemands.

Mais Meier n'est pas en sécurité : il est juif ashkénaze immigré d'Autriche et parvient à dissimuler sa judéité tout comme il parvient à cacher la réelle identité et religion d'autres personnages de sa connaissance comme son jeune apprenti, fils d'une vielle amie. Il est amoureux transi et secret de Blanche Auzello, l'épouse du directeur du Ritz à qui il a fourni avant la guerre des faux papiers pour cacher son véritable nom de famille Rubenstein et ses origines juives. Depuis son poste privilégié, il participe à la distribution de faux papiers pour les juifs pouvant encore échapper à la déportation et transmet à son insu des billets codés sous le nez des occupants pour organiser un attentat contre Hitler.

Frank n’a jamais vraiment su aimer ce fils unique né en 1921 de son mariage malheureux avec Maria. Un gouffre les sépare. Il est sans nouvelles de son gamin depuis des lustres, depuis que le jeune homme a été embauché au Casino de Nice, il y a cinq ans déjà… Où est-il ? A-t-il été mobilisé ? Devrais-je me mettre à l’abri ? le rejoindre à Nice ? Hors de question d’abandonner mon bar aux Schleus… Ce soir, droit dans sa veste, Frank Meier se prépare à l’arrivée de ses nouveaux clients. Il vient d’apercevoir son visage dans le reflet de son shaker Christofle : des cernes plus creusés que jamais, le regard glacé d’inquiétude. Quant à l’estomac, n’en parlons pas : il a soufflé dans sa main, son haleine est fétide. L’arrivée des Allemands, et avec eux les réminiscences des tranchées, lui bouffe les entrailles. Le barman jette un énième coup d’œil à la pendule. Sept heures moins vingt. Tout est prêt : agrumes, feuilles de menthe, fruits rouges et sucre roux pour le Royal. Le Perrier-Jouët est au frais et en quantité. Les vainqueurs auront de quoi célébrer.

 


  


J'avais très envie de lire ce roman mais j'ai finalement eu l'opportunité de l'écouter en livre audio et je dois dire que l'expérience fut intéressante et la durée passa plus vite que les 7 heures annoncées, j'ai bien entendu lu/écouté sur plusieurs jours (de samedi 14/12 à mardi 17/12).

Les chapitres courts correspondent aux pistes audio, ce qui permet de s'interrompre facilement et de reprendre au même endroit (mieux qu'un signet !). Les chapitres intercalent un récit narratif à la troisième personne et le (faux) journal intime du barman qui y dépose ses pensées, ses doutes et ses regrets.

Au final, le roman reste assez superficiel et tout tourne autour de son attirance pour Blanche, la trentaine alors qu'il en a le double. Blanche se drogue à la morphine, il la ravitaille, en fait il ne peut résister à ses demandes. C'est très répétitif. Il se lamente de ne jamais pouvoir lui avouer ses sentiments. 

Beaucoup de descriptions de tenues vestimentaires, de recettes de cocktail, cela donne un tableau étrange et décalé d'un havre qui serait ravitaillé, chauffé et éclairé comme une île mystérieuse au milieu d'une ville prise dans un tsunami : Paris.

Parfois, des descriptions de morts et de cris parviennent des rues ou des cachots, mais tout reste en suspens au-dessus des trop longs passages sentimentaux de Franck Meier pour Blanche Auzello.

Finalement, le barman ne m'est pas apparu sympathique et même lorsqu'il trafique dans les faux papiers on a l'impression qu'il ne croit pas vraiment à sa bravoure. Je ne comprends pas pourquoi l'auteur s'est évertué à dépeindre le barman du Ritz comme un adolescent transi au lieu d'en faire un  stratège, manœuvrant habilement dans le microcosme des allemands, pour se sauver lui même et ceux qu'il aime.

Le style de l'auteur est plutôt simple, pas de phrases littéraires mémorables, à part celle-ci qui m'a frappée :
La chorale macabre des damnés de la guerre.

Blanche Auzello

A la fin, l'auteur énumère le devenir des protagonistes du roman qui ont existé, comme Blanche Auzello qui se remettra difficilement de ses trois arrestations et tortures par la Gestapo car elle aussi est une résistante ; elle sera abattue 20 ans plus tard par son mari dépressif.


Brusquement, une vague se forme devant le comptoir, les officiers s’écartent pour laisser avancer un homme à l’allure fière et au pas décidé. – Bonsoir, monsieur Meier, lance-t-il, l’accent aussi impeccable que ses galons. Je suis si heureux de vous revoir. D’où ce grand Fritz à ficelles me connaît-il ? – Bonsoir, mon colonel… L’officier sourit, bonhomme. – Vous ne me remettez pas, n’est-ce pas ? – Eh bien… Cette tête d’oiseau, qui est-ce, bon Dieu… ? – Hans Speidel. J’étais attaché militaire à l’ambassade d’Allemagne à Paris, il y a quelques années. Je venais ici parfois en fin de journée… – Herr Speidel ! Pardonnez-moi, je suis confus. – Bah ! C’est l’uniforme, sans doute. – Que puis-je vous offrir ? Non, attendez, je sais ! Un Golden Clipper. Le colonel Speidel se fend d’un large sourire. – Frank Meier, le barman qui connaît la boisson fétiche de chaque diplomate à Paris ! Votre réputation n’est décidément pas usurpée.

Pour rester dans le même thème :

Deux romans sont consacrés à Blanche Auzello (mondaine et résistante) :
  • 1979 : Queen of the Ritz de Samuel Marx (en anglais seulement),
  • 2019 : Mistress of the Ritz : A Novel, en français La dame du Ritz (2020) de Mélanie Benjamin,


Illustration d'entrée de billet : Franck Meier

lundi 9 décembre 2024

Le Huit - Katherine NEVILLE



Le huit est le premier tome de la série "Le jeu de Montglane" qui est suivi par "Le feu sacré".

Un jeu d'échec composé d'un socle d'or et d'argent, de pièces incrustées de pierres précieuses, le tout enveloppé dans un tissu cachant un mystérieux code, fabriqué par les Maures bien avant la naissance du Christ est convoité au fil des siècles car il est supposé apporter grandeur et puissance à qui le possèdera. Offert par les Maures à Charlemagne qui finit par le cacher dans la forteresse de Montglane dans les Pyrénées, il en est extirpé en 1790 par décision de l'abbesse (mère supérieure) afin qu'il ne tombe pas entre les mains des révolutionnaires. Les pièces sont alors réparties entre plusieurs nonnes ou novices qui ont pour mission de les enterrer sur le lieu de leur nouveau refuge et de servir de point de contact pour les autres sœurs en quête de sécurité.
Deux siècles plus tard, une américaine informaticienne est envoyée par sa société en Algérie afin de développer une solution au profit de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). Un ami d'ami, antiquaire, lui demande alors de chercher des pièces d'un jeu d'échecs assez rare (il en possède une).

 

Avertissement

Contrairement aux avis professionnels qui évoquent un "sommet du genre thriller historique", je n'ai pas trouvé ce roman d'une très bonne facture littéraire : le style est assez commun, qui me fait penser à la collection Harlequin que j'ai lue plus jeune. Les personnages, leurs relations amoureuses sont vraiment du même niveau. Je ne dis pas que ce n'est pas bien, c'est juste que cela n'est pas littéraire à mes yeux.
Solarin me prit au dépourvu en relâchant son étreinte. La musique nous enveloppa comme un voile frémissant tandis qu’il me saisissait le poignet. Portant lentement ma main à ses lèvres, paume ouverte, il déposa un long baiser à la naissance de ma paume, là où mon pouls palpitait follement.

Avis

L'originalité de ce roman tient entièrement dans le suspens de la nature du jeu d'échec, entretenu au long des chapitres alternant 1790 et 1972. L'histoire met en avant principalement deux femmes :
  • En 1790, Mireille est novice à l'abbaye de Montglane et emporte quelques figures du jeu à Paris en compagnie de sa cousine Valentine pour les enterrer et surtout de n'en parler à personne. 
  • En 1972, Catherine rencontre un joueur russe séduisant, découvre les dangers d'Alger et doit en plus chercher une aiguille (pièces du jeu) dans une botte de foin (la Casbah).
Ces deux femmes vont servir de pion à l'auteur qui entreprend une histoire rocambolesque où apparaissent tour à tour des figures de la Révolution française : RobespierreTalleyrandNapoléon, Catherine la Grande, pour la partie de l'ancien régime. Une mystérieuse femme diseuse de bonne aventure, un joueur d'échec russe lui aussi mystérieux, et bien d'autres personnages pour la période des années 70.

L'histoire ne développe pas vraiment le mystère : on tourne autour du pot, autour du fait que le jeu apporte une puissance cachée dans des codes que seuls des élus pourront décrypter.
Mais comme tu le sais, il mourut en décembre de la même année, après avoir maté l’insurrection dans le Roussillon. On ne peut douter qu’il connaissait l’existence de ces sociétés secrètes et qu’il avait l’intention de s’emparer du Jeu de Montglane avant qu’il ne tombe entre d’autres mains. Toutes ses actions ont toujours été dictées par sa soif de pouvoir. Pourquoi aurait-il subitement changé en vieillissant ? ("il" c'est Richelieu)

Il faut accepter sur le roman soit fantastique (pouvoir extraordinaire, magie, immortalité), en plus d'être ésotérique (franc-maçon, code). J'ai trouvé dommage que l'auteur use et abuse d'un procédé qui promet de lever le voile alors qu'il n'en est rien.
Mais j’ignorais tout de ces événements tandis que j’attendais au salon que Lily revînt avec notre troisième tournée de café. Si j’avais su à ce moment-là ce qui se déroulait en coulisse, ce qui devait se produire ensuite n’aurait peut-être jamais eu lieu.

Quelques longueurs qui n'apportent rien à l'intrigue auraient pu être supprimées pour soulager la lecture, en particulier certains chapitres de 1790 des séances de pose pour un tableau (les deux cousines sont réfugiées chez le peintre Jacques-Louis David, l'histoire entre Talleyrand et Mireille. Et pour 1972, le personnage de Nim est vraiment trop fantaisiste voire improbable. Il reste quelques passages assez drôles qu'il faut souligner, mais qui ne sont pas si nombreux.
En 1972, le bar public de l’hôtel n’avait pas encore été rénové. Comme la plupart des bars d’hôtel new-yorkais, il était la réplique exacte d’une auberge campagnarde de style Tudor, à tel point qu’on s’attendait plus à devoir attacher son cheval à l’entrée qu’à descendre d’une limousine.


publié en 1988 "The eight"
publié en 2002 pour la version fraçaise


Être la première femme en quoi que ce soit n’a rien d’un déjeuner sur l’herbe. Que vous soyez la première femme astronaute ou la première femme admise dans une blanchisserie chinoise, vous devez apprendre à accepter les plaisanteries éculées, les rires gras et les regards qui louchent sur vos jambes. Vous devez également accepter de travailler deux fois plus que n’importe qui, pour un salaire moindre. J’avais appris à feindre l’amusement lorsqu’ils me présentaient comme « Miss Velis, notre spécialiste femme dans ce secteur ». Avec une telle étiquette, les gens devaient me prendre pour une gynécologue.




 

Illustration d'entrée de billet : De Chirico

lundi 2 décembre 2024

Paris - Cyrielle VINCENT et Guillaume TRANNOY



Léon, le petit caméléon visite Paris à travers les oeuvres d'art présentées dans cet album (une gare, les rues, les monuments emblématiques de la capitale) et interagit en utilisant son nounours "Teddy".



Pour l'opération Masse critique Jeunesse et Jeune adulte de ce mois de décembre j'ai sélectionné un album qui parle d'art et j'ai eu la chance de recevoir cet adorable livret bilingue français-anglais qui s'adresse aux petits à partir de 3 ans.

En treize tableaux de maîtres, auxquels on peut ajouter l'aquarelle de couverture d'Odile de Bouvier, une aquarelliste de Versailles, nous nous immergeons avec petit Léon dans les oeuvres, avec une touche d'humour et d'observation : je pense à la page sur Caillebotte où petit Léon propose des parapluies de couleur pour remplacer les parapluies gris du tableau.


Le petit Léon est le personnage "pilote" de la collection Mini LéonArt (cliquer sur l'image ci-dessous)


De nombreux livrets sont disponibles pour découvrir les villes du monde mais pas seulement ! C'est vraiment une très jolies découverte que je viens de faire en laissant le hasard choisir pour moi (merci Babelio !).

L'auteur est Cyrielle VINCENT.
L'illustrateur est Guillaume TRANNOY.


A chaque tableau est associé une phrase en français suivie de la traduction en anglais.


Pour les fêtes de Noël, voilà un cadeau idéal pour initier les enfants à l'art et à l'anglais. En outre, le livret se termine par un complément d'informations sur les monuments (en français et en anglais), propose des activités (pour enfants qui ont plus de 3 ans en revanche) et un dossier pédagogique pour usage scolaire est disponible sur le site de l'éditeur pour proposer des travaux pratiques d'art plastique.


Illustration d'entrée de billet : Alexandre-George Roux (Fête de nuit à l'exposition universelle de 1889)
Couverture du livre : Odile de Bouvier.

mardi 26 novembre 2024

Enquête royale à Balmoral - Anna CAZINE



Eté 2004, la Reine Elizabeth II part en vacances pour Balmoral où elle recevra également la visite de ses deux dames de compagnies et amies depuis plusieurs dizaines d'années : Lady Susan et Lady Helena. Les rejoignent également Lord Barteley membre des Affaires étrangères et son épouse pour un premier séjour, ce qui s'avère assez stressant pour le couple peu habitué aux mondanités en vigueur lors du séjour écossais. Au cours d'une randonnée en direction d'un pique nique, Lord Barteley rebrousse chemin, officiellement car il a oublié de prendre ses médicaments. Toutefois, il n'arrivera jamais au château, une battue est alors décidée pour le retrouver sans succès. La Reine décide d'aller elle-même à l'endroit de la disparition présumée et découvre le corps du diplomate en contrebas d'un talus. Débute alors une enquête discrète pour déterminer qui a voulu éliminer le lord car son fils Charles semble cacher son emploi du temps et elle craint qu'il ne soit lié à cette affaire.



Avec ce roman, je retrouve les cosy-mystery ou les mystères en vase clos, comme les écrivaient si bien ma chère romancière Agatha Christie dont j'ai lu tous les romans.

Photo : Jane Barlow/PA Photos/ABACAPRESS.COM

Comme dans Pas le moral à Balmoral de S.J.Bennett, sa majesté Elizabeth II est l'enquêtrice d'un drame qui la touche personnellement : dans le "pas le moral à Balmoral", elle voulait protéger son époux, ici elle cherche à savoir si son fils est coupable de quelque chose car il n'a pas d'alibi à l'heure présumée du meurtre, car il ne s'agit pas d'un malencontreux accident.

Aidée de ses dames de compagnie en qui elle a toute confiance, elle cherche à découvrir des indices sur les raisons qui pousseraient quelqu'un à éliminer un membre du gouvernement et au fil de ses rencontres avec les voisins de Balmoral, elle découvre qu'une vieille superstition parle d'un Guerrier noir qui revient d'entre les morts pour protéger le souverain.

—  Vous avez vu quelque chose  ? interrogea la reine, intriguée.
—  Et bien... oui et non. Je ne veux pas vous effrayer, Madame, mais je pense que vous êtes en danger... —  Pourquoi dites-vous cela  ? demanda-t-elle en conservant son sang-froid.
—  Je crois que le Guerrier Noir est revenu pour vous protéger.
—  Qui  ? Essayez d'être claire, et cessez de parler par énigmes, voulez-vous  ? s'impatienta-t-elle. De quoi parlez-vous  ? 
—  Oh... s'étonna son interlocutrice. Je croyais que vous connaissiez la légende. Devant l'expression abasourdie de la reine, elle enchaîna, tandis que Jeff commençait à brouter ce qui se trouvait à sa portée, devinant que l'arrêt allait se prolonger. —  Alors, je vais vous l'expliquer. Depuis la bataille de Culloden, le Guerrier Noir revient quand son seigneur est en danger, pour le protéger. On raconte que ce guerrier, lors de cette terrible bataille, n'avait pas réussi à protéger Charles Stuart, et qu'il se sentait responsable du massacre de Culloden, commença-t-elle. Durant cette bataille, qui avait eu lieu en 1746, les Highlanders écossais avaient été massacrés par l'armée anglaise. Les Highlanders se battaient pour mettre sur le trône Charles Stuart, qu'ils considéraient comme le seul roi légitime. Après cette défaite, les Ecossais ne pouvaient plus mettre en avant leur culture, et n'avaient plus le droit de se vêtir de kilt, ou de jouer de la cornemuse. Et Charles Stuart avait dû fuir pour se mettre à l'abri. —  Le Guerrier Noir est ensuite retourné finir ses jours dans son manoir de Crathie Lodge, où il est mort de honte, seul, dit-on. Depuis, son fantôme erre en ces lieux. Mais s'il sent son seigneur en danger, il réapparaît, accompagné de trois corbeaux, et il tue celui qui en veut à son maître. Et aujourd'hui, son maître, c'est vous, Madame, n'est-ce-pas ?



publié en 2024
#EnquêteroyaleàBalmoral
lu grâce à
#NetGalleyFrance

Mêlant habilement faits historiques, légendes du cru, complot pour destituer la couronne, hasard de rencontres improbables, détails du quotidien de la famille royale : son emploi du temps entre marche, promenade à cheval, pêche, jeux de société, l'auteur brosse un portrait plutôt sympathique d'Elizabeth II qui n'a pas de jour de repos : même en vacances elle se tient au courant des évènements politiques et sociaux et répond à ses nombreux courriers ; de plus, elle doit toujours sembler maîtresse d'elle-même et de ses émotions même dans la plus grande inquiétude.

La lecture est très facile et agréable, la fin arrive un petit peu trop vite après les longues tergiversations liées au passage en revue de tous les suspects, mais le plaisir de lecture est constant et la conclusion au mystère tient la route.

Dévoilement [Les pièces du puzzle commençaient à se mettre en place. Depuis le début, elle avait pensé que lord Barteley avait découvert un complot la visant, et qu'il avait été tué par la taupe, le traître... Mais si c'était lui, lord Barteley, le traître, et que Duncan l'ait compris en surprenant une discussion à Marrakech entre le lord et ce Zwatsky  ? Et qu'il ait profité de la présence du lord à Balmoral pour le supprimer  ? Et qu'il ait donc rempli son rôle de guerrier noir, protecteur de la Couronne, comme dans la légende  ? Tout s'expliquait... la disparition du dossier, l'attitude étrange de lord Barteley, toujours en retard mais qui devait fouiller un peu partout quand tout le monde était sorti... Qui se serait méfié d'un personnage aussi maladroit  ?] fin du dévoilement.

 


Illustration d'entrée de billet : Bataille de Culloden par David Morier (1746)

vendredi 22 novembre 2024

Visa - Yann MOIX



Un écrivain français se retrouve face à un fonctionnaire de la Corée du Nord, ou plutôt de la République populaire démocratique de Corée, afin d'obtenir un visa et entame avec lui un dialogue qui exploite avec humour le différentiel culturel des deux hommes.
 

S'ensuit un dialogue ubuesque et qui serait drolatique s'il avait été imaginé mais pour moi, tout est réaliste. L'écrivain (Yann Moix) tente de se faire bien voir du préposé de la Délégation générale de la Corée du Nord en France (équivaut à une ambassade) car de sa prestation convaincante du fait qu'il ne cherche pas à créer d'ennui une fois arrivé dans le pays, dépend son autorisation d'aller en Corée du Nord.

L'objet du voyage, nous le savons par l'actualité, était de tourner un film documentaire (qui n'est jamais sorti) pour fêter les 70 ans du régime nord-coréen et de l'acteur Gérard Depardieu.

La joute verbale entre les deux hommes démontre la distorsion entre le monde occidental, réputé trop libéral, laxiste et dangereux et le monde oriental pétri d'admiration, de vénération au-delà de toute liberté individuelle, au point d'utiliser régulièrement la 1ère personne du pluriel pour exprimer une opinion.

Personne n'aime rencontrer les tracas lorsqu'il voyage. Le daim n'a chaud que lorsque l'ours a froid.
- Vous n'avez pas tord.
- Chez nous, on ne dit pas "vous n'avez pas tord". Pour dire que quelqu'un a raison, on dit directement que ce quelqu'un a raison. A l'expression "vous n'avez pas tord", nous préférons la formulation "vous avez raison".
- "Vous avez raison".
- Voilà ! Vous devenez coréen, ça y est ! je plaisante. Nous considérons que seuls les Coréens peuvent devenir coréens. Et encore. Pas tous.
- Je comprends.
- Vous dites sans arrêt que vous comprenez sans que je comprenne vraiment ce que vous essayez de me faire comprendre que soi-disant vous comprenez.
- Je ne comprends pas.
- Chez nous, il ne faut pas chercher à être plus malin que les autres. Il faut être malin comme les autres, mais pas plus. Pas moins, pas plus. (p.23)




Illustration d'entrée de billet : Kim Il Sun, Poster de propagande, Eric LAFFORGUE/Gamma-Rapho via Getty Images

Vous trouvez sur mon site "Ciné" les titres de films plutôt humoristiques se déroulant en Corée du Nord

Joint Security Area - 2000

North korean guys - 2003

Confidential-assignment - 2017


dimanche 17 novembre 2024

Ma vie de fantôme - Franzo PIZARRO



La famille Benett est un peu particulière, en effet, Maman-Jo a choisi d'écrire une thèse sur les fantômes, et pour se faire, toute la famille est en route vers le Canada. Mais avant d'arriver à destination, un accident de la route va les conduire au village de Townwood où ils sont accueillis le temps que leur véhicule soit réparé. Mais voilà que dès le premier soir, Lucas découvre Tyler, un jeune homme qui a perdu la mémoire et pas seulement puisque c'est un fantôme que toute la famille Benett est capable de voir. Touché par le désespoir de Tyler, Lucas lui assure qu'ils ne partiront pas de Townwood sans avoir résolu le mystère de son amnésie certainement due aux circonstances de sa mort.

De nous deux ça n'a jamais été toi le fantôme, Tyler, mais moi. Tu n'as jamais cessé d'être vivant, même en étant mort !C'est moi que tu as sauvé, pas l'inverse ! C'est toi qui m'a libéré en faisant de moi un humain parmi tous les autres ! Tyler... Tu m'as sauvé de ma vie de fantôme ! (p.326)

Connaissant l'auteur depuis plusieurs années par le biais de sa chaîne YouTube sur laquelle il partage (entre autres choses) ses comptes-rendus livresque comme il dit, j'avais bien hâte de lire son deuxième roman paru fin 2023. Le roman adopte dès le début le genre fantastique puisqu'il est question de fantôme, j'ai donc pris le parti de ne pas trop m'attacher à quelques invraisemblances sur la psychologie des personnages qui sont tous plus ou moins décalés entre le maire de la ville très bizarre dans ses excès d'affabilité qui les installe dans une maison toute équipée sans explication, les voisins, peu accueillants sans aucune raison, etc... Le point fort de ce roman réside dans le flux de l'histoire qui découvre peu à peu tous les secrets de Townwood : le personnage de Lucas est attachant, c'est un jeune homme gothique dépressif qui se rebelle contre tout, à commencer par sa famille d'adoption : Maman-Jane et sa phase terminale d'un cancer, Maman-Jo et sa thèse sur les fantômes, et sa désolante petite soeur Lily. Grâce à son intuition, il va mettre à jour l'épouvantable histoire des habitants de Townwood.

Les chapitres sont courts, le style est très imagé, on a vraiment l'impression de voir, de ressentir, les odeurs, les douleurs, les joies aussi. Outre l'aspect fantastique, c'est aussi un roman policier puisque Lucas et ses deux mamans, enquêtent sur la mort de Tyler, puis sur la disparition d'autres personnes. C'est également un roman sur l'apprentissage de l'amour : la naissance de sentiments que rien ni personne ne peut expliquer. Et un roman sur la séparation ultime avec la mort.

J'ai lu le livre en 2 jours tellement j'avais besoin de savoir le fin mot de cette histoire, dont je savais par l'avertissement qu'il s'agissait aussi de pédocriminalité : j'appréhendais un peu mais l'auteur ne décrit jamais rien d'impudique.

Outre la multitude des sujets abordés, j'ai remarqué quelques redites ou paragraphes explicatifs alourdissant parfois le rythme du récit, mais globalement c'est un roman qui m'a beaucoup touchée par son romantisme, malgré la noirceur des évènements. Les révélations finales sont un coup de maître, Stephen King n'aurait pas fait mieux.


Ils s'avancèrent d'un pas lent, mais déterminé, en direction du centre-ville et du lycée. Ils ne trouvèrent rien à se dire durant les premières minutes d'excursion, mais Lucas s'aperçut furtivement au regard de Tyler que celui-ci bouillonnait d'impatience. Il l'observât à la dérobée sans s'en rendre compte : Tyler était un jeune homme de son âge, plutôt charmant et plein de vie. Ironique pour un mort. p.38


publié en décembre 2023

 


Illustration : Peter Wever

jeudi 14 novembre 2024

Miss Peregrine et les enfants particuliers - Ransom RIGGS



Jacob Portman est très proche de Abe, son grand-père qui cache un passé mystérieux ; la mort brutale de celui-ci attaqué par (ce qui semble être) une bête sauvage plonge le jeune adolescent dans un trouble assez grave qui nécessite une prise en charge psychiatrique. L'occasion est donnée de faire un voyage au Royaume-Uni (Pays de Galles) pour officiellement aller visiter le village de pêcheur sur l'île de Cairnholm en compagnie de son père qui désire écrire un livre sur le oiseaux, mais officieusement, Jacob espère trouver des traces de l'orphelinat où son grand-père a trouvé refuge pendant la 2è guerre mondiale (enfant juif d'origine polonaise émigré pour échapper aux camps), et espère rencontrer l'ancienne directrice, Miss Pérégrine (qui doit être une vieille femme maintenant) et qui a écrit une lettre à son grand-père lui demandant de revenir.

...j'ai pensé à tout un tas de choses tristes et négatives, et j'ai nourri mon chagrin, jusqu'à ce que les sanglots me fassent suffoquer. J'ai pensé à mes arrière-grands-parents, morts de faim. A leurs corps lancés dans les incinérateurs par des inconnus qui les haïssaient. Aux enfants qui avaient vécu ici, disparus avant l'heure parce qu'un pilote indifférent avait appuyé sur un bouton. (p.131)


Arrivé sur l'île, Jacob découvre que l'orphelinat est une ruine et en inspectant les décombres, il trouve une autre série de photos dans le même genre que celles que son grand-père conservait dans une malle et qui présentent des enfants étranges. Durant ses explorations sur l'île, Jacob entre dans une boucle temporelle où Miss Pérégrine est encore jeune, l'orphelinat encore intact abrite de nombreux enfants aux pouvoirs particuliers qui y trouvent refuge car pourchassés par deux types de monstres qui cherchent l'immortalité. Jacob fait également connaissance avec Emma qui échangeait des lettres avec son grand-père, Emma est restée si jeune ! 
Il y avait Emma. Je pourrais peut-être passer un moment dans la boucle, le temps que durerait notre aventure, et rentrer chez moi ensuite... Non ! Lorsque je voudrais partir, il serait trop tard, Emma était ensorcelante comme une sirène. Je devait être fort. (p.294)

Pour elle, il va s'intéresser à la sauvegarde des particuliers car il a le pouvoir de voir les monstres. 

- Je n'ai rien de particulier. Je suis la personne la plus ordinaire que tu rencontreras jamais. - Permets-moi d'en douter. Abe avait un talent rare, que presque personne d'autre ne possède. Elle a attendu de croiser mon regard pour achever : - Il voyait les monstres. (p.295)
 


Après avoir vu le film de Tim Burton (2016) qui adapte ce premier roman d'une série de 6 et que j'ai beaucoup apprécié, j'ai eu envie de lire le roman et ce fut un moment délicieux de plonger dans cette histoire mêlant l'apprentissage, la nécessité de choisir son destin, malgré les embuches et les abandons nécessaires. Les enfants du film ne sont pas tout à fait identiques à ceux du livre mais le film a respecté les pouvoirs essentiels : thérianthropie, lévitation, feu, force, invisibilité, prescience, force de la nature.

Une littérature pour adolescent mais qui peut tout à fait plaire aux adultes, la preuve : j'ai 60 ans ! mais j'ai gardé mon âme d'enfant et le goût des aventures, si possibles extravagantes ou extraordinaires.

De plus, contrairement au film qui est vraiment beaucoup plus violent (yeux arrachés et dévorés), ici l'horreur n'est pas insistante et sert de levier à l'effort nécessaire pour vaincre, la peur et l'ennemi.

J'aimerai beaucoup continuer la saga mais pas dans la foulée car j'ai d'autres lectures programmées mais il est certain que je vais lire dans l'année à venir les 5 autres romans.

publié en 2011 (US et FR)

Les photos insérées dans le livre m'ont beaucoup intriguées car elles illustrent parfaitement les particularités des enfants : les pages de la fin indiquent qu'il s'agit d'anciennes photographies en noir et blanc éventuellement truquées ou retouchées et cela donne un aspect encore plus documenté au roman, c'est une idée géniale car j'aime à penser que le merveilleux s'insère dans notre quotidien tet le moment de la lecture est en lui-même une sorte de merveille.

J’ai quasiment couru jusqu’au marais. Alors que je pataugeais dans la boue, à la recherche du chemin d’herbe quasi invisible qu’Emma avait emprunté la veille, une pensée inquiétante m’a effleuré. Et si je ne découvrais, de l’autre côté, que davantage de pluie et une maison en ruine ? C’est dire mon soulagement quand j’ai émergé dans le soleil éblouissant du 3 septembre 1940. L’air était chaud et les nuages qui s’effilochaient dans le ciel bleu avaient des formes familières, rassurantes. Mieux encore : Emma, assise sur le tertre, s’amusait à jeter des pierres dans le marais. (p.222)

                   Miss Peregrine et quelques enfants particuliers et leurs pouvoirs
Miss Peregrine : adulte, elle éduque les enfants placés sous sa protection et peut se change en oiseau (faucon pèlerin) et entretien sa boucle temporelle en 1940 (la même journée est recommencée depuis 70 ans et ils ne vieillissent pas dans la boucle).
Hugues : élève des abeilles dans son estomac
Olive : s'envole si elle n'a pas les pieds lestés
Enoch : rend l'inanimé vivant et le contrôle à base de coeur d'animaux
Horace : médium
Emma : produit de feu avec ses mains, amoureuse d'Abe, puis de son petit-fils Jacob
Millard : est invisible
Fiona : manipule le végétal (fleurs, arbres)
Bronwyn : a une force surhumaine comme son frère jumeaux qui a été tué (il est gardé dans son lit)
Jacob : peut voir les monstres (ce sont des particuliers qui ont subit de graves transformations après une expérience ratée et qui sont désormais horribles et invisibles