Âmes d'occident - Anatole LE BRAZ
1- PÉCHÉ D’INNOCENT
Ervoanic Prigent, un pauvre vagabond a l'habitude de se faire nourrir dans les diverses chaumières.
Sa méthode était la suivante. Il avait son jour pour se rendre à chaque maison de quelque importance, le jour où il était assuré d’y faire le meilleur repas. Il connaissait par une série d’expériences soigneusement contrôlées les menus habituels de toutes les grosses fermes et de tous les manoirs du pays, à six lieues à la ronde, et ne se montrait, par exemple, à Coat-Garan que le mercredi soir, qu’il y savait réservé à la soupe fraîche, au Gollod que le samedi matin, qu’il y savait consacré aux bonnes crêpes chaudes.
Un jour il convoite une andouille réservée pour le prélat.
— Une si belle andouille ! Et si bonne ! Toutes les vertus ! Dire que, dans une heure, elle sera couchée sur un plat, et qu’on lui plongera le couteau dans les entrailles, et qu’elle sera découpée en tranches pour être servie à monsieur l’archiprêtre, et qu’après en avoir goûté monsieur l’archiprêtre en redemandera… Oh ! sûrement qu’il en redemandera, et non pas une fois, mais deux, mais trois fois, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus, Seigneur, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus ! Les yeux d’Ervoanic se sont emplis de larmes. À ses lèvres montent des phrases d’oraison funèbre.
De causeries en demande de pardon déguisée, il finira par la déguster.
Pour la première fois de sa vie, de sa dure vie de vagabond, il allait réaliser sa chimère de royauté, en s’offrant une bombance chez lui, c’est-à-dire en plein air, en plein soleil, en pleine nature.
2- L’INCENDIE DU VENDREDI SAINT
Des incendies se déclarent régulièrement : une histoire de vengeance ? Le vieux garde forestier pense que c'est l'ouvre des hommes éconduits par sa fille.
Toute une coupe du Barroz en flammes ; mes plus beaux sujets fauchés, pulvérisés, anéantis ; moi, mes trente-cinq ans d’infatigable surveillance flambés du même coup : car, dans notre administration, un incendie, c’est une mauvaise note ; deux, c’est l’avertissement définitif ; et le troisième, c’est la carrière brisée, c’est votre serviteur chassé de Kerveltrec et flanqué à la porte du bois, comme un incapable, comme un malpropre ! Voilà, cependant, leur œuvre, à ces bandits ! Et tout cela, pourquoi ? Parce que j’ai une fille, monsieur…
Mais il n'en est rien et il est alors forcé de raconter la terrible sentence qu'il a administré à une jeune garçon de 13 ans en l'attachant à un arbre sur le passage de fourmis.
Et là, devant le Christ, il jura son serment, foi de Joseph Broudic, – car du même coup il avait retrouvé son nom, son triste nom de misère –, que, du jour où il serait un homme, il ne s’écoulerait pas un Vendredi Saint sans que la forêt elle-même ne criât son crime à Bertrand Rouzès…
3- LE SONNEUR DE GARLAN
Un homme devient soudainement paralysé.
Cinq, six années durant, Gapit Quesseveur avait besogné, en qualité d’apprenti tonnelier, dans une de ces basses-fosses, et déjà le bruit courait à Garlan qu’il allait recevoir une paie de compagnon, – avant même d’avoir atteint l’âge de la conscription –, lorsqu’un après-midi de septembre, vers l’époque de la Foire-Haute, on l’avait vu rentrer au village, en charrette, allongé sur une botte de paille et si différent de lui-même qu’il en était devenu méconnaissable. Vous eussiez dit son fantôme. Il avait fallu le descendre de la voiture et le transporter à bras jusqu’à son lit, comme un blessé, comme un moribond…
Une fois remis il accepte de nombreux petits boulots mais son préféré est d'être sonneur de cloches.
Les cloches lui étaient des amies et des confidentes : elles accueillaient sa peine et la berçaient, en l’étourdissant. À exercer ainsi sa faiblesse, il lui sembla que les forces lui revenaient, il rêva d’une résurrection possible : l’espoir, le désir violent de la santé ranimaient ses énergies éteintes.
Mais Gapit est rongé par un mal encore plus terrible que ses infirmités : il est amoureux !
4- LA BARRIQUE D’OR
Trois marins se sont écharpés au sujet d'une barrique d'or.
Le fait est qu’ils en avaient joliment besoin ! Ils n’étaient que plaies et bosses, la figure marbrée d’ecchymoses, le nez tuméfié, la peau zébrée de sillons sanglants que l’ablution saline devait irriter à vif.
Tandis que les habitants les pressent de raconter leur histoire, ils sont invité à livrer leur aventure au commissaire, qui leur explique que le trésor ne peut être entièrement à eux. Etonnés, ils annoncent qu'ils n'ont pas trouvé de barrique mais qu'ils se sont disputé car non d'accord sur les parts du partage.
— Mais, mon commissaire, y en avait pas, de barrique d’or. — Hein ? Quoi ?… Pas de barrique d’or ?… Ah ! ça, qu’est-ce que vous me chantez là ?… Vous n’avez pas trouvé une barrique d’or ?… La question était si abracadabrante, paraît-il, qu’elle dérida le patron lui-même. Il sortit de son mutisme pour déclarer entre haut et bas : — Avec ça qu’on se serait fait toute cette bile à cause d’elle, si on l’aurait trouvée ! — Ainsi, vous ne l’a-vez pas trou-vée ! scanda rageusement le commissaire. Et, prenant à témoins le gendarme et le syndic, que cette conclusion inattendue de l’aventure avait comme pétrifiés : — Qu’est-ce que vous en pensez, vous autres ?… Elle est bonne, celle-là !…
5- LE ROMAN DE LAURIK COSQUÊR
Lorsqu'un homme revient dans son village il apprend que le vieil homme de son enfance, ancien marin manchot, qui doit être aujourd'hui octogénaire si ce n'est plus, se marie.
— Vous ne savez donc pas ? fit-il, en prenant lui-même un air étonné ; mais c’est Laurik Cosquêr qui épouse Néa Garandel ! Et, à cause que celle-ci est impotente, le recteur du bourg a consenti à ce qu’ils fussent mariés dans la chapelle.
Laurik lui raconte donc sa jeunesse, comme il a pour l'amour d'une femme embarqué comme marin avant de revenir et la retrouver mariée à un autre, celui-là même qu'il avait prié de passer voir sa "promise" pour lui donner de ses nouvelles. Ce n'est qu'à la mort du mari, que Laurik a pu épouser sa bien-aimée.
— C’était le lendemain de la messe anniversaire, célébrée à la mémoire de Constant Trégloz. Je mis mes hardes propres, et m’en fus, au tomber du soir, jusqu’à Buguélès. Néa filait sur le pas de sa porte. Je la bonjourai et lui dis : « L’âme de Constant Trégloz est dans son repos, vos enfants sont mariés, vous voilà seule et sans personne, Néa, comme j’étais le jour de l’enterrement de ma mère et comme je suis resté depuis. Je vous promis ce jour-là que vous me verriez arriver. Je suis venu. » Elle répondit : « Je savais que vous viendriez, Laurik, et je sais aussi ce que vous venez chercher.
– Je l’ai attendu assez longtemps, Néa, pour que vous, ne me renvoyiez point avec un refus. » Elle dénoua le ruban qui attachait le manche de la quenouille à son corsage et me tendit la quenouille en disant : « Emportez-la, Laurik, avec la laine qui est dessus : je la filerai dans votre maison ». Voilà, monsieur, comment furent nos fiançailles, n’est-ce pas, Néa ?
— C’est la vérité, fit la petite vieille, à croppetons, sur la pierre de l’âtre, où elle était retournée s’asseoir, le café servi.
6- LE TRÉSOR DE NOËL
Lors d'un repas en fin d'année, le recteur raconte la découverte d'un trésor, trouvé autrefois par l'un des ses camarades de jeunesse alors que lui-même jeune prêtre, avait accepté de tenir une messe dans une chapelle abandonnée dans la forêt..
Dans nos campagnes bretonnes, on ne « dîne » pas, on « soupe ». Et, toutes les fois que le vieux prêtre-gentilhomme était satisfait de mon travail, il commandait à la servante, Anna Béricotte, de mettre mon couvert. Je ne concevais pas qu’il pût y avoir de récompense plus agréable. Ces repas du presbytère m’enchantaient. Malgré les remontrances, souvent trop justifiées, de la sage Anna Béricotte, le recteur tenait volontiers table ouverte. Plus il avait de convives, plus il était ravi. Presque tous étaient, comme moi, des invités de la dernière heure, des invités de raccroc. Il les avait recrutés de-ci de-là, dans la rue, à l’église, voire au confessionnal. D’aucuns se présentaient in extremis, sans avoir été priés.
7- CHEZ LE DERNIER DES NIAL MOR
Le descendant d'une illustre famille irlandaise est soumis à un étrange prophétie qui l'empêche d'être tout à fait lui-même.
— Il est si bien de chez nous, repartit avec vivacité mon hôte, que sa famille – une des seules qui n’aient pas été dépouillées par les Cromwelliens – possède encore les trois quarts de la paroisse. Notre landlord actuel descend de lui en ligne ininterrompue. — Alors, cette résidence que j’ai entraperçue en venant et dont j’ai longé le parc pendant plus d’un mille ?… — Abrite Sa Grâce Henry Mac Swine, le dernier des Nial Mor… parfaitement ! — Le dernier, dites-vous ? — Heu !… J’en ai bien peur. Après vingt-cinq ans de mariage, il attend encore un héritier. C’est une de ses tristesses ; c’est une des miennes aussi, car ces Nial Mor sont vraiment d’une belle souche, nourrie de sève héroïque, et qui, pour son dévouement à la catholique Irlande, mériterait de reverdir jusqu’à la fin des temps… J’aimerais vous conduire à lord Henry. Mais, à cet égard, vous tombez mal.
A l'approche de la fin d'année, il se tient sur ses gardes et n'est pas d'une grande amabilité pour accueillir ses visiteurs.
Lord Henry est, à l’ordinaire, le plus abordable, le plus sociable des hommes, mais, par un phénomène assez étrange, les fins d’année ne lui réussissent pas. Il semble que l’approche de la Saint-Sylvestre exerce sur lui une influence néfaste. Il est absorbé, silencieux, triste, incapable de se mettre en frais et de s’intéresser à une conversation suivie : bref, tout l’opposé de son caractère véritable.
Une fois l'heure fatidique passée, il redevient jovial.
Aussitôt que la douzième vibration se fut éteinte, lord Henry baisa longuement la main de sa femme ; puis, se tournant vers l’assistance, massée à l’autre bout de la pièce : — Soyez témoins que Nial Mor a été chez lui jusqu’à la dernière minute de l’année pour tous ceux et toutes celles qui le voulaient rencontrer ! prononça-t-il à voix haute. Un formidable : oui ! gaélique, jailli de quelque cent vingt poitrines, ébranla le hall. — Il n’en sera pas différemment dans l’année nouvelle, si Dieu m’aide ! repartit d’un ton déjà moins compassé le châtelain de Mac Swine Manor. — Et maintenant, conclut-il, soupez en joie !… Father Mac Carthy avait dit vrai : la minute redoutable franchie, lord Henry n’était plus le même homme. Si nous nous fussions rendus à ses instances, il nous eût gardés près de lui, à sabler du porto, jusqu’à l’aube.

Encore un recueil de nouvelles (contes) trouvés sur le site Ebooks libres et gratuits que je recommande (lien dans la marge). J'ai découvert il y a 30 ans Anatole Le Braz avec une histoire de gardien de phare et de jalousie maladive : Le gardien du feu et j'ai eu envie de lire d'autres récits en e-book.
Ce que j'ai envie de dire c'est que cela fait du bien de lire un beau français même si les histoires sont mille fois dépassés par rapport à no jours : dans ce recueil il question de Bretagne, Irlande, de terres, de mer, de forêts, de temps anciens où il est dur se survivre mais où la charité n'est pas un vain mot de dictionnaire, également d'amours contrariées, le tout dans une prose vibrante.
Illustration d'entrée de billet : John William Hennessey (The Votive Offering)
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