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dimanche 26 octobre 2025

Gigi - Colette

Jeanne Fichel-Samson : Tea in the Conservatory


Le contenu d’une corbeille à ouvrage se déversait à demi sur la table à manger, où Gilberte oubliait ses cahiers. Au-dessus du piano droit, un agrandissement photographique d’après Gilberte, âgée de huit mois, faisait pendant au portrait à l’huile d’Andrée, dans un rôle de Si j’étais Roi… Un désordre sans vilenie, un rais de soleil printanier dans la guipure des rideaux, une chaleur rampante venue de la salamandre entretenue à petit feu, agissaient comme autant de philtres sur les nerfs de l’homme riche, solitaire et trompé.
– Est-ce que vous êtes positivement dans la peine, mon pauvre Gaston ?
– À proprement parler, je ne suis pas dans la peine, je suis plutôt dans l’em…, enfin dans l’ennui.
– Si je ne suis pas indiscrète, reprit Mme Alvarez, comment ça vous est-il arrivé ? J’ai bien lu les journaux ; mais peut-on se fier à eux ?
Lachaille tira sur sa petite moustache relevée au fer, peigna de ses doigts sa grosse chevelure taillée en brosse.
– Oh ! la même chose à peu près que les autres fois… Elle a attendu son cadeau d’anniversaire, et puis elle s’est trottée. Maladroite, avec ça, au point qu’elle est allée se fourrer dans un coin de Normandie tellement petit… Ça n’a pas été sorcier de découvrir qu’il n’y avait que deux chambres à l’auberge, une occupée par Liane, l’autre par Sandomir, un professeur de patinage au Palais de Glace.

1/ Mon résumé de Gigi

Paris en 1899. Gilberte, dite Gigi, a 15 ans et vit avec sa mère Andrée et sa grand-mère Inès et se rend parfois chez sa grand-tante Alicia. La famille Sanchez vit sur un modeste train grâce au travail d'Andrée, danseuse à l'Opéra comique et l'éducation de Gigi est laissée aux femmes plus âgées qui lui inculquent non seulement les bonnes manières mais aussi comment se comporter dans le "grand monde" afin de plaire aux hommes et en retirer quelques bénéfices.
Gaston Lachaille, un ami de la famille, les visite régulièrement, s'invitant sans y être annoncé, surtout après une rupture amoureuse largement commentée dans les journaux car c'est un richissime héritier de 30 ans constamment courtisé et abandonné. Il trouve un apaisement satisfaisant au contact de la famille Sanchez et finit par prendre conscience de la beauté de Gigi ; celle-ci refuse pourtant ses avances et le sort d'une demi-mondaine qui ne convient pas à sa nature entière. Gaston comprenant qu'il est peut-être temps de s'établir et d'assurer sa lignée demande sa main.



Après ma visite de l'expo "Les mondes de Colette" (suivre le lien pour lire mon avis), je suis passée à la librairie et j'ai aperçu ce livre aussi j'ai eu envie de le lire ou relire. Écrit en 1944, Colette a alors 71 ans, mais reste jeune dans sa tête et dans ses mots qui sonnent justes pour décrire les mondanités auxquelles elle n'a certainement pas manqué de participer en son temps.
Gaston a une telle confiance en moi ! Je voudrais que tu l’aies vu me demander une camomille… Un enfant, un véritable enfant. D’ailleurs, il n’a que trente-trois ans. Et quel poids que cette fortune sur ses épaules ! Andrée cligna ses paupières roses avec ironie.
– Plains-le, maman, pendant que tu y es. Ce n’est pas pour réclamer, mais, depuis le temps que nous connaissons Gaston, il ne t’a guère montré que sa confiance.
– Il ne nous doit rien. Et nous avons toujours eu par lui du sucre pour nos confitures, et pour mon curaçao, de temps en temps, et une volaille de ses fermes, et des attentions pour la petite.



J'ai trouvé presque "limite" la relation entre Gigi qui a presque 16 ans et Gaston qui en a le double mais je suppose que les mœurs de ce temps là trouvaient cette différences d'âge normale. J'ai bien ri lors de ce passage :

Car Mme Alvarez avait fortement inculqué à sa descendance, entre autres vertus, le respect de certains rites et de maximes telles que : « La figure, tu peux, à la rigueur, la remettre au lendemain matin, en cas d’urgence et de voyage. Tandis que le soin du bas du corps, c’est la dignité de la femme. »

je pense que certains lecteurs de l'époque ont dû être scandalisés et que Colette a pris beaucoup de plaisir à tourner ainsi sa phrase. 


A la suite de cette nouvelle, trois autres continuent à nous emporter dans l'univers original de Colette :

Christian Krohg

2/ L'enfant malade 

Un jeune garçon de 10 ans handicapé et alité arrive à sortir de son lit et de son enfermement grâce à son imaginaire.
Comment lui faire comprendre que je ne suis pas malheureux ? Il paraît qu’un garçon de mon âge ne peut ni vivre couché, ni être pâle et privé de ses jambes, ni souffrir, sans être malheureux. Malheureux… je l’étais encore quand on me promenait dans une voiture… Une pluie de regards m’inondait. Je me rétrécissais pour en recevoir un peu moins. Une grêle de « Qu’il est joli ! » et de « Comme c’est dommage ! » me prenait pour cible… Maintenant, je n’ai pour malheurs que les visites de mon cousin Charlie, ses genoux écorchés, ses souliers à clous, et ce mot « boy-scout » moitié acier, moitié caoutchouc, dont il m’écrase… Et cette jolie petite fille qui est née le même jour que moi, qu’on appelle tantôt ma sœur de lait, tantôt ma fiancée. Elle travaille la danse. Elle me voit couché, alors elle se dresse sur le bout de ses orteils, et dit : « Regarde comme je fais des pointes. » Mais ce sont des taquineries. Une heure vient, le soir, où les taquineries s’endorment. Voici l’heure où tout est bien.
La seconde nouvelle est tellement belle ! On lit au ras du lit où repose Jean, dont l'imagination transcende l'infirmité.
Un petit cube d’agneau grillé passa vite. « Courez, agneau, courez, je vous fais bonne figure, mais descendez en boule dans mon estomac, je ne vous mâcherais pour rien au monde, votre chair bêle encore, et je ne veux pas savoir que vous êtes rose à l’intérieur ! »
– Il me semble que tu manges bien vite, ce soir, Jean ?

Jean vit sa meilleure vie (possible) dans ses rêveries.

Encore heureux que Madame Maman n’ait pas vu au coin de mon œil la petite entaille, la trace du bec de l’hirondelle que j’ai heurtée en l’air… Je n’ai pas eu le temps de l’éviter, elle était dure comme une faux. Il est vrai que c’est si petit, un ciel… »

 Un passage magnifique !

Ayant guetté le départ de Madame Maman et de Mandore, il prit le commandement de son radeau d’in-folio et d’atlas et s’embarqua.
Marguerite Gérard (anonyme)

3/ La  dame du photographe.

La narratrice, Colette elle-même, se rend régulièrement chez Melle Devoidy, une enfileuse de perles, qui vit sur le même palier qu'un photographe dont l'atelier est dans l'immeuble et dont l'épouse discrète traverse souvent le palier pour apporter à Melle Devoidy un repas. Un jour, Melle Devoidy annonce à Colette que Madame Armand, la femme du photographe a fait une tentative de suicide.
Colliers et sautoirs gisaient démembrés sur le tapis vert, comme des enjeux dédaignés.

Une nouvelle tout en nuances sur la position des femmes : seules, elles doivent subvenir à leurs besoins en travaillant même à de modestes métiers, mariées, elles sont réduites à être "l'épouse de" et se partagent entre occupations ménagères et mélancolie d'une autre vie.

« Oui, je crois que c’est tout, madame. Un froid terrible est venu couper le fil de mes pensées, et encore je n’en suis pas sûre. Ce qui est sûr, c’est que jamais, jamais plus je ne me suiciderai. Je sais maintenant que le suicide ne peut me servir à rien, je reste ici. Mais vous pouvez juger, sans pouvoir offenser Mlle Devoidy, que j’ai toute ma tête et qu’une névrosée et moi, ça fait deux. »



4/ Flore et Pomone

Un long voyage poétique au coeur des fleurs.

Tous, nous tressaillons lorsqu’une rose, en se défaisant dans une chambre tiède, abandonne un de ses pétales en conque, l’envoie voguer, reflété, sur un marbre lisse. Le son de sa chute, très bas, distinct, est comme une syllabe du silence et suffit à émouvoir un poète.

Cette dernière partie du livre ne m'a absolument pas intéressée. Je pense que Colette y a déposé toutes ses inspirations bucoliques mais j'ai eu du mal à apprécier cette lecture décrivant fleurs, jardins et plantes de toutes sortes.

Une bien jolie couverture comme on en faisait autrefois !


illustration d'entrée de billet : Jeanne Fichel-Samson "Tea in the Conservatory"

lundi 13 octobre 2025

La récréation est finie - Dario FERRARI

photo de la Graziella par Martin Castro via Unsplash

 

La récréation est finie sonne la prise de conscience de Marcello Gori, un trentenaire plutôt désabusé qui se laisse porter par une certaine fatalité, s'oppose à son père qui souhaite qu'il reprenne son café, vit encore chez sa mère et globalement à ses crochets et partage son temps libre entre son groupe d'amis de toujours et sa petite amie, docteur en médecine. Tout commence lorsqu'il est admis pour passer sa thèse et bénéficier d'une bourse conséquente (1200€ par mois durant 3 ans), octroyée à seulement deux doctorants de l'université de Pise ; grâce à cette étape, il entrevoit la possibilité d'une vraie carrière universitaire, de quoi assurer un avenir qu'il n'osait plus espérer.
— Je commence mon doctorat en janvier. 
— Et donc ?
— Donc l’université me versera une bourse pour faire de la recherche.
— À toi ? 
— À moi, oui. C’est la première étape pour devenir professeur des universités.
Mon père n’est pas assez familier avec le monde universitaire pour faire la moindre objection et je pense que l’idée qu’il puisse me sous-estimer lui a, l’espace d’un instant, traversé l’esprit. Cette hypothèse ne dure qu’une fraction de seconde, et je suis sûr qu’aussitôt après il a dû commencer à se dire que le doctorat, dont il chanterait sans nul doute les louages si les enfants des autres l’entreprenaient, doit être une chose privée de toute valeur ou presque.
Raffaele Sacrosanti, son directeur de thèse balaye les sujets qu'il avait laborieusement préparés, Marcello n'est pas un forcené des études et travaille juste ce qu'il faut pour se maintenir, et lui suggère de s'intéresser à un écrivain peu connu : Tito Sella, et lui fait miroiter l'avantage de s'intéresser à un auteur que personne n'a jamais étudié, ce qui fera de lui une sommité.
À votre place, je pencherais pour une thèse en études italiennes, qui présenterait plusieurs avantages : d’abord, un sujet circonscrit permet de produire un travail plus solide, mieux étayé et finalement plus vendeur sur le plan académique. Ensuite, pensez au futur : avec une thèse sur Bolaño et les autres, vous ne trouverez pas d’interlocuteurs, tandis qu’une thèse sur un auteur italien, même mineur, fera de vous un chercheur intéressant pour pratiquement tous les départements d’Italie. Et plus encore à l’étranger, où un Italien spécialisé en littérature italienne peut facilement trouver un poste.
C'est ainsi que l'obscur et éternel étudiant de 30 ans s'engage sur les traces de Tito Sella (1953-1998), qui prit part à des actions révolutionnaires durant les "années de plomb" (années 70), participa à un enlèvement qui a mal tourné et fut condamné à la prison où il finit ses jours.
Ses archives seront bientôt consultables. Elles seront sans doute données à la Bibliothèque nationale de France, à Paris. Ce serait en outre une bonne excuse pour passer quelques mois à l’étranger : le cas échéant, je vous indiquerai des collègues de Nanterre qui sont d’excellents italianistes. Et, de cette façon, vous pourrez envisager de faire une thèse en ayant à votre disposition des notes et des éléments préparatoires. C’est probablement un travail très différent de ce que vous aviez en tête, mais il en résulterait quelque chose de pertinent, j’en suis sûr, et aussi de beaucoup plus vendeur sur le plan académique. Et si vous retrouviez au fond d’un carton d’archivage La Fantasima, son récit autobiographique dont on prétend qu’il a été perdu, ce serait le jackpot. Qu’en dites-vous ?
Le versement de ses manuscrits se trouvant à la bibliothèque nationale de France, Marcello s'y rend car il compte y découvrir des inédits, dont une autobiographie que personne n'a jamais lue, sans se douter un instant qu'il va mettre en route une machinerie qui aura plusieurs effets collatéraux sur sa propre vie et sur la révélation d'un secret bien gardé depuis l'attentat meurtrier.



Ce roman est une pépite découverte par hasard sur le site de Netgallay France que je consulte régulièrement. L'idée d'un récit fusionnant 2 trajectoires humaines m'intéressait et j'ai été happée dès le premier chapitre.
Le plus souvent, je m’efforce de ne rien faire et de tout remettre à plus tard, jusqu’au moment où, toutes les possibilités envolées, je peux regagner mon cocon d’inefficacité et m’y abandonner.
Le roman divisé en 6 parties dont "La Fantasima" et un épilogue qui m'a retourné le coeur même si le résultat est jubilatoire. "La Fantasima" se veut être le récit autobiographique de Tito Sella, mais l'on apprend plus loin que c'est Marcello qui l'a écrit après l'étude de ses correspondances privées.
C’est ici que s’arrêtent les archives Sella et par conséquent ma reconstitution de son histoire. Comme je n’ai pas une grande vie sociale durant ces premières semaines à Paris et qu’il est difficile d’être à Paris sans se prendre pour un poète maudit*, à partir des archives personnelles de Tito Sella j’ai décidé, contre tout bon sens, de composer de ma main ce qu’il aurait voulu écrire, à savoir la fameuse Fantasima.
Car peu à peu Marcello vient à trouver de l'intérêt et de l'empathie pour cet homme qui, comme lui, est né à Viareggio (30 minutes de Pise).
— Tu sais, Sacrosanti ne fait rien d’inhabituel, m’explique-t-il. Et de toute façon le rôle de Raffaele est fondamental : c’est justement parce que c’est un baron à l’ancienne que les choses fonctionnent. Il en profite, bien sûr, mais en même temps il soulage tout le département. S’il partait, ce serait le chaos, un affrontement permanent de poids coqs pour grappiller des bribes de pouvoir. Sacrosanti empêche la guerre entre clans rivaux : il distribue à tout le monde, peu, certes, mais il attire sur lui la haine et la jalousie, évitant ainsi la guerre civile.
— OK, mais c’est quand même lui qui décide à la fin quel étudiant, doctorant ou chercheur fera carrière, contre toute forme de méritocratie.
— Allons, Marcello, ne joue pas les âmes pures. Tu te doutes bien que s’il y a des jeunes gens qui valent la peine d’être pris, il le sait. Et ceux qui prétendent qu’ils avaient plus de qualifications mais qu’ils ont été écartés au profit d’un sponsorisé sont en général des gens qui, au mieux, se font un film et, au pire, croient qu’ils valent quelque chose parce qu’ils ont autopublié cinq monographies illisibles manquant, je ne dirais même pas de valeur scientifique, mais simplement de ponctuation.
Le roman délivre les arcanes d'un monde universitaire de faux semblants (je pense qu'en France il en est de même) : dans ce théâtre d'ombres, les protagonistes se battent avec urbanité, mais gardent des atouts dans leur manche et les abattent au moment opportun (comme lorsqu'il fut question de déplacer un colloque vers une autre ville en échange d'une place de chercheur titulaire).
En quarante-deux minutes, le professeur Sacrosanti m’a rappelé qui je suis et pourquoi je fais ce que je fais, il m’a rappelé qu’il existait dans le monde un enchantement que les gens normaux n’imaginent pas, même s’il faut parfois des années de recherche pour l’entrevoir.
Une des clés du roman pourrait être dans ce passage :
Écoutez, je vais être franc avec vous : j’apprécie beaucoup les gens qui ont le courage de leurs ambitions, même quand elles vont à l’encontre du bon sens. Je dirai même plus : si les gens écoutaient toujours le bon sens, ce serait un désastre. D’abord, il n’y aurait pas de littérature. Songez à l’inconscience qu’il faut pour écrire la Divine Comédie, ou à l’indifférence au jugement d’autrui que doit avoir un bourgeois d’âge mûr pour vouloir entrer, pendant des années, dans la tête d’une femme de province même pas très sympathique. S’il est un ennemi de l’art, c’est assurément le bon sens. Néanmoins, je vais quand même vous parler de bon sens, notamment parce que ce que vous vous apprêtez à faire n’est pas écrire un roman, pour lequel je suggère d’avoir à la fois la plus grande rigueur et la plus grande audace. Vous allez entrer dans un monde professionnel très réglementé et même codifié. Et, dans ce monde, la circonspection est de mise.
où le directeur de thèse révèle à Marcello que le sujet de thèse doit soigneusement choisi sans oublier l'objectif à atteindre, surtout lorsque l'on sait pourquoi Sacrosanti impose ce sujet à son thésard.
De temps en temps, au lieu de “M. Gori”, il laisse échapper un “Marcello” qui m’autorise à me détendre ; je n’ai évidemment toujours pas le droit de l’appeler par son prénom, mais je n’aspire pas à cette intimité presque blasphématoire.
J'ai apprécié le style ponctué d'humour mais aussi de réflexions philosophiques sur devenir adulte, l'autonomie, le couple, la famille, la maternité et paternité, l'héritage spirituel de son milieu qui fait qu'il est très rare de pouvoir s'en détacher pour monter d'un cran, et jamais sans appui. Puis, l'auteur élabore un retournement dramatique vers la fin avec son retour en Italie pour accompagner sa mère après une attaque cardiaque de son père et apprend que son ami s'est donné la mort.
J’étais rentré chez moi prêt à trouver le potentiel cadavre de mon père et à prendre un café à Pise avec un ami. Au moment où je repars, celui qui devait être mort va bien (assez bien, disons), et l’ami avec qui je devais prendre un café n’est plus là : il ne reste de lui que des cartons de livres et les propos insensés des survivants. Et ce n’est pas tout : la seule chose que je rapporte à Paris, c’est le sentiment tenace que je ne connaissais finalement ni l’un ni l’autre, qu’ils n’étaient pour moi que des ombres, des constructions mentales, des fantômes qui n’avaient pas grand-chose à voir avec des personnes réelles. Cette brève parenthèse toscane m’a permis d’arriver à cette certitude : je ne comprends pas et ne comprendrai jamais les autres.
Quelques notes personnelles pour conclure cette leçon de littérature bienvenue tant il est rare de lire des romans de cette classe et que j'ai noté au fil de la lecture pour m'en souvenir :
  • Marcello et son éternelle fiancée sont tous deux "docteurs", 
  • la bicyclette utilisée par Marcello pour se déplacer dans Paris est une Graziella, modèle italien  est italienne et pas un Vélib' ou autre cycle prêt à prendre,
  • les livres dans le livre (trop nombreuses références pour n'en, citer que quelques unes,
  • l'amitié fidèle avec son ami Carlo qui se comporte comme un mentor, un grand frère et dont la disparition soudaine l'ébranle plus qu'il n'aurait imaginer,
  • un témoignage inattendu qui déloge le grain de poussière coincé dans le rouage de l'oubli et qui révèle la vérité lors d'une réaction en chaine,
  • et enfin "la perméabilité entre la vie et la littérature" : une mise en abîme qu'illustre parfaitement l'oeuvre de Magritte en couverture du roman : où le reflet de soi-même peut être seulement la projection d'un autre. 


J’ai consacré plusieurs jours aux livres de Carlo, avec des soins guère différents de ceux que ma mère apportait à mon père. J’ai essayé d’y mettre un peu d’ordre et parfois je me perdais à les feuilleter, à lire ses notes en marge, à admirer l’attention, l’intelligence, la passion et le temps que Carlo avait consacrés aux études. Je n’ai jamais rien fait avec un sérieux comparable au sien : d’un côté je le regrette, car je me rends compte que j’ai presque toujours vécu dans un état de demi-inconscience, et de l’autre il me semble que cette superficialité m’a en quelque sorte protégé, en m’éloignant de l’abîme dans lequel sont précipités ceux qui se livrent complètement, sans hésitation et sans protection, au risque d’être avalés sans même s’en rendre compte. Pas une seconde je n’ai envisagé de fusionner sa bibliothèque avec la mienne, de mettre mes livres couverts de mauvaises annotations au stylo et au surligneur à côté des siens, usés par de multiples lectures, soulignés au crayon d’un trait net qui semble tracé à la règle et commentés d’une minuscule écriture impeccable.

" La ricreazione è finita" publié en 2023
2025 pour la version française (traduction par Vincent Raynaud


illustration : bicyclette Graziella de Martin Castro via le site Unsplash

vendredi 10 octobre 2025

Je voulais vivre - Adélaïde de CLERMONT-TONNERRE

L'exécution de Milady dessin de Maurice Leloir

Le roman revisite quelques évènements relatés dans le roman "Les trois mousquetaires" d'Alexandre Dumas et prend le parti de raconter comment la petite fille orpheline après l'assassinat de sa mère devient Milady de Winter, espionne pour le cardinal Richelieu et provoque le désir de vengeance des trois mousquetaires et de D'Artagnan jusqu'à son exécution sans autre forme de procès.


J'ai choisi ce livre après en avoir entendu parler à la radio ; le parti pris de raconter l'histoire de Milady de Winter en prenant le contrepied du récit d'Alexandre Dumas m'intéressait (même si je ne me souviens pas avoir lu les 3 mousquetaires).

Le roman commence en 1628 par la fin de Milady mais ce n'est pas gênant puisque l'on connaît son destin, au moins pour avoir vu les films.

L'auteur a choisi un récit choral : l'histoire de Milady racontée par plusieurs narrateurs et donc plusieurs facettes de cette femme à différents âges.
Les récits sont toutefois emmêlés dans une fresque temporelle non linéaire que j'ai eu du mal à suivre sur presque 500 pages.
Son parcours est semé d'embûches, de félonies, de trahisons, de désespoir depuis la mort de sa mère assassinée jusqu'à son exécution.
C'est avec beaucoup d'empathie que j'ai suivi ses mésaventures : j'étais de "son côté" car l'auteur la montre sous un jour inhabituel, celui d'une femme qui s'est battue pour retrouver le rang et la fortune dont elle fut dépossédée à 6 ans, qui croise des hommes qui la trahissent mais heureusement d'autres personnes qui louent sa bonté son intelligence.

Le style est très bien mais j'aurais apprécié un récit dans l'ordre des évènements.

Le plus : le récit de D'Artagnan qui se souvient avec regret de Milady à laquelle lui et ses amis n'ont laissé aucune chance de s'expliquer.
Le moins : les scènes de sexe inutiles.

Je fus frappée par cette liberté de mœurs. Au couvent de Templemars, puis dans le Berry, l’existence de ce type de relation n’avait jamais été évoquée. Même sœur Mary, qui parlait sans détour et m’avait décrit avec force détails les intrigues de la cour au temps de sa jeunesse, ne m’avait pas présenté clairement ces jeux d’amour. Venue de ma province, détournée du droit chemin par un prêtre, mariée à Olivier dont l’intransigeance m’avait coûté si cher, je me rendais compte que j’avais été violemment punie, que j’avais manqué de mourir pour une faute qui n’aurait pas incommodé grand monde ici.

mardi 7 octobre 2025

Gabriel's Moon - William BOYD

Patrice Lumumba


Il installa son magnétophone et se repassa les bandes. Il avait repéré l’endroit qui contenait la fameuse prédiction de Lumumba sur sa mort. Il y avait un petit craquement sur la bande et un avion était passé au-dessus du kiosque pendant ces confidences.
«  Ils veulent me tuer. 
–  Qui ça  ? 
–  Les Anglais, les Américains, les Belges.  »
C’était là qu’il avait baissé la voix.
«  Il y a des gens ici, dans les ambassades, qui préparent déjà mon exécution. Je sais qui ils sont, je peux même vous donner les noms.  »

1960. Gabriel Dax, un écrivain voyageur a l'occasion de faire un article sur Patrice Lumumba, le premier ministre du Congo qui lui confie craindre pour sa vie en nommant trois personnes qu'il pense être capable de commanditer et exécuter leurs basses oeuvres. De retour à Londres, Faith Green, une mystérieuse agente du MI6, lui révèle que Lumumba est mort, alors qu'aucun communiqué officiel ne vient consolider son affirmation. De fil en aiguille, Gabriel devient l'idiot utile des services secrets anglais par l'intermédiaire de son grand frère qui travaille pour les affaires étrangères, acceptant d'acquérir des oeuvres d'art pour le compte de la galerie de son oncle, oeuvres en réalité porteuses de messages codés. Lorsque des connaissances meurent dans d'étranges circonstances, Gabriel met en sécurité les bandes magnétiques qu'il a enregistrées pour écrire son article devenu caduc à la mort finalement officialisée de Lumumba. Tombé sous l'emprise de Faith Green qui l'envoie régulièrement en mission procéder à de menus services bien payés, Gabriel développe un instinct de survie insoupçonné, d'autant qu'il reste traumatisé par l'incendie qui s'est déclaré dans la maison familiale lorsqu'il avait 8 ans et qui aurait été causé par sa veilleuse en forme de lune, traumatisme qui lui cause des insomnies qu'il tente de traiter au cours de séances avec sa psychanalyste, pour finalement partir à la recherche des témoins de l'époque pompiers et agents d'assurance.


publié en 2024 version anglaise
septembre 2025 pour la version française


Dans les rues enténébrées où les flaques de lumière laiteuse projetées par les réverbères peinaient à éclairer les trottoirs, il ressentit l’emballement bien connu de son cœur, la pulsation de la drogue du voyage. Il trouvait excitant d’être seul ainsi dans une grande ville à l’étranger. C’était un peu ça, le bonheur, non  ? Un sentiment familier pour lui, cette libération, ce potentiel, cette perspective de la nouveauté, de l’inconnu. Voilà pourquoi il voyageait, pourquoi tout le monde voyageait sans doute, même si les gens ne se l’expliquaient pas forcément. Le vieil adage disait vrai  : qui voyage seul voyage plus loin.

L'information sur le site de Netgallay indiquant que l'auteur conjugue le genre du roman d’espionnage et l’art virtuose de la narration donnant un "résultat spectaculaire" m'a donné envie de découvrir ce roman paru voici moins d'un mois et que j'ai eu l'opportunité de lire grâce à mon statut de lecteur professionnel.

Souvent plus complexes que les romans policiers; les romans d'espionnage, qui mettent en oeuvre de sombres machinations des nations, peuvent être rébarbatifs mais ici, ce n'est pas le cas. Il est vrai que le style de l'auteur est très vivant et parfois humoristique, instructif, je ne connaissais pas du tout l'histoire du Congo ni de l'assassinat de Lumumba (née en 1964, je n'en n'avais jamais entendu parler !).

Je me suis attachée à Gabriel, malgré ses frasques (relations sexuelles à tout va) et son alcoolisme mondain. Il arrive à trouver un sens à son travail d'espionnage a priori sans danger immédiat ce qui lui permet les voyages nécessaires à l'écriture de son livre sur les fleuves et je peux tout à fait le comprendre. Tout en travaillant, il cherche aussi à faire revivre le passé traumatique et finit par découvrir la vérité en s'entretenant avec des témoins de l'époque.

La famille de George Orwell avait vécu à Southwold, et Orwell lui-même y avait passé de nombreux mois dans les années 1920. Ces associations littéraires conféraient un certain attrait à ce fleuve plutôt placide et banal, devait-il reconnaître, et la Blyth lui apparut comme une sérieuse candidate pour figurer dans son livre. Parfois, quand il vadrouillait sur sa bicyclette, il oubliait pendant une heure ou deux sa quête de Faith, même s’il aimait bien cette description de son excursion à Southwold  : «  la Quête de Faith  », qui évoquait une vocation religieuse ou un chevalier errant en armure chevauchant son fidèle destrier à la recherche de son graal personnel. Faith Green le sauverait-elle de lui-même  ? Et puis le bon sens lui revenait et il se reprochait sa futilité. Peut-être était-il bien en train de perdre la raison et ferait-il mieux de rentrer à Londres.

La cerise sur la gâteau c'est que Boyd a parlé d'une trilogie avec pour héros Gabriel Dax : le 2è roman étant déjà sorti et j'attends la traduction en espérant qu'elle sera disponible en 2026.

Tome 2 de la trilogie Gabriel Dax



Pour en savoir plus

En écho à ce roman, j'indique le documentaire sorti en 2024 "Soundtrack to a Coup d'État" qui évoque l'assassinat de Patrice Lumumba :


D'après le site allociné, jazz, politique et décolonisation s’entremêlent dans ce grand huit historique qui révèle un incroyable épisode de la guerre froide. En 1961, la chanteuse Abbey Lincoln et le batteur Max Roach, militants des droits civiques et figures du jazz, interrompent une session du Conseil de sécurité de l’ONU pour protester contre l’assassinat de Patrice Lumumba, Premier ministre du Congo nouvellement indépendant. Dans ce pays en proie à la guerre civile, les sous-sols, riches en uranium, attisent les ingérences occidentales. L’ONU devient alors l’arène d’un bras de fer géopolitique majeur et Louis Armstrong, nommé “Ambassadeur du Jazz", est envoyé en mission au Congo par les États-Unis, pour détourner l'attention du coup d'État soutenu par la CIA.


#GabrielsMoon #NetGalleyFrance

jeudi 18 septembre 2025

Jours de révolte - Gigi LEUNG LEE-CHI

tanner-marquis-unsplash

Hong Kong, 2019. Des manifestations se déroulent contre le gouvernement rallié à la Chine et l'on suit plusieurs protagonistes, étudiants, professeurs et entourage, dans une lutte pour le retrait de la loi sur l’extradition. 


J'ai commencé la lecture très enthousiaste ! le style de l'auteur est vraiment agréable, une sorte de murmure, comme une confidence, je me suis sentie happée par le récit de ces habitants de Hong Kong qui subissent une évolution dans leur société. Cette histoire m'a intéressée car je ne connaissais pas grand chose (rien) à la rétrocession de Hong Kong par le Royaume-Uni à la Chine. 

« Retrait ! » – retrait des cours d’éducation patriotique chinoise, retrait du plan de développement urbain dans les Nouveaux Territoires, retrait de la décision du 31 août, retrait de la loi d’extradition.

Toutefois, le roman est complexe : c'est un roman choral où l'on suit les pensées de nombreux personnages et ce n'est pas aisé de continuer à se sentir impliqué auprès de tous. De plus je me suis senti mal à l'aise car je réprouve toute forme de violences dans les manifestations et j'avais mal pour ceux qui se retrouvent gazés, blessés etc... Je suis trop sensible ! 

Tandis que pour ces jeunes sous pression, tristes et en colère qui, quelques jours plus tôt, faisaient encore du sport, allaient à l’école, révisaient et mangeaient ensemble, un ami, leur ami, avait été filmé en train de se faire tirer dessus avant de s’écrouler au sol pour se taire, le torse en sang. Ils n’avaient toujours pas pu le voir. Pourquoi s’était-il effondré dans une mare de sang tandis qu’eux, en parfaite santé, continuaient à aller en cours, à faire leurs devoirs, à manger, à faire leurs besoins, à dormir, à utiliser leurs portables – à vivre, finalement ? Comment digérer ça ?

Enfin, je n'ai pas trop compris tous les enjeux et les contestations mais j'ai envie de creuser le sujet.

Telles des aiguilles, ces remarques avaient crevé le ballon de son idéalisme.

Certaines explications sur les lieux de naissances qui donnent droit à certains lieux d'instructions sont presque ubuesques (faire des kilomètres pour étudier) mais je pense qu'il y a des aberrations même en France.

Certains d’entre eux, hongkongais par le droit du sol ou frontaliers, habitent Shenzhen mais vont à l’école à Hong Kong pour des questions d’état civil. Ils partent tous les après-midi à 16 heures pour avoir le temps d’arriver à Lo Wu et de prendre ensuite le bus de Shenzhen qui les ramène chez eux en deux heures. Ils arrivent à 20 ou 21 heures, finissent leurs devoirs ou révisent puis se couchent car ils doivent se lever à 4 heures tous les matins. Ils passent presque huit heures par jour dans les transports.

Heureusement qu'il y a un résumé des phases de la révolte à la fin du roman mais il aurait fallu les mettre au début en prologue. Ce roman aura eut comme effet bénéfique celui de m'intéresser à l'histoire de Hong Kong, je poursuivrai donc quelques recherches pour en savoir plus.

Ce sentiment, son moi d’avant, celui qui ne portait qu’un masque ordinaire et qui traînait sans but, l’a connu lui aussi. Un jour, une grenade lacrymogène s’est coincée dans un arbre tout proche de lui, explosant dans une pluie d’étincelles rouges. Il y a eu de la fumée partout. Ça lui a rappelé un feu d’artifice qu’il avait vu au Japon : à l’instant précis où les premières fusées avaient explosé, ses yeux l’avaient fait affreusement souffrir.
13 août 2025

#Joursderévolte #NetGalleyFrance #Fayard

mercredi 3 septembre 2025

La Femme du Médecin - Fiona SUSSMAN



Lorsque le corps de Tibbie, la jolie femme du médecin, est retrouvée au pied de la falaise de Browns Bay près d'Auckland par Eliot un adolescent autiste, les soupçons de la police se tournent vers plusieurs personnes ayant pu intervenir dans la chute : Carmen, l'amie d'enfance atteinte d'une tumeur au cerveau qui faisait avec elle une marche chaque matin, ou pourquoi Eliot, perturbé par la vision des cheveux rouge et collectionneur dans l'âme qui semble cacher un objet d'importance ? Les interrogatoires se succèdent et finissent par dévoiler l'investigateur insoupçonné de cette terrible mise à mort.

Lorsque je suis en panne de lectures (et cela m'arrive très souvent car, si j'ai de nombreux livres en attente sur mes étagères, j'ai aussi des périodes et des envies) je fais un tour sur les offres du site Netgalley afin de détecter une histoire qui m'intéresse. J'ai choisi ce roman qui promettait un "mystère inextricable" et j'avoue que jusqu'à la fin je n'avais pas d'idée ferme et définitive sur qui avait tué Tibbie, j'étais en revanche persuadée qu'elle ne s'était pas suicidée.

Les courts chapitres s'intéressent aux protagonistes et nous montrent une partie de la réalité, comme des morceaux de puzzles et c'est étonnant de se dire à chaque fois, "c'est peut-être elle" ou "c'est sûrement lui", j'avoue que même si je trouvais un personnage bizarre, jamais je n'aurais imaginer qu'il était le coupable. Le suspens est bien mené mais j'ai trouvé les détails médicaux un peu trop (too much), détails qui s'expliquent par le premier métier de l'auteur qui était médecin ! 

L'intérêt de l'histoire réside en peu de choses : un meurtre hélas, des comportements douteux, de la jalousie, et comme l'enquête piétine le livre s'allonge mais comme le style n'est pas très littéraire : la lecture est très facile et le roman se lit rapidement. La localisation prend place en Nouvelle-Zélande mais il manque un petit quelque chose pour nous transporter véritablement dans le Pacifique. Le binôme de policiers ne m'a pas convaincue mais il faut dire qu'ils n'avaient pas trop de preuves évidentes. Une lecture distrayante mais pas un coup de coeur en ce qui me concerne.

Ils rentrèrent en silence, tous deux plongés dans leurs pensées. Stan pouvait sentir que la maladie altérait peu à peu leurs trajectoires. Carmen considérerait cet arrêt de travail comme une nouvelle soustraction à sa vie. Stan, quant à lui, aussi insensible que cela puisse paraître, et bien qu’il déteste l’admettre, y voyait une réduction de leur solde bancaire. 

publication en 2022 (Nouvelle-Zélande)
et en 2025 (français par Mera éditions)

#LAFEMMEDUMÉDECIN #NetGalleyFrance


illustration d'entrée de billet : Anke Merbach

mercredi 27 août 2025

La joie ennemie - Kaouther ADIMI

Baya Mahieddine

L’équation des terroristes est simple : la culture = l’Occident = un péché = la mort.
C'est dans le cadre de l'exposition que l'Institut du monde arabe (IMA) consacre à l'artiste plasticienne Baya, que Kaouther Adimi s'installe pour "une nuit au musée" afin de se délivrer du poids du passé dramatique lié au terrorisme subit à partir de 1994. En se penchant sur les divers documents biographiques de Baya et admirant ses oeuvres si étonnantes, l'auteur parvient à dessiner une carte du tendre où la liberté se gagne par la force de l'espérance : celle de Baya obtenu par l'expression de son art, celle de l'auteur par l'exposition au grand jour de son passé dont certaines couches enfouies doivent être grattées au plus profond de sa conscience. 

Demain, le public arrivera en nombre pour découvrir l’exposition. Baya est mon point d’appui, la colonne vertébrale de ce texte.

exposition sur Baya à l'IMA (2022-2023)


J'ai choisi ce livre presque les yeux fermés car j'aime beaucoup cette collection originale de "Ma nuit au musée" (éditions Stock) où des écrivains sont invités à passer une nuit dans le musée de leur choix afin de se livrer à certaines introspections provoquées par le lieu imposant ; j'envisage de faire un rattrapage des livres précédents car à ce jour je n'en ai lu que 4 sur 24).

Outre l'histoire dramatique de l'auteur dont la vie s'étire entre l'Algérie et la France où son père suit un cursus universitaire payé par l'armée algérienne, puis retour obligatoire en Algérie alors en proie à la violence des groupes islamiques armés ; le père intraitable refuse d'être considéré comme déserteur et c'est dans la clandestinité que la famille doit alors survivre. Ces années d'angoisse lui laisse des cicatrices invisibles que seule la reconstitution laborieuse - quoique forcément incomplète - des souvenirs récoltés auprès de sa famille de ces années terribles (carnets d'enfance, lettres, films restaurés) saura assouplir et effacer.

Très beau texte parfois déconcertant par les multiples voyages entre passé et présent, entre la vie de Baya et celle de l'auteur, mais que j'ai lu d'une traite et qui m'a donné la curiosité d'en savoir plus sur Baya dont je n'avais jamais entendu parlé avant ce roman. J'ai particulièrement apprécié le passage où il est question de trier les souvenirs, les archives, ce qui entraine obligatoirement l'effacement d'une réalité. Très beau.



Dans Trace et archive, Jacques Derrida affirme : « Il n’y a pas d’archive sans destruction, on choisit, on ne peut pas tout garder. Là où on garderait tout, il n’y aurait pas d’archives. L’archive commence par la sélection, et cette sélection est une violence. Il n’y a pas d’archive sans violence. » Me voici donc propriétaire de deux archives : celle qui est sur les cassettes et celle que je porte en moi. Et entre les deux, un gouffre. Ces images filmées allaient rester, mais elles ne raconteraient jamais toute l’histoire. Elles diraient seulement ce qui avait été autorisé à exister. Pas la nuit, pas les cris étouffés, pas le silence. Peut-être est-ce là tout le projet de ce livre : inventer une contre-archive. Raconter à côté, en-dessous, parfois contre. Reprendre les fragments, les débris, les blancs, et les inscrire dans le récit. Non pas pour rétablir la vérité – il n’y en a pas – mais pour faire exister ce qui, sans cela, serait à jamais absent.


À court d’argument, j’ai fini par lui reprocher de nous avoir ramenés dans la guerre. Il s’est tu un long moment, et puis, d’une voix rauque, froide, il a marmonné : « Je vous offre un pays. Ici, personne, jamais, ne vous dira que vous n’êtes pas chez vous. Bon sang, je t’ai offert tout un pays. » Et jusqu’à ce qu’on arrive devant notre immeuble, il a continué à répéter : « Je t’ai offert tout un pays. » L’enfance éparpillée. Je referme la boîte.

publié en 2025


mardi 26 août 2025

Un meurtre sera commis le...- Agatha CHRISTIE

 

george-ciobra-unsplash

Une annonce dans le journal intrigue les habitants de Chipping Cleghorn car un meurtre y est annoncé pour le soir même ; interloqués mais espérant qu'il s'agit seulement d'une "murder party", ils se retrouvent à l'adresse indiquée "Little Paddocks", la grande maison de miss Mlle Blacklock qui de son côté a prévu une petite réception. Conformément au protocole du jeu, les lumières s’éteignent mais des coups de feu sont tirés et l'homme menaçant qui se trouvait à la porte est retrouvé mort. Miss Marple quitte alors l'hôtel où elle était venue se reposer pour s'installer au village chez une de ses connaissances et aider la police à dévoiler l'investigateur de cette mortelle mascarade.

Ce n'est pas ma première lecture de ce roman et à chaque fois je suis surprise par la modernité et même l'intemporalité de ses écrits ! Miss Marple est certainement mon enquêtrice bénévole préférée. Dans ce roman, Miss Marple s'attèle à comparer les différentes dépositions guettant l'oubli ou l'information subtile et quand un nouveau meurtre, puis un troisième survient il est temps de passer aux aveux.

Une lecture appréciée, réconfortante et drôle.

– Cet après-midi… ou plutôt ce soir. À 18 h 30. Oh, quelle déveine, mon chéri, c’est justement l’heure de votre préparation à la confirmation ! Ce n’est vraiment pas de chance, vous qui aimez tant les meurtres !
– Mais enfin, Bunch, que me racontez-vous là ? C’est à ses aimables rondeurs que Mme Harmon devait ce surnom de Bunch, qui avait très vite remplacé son prénom de Diana. 
– Tenez, dit-elle en tendant le journal à son mari. Entre les pianos d’occasion et les dentiers hors d’usage. 
– Voilà une annonce tout à fait inhabituelle, en effet. 
– N’est-ce pas ? reprit gaiement Bunch. Je n’aurais jamais cru que Mlle Blacklock s’intéressait aux histoires de meurtres et aux jeux macabres. Ce sont les petits Simmons qui lui auront mis cette idée-là dans la tête – encore que je sois surprise que Julia Simmons ne trouve pas ça du dernier mauvais goût. Enfin ! c’est comme ça, et je suis navrée que vous ne puissiez pas y aller, mon chéri. Moi, en tout cas, je vais m’y précipiter, et je vous raconterai tout, même si c’est un peu du gâchis en ce qui me concerne, parce que je ne raffole pas des jeux auxquels on joue dans le noir. Ça me fait peur, et j’espère bien que je n’aurai pas le rôle de la victime. Si quelqu’un me pose subrepticement la main sur l’épaule en me chuchotant « Vous êtes morte » dans le creux de l’oreille, j’en aurai un tel coup au cœur que j’ai bien peur d’y passer pour de bon ! Vous croyez que ça risque de m’arriver ?
– Non, Bunch. Je pense que vous vivrez très, très longtemps et deviendrez une adorable petite vieille… à mes côtés.


 




jeudi 7 août 2025

Le Horla - Guy de MAUPASSANT

dessin de William Julian-Damazy "la rose"

Le narrateur tient un journal dans lequel il note régulièrement ses états d'âme. Très bien portant au début, il finit par sentir un malaise grandissant, comme si la maison recelait une force invisible hostile car lorsqu'il s'en éloigne sa joie de vivre lui revient. Lorsqu'il observe des phénomènes physiques inexplicables comme ses carafes de boisson qui se vident alors qu'il ne les a pas touchées ou une fleur qui s'envole avant de se reposer sur le rosier, il est persuadé qu'un être surnaturel le possède et que celui-ci est relié à la maison. Persuadé qu'il n'est pas fou et que la créature s'est invitée chez lui alors qu'il admirait un bateau brésilien

Après deux goélettes anglaises, dont le pavillon rouge ondoyait sur le ciel, venait un superbe trois-mâts brésilien, tout blanc, admirablement propre et luisant. Je le saluai, je ne sais pourquoi, tant ce navire me fit plaisir à voir.

et plus loin
Ah ! Ah ! je me rappelle, je me rappelle le beau trois-mâts brésilien qui passa sous mes fenêtres en remontant la Seine, le 8 mai dernier ! Je le trouvais si joli, si blanc, si gai ! L’Être était dessus, venant de là-bas, où sa race est née ! Et il m’a vu ! Il a vu ma demeure blanche aussi ; et il a sauté du navire sur la rive. Oh ! mon Dieu !

le narrateur cherche à se débarrasser de l'indésirable quel qu'en soit le prix, bien qu'il en soit venu à une terrible conclusion : la race humaine est perdue à jamais et est en train d'être remplacée par des êtres d'une autre dimension beaucoup plus forts.

*Révélations
[Il met le feu à sa maison après avoir enfermé le horla en oubliant que ses domestiques sont restés dans la maison puis songe à mettre fin à ses jours].




Parue en 1886 puis en 1887 (cette version en ebook), Maupassant me régale d'une nouvelle fantastique relue avec plaisir d'autant que je ne me souvenais plus de la chute. Avec un style que je trouve admirable de simplicité émouvante, l'auteur nous invite à incarner un homme hanté, par des frayeurs qui prennent leur source dans des histoires qui admettent un univers méconnu qui recèle des forces invisibles.

Est-ce que nous voyons la cent millième partie de ce qui existe ? Tenez, voici le vent, qui est la plus grande force de la nature, qui renverse les hommes, abat les édifices, déracine les arbres, soulève la mer en montagnes d’eau, détruit les falaises, et jette aux brisants les grands navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gémit, qui mugit, – l’avez-vous vu, et pouvez-vous le voir ? Il existe, pourtant. » Je me tus devant ce simple raisonnement. Cet homme était un sage ou peut-être un sot. Je ne l’aurais pu affirmer au juste ; mais je me tus. Ce qu’il disait là, je l’avais pensé souvent.

Dans le même genre, je recommande Le Fanu et ses histoires terrifiantes dans Le Mystérieux Locataire et autres histoires d'esprits forts.

Le Horla est-il un trouble de la personnalité schizophrénique ou une véritable entité facétieuse qui aime le lait et les roses ? Je penche pour la seconde possibilité !

Hier, après des courses et des visites, qui m’ont fait passer dans l’âme de l’air nouveau et vivifiant, j’ai fini ma soirée au Théâtre-Français. On y jouait une pièce d’Alexandre Dumas fils ; et cet esprit alerte et puissant a achevé de me guérir. Certes, la solitude est dangereuse pour les intelligences qui travaillent. Il nous faut, autour de nous, des hommes qui pensent et qui parlent. Quand nous sommes seuls longtemps, nous peuplons le vide de fantômes.

publié en 1887


mardi 5 août 2025

La peur - Stefan ZWEIG

Marie Krøyer in Paris-Michael Peter Ancher


Recueil de 6 nouvelles

1) La peur (version courte)

Une bourgeoise se fait surprendre par une femme en sortant de chez son amant et succombe à son chantage, à partir de ce moment la peur que son aventure soit découverte par son mari ou que cette horrible femme n'aille le voir ne la quitte pas. Mais il s'avère que le mari a orchestré ce chantage afin qu'elle lui revienne.

À présent que la bonne lui enlevait son manteau, qu’elle entendait dans la pièce voisine son petit garçon jouer avec sa sœur cadette, et que son regard apaisé rencontrait partout des choses familières, bien à elle et rassurantes, elle retrouva une apparence de calme, tandis que les vagues souterraines de l’émotion agitaient encore douloureusement sa poitrine oppressée. Elle ôta sa voilette et s’efforça de détendre ses traits, bien décidée à paraître naturelle ; puis elle entra dans la salle à manger, où son mari lisait le journal devant la table mise pour le dîner. « Il est bien tard ma chère Irène », fit-il sur un ton d’aimable reproche. Il se leva et l’embrassa sur la joue ; elle en éprouva malgré elle un pénible sentiment de honte. Ils se mirent à table et, se détournant à peine de son journal, il demanda d’un air indifférent : « Où étais-tu pendant tout ce temps ?

2) Révélation inattendue d'un métier

Un homme arrive à Paris pour affaires et tandis qu'il attend son heure de rendez-vous il passe le temps à observer les passants jusqu'à ce qu'il distingue dans la foule le comportement étrange d'un homme très pauvrement vêtu, qu'il prend d'abord pour un détective déguisé en clochard, puis un policier mais qui se révèle être un pickpocket qui va finir par s'en prendre à lui et qu'il laissera filer, touché par sa misérable condition.

Ce personnage singulier s’imposa d’abord à mon attention par le simple fait qu’il revenait constamment dans mon champ visuel. Ces mille, ces dix mille autres passants que j’avais vus défiler pendant cette demi-heure disparaissaient tous comme tirés par d’invisibles fils : ils me montraient rapidement une silhouette, un profil, une ombre, et déjà le courant les avait emportés à tout jamais. Cet homme, au contraire, ne cessait de revenir et toujours au même endroit.

3) Leporella

Une servante disgracieuse et mal embouchée se met à aduler son employeur et prend en grippe l'épouse de son maître, au point de la supprimer ; l'époux, horrifié, cherche à prendre ses distances et lorsqu'il la renvoie, elle se suicide de désespoir.

Sous l’effet de cette impulsion fortuite, les couches profondes de son être s’ébranlèrent l’une après l’autre, jusqu’à ce qu’il s’en détachât, informe tout d’abord, puis de plus en plus net, un sentiment nouveau, pareil à celui qui guide le chien lorsqu’un beau jour il discerne subitement, parmi tous les bipèdes qui l’entourent, son maître à lui : à partir de ce moment-là il le suit, accueille par des frétillements ou des aboiements celui à qui le destin le soumet, lui obéit de plein gré et l’accompagne partout avec docilité. C’est ainsi que dans la vie bornée de Crescenz, où il n’était question jusque-là que de cinq ou six choses – argent, marché, fourneau, église et lit –, un nouvel élément s’était introduit en écartant violemment tout ce qui l’avait précédé. Et avec cette âpreté du paysan qui ne veut plus lâcher ce dont ses dures mains se sont emparées un jour, elle aspira cet élément en elle jusque dans le monde trouble de ses instincts. 

4) La femme et le paysage

Par une lourde nuit d'été, un jeune homme rencontre une jeune fille exaltée par la tension de l'air orageux et qui, à demi consciente, se met à l'embrasser sauvagement. Devinant qu'elle n'a pas toute sa raison il la repousse ; le lendemain, à la table du petit déjeuner de la pension dans laquelle ils séjournent, elle a tout oublié de son abandon.

Mais alors que mes lèvres errantes voulurent remonter jusqu’à ses paupières, jusqu’à ces yeux dont les flammes noires m’avaient fait si fort frissonner, au moment où je me redressai, pour voir son visage et en jouir davantage en le contemplant, je m’aperçus, étonné, que ses paupières étaient bien closes. Comme un masque grec taillé dans la pierre elle était là sans yeux, sans vie – Ophélie morte, à présent, flottant sur les eaux, le visage inerte et pâle, émergeant des flots sombres. J’eus peur. Pour la première fois, la réalité m’apparut dans cette aventure fantastique. Je m’aperçus avec horreur que je tenais dans mes bras une égarée, une inconsciente, une malade, une somnambule que seule la chaleur accablante de la nuit, telle une lune rouge et maléfique, avait poussée dans ma chambre, un être qui ne savait pas ce qu’il faisait, qui peut-être ne voulait pas de moi.

 

5) Le bouquiniste Mendel

A découvrir sur ce lien

6) La collection invisible

J'ai eu beaucoup de plaisir à relire ces nouvelles (en ebook) car l'auteur qui est l'un de mes préférés n'a pas son pareil pour décrire les affres de la passion, l'amour et ce qu'il est capable de transfigurer. Dans ces récits certains personnages éprouvent la peur viscérale, de celle qui nous retourne l'esprit et la raison :
  1. la peur de perdre son statut de bourgeoise irréprochable : "La peur",
  2. la peur d'être arrêté : "Révélations...",
  3. la peur d'être victime (lui) ou d'être abandonnée (elle) : "Leporella"
  4. la peur d'abuser une femme hystérique : "la femme et le paysage"
  5. la peur de l'oubli : "le bouquiniste Mendel"
  6. la peur du mensonge découvert "la collection invisible"
Stefan Zweig est un auteur multiple qui sait parler de choses sérieuses et humaines avec beaucoup de psychologie et dans un style assez exceptionnel, il suffit de lire quelques extraits pour s'en convaincre.

Angst paru en 1925 (allemand) et en 1935 en français