Les années - Virginia Woolf



De 1880 au temps présent (1937) nous suivons le quotidien de la famille Pargiter, famille nombreuse entourée de cousins et amis. Onze chapitres pour décrire un demi siècle de morceaux de vie comme des tranches coupées qui laisse apparaître certains détails et qui laisse en deviner d'autres, la mère mourante, les feuilles chassées dans la rue, l'ainée qui tient les comptes, les promenades en victoria ou omnibus, le "tea time", les soirées au théâtre, la pluie en longs fils d'argent dans la lumière des réverbères, les retrouvailles de ceux partis à l'étranger, etc. Les habitations enveloppent les personnages comme le ferait une boîte autour de danseurs qui tournoient sur eux-mêmes entraînés par une petite musique, des maisons chaleureuses et protectrices qu'il faut déserter lorsque lorsque vient la mort des parents qui oblige à quitter les lieux pour se contenter de modestes appartements.


"Les Années" (The years") est le dernier roman de 1937 écrit par Virginia Woolf morte en 1941. A cause d'un nombre importants de personnages et le manque de liste au début du roman par exemple j'ai eu du mal à situer les uns et les autres au fil de ma lecture parfois délaissée durant plusieurs jours. Il n'y a pas de contexte spécifique si ce n'est la volonté d'introduire quelques faits historiques (guerre, fin de guerre) dans le quotidien des Pargiter et de leurs familiers.

La guerre était finie – quelqu’un le lui apprit pendant qu’elle faisait la queue à l’épicerie. Les canons tonnaient et les sirènes se lamentaient. (chapitre 1918)

Dudley house (près de Hyde park comme la maison des Pargiter)

Elle (*) s’était parlé à elle-même, tout haut, dans l’omnibus. Il fallait perdre cette habitude, attendre l’heure de se laver les dents. L’omnibus s’arrêtait, heureusement. Elle sauta à terre, pressa le pas sur Melrose Place, et se sentit jeune et vigoureuse. Elle observait tout avec des yeux neufs, après le Devonshire, et remarqua la longue perspective d’Abercorn Terrace, avec ses nombreuses colonnades. Les maisons ornées de porches et de jardins en façade avaient toutes un aspect éminemment respectable ; dans chaque pièce, sur le devant, elle croyait voir le bras d’une femme de chambre passer sur la table, mettant le couvert pour le déjeuner. Dans plusieurs salles à manger, les gens s’asseyaient déjà. On les apercevait par l’entrebâillement en forme de tente que traçaient les rideaux. Eleanor serait en retard chez elle, pour le déjeuner ; elle monta en courant les marches du perron et enfonça sa clef dans la serrure. Puis, comme si elle les entendait prononcer, des mots se formèrent dans son esprit : « Quelque chose de joli, qu’elle pourrait porter. » Elle s’arrêta, avec sa clef dans la serrure. L’anniversaire de Maggie, le cadeau de son père, elle l’avait oublié et redescendit les marches en hâte. Il lui fallait encore allez chez Lamley. (* il s'agit d'Eleanor)

Eleanor est un personnage central qui a 20 ans au premier chapitre et qui en a 70 ans à la fin et ce qui est étrange c'est que pour moi, elle ne vieillit pas réellement, l'auteur ne décrit pas seulement son aspect extérieur, ses faiblesses physiques éventuelles mais nous laisse voir ses idées, ses sentiments. 

Elle avait l’impression que les choses passaient devant elle, tandis qu’elle était étendue sous le drap. Mais ce n’est plus le paysage qui passe, songea-t-elle, ce sont les vies humaines, nos vies changeantes. 

C'est le personnage auquel je me suis rapidement identifié car il apparaît régulièrement et que sa personnalité est plutôt positive et proche de ce que j'aurais pu faire : être le mur porteur de la famille, la permanence utile toujours dévouée, observatrice et actrice sans s'encombrer des conventions. Même au moment de quitter sa maison familiale, elle accepte le soulagement de cette décision sans refuser la nostalgie qui s'empare d'elle.

Alors Crosby,* avec Rover au bout de sa chaîne, se mit à descendre de biais les marches glissantes. Eleanor tint la porte ouverte et les suivit des yeux. C’était un moment affreux, malheureux, confus, où tout semblait faux. Crosby avec son désespoir, et elle-même si satisfaite. Cependant, ses larmes se formaient et tombaient, tandis qu’elle tenait la porte. Ils avaient tous vécu là ; c’est d’ici qu’elle faisait un geste de la main à Morris lorsqu’il allait à l’école ; là, dans ce petit jardin qu’ils plantaient des crocus. Et maintenant Crosby, sous les flocons de neige qui tombaient sur sa capote noire, grimpait dans le fiacre avec Rover dans les bras. Eleanor ferma la porte et rentra. (Crosby : l'aide de maison des Pargiter) 

Une lecture plutôt laborieuse si l'on veut suivre à chaque page "qui est qui pour qui", pour ma part j'ai abandonné cette maîtrise des personnages pour me laisser porter par la poésie du texte, et aussi par la détection de quelques passages autour de l'eau, des fleuves, qui laisse à penser que l'auteur avait peut-être déjà quelques années avant son suicide par noyade marqué cette attirance pour l'eau.
Tandis qu’elle restait les yeux fixés sur le fleuve, un sentiment, enfoui au fond d’elle-même, traça une ébauche avec les lignes du courant. Le dessin était douloureux. Elle se souvenait d’une soirée, après certaines fiançailles. Elle était à cette même place ; elle pleurait ; ses larmes coulaient, et son bonheur, semblait-il, s’effondrait.

publié en 1937

Les années apportent des changements, détruisent certaines choses, en entassent d’autres ; ennuis et soucis reparaissent.

Illustration d'entrée de billet : William Orpen "Window in London Street"

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