dimanche 31 août 2025

Europolis - Jean Bart

L'embouchure du Danube à Sulina par W.H.Barlett


A l'embouchure du Danube, le port de Sulina abrite une communauté cosmopolite vivant au rythme du commerce maritime. Lorsque Marulis, qui tient le café sur le port, apprend que son frère Nicola, parti voilà de nombreuses années en tant que mousse sur un bateau français, est bientôt de retour des Amériques, tout le monde se prend à rêver d'une nouvelle fortune, imaginant des investissements et certains s'endettant même pour redécorer leur intérieur. Mais peu à peu l'enthousiasme et l'estime ressentie s'étiole : la pauvreté de Nicola ne tarde pas à être évidente, sa fille adolescente fait tourner les têtes avec sa peau noire inhabituelle qui déplait aux femmes en même temps que les hommes la convoitent. Peu à peu, tels des pions déplacés sur un échiquier par une main implacable (reine blanche, reine noire, cavaliers, roi déchu, pions puissants,...), les protagonistes vont sortir du plateau, victime de jalousie, de passion, de médisances, d'amour absolu et de folie.

À la table des capitaines de chalands et de remorqueurs, les marins qui n’étaient jamais sortis du Danube – les marins d’eau douce, comme les appelaient par dérision ceux de la mer – approchaient silencieusement leurs chaises, dressaient l’oreille pour mieux saisir tout ce qui se disait à la table des véritables capitaines, ceux des bateaux maritimes.
Ils écoutaient tous avec attention et dévotion. Certains hochaient la tête avec mélancolie, en souvenir et au regret des occasions perdues de leurs jeunesses. D’autres, silencieux, étaient plongés dans leurs pensées, les yeux dans le vague, égarés dans le mirage de l’Amérique vue à travers le prisme de leurs esprits. Où seraient-ils ? Qu’auraient-ils fait s’ils étaient eux aussi partis au bon moment de l’autre côté de l’océan ? Et chacun croyait dur comme fer qu’il aurait gagné des milliards là-bas, sur la terre des promesses, que cette marâtre de destinée n’avait pas consenti qu’ils atteignent au cours d’une vie écoulée en pure perte. (p.19)

Jean Bart est le pseudonyme littéraire de l’écrivain Eugeniu P. Botez (1874-1933), officier de marine il allie le talent littéraire à sa connaissance du milieu, ainsi que les aspects diplomatiques de la Commission européenne du Danube (CED) pour laquelle il travailla et qui sont habilement évoqués dans le roman. Quel bonheur de lire une histoire de qualité servie par un talent indéniable de connaissances non seulement du monde maritime mais aussi des mœurs d'une micro société multiculturelle. 17 chapitres et aucun temps mort ou impression d'enlisement, on tourne les pages avec un sentiment d'urgence, un espoir : vont-ils s'en sortir ? 
Et tous, les yeux avides, la déshabillaient du regard. Ignorante de la tempête qu’elle déchaînait, elle passait, sereine, pleine d’aplomb, d’une gracieuse harmonie, hautaine comme une reine orientale. Le turban donnait à sa beauté un air biblique. (p.78)

Car après avoir dépeint les personnages principaux, au point qu'on s'y attache et qu'on commence à entrevoir pour eux une suite agréable, l'auteur les pousse implacablement hors d'atteinte. La mort, la fuite, l'oubli.

L’Américain fut célébré comme un authentique héros de l’Antiquité, de retour dans sa patrie après une longue odyssée. (p.66)
L’Américain gardait le silence. Il avait compris ces embrouilles dès son arrivée. Tous le croyaient riche. Que faire ? Devait-il crier sur tous les toits qu’il était cramé ? Personne ne l’aurait cru. Il patientait en silence. Il s’était forgé une carapace, rigide, impénétrable, comme un escargot, il se terrait dans sa coquille.
Silencieux, renfermé, il répondait à peine aux questions. Il avait du mal à s’exprimer, dans ce grec écorché mâtiné de mots roumains et français.
– Le pauvre a oublié sa langue maternelle, compatissaient certains. (p.70)
L'auteur même également l'humour, comme des petits points brodés sur le linceul de cette tragédie comme dans cet extrait que j'ai relevé :
Un autre mécanicien se passionnait pour l’aviation. Il tenait fin prêt le prototype d’un avion qui se déplaçait en l’air, dans l’eau et sur terre. Il ne lui manquait plus que le moteur. Le fuselage, il l’avait fabriqué seul. Pour les ailes, revêtues de soie, il avait sacrifié la robe de mariée de sa femme. (p.75)
Je me souviendrai longtemps de la "sirène noire" : 
Cette jeune fille innocente et frêle, qui avait grandi à l’abri des souffrances endurées par son père, au couvent des religieuses missionnaires, qui avait été accueillie avec admiration et miellosité aussi longtemps que le monde l’avait crue riche, découvrait subitement la férocité des gens et les misères de la vie. (p.231)

Un magnifique roman poétique, homérique, historique, découvert grâce à Gabrielle Danoux, la traductrice française qui m'en a offert un exemplaire. L'auteur meurt hélas, l'année de publication de ce roman qui aurait dû être complété par deux autres (il s'agissait d'une trilogie). 


Résumé de quelques thèmes abordés
  1. La population mixte de Sulina et le lieu de l'embouchure. Le village de pêcheurs roumains se transforme avec l'installation de la commission européenne du Danube qui fait prospérer le site. la Danube drainant toute sorte d'alluvions, il faut régulièrement l'entretenir sans quoi il se bouche et rend impossible la navigation en entrée et sortie.
  2. Le rêve américain. Le nom d'Amérique évoque un renouveau mais aussi un enrichissement possible, les temps étant ce qu'ils sont et ce qu'ils seront toujours, chacun se met à spéculer et à envisager une fortune à portée de main.
  3. L'amour, l'innocence, la vertu. Les femmes, ce que j'ai nommé les "reines" dans mon résumé, sont victimes de l'amour. L'amour non partagé, absolu, sans réserve.

publié en roumain en 1933
publié en français en 2016

Traducteur : Gabrielle Danoux

En savoir plus sur la CED en image sur cette page

il y a une photo de la maison de Jean Bart à Sulina, vous trouverez de nombreuses images comme si vous étiez dans le roman !

Une réédition en 2025 chez les argonautes éditeur





Illustration d'entrée de billet : "L'embouchure du Danube à Sulina" par W.H.Barlett

jeudi 28 août 2025

Le crime de la momie - Christian JACQ



Londres. Le couple Mortimer s'apprête à aller au théâtre mais à la dernière minute, le professeur Mortimer, un éminent égyptologue du British museum, s'excuse prétextant un début de grippe et propose à son épouse d'y aller accompagnée de son fils Philipp, issu d'un premier mariage, puis poursuit sa querelle avec son assistant qui l'implore de débloquer des fonds pour financer une campagne d'étude en Egypte. Le professeur demande à son épouse de passer à son bureau en revenant du théâtre où il a oublié un dossier. Elle s'y rend tandis que Philipp attend dans le couloir. Frances est abattue par deux coups de feu qui alertent le gardien et Philipp qui découvrent le corps de Frances sous une momie. Scott Marlow, le policier en charge de Scotland Yard fait appel à l'inspecteur Higgins retiré à la campagne pour démêler le vrai du faux de la malédiction des pharaons.

Une momie au crâne défoncé, au dos en charpie, à moitié débandelettée, était couchée sur le corps de Frances, comme si elle l’avait agressée avant de tomber sur elle.

Ce premier opus des enquêtes de l'inspecteur chef Higgins est le premier d'une cinquantaine, c'est pour moi la deuxième enquête de l'inspecteur Higgins après Crime à quatre mains.

J'avoue avoir été légèrement déçue, peut-être déconcertée par la multitude des personnages entre les membres de la famille Mortimer, le personnel de la maison, l'assistant du professeur, dont les noms sont doctement énumérés au fil de mon écoute (audiolivre). De surcroit, outre le meurtre, une autre affaire se dévoile qui consiste en le vol d'objets antiques et de multiples complices.

Après avoir écouté les dépositions de chacun, Higgins a compris le pot aux roses et va mettre en scène le final à la manière de Hercule Poirot : tout le monde réunit sur les lieux du crime pour une reconstitution des faits et gestes de chacun, passer en revue les alibis, démontrer les fausses déclarations, avant de faire tomber les masques pour identifier l'assassin et le commanditaire ; cette dernière partie est vraiment exagérément longue car elle dure 6 chapitres.

J'arrêterai là mes lectures des enquêtes de l'inspecteur Higgins qui n'est pas un personnage auquel on s'attache : il est là mais on ne sait pas ce qu'il pense, à part retourner bien vite dans son cottage de retraité. Il n'y a aucun humour ou alors pas la satire qui me fait sourire chez ma chère Agatha Christie (par exemple dans ce roman, le seul trait d'humour que j'ai relevé est une réflexion que fait le gardien de nuit sur le fait qu'on ne trouve plus que des indiens pour faire le ménage à Londres).

– Puisque tout le monde est prêt, expliqua Scott Marlow, nous allons commencer.
– Je ne crois pas, objecta Higgins, pensif.
Le superintendant fronça les sourcils.
– Il manque un témoin essentiel, précisa Higgins. La momie.
Des murmures désapprobateurs s’élevèrent.
– Vous croyez vraiment…
– Tout à fait, superintendant. N’oublions pas que la momie a été accusée de crime. Sa présence est indispensable pour que la reconstitution soit fidèle.


publié en 2011

Dévoilement [Le professeur Mortimer qui craint le divorce, persuade son assistant qu'il sait amoureux de sa femme que celle-ci est dépravée et propose à celui-ci de tuer sa femme qu'il envoie dans un traquenard dans son propre bureau, sans savoir qu'au même moment des voleurs tentent de sortir un butin].

mercredi 27 août 2025

Nuit perdue - Engin AKYÜREK

Lady with a White Cat par Tatiana Struchkova


Le mystère de cette personne que je venais de rencontrer m'invitait-il à un nouveau voyage ?
Les vingt nouvelles du recueil "Nuit perdue" distillent un concentré de poésie, d'amour, de désir, avec un fil conducteur : la perte de quelque chose ou quelqu'un qui parfois entraine un gain inattendu.
Nous choisissons peut-être l'oubli pour pouvoir ajouter de nouvelles couleurs à notre existence...(A cause de moi, p.147)

  1. Ismail l’orphie. Un jeune homme détruit incidemment l'argent qu'économisait sa mère pour lui acheter des chaussures.
  2. L'histoire d’Aziz. Le chat Aziz s'invite chez des humains mais ne reste qu'une année avant de déménager, occasionnant la détresse de certains.
  3. Bahtiyar t’aime. Un homme muet tombe amoureux d'une femme sans savoir qu'elle est sourde.
  4. Science et sagesse. Un homme retrouve un ancien camarade d'école qui fut exclu.
  5. L’espoir était dans la pluie. Un homme fait le deuil de son frère qui a péri dans une embarcation vers l'Europe. 
  6. La fille du téléphone. Un homme est hanté par une voix téléphonique que lui seul entend.
  7. Nezaket Hanim. Un homme qui aime le calme finit par apprivoiser le chien bruyant de la vieille voisine à la mort de celle-ci.
  8. Voyage en autocar, tout un monde. Un homme assoupi dans un autocar se souvient du comportement odieux qu'il a eu lorsqu'il fut convié au mariage de la fille dont il était amoureux.
  9. Dans la maison. Un homme cohabite avec un autre sans deviner que ce dernier sort avec la fille dont il était amoureux.
  10. Hors du temps. Un romancier est hanté par son héroïne.
  11. Hayri clic clac. Un homme retrouve la femme qu'il a aimé lorsqu'elle vient se faire prendre en photo pour son mariage.
  12. Nuit perdue. Un homme rassure la mère de son ancienne fiancée morte lorsque celle-ci perd la mémoire.
  13. Rencontres. Un homme se rencontre à une autre époque de sa vie.
  14. L’année 95. Un homme retrouve un camarade d'école atteint d'un cancer.
  15. Si j’étais Pinocchio. Un élève enthousiaste à l'idée d'écrire sur son héros préféré finit par avouer qu'il n'a rien fait alors qu'il a écrit 10 pages.
  16. Le même visage. Un homme est attiré par une jeune femme sans se rappeler qu'elle est une ancienne camarade de classe.
  17. A cause de moi. Un homme rêve et est sauvé d'un empoisonnement par les animaux qui contrôlent son rêve. 
  18. Tu me manques beaucoup. Un homme prend soin d'un vieillard tombé dans la rue et l'accompagne à l'hôpital. Cette rencontre remet en question sa relation distendue avec son père.  
  19. Macit bey. Un vieux chirurgien reçoit les remerciements d'une jeune femme dont il a sauvé la vie.
  20. Mon nom. Un chat caché sous un capot de voiture occasionne la rencontre entre le conducteur et la femme témoin de la scène.

Le thé qu'on avait posé devant elle allait charger de rêves l'instant que je traversais. La distance qui nous séparait, ses bavardages avec ses amis n'avaient aucune importance ; moi, j'avais créé mon propre univers, donné vie à mes propres héros, et c'était un plaisir immense de pouvoir faire tout ça dans un petit verre de thé fumant. (Le même visage, p.136)

Après Silence, le premier recueil de nouvelles, c'est avec un grand plaisir de lecture que j'ai plongé dans ce recueil de nouvelles de l'auteur turc Engin Akyürek encore confidentiel en France puisque édité dans un circuit de distribution peu conventionnel basé sur des bénévoles (souscription, traduction, édition). C'est pourtant à mon avis un grand auteur qui mériterait une plus grande renommée. Ses histoires sont touchantes de réalisme avec la perte d'un proche, parfois fantastiques comme dans "La fille du téléphone", "Hors du temps", "Rencontres" ou "A cause de moi". Le style est d'une qualité littéraire remarquable, fruit du travail d'Ali Terzioglu, je vous laisse juge avec quelques extraits relevés disséminés dans cet article.

De nos lèvres, nous effleurions le plus beau bavardage du monde. Je me sentais livré à elle, comme si nous étions ensemble à la même table depuis des années. (Hors du temps, p.89)


"La conscience est comme une lampe dissimulée dans le cœur de l'humain", se disait Ali Ihsan, "on ne peut pas savoir quand elle va s'allumer ni s'éteindre. Mais une fois allumée, elle détermine le chemin qui vont prendre les choses." (Tu me manques beaucoup, p.154) 


publié en 2024 en français
titre original : Zamansiz
40 illustrations de Nalan Elaca

La joie ennemie - Kaouther ADIMI

Baya Mahieddine

L’équation des terroristes est simple : la culture = l’Occident = un péché = la mort.
C'est dans le cadre de l'exposition que l'Institut du monde arabe (IMA) consacre à l'artiste plasticienne Baya, que Kaouther Adimi s'installe pour "une nuit au musée" afin de se délivrer du poids du passé dramatique lié au terrorisme subit à partir de 1994. En se penchant sur les divers documents biographiques de Baya et admirant ses oeuvres si étonnantes, l'auteur parvient à dessiner une carte du tendre où la liberté se gagne par la force de l'espérance : celle de Baya obtenu par l'expression de son art, celle de l'auteur par l'exposition au grand jour de son passé dont certaines couches enfouies doivent être grattées au plus profond de sa conscience. 

Demain, le public arrivera en nombre pour découvrir l’exposition. Baya est mon point d’appui, la colonne vertébrale de ce texte.

exposition sur Baya à l'IMA (2022-2023)


J'ai choisi ce livre presque les yeux fermés car j'aime beaucoup cette collection originale de "Ma nuit au musée" (éditions Stock) où des écrivains sont invités à passer une nuit dans le musée de leur choix afin de se livrer à certaines introspections provoquées par le lieu imposant ; j'envisage de faire un rattrapage des livres précédents car à ce jour je n'en ai lu que 4 sur 24).

Outre l'histoire dramatique de l'auteur dont la vie s'étire entre l'Algérie et la France où son père suit un cursus universitaire payé par l'armée algérienne, puis retour obligatoire en Algérie alors en proie à la violence des groupes islamiques armés ; le père intraitable refuse d'être considéré comme déserteur et c'est dans la clandestinité que la famille doit alors survivre. Ces années d'angoisse lui laisse des cicatrices invisibles que seule la reconstitution laborieuse - quoique forcément incomplète - des souvenirs récoltés auprès de sa famille de ces années terribles (carnets d'enfance, lettres, films restaurés) saura assouplir et effacer.

Très beau texte parfois déconcertant par les multiples voyages entre passé et présent, entre la vie de Baya et celle de l'auteur, mais que j'ai lu d'une traite et qui m'a donné la curiosité d'en savoir plus sur Baya dont je n'avais jamais entendu parlé avant ce roman. J'ai particulièrement apprécié le passage où il est question de trier les souvenirs, les archives, ce qui entraine obligatoirement l'effacement d'une réalité. Très beau.



Dans Trace et archive, Jacques Derrida affirme : « Il n’y a pas d’archive sans destruction, on choisit, on ne peut pas tout garder. Là où on garderait tout, il n’y aurait pas d’archives. L’archive commence par la sélection, et cette sélection est une violence. Il n’y a pas d’archive sans violence. » Me voici donc propriétaire de deux archives : celle qui est sur les cassettes et celle que je porte en moi. Et entre les deux, un gouffre. Ces images filmées allaient rester, mais elles ne raconteraient jamais toute l’histoire. Elles diraient seulement ce qui avait été autorisé à exister. Pas la nuit, pas les cris étouffés, pas le silence. Peut-être est-ce là tout le projet de ce livre : inventer une contre-archive. Raconter à côté, en-dessous, parfois contre. Reprendre les fragments, les débris, les blancs, et les inscrire dans le récit. Non pas pour rétablir la vérité – il n’y en a pas – mais pour faire exister ce qui, sans cela, serait à jamais absent.


À court d’argument, j’ai fini par lui reprocher de nous avoir ramenés dans la guerre. Il s’est tu un long moment, et puis, d’une voix rauque, froide, il a marmonné : « Je vous offre un pays. Ici, personne, jamais, ne vous dira que vous n’êtes pas chez vous. Bon sang, je t’ai offert tout un pays. » Et jusqu’à ce qu’on arrive devant notre immeuble, il a continué à répéter : « Je t’ai offert tout un pays. » L’enfance éparpillée. Je referme la boîte.

publié en 2025


mardi 26 août 2025

Un meurtre sera commis le...- Agatha CHRISTIE

 

george-ciobra-unsplash

Une annonce dans le journal intrigue les habitants de Chipping Cleghorn car un meurtre y est annoncé pour le soir même ; interloqués mais espérant qu'il s'agit seulement d'une "murder party", ils se retrouvent à l'adresse indiquée "Little Paddocks", la grande maison de miss Mlle Blacklock qui de son côté a prévu une petite réception. Conformément au protocole du jeu, les lumières s’éteignent mais des coups de feu sont tirés et l'homme menaçant qui se trouvait à la porte est retrouvé mort. Miss Marple quitte alors l'hôtel où elle était venue se reposer pour s'installer au village chez une de ses connaissances et aider la police à dévoiler l'investigateur de cette mortelle mascarade.

Ce n'est pas ma première lecture de ce roman et à chaque fois je suis surprise par la modernité et même l'intemporalité de ses écrits ! Miss Marple est certainement mon enquêtrice bénévole préférée. Dans ce roman, Miss Marple s'attèle à comparer les différentes dépositions guettant l'oubli ou l'information subtile et quand un nouveau meurtre, puis un troisième survient il est temps de passer aux aveux.

Une lecture appréciée, réconfortante et drôle.

– Cet après-midi… ou plutôt ce soir. À 18 h 30. Oh, quelle déveine, mon chéri, c’est justement l’heure de votre préparation à la confirmation ! Ce n’est vraiment pas de chance, vous qui aimez tant les meurtres !
– Mais enfin, Bunch, que me racontez-vous là ? C’est à ses aimables rondeurs que Mme Harmon devait ce surnom de Bunch, qui avait très vite remplacé son prénom de Diana. 
– Tenez, dit-elle en tendant le journal à son mari. Entre les pianos d’occasion et les dentiers hors d’usage. 
– Voilà une annonce tout à fait inhabituelle, en effet. 
– N’est-ce pas ? reprit gaiement Bunch. Je n’aurais jamais cru que Mlle Blacklock s’intéressait aux histoires de meurtres et aux jeux macabres. Ce sont les petits Simmons qui lui auront mis cette idée-là dans la tête – encore que je sois surprise que Julia Simmons ne trouve pas ça du dernier mauvais goût. Enfin ! c’est comme ça, et je suis navrée que vous ne puissiez pas y aller, mon chéri. Moi, en tout cas, je vais m’y précipiter, et je vous raconterai tout, même si c’est un peu du gâchis en ce qui me concerne, parce que je ne raffole pas des jeux auxquels on joue dans le noir. Ça me fait peur, et j’espère bien que je n’aurai pas le rôle de la victime. Si quelqu’un me pose subrepticement la main sur l’épaule en me chuchotant « Vous êtes morte » dans le creux de l’oreille, j’en aurai un tel coup au cœur que j’ai bien peur d’y passer pour de bon ! Vous croyez que ça risque de m’arriver ?
– Non, Bunch. Je pense que vous vivrez très, très longtemps et deviendrez une adorable petite vieille… à mes côtés.


 




Le Revenant d'Albanie - Jean-Christophe RUFIN



Sixième aventure pour le consul Aurel Timescu qui se retrouve muté en Albanie grâce à l'intervention d'un ami parlementaire. Il retrouve l'ambassadrice déjà rencontrée lors d'une mutation précédente (tome 3 : "Les trois femmes du Consul" qui se passe au Mozambique). Très mauvais diplomate, il aurait préféré être enquêteur et se met rapidement sur la piste d'un Albanais déclaré mort 30 ans plus tôt et qui vient d'être retrouvé mort à Chamonix.

C'est mon deuxième roman des aventures d'Aurel Timescu après "Le flambeur de la Caspienne" que j'avais trouvé très drôle. Ce titre était dans mes "idées lecture" et lorsque je l'ai aperçu sur l'étagère de ma médiathèque je n'ai pas hésité car je savais à quoi m'attendre : un roman à lire en une journée qui allait me dépayser tout en m'apprenant des choses sur un pays inconnu.



L'Albanie est brossée à grand renfort de dictatures se succédant, méfiance de la population qui a bâtit son propre code d'honneur : le kanun qui permet de tuer sur plusieurs générations pour laver l'honneur mais sur cet échiquier sanglant il y  a des cases intouchables où se mettre hors d'atteinte.
Je n'ai pas été déçue. L'auteur manie agréablement les descriptions de paysages avec les sentiments des personnages sans omettre leurs travers, ici le consul adore le vin blanc. Le personnage est farfelu, mal fagoté et bien loin de ce qu'on imagine des personnes vivant en ambassade. Un héros plutôt sympathique car débrouillard et qui ne juge personne et ne se prend pas au sérieux.


Sur le parking devant les ruines, ma voiture est tombée dans un trou.
- Un grand trou ?
- En fait, c'est une de mes roues qui, tout à coup, s'est retrouvée dans le vide. On a jeté des pierres pour combler le fond et faire en sorte que le pneu touche. Mais les pierres disparaissaient comme dans un puits. Il a fallu tirer la voiture avec une dépanneuse. Et là qu'est-ce qu'on a vu ? Ce n'était pas un puits du tout. On avait percé le plafond d'une villa romaine enfouie.
- Pourquoi me racontes-tu cela ?
- Mais parce que c'est l'Albanie ! Tu parles à quelqu'un et tout à coup, hop, tu tombes dans un trou. Le type en face de toi n'est plus celui d'aujourd'hui. Ses réactions viennent d'une autre époque que tu croyais enfouie mais qui est là, en lui, toute proche et vivante. Voilà, c'est exactement cela : l'histoire est vivante. (p.57)
publié en 2025


vendredi 15 août 2025

The Silversmith’s Puzzle - Nev MARCH



1894. Jim Agnihotri et son épouse Diana Framji sont de retour à Bombay, accompagnés d'Adi le frère de Diana. Tous trois arrivent d'Angleterre où Adi s'était réfugié après avoir été accusé du meurtre de Satya, son ancien camarade d'Oxford et associé dans sa manufacture d'instruments chirurgicaux en argent désormais en banqueroute. La famille Framji est heureuse de cette réunion mais ne peut cacher sa perte sur plusieurs tableaux : le commerce du père a du plomb dans l'aile après de mauvais investissements et la famille a dû congédier de nombreux serviteurs. Par ailleurs, ils subissent toujours une sorte de mise à l'écart dans des cérémonies importantes parsies, du fait du mariage de Diana avec un étranger à leur religion.

Avec quelques indices de départ, murmurés par le mourant à Adi, seul témoin, Jim tente de compléter un puzzle dont il est bien loin de connaître la forme car en effet, plusieurs affaires sont imbriquées. Il lui faut retrouver qui a poignardé à mort Satya Rastogi, lequel cachait plusieurs secrets, afin d'innocenter Adi et se faisant, il cherche à comprendre pourquoi Satya avait besoin d'une grande somme d'argent, au point de falsifier une reconnaissance de dette, pourquoi il cachait une statue de Ganesh en argent recouverte d'or, pourquoi il s'est éloigné de sa famille brahmane, des orfèvres réputés dont tous les membres vivent ensemble dans une grande propriété.
Je termine à l'instant le 4è roman des aventures de Jim et Diana, dont le thème est toujours de nature policière avec meurtre et mystère. Pour rappel, je veux présenter l'ordre de lecture pour une meilleure appréciation des protagonistes :
  • tome 1 : Murder in Old Bombay Bombay 1892. On fait connaissance avec Jim qui est embauché par Adi Framji  afin de découvrir qui a tué son épouse et sa jeune soeur. Jim rencontre Diana, une autre soeur de Adi, et les deux tombent amoureux.
  • tome 2 : Peril at the Exposition. 1893. Jim et Diana sont désormais mariés et américains ; Jim travaille pour l'agence de détectives privés Dupree et Diana apprécie de l'aider. Ils doivent empêcher une bombe d'exploser lors de l'exposition universelle à Chicago.
  • tome 3 : The Spanish Diplomat’s Secret. 1894. Jim et Diana naviguent vers l'Angleterre, un noble espagnol est étranglé dans une pièce fermée de l'intérieur. Le capitaine du paquebot demande à Jim de trouver le coupable avant qu'ils ne débarquent en Angleterre.
  • une nouvelle qui s'insère entre les tomes 3 et 4 : A Disgraceful Embrace : A Short Story. 1894. A Londres, Jim est mandaté par le cabinet Dupree car un de leur client a été emprisonné pour homosexualité.
J'ai eu plaisir à poursuivre les aventures de Jim et Diana sans faire abstraction de quelques points négatifs que je peux comprendre lorsque l'on sait que l'auteur cherche à insérer dans son roman des personnes et des faits historiques, quitte à les déplacer dans l'axe temporel, c'est elle qui l'écrit à la fin du roman. Cela conduit par exemple à l'évocation de personnages, telle Cornelia Sorabji, première femme diplômée de l'université de Mumbai, la première femme à faire des études de droit à l'université d'Oxford et première femme avocate en Inde (on l'évoque également dans le roman Les veuves de Malabar Hill de Sujata MASSEY, dans le roman c'est une amie de Diana depuis leurs études en Angleterre.

Les nombreux mystères que doit résoudre Jim me font penser aux 12 travaux d'Hercule et cette masse de péripéties dessert le fil principal de l'énigme de départ en apportant de trop nombreux personnages. Jim devra donc en cours de route infiltrer une succursale de la Royal Mint à Bombay (hôtel de la monnaie anglaise de Bombay) pour découvrir comment un lingot d'or a pu être remplacé par une contrefaçon, se mettre en quête de l'auteur de la tentative d'assassinat du vieux jardinier resté habiter dans la manufacture d'argent car il n'a nulle part où aller, et bien d'autres pistes qu'il doit suivre, parfois en son propre nom, parfois sous couverture en se déguisant.

Find out how it was done, and by whom! I cannot sleep or eat until I uncover the culprit! When this load of bullion reaches the Bank of England, the fake will surely be discovered. My name, my reputation will be dust. Worse than dust. To a Parsi, to be known as a thief, a criminal … you cannot imagine what this means. My life will be over, but that matters not. My wife and children will be pariahs! Beggars will spit on them!”

« Découvrez qui a pu faire cela et comment ! Je n'arriverai pas à dormir ni manger tant que le coupable n'est pas découvert ! Lorsque le chargement de lingots parviendra à la Banque d'Angleterre, la fraude sera certainement révélée et mon nom, ma réputation seront réduits en poussière. Pire que cela. Pour un Parsi, être affiché comme un voleur, un criminel… vous n'imaginez pas ce que cela signifie. Ma vie sera finie, mais peu importe. Ma femme et mes enfants seront des parias ! Les mendiants leur cracheront dessus ! » 
 
carte postale "Royal Mint" à Bombay

Jim est fidèle à lui-même : téméraire et plein de tendresse, c'est le personnage principal de toutes les histoires. Son épouse Diana n'est présente que par touche de couleur, comme ses toilettes, robes européennes ou saris copieusement détaillés, un peu comme une marionnette faire-valoir, j'aurais aimé que l'auteur lui donne un rôle plus équilibré, au lieu de quoi Diana ne semble préoccupée que par sa fausse couche et à organiser une soirée pour ses anciennes connaissances. Adi est aussi un personnage important dans ce 4è tome, quoiqu'il passe la majeure partie emprisonné, il est le frère de Diana âgé de 2 ans de plus et on les prend pour des jumeaux car ils sont très proches de caractères et d'allure, c'est aussi le meilleur ami de Jim c'est pourquoi ce dernier fait tout pour lui éviter de finir la corde au cou.

Toutefois, l'auteur, elle-même une parsie zoroastrienne, tisse ses énigmes autour de plusieurs sujets de société qui lui tienne à coeur : le mariage mixte (parlant de religion), la vente d'enfants abandonnés, les castes, les parias, la pauvreté et elle n'est pas avare de détails sur les habitations, les jardins, les arbres et l'odeur des fleurs, une véritable plongée dans un pays entre traditions et modernité.

She flicked her head, saying, “We are Daivadnya Brahmins. Only family members can become goldsmiths. You see that girl?” She pointed at a child working in the garden. “She is from another caste, a low caste. Do you think just anyone can handle gold?” She scoffed and returned to shelling her peas.
Elle fit un signe de tête en disant : « Nous sommes des Brahmanes Daivadnya. Seuls les membres de notre famille peuvent devenir orfèvres. Vous voyez cette fille ? » Elle désigna une gamine qui travaillait dans le jardin. « Elle est d'une autre caste, inférieure. Pensez-vous que n'importe qui puisse manipuler de l'or ? » Elle ricana et retourna écosser ses petits pois.

Chhatrapati-Shivaji-Maharaj-Park
Le parc Chhatrapati Shivaji Maharaj


La fin ouvre la possibilité d'un 5è roman lorsque McIntyre, le commissaire principal de la police de Bombay propose à Jim une nouvelle affaire : partir à la recherche du colonel Sutton, l'ancien commandant de Jim lorsqu'il était à l'armée, récemment disparu au cours d'une chasse au tigre.

Je suivrai évidemment cette nouvelle aventure car j'apprécie les moments que je passe avec Nev March qui me mettent dans une sorte de bulle temporelle ; j'espère que le personnage de Diana prendra un peu plus d'épaisseur car même si elle accomplit quelques tâches qui ont leur importance, elle n'est pas assez exploitée pour une série littéraire qui annonce "un couple de détectives".

publié en 2025 uniquement en langue anglaise (lu en e-book)



illustration : statue de Ganesh par Laura Olsen via licence unsplash

samedi 9 août 2025

Les prénoms épicènes - Amélie NOTHOMB

cœlacanthe

Rejeté par Reine, la femme qu'il aime, Claude jette son dévolu sur Dominique qui coche toutes les cases de son ambition sociale : jeune, belle, et suffisamment timorée pour se laisser faire une cour express. Le mariage a lieu mais une naissance tarde à venir. Finalement, Dominique met au monde une merveilleuse fille prénommée Épicène, clin d'oeil à leur prénom mixte à tous deux. Dominique est heureuse de sa maternité mais refuse un autre enfant à Claude qui de son côté se met à haïr sa fille (la raison nous en sera donnée vers la fin du livre). Claude suggère à son épouse de se rapprocher du couple Cléry, formé par Reine et son mari. Bien entendu, Dominique ignore tout du passé de Claude et Reine et lorsqu'elle découvre leur relation, elle part avec sa fille qui de son côté s'est jurée depuis son enfance de tuer son père.

"J'ai onze ans. Encore sept années à tirer dans cette prison. Comment vais-je tenir ?"
En guise de réponse, un grand froid s'empara d'elle. Il existe un poisson nommé cœlacanthe qui a le pouvoir de s'éteindre pendant des années si son biotope devient trop hostile : il se laisse gagner par la mort en attendant les conditions de sa résurrection. Sans le savoir, Epicène avait recouru au stratagème du cœlacanthe. Elle commit le suicide symbolique qui consiste à se mettre entre parenthèse.(p.71)

A quoi à quoi reconnaît-on un bon livre ? Pour moi, le "bon livre" est celui qui nous satisfait lorsque l'on tourne la dernière page parce que l'histoire tient debout et qu'elle a une fin correcte. "Les prénoms épicènes" est un bon livre qui a l'avantage de se lire en quelques heures car c'est un véritable page turner. Avec Amélie Nothomb, on apprend de nouveaux mots mais on découvre essentiellement une nouvelle fraction de vie. Il est question dans ce drame domestique d'amour, de haine mais aussi de folie. La folie d'un homme qui, parce qu'une femme l'a abandonné pour se marier avec un autre dont la situation est plus élevée, décide de se venger, de démontrer à cette femme que lui aussi peut parvenir à avoir une très belle situation, lui offrir plusieurs tailleurs Chanel et un très beau flacon de Chanel numéro 5, quitte à sacrifier pour cela son épouse qu'il tient pour une moins que rien mais qui lui sert de faire valoir et sacrifier son enfant qu'il déteste dès sa naissance tant elle lui ressemble physiquement.
Alexandra Mazilu (unsplash)

La mise en scène de la vengeance des derniers chapitres est terrible et très bien menée, aussi intense qu'une tragédie grecque ; je ne peux que vous recommander ce roman si vous ne l'avez pas encore lu car il vous fera passer un excellent après-midi.

Quand on a été mordu par un serpent, il faut aspirer le venin et le recracher. "Comment procéder quand la morsure est située partout en soi ?" se demandait-elle. (p.135)
publié en 2018


jeudi 7 août 2025

Le Horla - Guy de MAUPASSANT

dessin de William Julian-Damazy "la rose"

Le narrateur tient un journal dans lequel il note régulièrement ses états d'âme. Très bien portant au début, il finit par sentir un malaise grandissant, comme si la maison recelait une force invisible hostile car lorsqu'il s'en éloigne sa joie de vivre lui revient. Lorsqu'il observe des phénomènes physiques inexplicables comme ses carafes de boisson qui se vident alors qu'il ne les a pas touchées ou une fleur qui s'envole avant de se reposer sur le rosier, il est persuadé qu'un être surnaturel le possède et que celui-ci est relié à la maison. Persuadé qu'il n'est pas fou et que la créature s'est invitée chez lui alors qu'il admirait un bateau brésilien

Après deux goélettes anglaises, dont le pavillon rouge ondoyait sur le ciel, venait un superbe trois-mâts brésilien, tout blanc, admirablement propre et luisant. Je le saluai, je ne sais pourquoi, tant ce navire me fit plaisir à voir.

et plus loin
Ah ! Ah ! je me rappelle, je me rappelle le beau trois-mâts brésilien qui passa sous mes fenêtres en remontant la Seine, le 8 mai dernier ! Je le trouvais si joli, si blanc, si gai ! L’Être était dessus, venant de là-bas, où sa race est née ! Et il m’a vu ! Il a vu ma demeure blanche aussi ; et il a sauté du navire sur la rive. Oh ! mon Dieu !

le narrateur cherche à se débarrasser de l'indésirable quel qu'en soit le prix, bien qu'il en soit venu à une terrible conclusion : la race humaine est perdue à jamais et est en train d'être remplacée par des êtres d'une autre dimension beaucoup plus forts.

*Révélations
[Il met le feu à sa maison après avoir enfermé le horla en oubliant que ses domestiques sont restés dans la maison puis songe à mettre fin à ses jours].




Parue en 1886 puis en 1887 (cette version en ebook), Maupassant me régale d'une nouvelle fantastique relue avec plaisir d'autant que je ne me souvenais plus de la chute. Avec un style que je trouve admirable de simplicité émouvante, l'auteur nous invite à incarner un homme hanté, par des frayeurs qui prennent leur source dans des histoires qui admettent un univers méconnu qui recèle des forces invisibles.

Est-ce que nous voyons la cent millième partie de ce qui existe ? Tenez, voici le vent, qui est la plus grande force de la nature, qui renverse les hommes, abat les édifices, déracine les arbres, soulève la mer en montagnes d’eau, détruit les falaises, et jette aux brisants les grands navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gémit, qui mugit, – l’avez-vous vu, et pouvez-vous le voir ? Il existe, pourtant. » Je me tus devant ce simple raisonnement. Cet homme était un sage ou peut-être un sot. Je ne l’aurais pu affirmer au juste ; mais je me tus. Ce qu’il disait là, je l’avais pensé souvent.

Dans le même genre, je recommande Le Fanu et ses histoires terrifiantes dans Le Mystérieux Locataire et autres histoires d'esprits forts.

Le Horla est-il un trouble de la personnalité schizophrénique ou une véritable entité facétieuse qui aime le lait et les roses ? Je penche pour la seconde possibilité !

Hier, après des courses et des visites, qui m’ont fait passer dans l’âme de l’air nouveau et vivifiant, j’ai fini ma soirée au Théâtre-Français. On y jouait une pièce d’Alexandre Dumas fils ; et cet esprit alerte et puissant a achevé de me guérir. Certes, la solitude est dangereuse pour les intelligences qui travaillent. Il nous faut, autour de nous, des hommes qui pensent et qui parlent. Quand nous sommes seuls longtemps, nous peuplons le vide de fantômes.

publié en 1887


L'ange noir - William Irish

June Vincent dans l'adaptation


New York, 1940. Alberta, une jeune femme de 22 ans se découvre des talents de détective lorsqu'elle se met sur la trace de celui qui a tué la maitresse de Kirk, son mari, lequel se retrouve condamné à mort pour ce meurtre qu'il n'a pas pu commettre. Il lui reste à peine 3 mois pour trouver qui a assassiné la belle Mia Mercer, une artiste de music hall aux relations et motivations douteuses.

édition Omnibus 1000 pages en 2004

Je poursuis ma lecture du "pavé" emprunté à la médiathèque (plus de 1000 pages toutes fines et écriture minuscule) et je veux aujourd'hui parler du 3è roman de ce livre "L'ange noir" que j'ai beaucoup apprécié. 133 pages de pure roman noir comme je les aime, et je ne suis pas la seule, c'est à dire avec aucun passage dégoulinant de sang, aucun passage où l'on suit la psychologie d'un tueur sadique etc. (certains pourront reconnaître de récents "romans" qui me sont tombés des mains).

Étrangement j'ai aimé l'humour, peut-être inconscient de l'auteur mais je n'ai pu m'empêcher de me dire que cette épouse, du genre "desperate housewife" qui ne travaille pas et qui passe sa journée à attendre son mari, a vraiment du cran et c'est certainement ce décalage que j'ai trouvé plutôt drôle.

Ayant pris possession du carnet téléphonique de la morte et d'un indice sur la scène du crime, Alberta décide de partir sur les traces des protagonistes afin de les approcher et de les tester sur leur capacité à avoir pu éliminer cette femme, quitte à se mettre en danger.

La qualité littéraire est au rendez-vous de ce polar noir : la construction des chapitres (un pour chaque suspect), les dialogues, le suspens, tout est parfaitement mené sans que l'on ressente ni impatience, ni désolation. Une petit défaut à la fin lors de la scène finale assez rocambolesque qui pour surprendre tant il s'en est fallu de une pour qu'elle y reste, mais tout se tient si l'on garde en tête mon impression de départ : lire un polar qui réserve quelques tours de passe-passe malicieux.

Il parait que ça arrive à tout le monde au moins une fois. Il parait aussi que le mieux est de laisser courir, de faire semblant de ne rien remarquer, et que ça passera tout seul. c'est ce qu'on dit. mais essayez donc cette recette, à vingt-deux ans, quand c'est la première fois que ça vous arrive. (p.276)

The Black Angel (1943) Publié en français sous le titre Ange


En tête de billet : June Vincent qui jour le rôle d'Alberta, renommée Catherine dans le film (1946) adapté du roman

mardi 5 août 2025

La peur - Stefan ZWEIG

Marie Krøyer in Paris-Michael Peter Ancher


Recueil de 6 nouvelles

1) La peur (version courte)

Une bourgeoise se fait surprendre par une femme en sortant de chez son amant et succombe à son chantage, à partir de ce moment la peur que son aventure soit découverte par son mari ou que cette horrible femme n'aille le voir ne la quitte pas. Mais il s'avère que le mari a orchestré ce chantage afin qu'elle lui revienne.

À présent que la bonne lui enlevait son manteau, qu’elle entendait dans la pièce voisine son petit garçon jouer avec sa sœur cadette, et que son regard apaisé rencontrait partout des choses familières, bien à elle et rassurantes, elle retrouva une apparence de calme, tandis que les vagues souterraines de l’émotion agitaient encore douloureusement sa poitrine oppressée. Elle ôta sa voilette et s’efforça de détendre ses traits, bien décidée à paraître naturelle ; puis elle entra dans la salle à manger, où son mari lisait le journal devant la table mise pour le dîner. « Il est bien tard ma chère Irène », fit-il sur un ton d’aimable reproche. Il se leva et l’embrassa sur la joue ; elle en éprouva malgré elle un pénible sentiment de honte. Ils se mirent à table et, se détournant à peine de son journal, il demanda d’un air indifférent : « Où étais-tu pendant tout ce temps ?

2) Révélation inattendue d'un métier

Un homme arrive à Paris pour affaires et tandis qu'il attend son heure de rendez-vous il passe le temps à observer les passants jusqu'à ce qu'il distingue dans la foule le comportement étrange d'un homme très pauvrement vêtu, qu'il prend d'abord pour un détective déguisé en clochard, puis un policier mais qui se révèle être un pickpocket qui va finir par s'en prendre à lui et qu'il laissera filer, touché par sa misérable condition.

Ce personnage singulier s’imposa d’abord à mon attention par le simple fait qu’il revenait constamment dans mon champ visuel. Ces mille, ces dix mille autres passants que j’avais vus défiler pendant cette demi-heure disparaissaient tous comme tirés par d’invisibles fils : ils me montraient rapidement une silhouette, un profil, une ombre, et déjà le courant les avait emportés à tout jamais. Cet homme, au contraire, ne cessait de revenir et toujours au même endroit.

3) Leporella

Une servante disgracieuse et mal embouchée se met à aduler son employeur et prend en grippe l'épouse de son maître, au point de la supprimer ; l'époux, horrifié, cherche à prendre ses distances et lorsqu'il la renvoie, elle se suicide de désespoir.

Sous l’effet de cette impulsion fortuite, les couches profondes de son être s’ébranlèrent l’une après l’autre, jusqu’à ce qu’il s’en détachât, informe tout d’abord, puis de plus en plus net, un sentiment nouveau, pareil à celui qui guide le chien lorsqu’un beau jour il discerne subitement, parmi tous les bipèdes qui l’entourent, son maître à lui : à partir de ce moment-là il le suit, accueille par des frétillements ou des aboiements celui à qui le destin le soumet, lui obéit de plein gré et l’accompagne partout avec docilité. C’est ainsi que dans la vie bornée de Crescenz, où il n’était question jusque-là que de cinq ou six choses – argent, marché, fourneau, église et lit –, un nouvel élément s’était introduit en écartant violemment tout ce qui l’avait précédé. Et avec cette âpreté du paysan qui ne veut plus lâcher ce dont ses dures mains se sont emparées un jour, elle aspira cet élément en elle jusque dans le monde trouble de ses instincts. 

4) La femme et le paysage

Par une lourde nuit d'été, un jeune homme rencontre une jeune fille exaltée par la tension de l'air orageux et qui, à demi consciente, se met à l'embrasser sauvagement. Devinant qu'elle n'a pas toute sa raison il la repousse ; le lendemain, à la table du petit déjeuner de la pension dans laquelle ils séjournent, elle a tout oublié de son abandon.

Mais alors que mes lèvres errantes voulurent remonter jusqu’à ses paupières, jusqu’à ces yeux dont les flammes noires m’avaient fait si fort frissonner, au moment où je me redressai, pour voir son visage et en jouir davantage en le contemplant, je m’aperçus, étonné, que ses paupières étaient bien closes. Comme un masque grec taillé dans la pierre elle était là sans yeux, sans vie – Ophélie morte, à présent, flottant sur les eaux, le visage inerte et pâle, émergeant des flots sombres. J’eus peur. Pour la première fois, la réalité m’apparut dans cette aventure fantastique. Je m’aperçus avec horreur que je tenais dans mes bras une égarée, une inconsciente, une malade, une somnambule que seule la chaleur accablante de la nuit, telle une lune rouge et maléfique, avait poussée dans ma chambre, un être qui ne savait pas ce qu’il faisait, qui peut-être ne voulait pas de moi.

 

5) Le bouquiniste Mendel

A découvrir sur ce lien

6) La collection invisible

J'ai eu beaucoup de plaisir à relire ces nouvelles (en ebook) car l'auteur qui est l'un de mes préférés n'a pas son pareil pour décrire les affres de la passion, l'amour et ce qu'il est capable de transfigurer. Dans ces récits certains personnages éprouvent la peur viscérale, de celle qui nous retourne l'esprit et la raison :
  1. la peur de perdre son statut de bourgeoise irréprochable : "La peur",
  2. la peur d'être arrêté : "Révélations...",
  3. la peur d'être victime (lui) ou d'être abandonnée (elle) : "Leporella"
  4. la peur d'abuser une femme hystérique : "la femme et le paysage"
  5. la peur de l'oubli : "le bouquiniste Mendel"
  6. la peur du mensonge découvert "la collection invisible"
Stefan Zweig est un auteur multiple qui sait parler de choses sérieuses et humaines avec beaucoup de psychologie et dans un style assez exceptionnel, il suffit de lire quelques extraits pour s'en convaincre.

Angst paru en 1925 (allemand) et en 1935 en français




lundi 4 août 2025

La Mariée était en noir - William Irish (Cornell Woolrich)


Son mari est abattu à la sortie de l'église et à compter de ce jour, rien n'arrête sa veuve de retrouver et tuer ceux qu'elle pense responsable de son malheur.

Un homme tombe du 17è étage lors d'une party, une femme qui était sur les lieux mais qui n'était pas invitée est introuvable. Peu après, un homme reclus dans un hôtel minable est empoisonné par une femme qui disparait par l'escalier de service. Ensuite, un père de famille se retrouve aux prises d'une femme qu'il croit être l'institutrice de son fils envoyée par son épouse partie chez sa mère en urgence et se retrouve enfermé dans un placard colmaté où il succombe.
L'enquêteur sur le premier meurtre aune intuition en apprenant les autres, pour lui cela ne fait aucun doute : une femme cherche à se venger et il lui faut désormais trouver le lien entre les victimes.

Une construction assez singulière pour cette course contre la montre à la recherche d'une tueuse implacable : chaque partie du roman est libellée du prénom de la victime et s'articule ainsi : 
  • l'entrée en scène de la tueuse dans l'entourage familier de la victime,
  • la mise à mort,
  • l'enquête.
Certaines parties sont plus étudiées que d'autres dans la psychologie des personnages, ainsi j'ai beaucoup aimé la 3è partie "Moran", le père de famille tellement critique vis à vis du mariage, de la charge mentale de la mère de famille qui s'inquiète du fait que son mari est incapable de s'occuper de son fils et de lui-même. Lorsqu'elle voyage en direction de sa mère qu'elle croit malade, elle ne fait que pourtant penser à son foyer, sa charge mentale a atteint un niveau maximal. C'est aussi le chapitre où l'auteur met beaucoup de sentiment personnel sur ce que devrait être une famille, du rôle de chacun, et dans son portrait, on ne eut pas dire que les hommes soient à leur avantage.
Le paysage glissait le long du car avec des ondulations pareilles à celles d'une terre soulevée par la charrue, mes les arbres, les prés et les maisons n'étaient pas renversés au passage. Margaret ne voyait qu'avec la surface de ses yeux : on eût dit que les images s'arrêtaient à l'entrée de la pupille. Toutes les dix minutes, régulièrement, elle se souvenait de quelques petite chose qu'elle avait omis de dire à Franck, à propos de Cookie, de la maison, du laitier ou de la blanchisseuse ; peu importait, finalement, se disait-elle, car il aurait probablement déjà oublié. (p.53)
 
Révélation
[Ce roman a été adapté par François Truffaut avec une fin différente cependant (dans le livre les victimes sont innocentes du crime qui leur est attribué car elles passaient par hasard au même moment où un gangster embusqué a tiré sur l'époux, dans le film, les victimes et le tireur se connaissent).]

J'ai lu ce livre dans le pavé des éditions Omnibus de 1000 pages emprunté à la médiathèque, je lirai les autres romans et nouvelles dans les jours prochains.
publié en 1940 "The Bride Wore Black" sous son nom Cornell Woolrich 
et en 1946 pour la version française sous son pseudo William Irish



illustration : George Goodwin Kilburne