mardi 22 septembre 2026

La plume empoisonnée - Agatha CHRISTIE


Jerry Burton, un aviateur blessé lors de la bataille d'Angleterre (1940) quitte Londres pour s'installer avec sa sœur Joanna à Lymstock, dans la campagne anglaise, le temps de sa convalescence qui doit durer plusieurs mois. A peine arrivés, des lettres anonymes sont distribuées un peu partout et les Burton en reçoivent également une, ce qui pique la curiosité de Jerry. Lorsque l'épouse du notaire Symmington se suicide après en avoir reçu une, Jerry s'intéresse de plus près aux mœurs des habitants et collabore avec Scotland Yard avec ses faibles moyens. Aucune piste sérieuse n'est trouvée et lorsque Agnes, la femme de chambre des Symmington est retrouvée morte dans un placard à balai, Miss Marple arrive à Lymstock et suggère une légère mise en scène pour faire tomber le coupable dans le piège tendu par la police.

 

J'ai bien aimé cette aventure assez originale car Miss Marple n'apparaît que vers les 10 dernières pages et à peine esquissée, laissant toute la place de détective amateur à Jerry. Même si le motif du meurtre n'est pas nouveau, les causes sont légèrement tirées par les cheveux surtout la mort d'Agnes qui est vraiment abusive, mais elle était témoin indésirable alors...
 

Je trouve que le style d'Agatha Christie est intemporel, tout est si moderne dans la description des relations humaines, le seul détail qui pourrait suggérer la période du récit est un marqueur temps, ici les années 40, ou l'absence d'objets modernes.

L'introduction des personnages principaux que sont Jerry et, dans une moindre mesure sa sœur Joanna, et leur développement amoureux avec des personnes de Lymstock, me laisse penser que l'auteur s'est particulièrement délecté à écrire ce livre, qui décrit si bien les différentes personnalités d'un petit village où tout se sait, se devine, se raconte, et qu'elle considérait comme son meilleur roman (source : site officiel). 

– Vous allez vous rétablir complètement. Nous n’en étions pas sûrs quand vous avez subi l’examen de contrôle mardi dernier, mais maintenant c’est officiel. Seulement ça ne sera pas une mince affaire. Ce sera long. Long et fastidieux. Quand le système nerveux et les muscles sont en jeu, il faut que le moral soutienne le physique. La moindre impatience, la moindre contrariété vous feront régresser. Alors, quoi que vous fassiez, « n’essayez pas d’aller plus vite que la musique ». La plus petite imprudence, et vous vous retrouverez en clinique. Il faut que vous preniez la vie au ralenti, comme elle vient, tempo legato. Non seulement votre corps a besoin de récupérer, mais vous avez été maintenu longtemps sous médicaments et vos nerfs sont affaiblis. » C’est pourquoi je vous dis : partez pour la campagne, louez une maison, intéressez-vous à la politique locale, aux scandales, aux potins du village, passionnez-vous pour la vie de vos voisins. Et, si je peux me permettre une suggestion, choisissez un trou perdu où vous ne connaissez rigoureusement personne.  

publié en 1942 "The Moving Finger"


 illustration 1 : Perkins Harnly, illustration 2 : Georg Achen

samedi 19 septembre 2026

Gertrude Stein et la génération perdue - Valentina GRANDE


Le roman graphique présente en quelques chapitres, épilogue et postface, l'étonnante figure du monde des arts au début du XXè siècle dans le Paris littéraire et artistique de Montparnasse où Gertrude Stein recevait chaque samedi au 27 rue de Fleurus, ceux qui selon elle avait un talent qui ne manquait qu'un petit coup de pouce qu'elle était capable de donner. Apollinaire, Picasso, Hemingway, Fitzgerald, Braque et Matisse dont elle a acheté le controversé tableau "Femme au chapeau", allaient et venaient au gré des invitations ou rencontres avec cette influente américaine qui œuvra avec son frère, puis avec sa compagne Alice B. Toklas, a découvrir des talents de la "génération perdue" qui devinrent mondialement connus.

Comme je l'annonçais dans mon journal dans mon billet sur les fils rouges littéraires, j'ai eu envie d'approfondir mes connaissances sur Gertrude Stein que j'ai trouvée à peine esquissée dans le roman "Une année avec Gertrude Stein" et j'ai jeté mon dévolu sur les deux livres présents dans ma médiathèque dont celui-ci et son roman le plus connu "L’Autobiographie d’Alice B. Toklas" que je n'ai pas encore terminé.

l'auteur fictif chemine auprès de Gertrude Stein le long  de l'ouvrage
 

Le roman graphique est intéressant même si je n'ai rien appris pour ma part mais les illustrations et les textes sont assez bien trouvés et conformes à l'étrangeté des manières de Gertrude Stein pour qui les mots avaient leur propre vie après avoir été prononcés ; un auteur fictif est prétexte à la déambulation graphique de cette bande dessinée : il accompagne Gertrude Stein qui se confie ou il s'adresse au lecteur pour lever le voile sur cette femme connue pour avoir été une immense collectionneuse d'art et qui aurait voulu être reconnue comme un grand écrivain.

texte en postface "qui était Gertrude Stein ?"

 

page qui résume les oeuvres de Gertrude Stein 

 
paru en 2022


  • Auteur : Valentina Grande, traduction en français par Jérôme Nicolas
  • Illustration : Eva Rossetti

Illustration d'entrée de billet : La femme au chapeau de Henri Matisse 

dimanche 6 septembre 2026

Comme un enfant aux yeux de lumière - Filippo STOPPELE



En 1977, la France remporte le Concours Eurovision de la chanson grâce à L'Oiseau et l'Enfant, interprétée par Marie Myriam. Cinquante ans plus tard, cette victoire demeure un symbole, mais l'histoire de ceux qui l'ont rendue possible reste largement méconnue, en particulier l'incroyable destin de Jean-Paul Cara, le compositeur.
 

 

Ces chansons ne sont pas simplement des compositions. Elles sont des confidences. Des morceaux de vérité arrachés à ses années d'errance, à ses espoirs, à ses blessures silencieuses. (p.56)

Grâce à un remarquable travail de documentation et de solides connaissances du milieu du divertissement, ce récit remonte le temps et nous plonge dans les années 60-70 autour du compositeur de musique Jean-Paul Cara (photo ci-contre), ses rencontres opportunes qui lui ouvrent le chemin de ses nombreux succès de la chanson française jusqu'à l'Eurovision où ses chansons remportent successivement le 2ème prix en 1976 et le podium en 1977 avec la jolie chanson "L'oiseau et l'enfant" interprétée par la jeune Marie Myriam âgée de 20 ans.

Filippo Stoppele est un auteur franco-italien passionné d'histoire, de musique et de transmission de la mémoire.

Une jolie chronique de succès annoncés où l'on croise le toute jeune Dave (je l'ai toujours aimé), Catherine Ferry (une chanteuse à la voix magnifique !)

Un sourire, quelques mots échangés, parfois un encouragement. Dave - car c'est sous ce nom qu'il se fera bientôt connaître - possède déjà cette qualité rare : une gentillesse immédiate, une disponibilité naturelle pour les autres, comme s'il comprenait instinctivement ce que chacun traverse. (p.41)

publié en ebook chez Librinova

 

#nostalgie #émouvant #documenté 


L'enfant grise - Grégoire COURTOIS

 


Le narrateur revient sur son enfance et les relations qu'il a développé au contact de la nature. Solitaire, il finit par trouver de la joie dans la forêt, et se persuade que la nature le protège et le défend, réellement ou dans son imaginaire, de ceux qui lui veulent du mal. Son amitié amoureuse avec son amie Noémie finit par être surpassée par l'attrait morbide qu'il développe avec ce qu'il a découvert tapi au fond d'un boyau dans lequel il se glisse et se réfugie : un mystérieux corps d'enfant, peut-être la camarade de jeu de son grand-père Jean, disparue en 1940 pendant l'évacuation lors d'un raid aérien durant la 2è guerre mondiale et jamais retrouvée.

Grand-Père Jean était plongé dans une sorte de rêverie éveillée, mais il continua à parler. "Ton histoire est étrange, dit-il, parce que j'ai eu moi aussi une voisine qui a été quelque temps, trop peu de temps, ma meilleure amie. - Ah bon ? dis-je. Vous aviez quel âge ?" Grand-Père Jean fit la moue indécise. Il avait une myriade de petits cratères rouges sur le nez et sous les yeux. La peau de ses mains était fine. Je voyais bouger ses tendons au travers. "Je pense que nous avions ton âge à peu près, répondit-il enfin. (empl.533)
 

 

Rentrée littéraire 2026

Attirée par la couverture énigmatique et le résumé de l'éditeur j'ai demandé à lire ce roman en avant-première grâce qu service de presse de Netgalley, vraiment une chance pour les gros lecteurs comme moi et pour combler mon désir de partager mes impressions de lecture.
 
Toutefois, si je reconnais à l'auteur un style hors du commun et une écriture très poétique, ce roman ne m'a pas plu et c'est d'autant plus étrange que je me suis souvent retrouvée dans certains passages où l'enfant se réconforte dans la nature comme j'ai pu le faire dans ma propre enfance.
 
Il y a un manque d'unité de rythme et l'on oscille sans cesse entre le passé et le présent, les hallucinations du narrateur qui se croit transporté en 1940, mais ce que j'ai trouvé le plus incongru et décevant, c'est les petites "leçons" d'écologie, d'idéologie, qui étaient insérées de manière forcée et artificielle dans le récit (la guerre c'est pas bien, les hommes sont méchants avec la nature, etc.).
 
 
 
J'ai bien aimé le choix de l'auteur qui développe l'idée où les êtres vivants sont reliés les uns aux autres, y compris à travers le temps, également la transmission générationnelle avec le petit-fils qui désire accomplir la quête inachevée de son grand-père, mais j'ai regretté un rythme trop lent et décousu. 
Tu sais, Grand-Père, dis-je; tu ne la retrouveras jamais. Tu devrais rentrer chez toi et te reposer." Au-dessus du bois des Caves, une escadrille d'avions de guerre passa dans un bruit de foin du monde. Grand-Père Jean leva le regard. Il faisait presque nuit maintenant. Il ne vit planer, au-dessus de nos têtes et des cimes, que des ombres cruciformes. "Ils vont vers Auxerre, dit-il. Ici, on ne craint rien. Certains prétendent que les fameuses caves du bois sont des trous d'obus rebouchés par le temps et les alluvions, mais aucun obus n'est jamais tombé par ici. Ces bois étaient trop petits pour cacher des camps de résistants, et quel intérêt de bombarder des bois vides ? Non. Je suis sûr que ces caves ont toujours été là, depuis l'origine du monde. Elles sont des pièges et des refuges. Elles capturent. Elles avalent. Comment voudrais-tu que je cesse de chercher ? On n'arrête jamais de chercher. Dès lors qu'on a perdu quelque choses, on n'arrête jamais." (empl.3002)

publication le 3 septembre 2026

 

 #LEnfantgrise #NetGalleyFrance  

mardi 1 septembre 2026

Le Bal des foudroyés - Camille PASCAL

 
A la mort de Mazarin, l’échiquier politique autour du roi Louis XIV, qui jusqu'à présent ne pensait qu'à la jouissance et aux réjouissances, se réorganise lorsque Louis XIV découvre l'effondrement des finances de la France à cause de détournements colossaux par ceux-là même qui étaient chargés de leur intendance.
Déterminé à reprendre les rênes du pouvoir, Louis XIV élabore un piège, avec ses plus fidèles serviteurs dont Colbert devenu son principal ministre d'État à la mort de Mazarin, pour arrêter Nicolas Fouquet qui s'est rendu coupable d'avoir continué à détourner de l'argent alors que Louis XIV, qui lui avait pardonné les écarts précédents, lui avait demandé instamment de tenir les comptes sans duperie.
Depuis bientôt cinq mois, Fouquet lui mentait ainsi ouvertement malgré ses engagements, osant lui présenter des comptes et des bilans tronqués, pour ne pas dire truqués, alors que dès le lendemain de la mort du cardinal il avait exigé de lui que les registres des finances soient tenus à la perfection. Cet homme, plein de lui-même et convaincu de la virtuosité de ses jongleries de manieur d'argent, ne s'était pas contenter de lui mentir : il l'avait traité comme un enfant que l'on tient en lisières, afin de le conduire là où bon vous semble. Cela, il ne pourrait jamais le pardonner...(empl.1967-1968)
 

 

Château de Vincennes peint par Franz Adam Van Der Meulen vers 1660
lieu où se déroulent de nombreux passage, demeure royale et celle de Mazarin

 
Rentrée littéraire 2026 (Date de parution : 27/08/2026) j'ai bénéficié de ce livre en "service presse" à ma demande par l'intermédiaire du site NETGALLEY.
 
J'ai eu un "coup de coeur" pour ce roman historique qui nous plonge dans l'année 1661 avec une première partie développant la mort de Mazarin et ses dernières manigances pour mettre à l'abri ses nièces, et une seconde partie avec ce que j’appellerai le "réveil du roi" et les découvertes et décisions que prend le jeune monarque de 23 ans bien décidé à reprendre en mains les affaires du royaume.
 
Le style est presque burlesque avec force description des atours et décors des personnages, Mazarin et ses bijoux, Louis XIV et ses aventures galantes, etc... On lit comme on assisterait à une pièce de théâtre façon Commedia dell'arte, avec Louis XIV en deus ex machina qui frappe de sa foudre ceux qui ont l'ont abusé.
 
A la fin du livre, la liste impressionnante des sources bibliographiques consultées par l'auteur pour développer avec précision l'intrigue historique démontre pourquoi l'on se sent tellement bien immergé en 1661 tout au long de la lecture avec, en prime, de l'humour tout au long du roman.
Brienne ne se le fit pas répéter, galopa plus vite qu'un rat de Paris du côté de l'hôtel de Ville et, lorsqu'il l'eut enfin trouvé, ramena le duc, plus mort que vif, en lui conseillant de ne pas s'approcher de trop près des augustes mains. (empl.1398) 
 
Louis XIV et Colbert (en bleu) par Henri Testelin

 
 
Cela, Colbert ne le savait que trop bien, et c'est la raison pour laquelle depuis plus de dix ans, il portait toujours le même habit noir à simple rabat et ses cheveux naturels, ne se faisait pas bâtir de château, affectait de regarder à la dépense tout en collectionnant secrètement les livres rares dont les prix sont un mystère pour les profanes et qui pèsent moins que des lingots d'or, se gardait bien de rouler carrosse et dissimulait avec soin une fortune déjà grosse de plusieurs millions. Qui aurait pu s'en prendre à un domestique connu pour sa frugalité, sa tempérance et son intégrité ? (empl.722)  


publié en 2026

 

Illustration : "L’Ordre rétabli dans les finances" par Charles Le Brun (1662)

samedi 29 août 2026

70 bis Entrée des artistes - Patrick MODIANO et Christian MAZZALAI


L'écrivain Patrick Modiano et le musicien Christian Mazzalai présentent en 34 chapitres les personnages, évènements ou anecdotes qui se tissent autour d'une seule adresse : le 70 bis rue Notre Dame des Champs où se sont côtoyés de nombreux artistes depuis le milieu du XIXè siècle.


J'avais repéré ce livre en octobre 2025 au moment de sa parution en passant à la librairie Tschann sur le boulevard du Montparnasse et m'étais promis de le lire. Depuis ce temps, je vois passer des avis plutôt négatifs et cela me surprend car j'ai beaucoup apprécié cette lecture de courts textes avec illustrations.

Concernant les illustrations, il est fort dommage qu'elles ne présentent pas toutes des informations dont on peut en deviner certaines par rapport au texte ; à la fin du livre il n'y a que l'index des références des crédits photographiques mais il n'y a pas tout.

C'est grâce à des documents trouvés dans la cave du 70 bis et remis à Christian Mazzalai qu'a germé l'idée de ce livre où l'on voyage à partir du milieu du XIXè siècle jusqu'à nos jours. Nous ignorons comment Mazzalai a persuadé Modiano d'écrire le livre, peut-être pour apporter plus de lumière lors de la sortie, évidemment il ne s'agit pas d'un roman où les fans de Modiano vont retrouver le style spécifique de l'auteur mais cela reste une jolie parenthèse littéraire et artistique.
 

 
Vu de l'extérieur le 70 bis à l'air bien étroit mais le terrain est en profondeur sur une surface de 12 000 mètres carrés et les ateliers à cette adresse étaient donc assez nombreux. Il aurait été intéressant de savoir s'il en existe encore.
 
page 11, extrait d'Apollinaire, le même poème que j'avais relevé dans ma lecture d'Alcools !

 
Cette balade à travers le temps fait se rencontrer et parfois se recroiser des années plus tard certains artistes comme si le 70 bis était un lieu magnétique où survivent encore des échos de musique, des coups de ciseau, des confidences et des repas partagés.
 
Le brouhaha des conversations, les éclats de rire, la musique du 70 bis tranchaient sur le silence environnant de la campagne et des couvents. Et l'on ne pouvait pas se douter que tout cela était un signe précurseur de l'animation qui régnerait bien plus tard dans le Montparnasse nocturne des années 1920. (p.19)
 
publié en octobre 2025

 
 
 
 

Illustration d'entrée de billet : le 5è étage d'une maison à Paris en 1860 (artistes)

mercredi 26 août 2026

La Place de l'Étoile - Patrick MODIANO


 
Années 60 (en tout cas après la 2è guerre mondiale). Raphaël Schlemilovitch, le narrateur, passe en revue une partie de sa vie qui commence dans la petite bourgeoisie et qui peu à peu bascule dans un récit hallucinatoire qui se déroule pendant les années de collaboration, rempli d'actes les plus abjects les uns que les autres sur fond d'antisémitisme, de collaboration avec un Raphaël qui délire dans une autre époque que la sienne pour finir sur le banc d'un psychanalyste. 

 
Heureusement que je n'ai pas découvert Modiano par ce roman qui ressemble plus à un essai pour dénoncer l’antisémitisme dont a souffert le peuple juif en France durant la seconde guerre mondiale. Tout est poisseux dans ce récit et j'ai eu du mal à y voir une parodie ou un pastiche tant il n'y avait rien à sauver d'intéressant. Viol, trafic humain (femmes), tortures, etc. J'ai été jusqu'au bout de cette lecture pour savoir s'il y avait une leçon de morale à la fin, quelque phrase ou paragraphe qui sauve ce livre, non rien de tout cela. Une fin en jus de boudin, si j'ose l'expression.
 
Il m'a fallu jeter un œil sur la biographie de l'auteur pour comprendre que Schlemilovitch est un peu lui-même un peu son père, mais cela n'explique pas que ce roman ait reçu deux prix pour encourager un jeune auteur car le style n'est pas exceptionnel : Modiano avait alors 23 ans à la sortie de ce "roman" chez Gallimard en 1968 et il m'est impossible de ne pas y voir un "passe-droit" de bon aloi dans un cercle d'entre-soi.
 
Pour ces raisons, je ne recommande pas de lire ce livre pour découvrir la prose de Modiano qui s'est heureusement améliorée avec les années.

Je tutoie Goering ; Hess, Goebbels et Heydrich me trouvent fort sympathique. Avec moi, elle ne risque rien. Les policiers ne toucheront pas à un seul de ses cheveux. S'ils s'obstinent, je leur montrerai mes décorations : je suis le seul juif qui ait reçu des mains d'Hitler la Croix pour le Mérite. (p.43)

publié en 1968

Illustration d'entrée de billet : défilé de la Wehrmacht devant l'Arc de triomphe à Paris : image d'ouverture du film "l'armée des ombres" de Jean-Pierre Melville.

mardi 25 août 2026

Les muses ne dorment pas - Zoé VALDÉS


Mars 2019. Zoé Valdés est invitée par la directrice de la collection « Ma nuit au musée »  à séjourner dans le musée Thyssen-Bornemisza à Madrid. En observant certains tableaux, Zoé leur trouve des résonances avec sa propre vie, la femme représentée dans le tableau de Bonnard est le portrait craché de sa fille. Puis la narratrice raconte le destin de deux muses : Maria qui a posé pour Balthus et Renée qui a posé pour Bonnard.

Misia Godebska par Bonnard

Curieusement, Attys Luna présente une certaine ressemblance avec Misia Godebska : sa beauté émane d'un fond discret et énigmatique conjugué à son avantageux abord. Toutes deux, Misia hier et Attys Luna maintenant, ramassent leurs cheveux en chignon de façon identique, subtile et exquise. (p.19)


Ceci est mon huitième livre de la collection "Ma nuit au musée" que j'ai débuté en mai 2023 avec Andrea Marcolongo et son magnifique "Déplacer la Lune de son orbite" qui nous transportait à Athènes sur les ruines du Parthénon.

Zoé Valdés nous emmène à Madrid mais de cette ville, et du musée Thyssen-Bornemisza où elle passe la nuit, nous ne saurons pas grand chose et c'est bien dommage ; c'est pourquoi j'ai mis une notation moyenne (2,5/5) car si les histoires racontées m'ont intéressées, elles auraient largement pu l'être dans un contexte différent de cette collection qui doit, il me semble, en dire un minimum sur le pourquoi du choix du musée et le musée en lui-même. L'auteur choisit le récit de deux muses dans les deux parties de ce livres : Renée Monchaty qui sert de modèle à Pierre Bonnard mais qui la laissera tomber, l'autre une certaine María (on comprend qu'il s'agit de Zoé elle-même) qui deviendra modèle pour Balthus et sa composition au corbeau. Mon intérêt à poursuivre le récit est exclusivement dû à la prose très poétique de l'auteur qui m'a beaucoup touchée. Toutefois, la fin m'a parue précipitée et peu crédible avec cette mise en abîme le rêve dans le rêve.

Bonnard, Le Repos (Renée Monchaty)
 

J'ai été un modèle, pas une muse. La muse de Bonnard fut Renée Monchaty. Ce personnage situé  au centre de la place Saint-Marc fut aussi une inspiration pour Canaletto. De Balthus, qui le sait ? Quand je parle de "muse", je veux dure une authentique inspiration, voix directe ou medium vers la création pure. (p.191)

Canaletto - La place Saint-Marc
 
 
Le temps s'écoule de la même manière pour tous les êtres humains, mais tout être humain flotte de façon différente manière dans le temps. (p.212) 

 

Publié en 2021, traduit de l’espagnol par Albert Bensoussan
218 pages

 Illustration d'entrée de billet : Balthus (composition au corbeau)

lundi 24 août 2026

Une année à Paris avec Gertrude Stein - Deborah LEVY


Une année à Paris raconte l’histoire d’une anglaise qui séjourne à Paris afin d'écrire un essai sur Gertrude Stein qui s'y installa au début du XXè siècle en compagnie de son frère Leo où elle se distingua en tant que mécène de nombreux artistes avant de devenir célèbre grâce à un roman sur sa "femme" Alice B. Toklas.



"My year in Paris with Gertrude Stein" publié en 2026 et traduit la même année par Céline Leroy aux Éditions du sous-sol.

J'ai lu ce livre en version électronique grâce à Netgallay, intéressée par le titre car je venais de lire "Alcools" de Guillaume Apollinaire (1880-1918) et que les notes complémentaires de mon édition évoquaient Gertrude Stein (1874-1946) dont je n'ai jamais entendu parler jusqu'à présent. Parfois, mes choix de lectures jouent à saute-mouton d'un livre à l'autre.

Marie Laurencin "Apollinaire et ses amis"
Gertrude Stein à gauche, Apollinaire au centre

Guillaume Apollinaire est mon poète muse le plus fou. Il est mort de la grippe espagnole en 1918, à trente-huit ans, en même temps que des million d'autres frappés par cette pandémie étrangement non documentée qui a ravagé l'Europe. .../... Picasso avait l'habitude de plaisanter qu'Apollinaire, qui n'a jamais connu son père italien, était le fils du pape. Gertrude Stein aimait l'exubérance d'Apollinaire, admirait l'agilité de son esprit et sa sensibilité d'avant-garde. Ils étaient bons amis. Il a comparé l'explosion d'une balle à un "mimosa en fleur", mais il ne parlait peut-être pas de la balle qui lui a explosé le crâne. (emplacement 101)

J'ignore si mon ebook est conforme à ce qui est prévu par l'éditeur mais j'ai lu un texte complément désordonné, avec des numéros et des titres en milieu de ligne qui m'ont perturbée ; j'ai poursuivi ma lecture en tentant d'ignorer cette mise en page sans savoir si elle est voulu car lorsque j'ai lu d'autres avis, je n'ai pas retrouvé cette remarque. 

exemple et ce n'est pas le seul...

C'est un essai qui se lit comme un roman ; la narratrice vit elle-même un séjour parisien chaotique avec ses amies : Eva une américaine écrivain qui écrit un roman graphique et dont le mari est resté en Amérique, Fanny, et à la fin un mystérieux Jean-Luc. 
Le récit alterne entre les expériences de la narratrice et ses réflexions sur celle qu'elle cherche à comprendre à travers ce qui reste d'elle : ses écrits, ses amis, les écrits de ses amis sur elle et les choix de sa collection d'art.

Tout ce mélodrame .../... m'offrait un répit bienvenu dans l'écriture de mon essai consacré à Gertrude Stein, sur qui j'en savais à la fois trop et pas du tout assez. Stein mettait beaucoup d'obstacles sur ma route. la route de la compréhension. Parfois, quand je lisais son style à la fois déroutant et captivant, j'avais envie de lui donner un coup dans les côtes. Elle voulait que les lecteurs viennent à elle, mais une partie d'elle-même ne supportait pas d'être trouvée. (empl. 44)

Nous apprenons donc un peu sur Gertrude Stein, ses études de psychologie, de médecine (brillante élève elle ne termina pas son doctorat), puis son départ pour Paris, ses relations mondaines, sa mise en ménage avec une femme, ses débuts de collectionneuse.

Collectionner l'art le plus audacieux du début du XXè siècle. Cézanne. Picasso. matisse. Les peintres "hors-la-loi" moqués, en difficultés. Gérer, à vingt-neuf ans, la première galerie d'art moderne d'Europe dans l'appartement qu'elle louait à Paris avec son frère. Puis elle décide de se trouver une femme et se de séparer de son frère, qui s'était mis à l'attaquer sur son écriture. (empl.213) 

Dans cette année à Paris, qui n'est d'ailleurs pas celle de la narratrice mais celle de Eva (on le découvre à la fin du livre), nous aurons rencontré des artistes, été témoin de la recherche d'un chat perdu nommé "Le fil", traversé le Père Lachaise pour découvrir la tombe de Stein mais nous avons surtout lu de nombreuses digressions sur la création littéraire.

Chaque siècle a besoin qu'un artiste démantèle la cohérence telle qu'on l'a apprise et fasse de la place à la nouveauté.(empl.250)

La narratrice voue un culte à la prose de Virginia Woolf dont elle se sent plus proche "Pourtant c'est chez Virginia Woolf, née huit ans après Gertrude Stein, que j'ai trouvé le plus d'encouragement à chaque étape de ma vie. Sa pensée était très profonde. Et me correspondait. Et Gertrude Stein ? Sa pensée était très profonde. (empl.264)

Pour finir ce commentaire, je n'ai pas été conquise par la prose de cet auteur qui est assez indigeste : récit brouillon, pas de structure, pas de cohérence justement, j'avais l’impression de lire un grand tableau présentant des post-it, des images découpées et quelques couvertures de livres : "Paris est une fête" d'Hemingway, "L'autobiographie d'Alice B. Toklas" de Gertrude Stein.

Nul doute que je n'en resterai pas là de mes découvertes de G.Stein et que mes prochaines lectures en seront inspirées.

mardi 18 août 2026

Blue Moon in Kentucky - Jim HARRISON

Wendell, le narrateur entraine le lecteur dans le luxueux milieu d'élevages de pur‑sang dans le Midwest américain. Wendell est un avocat réservé qui traite parfois d'affaires louches et son cousin Owen -devenu son frère adoptif- est d'un caractère opposé et exubérant : il travaille dans le milieu de l'élevage de chevaux de race lorsqu'il ne perd pas des fortunes au poker.
Owen multiplie les aventures amoureuses, aurait aimé se marier avec la riche héritière Olivia, a eu une fille : Kyle avec son épouse Marjorie, et la dernière conquête en date est Carrie, une très belle actrice qui ne laisse pas Wendell indifférent d'autant que ses relations avec sa femme Patricia sont au point mort : "Peut-être nous aimions-nous toujours, mais c'était l'attention prudente de deux chiens d'âge mûr ; nous n'éprouvions plus le moindre intérêt l'un pour l'autre." (p.58).
Lorsque Owen se rend coupable du vol d'une pouliche achetée 700 000 dollars en l'échangeant avec une autre pouliche achetée 2 000, son entourage proche mis au courant, décide de taire le forfait qui aurait amené Owen à une forte amende voire un emprisonnement, organise l'échange des mêmes pouliches et consent à garder ce secret aussi longtemps que possible. Owen ne se doutant de rien, pense entraîner la pouliche de compétition alors qu'il a récupéré à son insu celle qu'il avait acheté à 2000 dollars. 
Il faut lire la postface de Brice Matthieussent (le traducteur) pour savoir que ce tapuscrit non daté et inédit aurait été imaginé pour un scénario à la fin des années 70 donc au moment des nouvelles rassemblées sous le titre "Légendes d'automne". Matthieussent l'a découvert dans les archives de l’écrivain.
 
84 pages sans coupure, pas de chapitre : la nouvelle se lit en quelques heures, mais le style de Jim Harrison n'est pas un style facile : le vocabulaire est recherché, la psychologie de certains personnages est bien décrite tandis que celle d'autres est à peine esquissée.
J'ai relu certains passages pour bien comprendre ce qui se passe pour faire ce compte-rendu.
 
Étant donné que j'ai commencé à lire les oeuvres de Jim Harrison à partir de 2008 (avec la volonté de présenter tous les romans et nouvelles sur mon site qui lui est entièrement dédié : https://jim-harrison.blogspot.com/), je suis habituée depuis le temps à sa verve, à ses personnages fougueux.
 
Fougueux, c'est l'attribut qui m'est venu cette nuit car je laisse toujours reposer un livre avant d'écrire un commentaire, ce qui me permet souvent d'en rêver.
 
J'ai été très heureuse et satisfaite de lire cette "nouvelle" que Jim délivre comme une cascade ininterrompue comme il sait si bien le faire, mêlant dialogues, réflexions personnelles ("...l'exercice du pouvoir suppose qu'on exploite à fond la crédulité d'autrui" p.21), tragédie et humour (les prénoms proches phonétiquement Wendell, Owen, Lowell et à la fin Wendy, sans doute choisis volontairement), et qui aboutit à un épilogue doux amer (Carrie a t'elle eu l'enfant qu'elle souhaitait avec Wendell ?) où Harrison poursuit le récit de l'Amérique avec ses exubérances et ses contradictions sans oublier ces choses indispensables que l'on retrouve dans tous ses écrits : la nourriture, la nature, l'amour, et les animaux.
Le monde, la Terre était l'endroit où les chevaux vivaient. Les humains arrivaient en deuxième pour l'affection. Les chiens juste derrière. (p.10)  
 
inédit aux USA, publié en 2025 directement en version française
traduction par Brice Matthieussent

Le litre du livre rappelle le titre de la chanson "Blue moon of Kentuky" qui est la chanson bluegrass (musique country avec banjo)  officielle du Kentuky.
 

 
  • Dans la postface, Brice Matthieussent évoque Édouard Manet pour expliquer le fait que certains personnages de la nouvelle sont à peine esquissés (apparence, pensées) de même que Manet choisissait de laisser une partie d'un tableau volontairement floue ou paraissant inachevée comme dans le tableau Le Repos où la main droite de la femme (sa belle-sœur Berthe Morizot) est beaucoup moins détaillée que la gauche. 

  • Cet aparté de la part du traducteur s'explique par le fait que Matthieussent est docteur en philosophie spécialité esthétique, il a donc le pouvoir de débusquer des choses que nous ne voyons pas à première vue mais qui, une fois dévoilées sont les bienvenues car elles témoignent du travail parfois invisible de l'auteur et cela donne beaucoup de satisfaction au lecteur.
  • Pour ma part j'aurais préféré lire cela en préface plutôt en postface. 

 illustration d'entrée de billet : Michael Heslop

dimanche 16 août 2026

Paris au mois d'août - René FALLET


Paris au mois d'août dans les années 60. Henri Plantin, 40 ans, vendeur d'articles de pêche au grand magasin la Samaritaine n'a pu obtenir son mois de vacances aussi sa femme et ses enfants partent sans lui ce qui ne le chagrine pas trop car il aura ainsi son mois de septembre tranquille pour pêcher. Sa vie bascule lorsqu'il rencontre une jeune anglaise de 27 ans ; le couple va vivre 3 semaines de parenthèse amoureuse rythmée par des visites, des repas, et beaucoup d'amour et de thé chaud. 

Un livre qu'une amie m'a offert il y a quelques mois, j'ai attendu le mois d'août pour être raccord avec le titre même si je ne l'ai pas lu à Paris. C'est léger, souvent drôle, mais je n'ai pas trop apprécié cette histoire d'adultère "crise de la quarantaine" pour monsieur, mon côté vieux jeu sans doute.

Il est en revanche intéressant de découvrir 60 ans plus tard ce que l'auteur raconte du Paris d'alors :

  • les halles qui existent encore (elles ont été détruites en 1971) : "C'est passé au conseil municipal, se lamenta Rosenbaum, vont transférer les Halles en banlieue et raser le secteur. -- Nous avec ? -- Nous avec, Bitouillou. On est pas monuments historiques". (p.43),
  • la circulation dans Paris,
  • le tourisme et les touristes (très drôle), 
  • les retrouvailles d'amis au café pour discuter et jouer au tiercé,
  • un peu de politique aussi :

A cette heure, c'était le meilleur moment de la journée pour Ulysse Gogaille, dans les couloir du métro Châtelet. Assis sur une pliant - il tenait à ses aises -, calamiteux et l'oeil humide, il psalmodiait ses appels à la pitié tout en couvrant d’opprobre un gouvernement dont l’essentielle grandeur consistait à laisser les vieillards autochtones crever de faim, quitte à gaver de manioc d'autres vieillards, en Oubangui-Chari. (p.29). 

Amusant aussi quelques traits de société comme lorsque l'auteur décrit le fils ainé de Plantin : "Il voulait être ouvrier. Il avait remarqué que ces gens-là se mettent souvent en grève, et n'entendait pas rater cette forme intéressante de la guerre sociale" (p.21).
 
 
Sans l'humour distillé tout au long du roman avec une mention spéciale pour le vocabulaire utilisé pour décrire la concierge du passage où habite Plantin, j'aurais eu du mal à finir ce roman car j'ai été conquise par la première moitié du roman grâce à la description soignée et amusante des personnages principaux, mais mon intérêt s'est affaibli dans la seconde partie.
 
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publié en 1964

Comme le montre cette couverture de livre qui est celle de mon exemplaire, ce roman a fait l'objet d'une adaptation en 1966 (en noir et blanc) avec Charles Aznavour, l'auteur indique dès le début du roman que Plantin ressemble à l'acteur, et Susan Hampshire dans le rôle de l'anglaise Patricia.

illustration Brent Heighton