Affichage des articles dont le libellé est roman. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est roman. Afficher tous les articles

mercredi 26 août 2026

La Place de l'Étoile - Patrick MODIANO


 
Années 60 (en tout cas après la 2è guerre mondiale). Raphaël Schlemilovitch, le narrateur, passe en revue une partie de sa vie qui commence dans la petite bourgeoisie et qui peu à peu bascule dans un récit hallucinatoire qui se déroule pendant les années de collaboration, rempli d'actes les plus abjects les uns que les autres sur fond d'antisémitisme, de collaboration avec un Raphaël qui délire dans une autre époque que la sienne pour finir sur le banc d'un psychanalyste. 

 
Heureusement que je n'ai pas découvert Modiano par ce roman qui ressemble plus à un essai pour dénoncer l’antisémitisme dont a souffert le peuple juif en France durant la seconde guerre mondiale. Tout est poisseux dans ce récit et j'ai eu du mal à y voir une parodie ou un pastiche tant il n'y avait rien à sauver d'intéressant. Viol, trafic humain (femmes), tortures, etc. J'ai été jusqu'au bout de cette lecture pour savoir s'il y avait une leçon de morale à la fin, quelque phrase ou paragraphe qui sauve ce livre, non rien de tout cela. Une fin en jus de boudin, si j'ose l'expression.
 
Il m'a fallu jeter un œil sur la biographie de l'auteur pour comprendre que Schlemilovitch est un peu lui-même un peu son père, mais cela n'explique pas que ce roman ait reçu deux prix pour encourager un jeune auteur car le style n'est pas exceptionnel : Modiano avait alors 23 ans à la sortie de ce "roman" chez Gallimard en 1968 et il m'est impossible de ne pas y voir un "passe-droit" de bon aloi dans un cercle d'entre-soi.
 
Pour ces raisons, je ne recommande pas de lire ce livre pour découvrir la prose de Modiano qui s'est heureusement améliorée avec les années.

Je tutoie Goering ; Hess, Goebbels et Heydrich me trouvent fort sympathique. Avec moi, elle ne risque rien. Les policiers ne toucheront pas à un seul de ses cheveux. S'ils s'obstinent, je leur montrerai mes décorations : je suis le seul juif qui ait reçu des mains d'Hitler la Croix pour le Mérite. (p.43)

publié en 1968

Illustration d'entrée de billet : défilé de la Wehrmacht devant l'Arc de triomphe à Paris : image d'ouverture du film "l'armée des ombres" de Jean-Pierre Melville.

dimanche 16 août 2026

Paris au mois d'août - René FALLET


Paris au mois d'août dans les années 60. Henri Plantin, 40 ans, vendeur d'articles de pêche au grand magasin la Samaritaine n'a pu obtenir son mois de vacances aussi sa femme et ses enfants partent sans lui ce qui ne le chagrine pas trop car il aura ainsi son mois de septembre tranquille pour pêcher. Sa vie bascule lorsqu'il rencontre une jeune anglaise de 27 ans ; le couple va vivre 3 semaines de parenthèse amoureuse rythmée par des visites, des repas, et beaucoup d'amour et de thé chaud. 

Un livre qu'une amie m'a offert il y a quelques mois, j'ai attendu le mois d'août pour être raccord avec le titre même si je ne l'ai pas lu à Paris. C'est léger, souvent drôle, mais je n'ai pas trop apprécié cette histoire d'adultère "crise de la quarantaine" pour monsieur, mon côté vieux jeu sans doute.

Il est en revanche intéressant de découvrir 60 ans plus tard ce que l'auteur raconte du Paris d'alors :

  • les halles qui existent encore (elles ont été détruites en 1971) : "C'est passé au conseil municipal, se lamenta Rosenbaum, vont transférer les Halles en banlieue et raser le secteur. -- Nous avec ? -- Nous avec, Bitouillou. On est pas monuments historiques". (p.43),
  • la circulation dans Paris,
  • le tourisme et les touristes (très drôle), 
  • les retrouvailles d'amis au café pour discuter et jouer au tiercé,
  • un peu de politique aussi :

A cette heure, c'était le meilleur moment de la journée pour Ulysse Gogaille, dans les couloir du métro Châtelet. Assis sur une pliant - il tenait à ses aises -, calamiteux et l'oeil humide, il psalmodiait ses appels à la pitié tout en couvrant d’opprobre un gouvernement dont l’essentielle grandeur consistait à laisser les vieillards autochtones crever de faim, quitte à gaver de manioc d'autres vieillards, en Oubangui-Chari. (p.29). 

Amusant aussi quelques traits de société comme lorsque l'auteur décrit le fils ainé de Plantin : "Il voulait être ouvrier. Il avait remarqué que ces gens-là se mettent souvent en grève, et n'entendait pas rater cette forme intéressante de la guerre sociale" (p.21).
 
 
Sans l'humour distillé tout au long du roman avec une mention spéciale pour le vocabulaire utilisé pour décrire la concierge du passage où habite Plantin, j'aurais eu du mal à finir ce roman car j'ai été conquise par la première moitié du roman grâce à la description soignée et amusante des personnages principaux, mais mon intérêt s'est affaibli dans la seconde partie.
 
clic pour agrandir l'image

 

publié en 1964

Comme le montre cette couverture de livre qui est celle de mon exemplaire, ce roman a fait l'objet d'une adaptation en 1966 (en noir et blanc) avec Charles Aznavour, l'auteur indique dès le début du roman que Plantin ressemble à l'acteur, et Susan Hampshire dans le rôle de l'anglaise Patricia.

illustration Brent Heighton

mercredi 22 juillet 2026

Dimanches d'Août - Patrick MODIANO

Quelques années après certains évènements douloureux pour Jean, le narrateur, celui-ci rencontre incidemment Villecourt, l'ancien compagnon de Sylvia avec qui il a vécu une histoire d'amour rocambolesque. Pressé par ce dernier qui demande des nouvelles de Sylvia, Jean cherche à l'éviter et se réfugie dans ses souvenirs en partageant avec le lecteur les circonstances de leur rencontre et de leur séparation. 

 


 

Voici mon huitième roman de Modiano (j'ai emprunté celui-ci à la bibliothèque ais j'en possède la plupart) et je suis toujours épatée par sa capacité à mener son lecteur par le bout du nez, ou plutôt, au bout du livre, réorganisant à la guise la mémoire de son protagoniste, qui doute parfois de la réalité des personnes rencontrées, qui superpose les lieux comme le boulevard des anglais à Nice où il réside désormais, et un même boulevard à La Varenne, sur les bords de Marne, où il rencontra la dénommée Sylvia.

 

 

 

Modiano lève le voile progressivement sur les mystères qui entourent le début du roman où l'on atterrit comme si l'on arrivait en retard à une pièce de boulevard, sans oser demander à son voisin "qu'est-ce qui se passe"? Patience, tu le sauras bien assez tôt murmure alors le maître du temps... 

A.Édouard bord de Marne

Comment les amants réfugiés dans la grande Nice le temps de se débarrasser avantageusement d'un bijou encombrant tombent sous la coupe d'un non moins étrange couple des plus suspects, quasi fantomatiques. Comment Jean se retrouve, des années plus tard tel un fantôme, avec pour seul témoin son album photos de son projet éditorial des "plages fluviales".

Je n'étais pas encore un fantôme, comme ce soir. Je me disais que nous allions tout oublier et tout recommencer à zéro. C'était la phrase que je me répétais en suivant la rue Gounod d'un pas de plus en plus léger. (p.38) 

En effet, la fin arrive vite, comme une urgence qui laisse le lecteur libre de combler les non-dits ; avec Modiano, ce procédé ne me gène pas trop, en tout cas, il ne me gêne plus, car chaque histoire poursuit la mythologie de cet auteur atypique qui continue sa broderie littéraire des amours perdues. 

publié en 1986

  

illustration : La fenêtre ouverte à Nice, 1919, Henri Matisse

mardi 26 mai 2026

L'artiste - Lucy STEEDS


1920. Joseph Adelaide, un jeune journaliste anglais en rupture avec son père qui désapprouve son métier pénètre l'intimité de Savinien Goubert, un peintre renommé réfugié en Provence sur lequel il souhaite écrire une série d'articles. Il fait la connaissance de Suzanne, la nièce du peintre qui cache un sombre secret. Dérouté par l'accueil froid qu'on lui réserve après l'invitation pourtant reçue, il l'est encore plus lorsque le peintre se retrouve pris comme modèle du peintre.

La vie ici est bizarre, le temps s’écoule curieusement. Je reste immobile des heures durant, puis on reprend tout à coup un rythme normal et je me retrouve désorienté et confus. Souvent, je commets des impairs malgré moi. C’est vraiment déroutant. Savinien Goubert – ou Vigou, le surnom par lequel il veut que nous l’appelions – m’a choisi comme sujet. Je lui sers de modèle pour sa prochaine œuvre : je porte une sorte de tunique des temps bibliques et tiens une orange.  


Mon avis

J'aime beaucoup les romans traitant de l'art c'est pourquoi j'ai choisi cette lecture. Le style est très simple, je n'ai pas relevé de passages exceptionnels mais certains sont assez touchants :
 
Silencieuse selon son habitude, Suzanne pose une pile de draps propres sur le tambour. Joseph est gêné d’être surpris en pleine paresse. Au lieu de se consacrer à l’écriture de son article, il est vautré sur son lit, plongé dans l’Odyssée. La jeune femme est sur le point de s’éclipser quand elle remarque le titre du livre.
- Un récit d’aventures ? demande-t-elle.
Il secoue la tête.
- Non, une histoire de nostos. Ce mot grec désigne le retour au pays.
Suzanne avance d’un pas, effleure les pages usées du livre.
- À l’hôpital, un soldat m’a raconté qu’il n’existait que deux types d’histoires. Celle de l’étranger qui arrive et se fixe quelque part et celle de l’homme qui, au contraire, choisit de se lancer dans un périple. Joseph réfléchit.
- Vraiment ?
- Oui, seulement deux catégories.
- Et les femmes ?
Les lèvres comprimées, elle répond :
- Pour les femmes, c’est toujours la même histoire : elles restent au foyer.

Le roman se lit facilement, alternant les focus sur les personnages au fil des chapitres, la narration reste pourtant omnisciente (pas de "je" sauf les chapitres des lettres écrites par Joseph).
Les dialogues pimentent le récit, ainsi que les lettres envoyées ou reçues pas Joseph. 
Une lecture plaisante que je pourrais recommander aux lecteurs qui aiment l'art et que l'épaisseur d'un livre (plus de 400 pages) n’effraie pas.
 
- Le meilleur tableau, maugrée-t-il au bout d’un moment, c’est toujours le tableau suivant.
Joseph se redresse légèrement.
- Celui que l’on s’apprête à peindre a toujours une singularité, poursuit Goubert. Le prochain est forcément le meilleur.
Serait-il enfin décidé à se livrer, serait-il d’humeur joyeuse, adouci par la bonne chère et par l’ambiance feutrée ? Joseph ose à peine respirer, de crainte de rompre le charme.
- Il faut aller de l’avant, jeune homme. Ne regardez pas en arrière. Cela ne sert à rien. Mieux vaut se tourner vers l’avenir. 
Joseph se sent mal à l’aise. Lui qui regarde constamment en arrière, par-dessus son épaule. Lui qui ne cesse de ruminer ses erreurs passées. 
- Vous savez ce qu’il faut pour être un véritable artiste, mon garçon ? La chaise de Goubert étant légèrement plus haute que la sienne, Joseph est contraint de lever les yeux pour s’adresser au peintre. Il s’accorde un long moment de réflexion avant de répondre : 
- Du talent ?
Goubert balaie cette proposition d’un revers de paluche.
- De la ténacité ? propose Joseph. Un bon professeur ? De la chance ? 
Le Maître secoue la tête. 
- Du silence, dit-il en faisant tourner le vin dans son verre. L’artiste a besoin de silence. Rien ne doit le déranger ni le distraire. L’art naît dans le silence.
Joseph sort son carnet et décapuchonne son stylo. Il touche la vérité du doigt, il le sent. 
 

Développement

J'ai un avis réservé sur le potentiel de ce roman malgré les multiples sélections obtenues pour recevoir des prix dans le monde anglo-saxon pour les raisons suivantes : il y a trop de sujets ("combats") traités superficiellement comme si l'auteur avait voulu cocher des cases :
  • difficultés / impossibilité pour les femmes d'accéder à une instruction égale à celle des hommes dans les écoles d'art (Suzanne),

Durant les séances de pose avec modèle, elles étaient priées de sortir. Elles avaient le droit de peindre des paysages et des corbeilles de fruits, mais pas des personnes. Pas de corps, pas de membres dénudés. 

  • avoir des appuis pour être reconnus dans le milieu de l'art (Raimondi), 
  • difficulté d'écrire lorsqu'on est submergé par d'autres émotions (Joseph), 
  • séquelles traumatiques de la guerre : blessures physiques et mentales (Rupert, le frère de Joseph et Suzanne),
  • engagement des algériens dans la 1ère guerre mondiale pour la France (normal puisque l'Algérie étaient alors 3 départements français !!!)
  • recherche de paternité (Suzanne),
  • famille dysfonctionnelle avec des relations peu amènes, humiliation, harcèlement moral (Vigou envers Suzanne),
  • place de la femme dans la famille : aide, support, pourvoyeuse de nourriture, effacée (Suzanne).
Le récit est beaucoup trop long car il y a beaucoup de scènes qui se reproduisent mais on peut louer la capacité de l'auteur à décrire les compositions des tableaux qui n'existent pas.
 
Maria Vos "Nature morte avec coupe en verre, bouteille et fruits" (1880)

 
La tension narrative est pour ma part causée par le secret de Suzanne, que l'on découvre à la fin.
 
- J’ai beaucoup réfléchi à ce qui me pousse à agir de la sorte, dit-elle en soupesant chaque mot. C’est en partie pour me prouver à moi-même que j’ai effectivement le talent, mais ce n’est pas tout. J’ai besoin de blesser Vigou et d’humilier Raimondi. Je veux goûter à un semblant de vengeance, leur faire mal à leur insu. Mes sentiments pour Vigou sont complexes, dit-elle en recrachant une volute de fumée. Je l’aime et en même temps je le hais. Mais surtout, je lui en veux terriblement de ne pas reconnaître qui je suis. Je suis une artiste, je le sais intimement. Jamais il ne me permettra de l’être. C’est ma façon de me rebeller, de me venger en secret.
 

publié en 2025 "The Artist"
publié en 2026 en français


Partenariat Netgallay (e-book offert) 
illustration d'entrée de billet : Rodney Smith "Caroline Painting from Behind"

dimanche 1 février 2026

Les années - Virginia Woolf



De 1880 au temps présent (1937) nous suivons le quotidien de la famille Pargiter, famille nombreuse entourée de cousins et amis. Onze chapitres pour décrire un demi siècle de morceaux de vie comme des tranches coupées qui laisse apparaître certains détails et qui laisse en deviner d'autres, la mère mourante, les feuilles chassées dans la rue, l'ainée qui tient les comptes, les promenades en victoria ou omnibus, le "tea time", les soirées au théâtre, la pluie en longs fils d'argent dans la lumière des réverbères, les retrouvailles de ceux partis à l'étranger, etc. Les habitations enveloppent les personnages comme le ferait une boîte autour de danseurs qui tournoient sur eux-mêmes entraînés par une petite musique, des maisons chaleureuses et protectrices qu'il faut déserter lorsque lorsque vient la mort des parents qui oblige à quitter les lieux pour se contenter de modestes appartements.


"Les Années" (The years") est le dernier roman de 1937 écrit par Virginia Woolf morte en 1941. A cause d'un nombre importants de personnages et le manque de liste au début du roman par exemple j'ai eu du mal à situer les uns et les autres au fil de ma lecture parfois délaissée durant plusieurs jours. Il n'y a pas de contexte spécifique si ce n'est la volonté d'introduire quelques faits historiques (guerre, fin de guerre) dans le quotidien des Pargiter et de leurs familiers.

La guerre était finie – quelqu’un le lui apprit pendant qu’elle faisait la queue à l’épicerie. Les canons tonnaient et les sirènes se lamentaient. (chapitre 1918)

Dudley house (près de Hyde park comme la maison des Pargiter)

Elle (*) s’était parlé à elle-même, tout haut, dans l’omnibus. Il fallait perdre cette habitude, attendre l’heure de se laver les dents. L’omnibus s’arrêtait, heureusement. Elle sauta à terre, pressa le pas sur Melrose Place, et se sentit jeune et vigoureuse. Elle observait tout avec des yeux neufs, après le Devonshire, et remarqua la longue perspective d’Abercorn Terrace, avec ses nombreuses colonnades. Les maisons ornées de porches et de jardins en façade avaient toutes un aspect éminemment respectable ; dans chaque pièce, sur le devant, elle croyait voir le bras d’une femme de chambre passer sur la table, mettant le couvert pour le déjeuner. Dans plusieurs salles à manger, les gens s’asseyaient déjà. On les apercevait par l’entrebâillement en forme de tente que traçaient les rideaux. Eleanor serait en retard chez elle, pour le déjeuner ; elle monta en courant les marches du perron et enfonça sa clef dans la serrure. Puis, comme si elle les entendait prononcer, des mots se formèrent dans son esprit : « Quelque chose de joli, qu’elle pourrait porter. » Elle s’arrêta, avec sa clef dans la serrure. L’anniversaire de Maggie, le cadeau de son père, elle l’avait oublié et redescendit les marches en hâte. Il lui fallait encore allez chez Lamley. (* il s'agit d'Eleanor)

Eleanor est un personnage central qui a 20 ans au premier chapitre et qui en a 70 ans à la fin et ce qui est étrange c'est que pour moi, elle ne vieillit pas réellement, l'auteur ne décrit pas seulement son aspect extérieur, ses faiblesses physiques éventuelles mais nous laisse voir ses idées, ses sentiments. 

Elle avait l’impression que les choses passaient devant elle, tandis qu’elle était étendue sous le drap. Mais ce n’est plus le paysage qui passe, songea-t-elle, ce sont les vies humaines, nos vies changeantes. 

C'est le personnage auquel je me suis rapidement identifié car il apparaît régulièrement et que sa personnalité est plutôt positive et proche de ce que j'aurais pu faire : être le mur porteur de la famille, la permanence utile toujours dévouée, observatrice et actrice sans s'encombrer des conventions. Même au moment de quitter sa maison familiale, elle accepte le soulagement de cette décision sans refuser la nostalgie qui s'empare d'elle.

Alors Crosby,* avec Rover au bout de sa chaîne, se mit à descendre de biais les marches glissantes. Eleanor tint la porte ouverte et les suivit des yeux. C’était un moment affreux, malheureux, confus, où tout semblait faux. Crosby avec son désespoir, et elle-même si satisfaite. Cependant, ses larmes se formaient et tombaient, tandis qu’elle tenait la porte. Ils avaient tous vécu là ; c’est d’ici qu’elle faisait un geste de la main à Morris lorsqu’il allait à l’école ; là, dans ce petit jardin qu’ils plantaient des crocus. Et maintenant Crosby, sous les flocons de neige qui tombaient sur sa capote noire, grimpait dans le fiacre avec Rover dans les bras. Eleanor ferma la porte et rentra. (Crosby : l'aide de maison des Pargiter) 

Une lecture plutôt laborieuse si l'on veut suivre à chaque page "qui est qui pour qui", pour ma part j'ai abandonné cette maîtrise des personnages pour me laisser porter par la poésie du texte, et aussi par la détection de quelques passages autour de l'eau, des fleuves, qui laisse à penser que l'auteur avait peut-être déjà quelques années avant son suicide par noyade marqué cette attirance pour l'eau.
Tandis qu’elle restait les yeux fixés sur le fleuve, un sentiment, enfoui au fond d’elle-même, traça une ébauche avec les lignes du courant. Le dessin était douloureux. Elle se souvenait d’une soirée, après certaines fiançailles. Elle était à cette même place ; elle pleurait ; ses larmes coulaient, et son bonheur, semblait-il, s’effondrait.

publié en 1937

Les années apportent des changements, détruisent certaines choses, en entassent d’autres ; ennuis et soucis reparaissent.

Illustration d'entrée de billet : William Orpen "Window in London Street"

jeudi 18 septembre 2025

Jours de révolte - Gigi LEUNG LEE-CHI

tanner-marquis-unsplash

Hong Kong, 2019. Des manifestations se déroulent contre le gouvernement rallié à la Chine et l'on suit plusieurs protagonistes, étudiants, professeurs et entourage, dans une lutte pour le retrait de la loi sur l’extradition. 


J'ai commencé la lecture très enthousiaste ! le style de l'auteur est vraiment agréable, une sorte de murmure, comme une confidence, je me suis sentie happée par le récit de ces habitants de Hong Kong qui subissent une évolution dans leur société. Cette histoire m'a intéressée car je ne connaissais pas grand chose (rien) à la rétrocession de Hong Kong par le Royaume-Uni à la Chine. 

« Retrait ! » – retrait des cours d’éducation patriotique chinoise, retrait du plan de développement urbain dans les Nouveaux Territoires, retrait de la décision du 31 août, retrait de la loi d’extradition.

Toutefois, le roman est complexe : c'est un roman choral où l'on suit les pensées de nombreux personnages et ce n'est pas aisé de continuer à se sentir impliqué auprès de tous. De plus je me suis senti mal à l'aise car je réprouve toute forme de violences dans les manifestations et j'avais mal pour ceux qui se retrouvent gazés, blessés etc... Je suis trop sensible ! 

Tandis que pour ces jeunes sous pression, tristes et en colère qui, quelques jours plus tôt, faisaient encore du sport, allaient à l’école, révisaient et mangeaient ensemble, un ami, leur ami, avait été filmé en train de se faire tirer dessus avant de s’écrouler au sol pour se taire, le torse en sang. Ils n’avaient toujours pas pu le voir. Pourquoi s’était-il effondré dans une mare de sang tandis qu’eux, en parfaite santé, continuaient à aller en cours, à faire leurs devoirs, à manger, à faire leurs besoins, à dormir, à utiliser leurs portables – à vivre, finalement ? Comment digérer ça ?

Enfin, je n'ai pas trop compris tous les enjeux et les contestations mais j'ai envie de creuser le sujet.

Telles des aiguilles, ces remarques avaient crevé le ballon de son idéalisme.

Certaines explications sur les lieux de naissances qui donnent droit à certains lieux d'instructions sont presque ubuesques (faire des kilomètres pour étudier) mais je pense qu'il y a des aberrations même en France.

Certains d’entre eux, hongkongais par le droit du sol ou frontaliers, habitent Shenzhen mais vont à l’école à Hong Kong pour des questions d’état civil. Ils partent tous les après-midi à 16 heures pour avoir le temps d’arriver à Lo Wu et de prendre ensuite le bus de Shenzhen qui les ramène chez eux en deux heures. Ils arrivent à 20 ou 21 heures, finissent leurs devoirs ou révisent puis se couchent car ils doivent se lever à 4 heures tous les matins. Ils passent presque huit heures par jour dans les transports.

Heureusement qu'il y a un résumé des phases de la révolte à la fin du roman mais il aurait fallu les mettre au début en prologue. Ce roman aura eut comme effet bénéfique celui de m'intéresser à l'histoire de Hong Kong, je poursuivrai donc quelques recherches pour en savoir plus.

Ce sentiment, son moi d’avant, celui qui ne portait qu’un masque ordinaire et qui traînait sans but, l’a connu lui aussi. Un jour, une grenade lacrymogène s’est coincée dans un arbre tout proche de lui, explosant dans une pluie d’étincelles rouges. Il y a eu de la fumée partout. Ça lui a rappelé un feu d’artifice qu’il avait vu au Japon : à l’instant précis où les premières fusées avaient explosé, ses yeux l’avaient fait affreusement souffrir.
13 août 2025

#Joursderévolte #NetGalleyFrance #Fayard

samedi 6 septembre 2025

Tant mieux - Amélie NOTHOMB


Amélie Nothomb retrace la vie de sa mère, renommée Adrienne, une vie basée sur les drames et la manière dont elle les affronte dès son plus jeune âge : à 4 ans, Adrienne est envoyée en vacances chez sa grand-mère maternelle, une dame acariâtre qui n'aime que son chat et qui vit dans la désolation d'avoir fait un mauvais mariage et de vivre dans la pauvreté. Pour supporter les brimades de sa "bonne maman de Gand", Adrienne adopte un mantra magique "Tant mieux" qu'elle gardera tout au long de sa vie et qui lui permet de glisser sur les écueils qui surgissent : la mauvaise ambiance à la maison avec des parents qui se disputent et ont chacun des aventures assumées, le comportement irresponsable de sa mère qui ne s'occupe pas de sa petite dernière etc., l'effroi ressenti lorsqu'elle comprend que sa mère tue les chats du voisinage, mais elle décide que malgré cela elle l'aime. Puis Adrienne adolescente, Adrienne amoureuse (la rencontre entre Adrienne et celui qui sera son époux, le père de l'auteur, est de toute beauté, digne d'un conte de fée). Dans une seconde partie, l'auteur reprend la parole et passe en revue les souvenirs du déclin de sa mère atteinte de la maladie de Parkinson, elle compare le sentiment vécu à la mort de son père, un héros acclamé, et son ressenti à la mort de sa mère, passé sous silence médiatique.

Je termine à peine la lecture et mes yeux portent encore l'humidité des larmes car oui, ce roman très personnel, que j'ai trouvé au début un peu désincarné car j'avais du mal à me représenter Adrienne à 4 ans et la manière dont elle réagit (pas comme une enfant de 4 ans justement) m'a offert une bouleversante introspection de ce que signifie l'amour d'un parent. La suite est une explosion d'aveux touchants, on sent que l'auteur a aimé sa mère sans pouvoir le lui dire aussi souvent que possible et cela nous ramène forcément à notre propre vécu, nos propres parents pour ceux qui les ont encore, ce qui est mon cas.

Parfois, elle se jetait dans les bras de sa mère et lui déclarait son amour. Maman souriait et répondait tendrement à ses effusions. - Moi aussi je t'aime ma chérie. La petite levait alors vers le visage maternel un regard adorateur. Les yeux disaient le tant mieux de l'amour, l'amour sans causalité, je t'aime, j'ai horreur de tes actes, je ne te changerai pas, tu ne changeras pas, je t'aime, ni donc, ni alors, ni par conséquent, ni malgré, ni rien. Tant mieux.
publié en 2025


illustration : le pavillon de l'octroi à Bruxelles

dimanche 31 août 2025

Europolis - Jean Bart

L'embouchure du Danube à Sulina par W.H.Barlett


A l'embouchure du Danube, le port de Sulina abrite une communauté cosmopolite vivant au rythme du commerce maritime. Lorsque Marulis, qui tient le café sur le port, apprend que son frère Nicola, parti voilà de nombreuses années en tant que mousse sur un bateau français, est bientôt de retour des Amériques, tout le monde se prend à rêver d'une nouvelle fortune, imaginant des investissements et certains s'endettant même pour redécorer leur intérieur. Mais peu à peu l'enthousiasme et l'estime ressentie s'étiole : la pauvreté de Nicola ne tarde pas à être évidente, sa fille adolescente fait tourner les têtes avec sa peau noire inhabituelle qui déplait aux femmes en même temps que les hommes la convoitent. Peu à peu, tels des pions déplacés sur un échiquier par une main implacable (reine blanche, reine noire, cavaliers, roi déchu, pions puissants,...), les protagonistes vont sortir du plateau, victime de jalousie, de passion, de médisances, d'amour absolu et de folie.

À la table des capitaines de chalands et de remorqueurs, les marins qui n’étaient jamais sortis du Danube – les marins d’eau douce, comme les appelaient par dérision ceux de la mer – approchaient silencieusement leurs chaises, dressaient l’oreille pour mieux saisir tout ce qui se disait à la table des véritables capitaines, ceux des bateaux maritimes.
Ils écoutaient tous avec attention et dévotion. Certains hochaient la tête avec mélancolie, en souvenir et au regret des occasions perdues de leurs jeunesses. D’autres, silencieux, étaient plongés dans leurs pensées, les yeux dans le vague, égarés dans le mirage de l’Amérique vue à travers le prisme de leurs esprits. Où seraient-ils ? Qu’auraient-ils fait s’ils étaient eux aussi partis au bon moment de l’autre côté de l’océan ? Et chacun croyait dur comme fer qu’il aurait gagné des milliards là-bas, sur la terre des promesses, que cette marâtre de destinée n’avait pas consenti qu’ils atteignent au cours d’une vie écoulée en pure perte. (p.19)

Jean Bart est le pseudonyme littéraire de l’écrivain Eugeniu P. Botez (1874-1933), officier de marine il allie le talent littéraire à sa connaissance du milieu, ainsi que les aspects diplomatiques de la Commission européenne du Danube (CED) pour laquelle il travailla et qui sont habilement évoqués dans le roman. Quel bonheur de lire une histoire de qualité servie par un talent indéniable de connaissances non seulement du monde maritime mais aussi des mœurs d'une micro société multiculturelle. 17 chapitres et aucun temps mort ou impression d'enlisement, on tourne les pages avec un sentiment d'urgence, un espoir : vont-ils s'en sortir ? 
Et tous, les yeux avides, la déshabillaient du regard. Ignorante de la tempête qu’elle déchaînait, elle passait, sereine, pleine d’aplomb, d’une gracieuse harmonie, hautaine comme une reine orientale. Le turban donnait à sa beauté un air biblique. (p.78)

Car après avoir dépeint les personnages principaux, au point qu'on s'y attache et qu'on commence à entrevoir pour eux une suite agréable, l'auteur les pousse implacablement hors d'atteinte. La mort, la fuite, l'oubli.

L’Américain fut célébré comme un authentique héros de l’Antiquité, de retour dans sa patrie après une longue odyssée. (p.66)
L’Américain gardait le silence. Il avait compris ces embrouilles dès son arrivée. Tous le croyaient riche. Que faire ? Devait-il crier sur tous les toits qu’il était cramé ? Personne ne l’aurait cru. Il patientait en silence. Il s’était forgé une carapace, rigide, impénétrable, comme un escargot, il se terrait dans sa coquille.
Silencieux, renfermé, il répondait à peine aux questions. Il avait du mal à s’exprimer, dans ce grec écorché mâtiné de mots roumains et français.
– Le pauvre a oublié sa langue maternelle, compatissaient certains. (p.70)
L'auteur manie également l'humour, comme des petits points brodés sur le linceul de cette tragédie comme dans cet extrait que j'ai relevé :
Un autre mécanicien se passionnait pour l’aviation. Il tenait fin prêt le prototype d’un avion qui se déplaçait en l’air, dans l’eau et sur terre. Il ne lui manquait plus que le moteur. Le fuselage, il l’avait fabriqué seul. Pour les ailes, revêtues de soie, il avait sacrifié la robe de mariée de sa femme. (p.75)
Je me souviendrai longtemps de la "sirène noire" : 
Cette jeune fille innocente et frêle, qui avait grandi à l’abri des souffrances endurées par son père, au couvent des religieuses missionnaires, qui avait été accueillie avec admiration et miellosité aussi longtemps que le monde l’avait crue riche, découvrait subitement la férocité des gens et les misères de la vie. (p.231)

Un magnifique roman poétique, homérique, historique, découvert grâce à Gabrielle Danoux, la traductrice française qui m'en a offert un exemplaire. L'auteur meurt hélas, l'année de publication de ce roman qui aurait dû être complété par deux autres (il s'agissait d'une trilogie). 


Résumé de quelques thèmes abordés
  1. La population mixte de Sulina et le lieu de l'embouchure. Le village de pêcheurs roumains se transforme avec l'installation de la commission européenne du Danube qui fait prospérer le site. Le Danube drainant toute sorte d'alluvions, il faut régulièrement l'entretenir sans quoi il se bouche et rend impossible la navigation en entrée et sortie.
  2. Le rêve américain. Le nom d'Amérique évoque un renouveau mais aussi un enrichissement possible, les temps étant ce qu'ils sont et ce qu'ils seront toujours, chacun se met à spéculer et à envisager une fortune à portée de main.
  3. L'amour, l'innocence, la vertu. Les femmes, ce que j'ai nommé les "reines" dans mon résumé, sont victimes de l'amour. L'amour non partagé, absolu, sans réserve.

publié en roumain en 1933
publié en français en 2016

Traducteur : Gabrielle Danoux

En savoir plus sur la CED en image sur cette page

il y a une photo de la maison de Jean Bart à Sulina, vous trouverez de nombreuses images comme si vous étiez dans le roman !

Une réédition en 2025 chez les argonautes éditeur





Illustration d'entrée de billet : "L'embouchure du Danube à Sulina" par W.H.Barlett

samedi 9 août 2025

Les prénoms épicènes - Amélie NOTHOMB

cœlacanthe

Rejeté par Reine, la femme qu'il aime, Claude jette son dévolu sur Dominique qui coche toutes les cases de son ambition sociale : jeune, belle, et suffisamment timorée pour se laisser faire une cour express. Le mariage a lieu mais une naissance tarde à venir. Finalement, Dominique met au monde une merveilleuse fille prénommée Épicène, clin d'oeil à leur prénom mixte à tous deux. Dominique est heureuse de sa maternité mais refuse un autre enfant à Claude qui de son côté se met à haïr sa fille (la raison nous en sera donnée vers la fin du livre). Claude suggère à son épouse de se rapprocher du couple Cléry, formé par Reine et son mari. Bien entendu, Dominique ignore tout du passé de Claude et Reine et lorsqu'elle découvre leur relation, elle part avec sa fille qui de son côté s'est jurée depuis son enfance de tuer son père.

"J'ai onze ans. Encore sept années à tirer dans cette prison. Comment vais-je tenir ?"
En guise de réponse, un grand froid s'empara d'elle. Il existe un poisson nommé cœlacanthe qui a le pouvoir de s'éteindre pendant des années si son biotope devient trop hostile : il se laisse gagner par la mort en attendant les conditions de sa résurrection. Sans le savoir, Epicène avait recouru au stratagème du cœlacanthe. Elle commit le suicide symbolique qui consiste à se mettre entre parenthèse.(p.71)

A quoi à quoi reconnaît-on un bon livre ? Pour moi, le "bon livre" est celui qui nous satisfait lorsque l'on tourne la dernière page parce que l'histoire tient debout et qu'elle a une fin correcte. "Les prénoms épicènes" est un bon livre qui a l'avantage de se lire en quelques heures car c'est un véritable page turner. Avec Amélie Nothomb, on apprend de nouveaux mots mais on découvre essentiellement une nouvelle fraction de vie. Il est question dans ce drame domestique d'amour, de haine mais aussi de folie. La folie d'un homme qui, parce qu'une femme l'a abandonné pour se marier avec un autre dont la situation est plus élevée, décide de se venger, de démontrer à cette femme que lui aussi peut parvenir à avoir une très belle situation, lui offrir plusieurs tailleurs Chanel et un très beau flacon de Chanel numéro 5, quitte à sacrifier pour cela son épouse qu'il tient pour une moins que rien mais qui lui sert de faire valoir et sacrifier son enfant qu'il déteste dès sa naissance tant elle lui ressemble physiquement.
Alexandra Mazilu (unsplash)

La mise en scène de la vengeance des derniers chapitres est terrible et très bien menée, aussi intense qu'une tragédie grecque ; je ne peux que vous recommander ce roman si vous ne l'avez pas encore lu car il vous fera passer un excellent après-midi.

Quand on a été mordu par un serpent, il faut aspirer le venin et le recracher. "Comment procéder quand la morsure est située partout en soi ?" se demandait-elle. (p.135)
publié en 2018


dimanche 13 juillet 2025

La gouvernante italienne - Iris MURDOCH



A la mort de sa mère abusive, à l'emprise de laquelle il s'était émancipé, Edmund, la quarantaine, revient au domaine familial pour découvrir les nouveaux rôles que les habitants de la maison -son frère Otto, son épouse Isabel et leur fille Flora, David l'apprenti de son frère sculpteur, la gouvernante "Maggie" - se sont répartis, comme dans une mauvaise pièce de théâtre ou un échiquier perverti. Venu juste le temps d'assister à l'enterrement et à la lecture du testament dont il espère obtenir un peu d'argent de l'héritage paternel, Edmund se sent obligé de prolonger son séjour au contact des membres de sa famille dysfonctionnelle qui le rendent essentiel pour résoudre leurs problèmes et difficultés existentielles.

Une voix féminine au-dessus de moi prononça doucement mon nom. Je m'arrêtai et levai les yeux. Un visage me regardait par-dessus la rampe, un visage que je reconnus confusément, en partie. Puis je me rendis compte que ce n'était que mon ancienne gouvernante, l'Italienne. Depuis que nous étions petits, nous avions toujours eu dans la maison une série de gouvernantes italiennes. (p20).

De nombreux chassés-croisés amoureux, voir déviants pour l'époque (homosexualité, enfant hors mariage), révélations étonnantes, sont les rouages de ce roman qui déroule inexorablement son train de scènes dramatiques pour terminer en "tout est bien qui finit bien" ; Edmund s'autorise à tomber amoureux de celle qu'il a toujours aimé sans pouvoir mettre un nom sur son ressenti.

Et il y a toujours, je suppose, nombre de bonne raisons pour les femmes malheureuses de supporter le mal qu'elles connaissent plutôt que se jeter dans l'inconnu. (p26).

Un style littéraire de haut vol au service de nombreuses réflexions psychologiques et philosophiques que j'ai noté, disséminées dans une histoire assez subversive, y compris à notre époque (la gouvernante a une relation avec la mère d'Edmund mais finit par lui avouer qu'elle l'aime depuis toujours alors qu'elle a au moins dix ans de plus que lui) et moins comique (il y a quand même une victime) que les romans de Jane Austen qui décortiquent les relations familiales et qui restent - en ce qui me concerne - inégalés.
publié en 1964 (anglais)
et en 1967 pour la version française


illustration : détail de la couverture du roman anglais (clic sur l'image pour voir la couverture en entier)

lundi 14 avril 2025

Rue des boutiques obscures - Patrick MODIANO



Au départ à la retraite de son employeur qui l'encourage, le détective privé Guy Roland se met en quête de son passé d'amnésique car il a tout oublié de son histoire et de sa véritable identité. A partir d'un premier contact, il va rencontrer des personnes qui vont lui confier des détails, des noms, des boites de souvenirs. Suivant un jeu de piste comme sur le plateau du jeu de l'oie, il obtient parfois une récompense, parfois, une impasse. Il finit par croiser la route de personnes qui l'ont connu dans le passé à l'époque de la 2è guerre mondiale, il visite sa maison d'enfance, retrouve son véritable nom, mais aussi quelques bribes de souvenirs datant de l'occupation, en particulier les circonstances dramatiques de la disparition de son épouse Denise suite à une trahison.

Nous pénétrâmes dans le labyrinthe par une de ses entrées latérales et nous nous baissâmes, à cause de la voûte de verdure. Plusieurs allées s'entrecroisaient il y avait des carrefours, des ronds-points, des virages circulaires ou en angle droit, des culs-de-sac, une charmille avec un banc de bois vert... Enfant, j'avais dû faire ici des parties de cache-cache en compagnie de mon grand-père ou d'amis de mon âge et au milieu de ce dédale magique qui sentait le troène et le pin, j'avais sans doute connu les plus beaux moments de ma vie. (p.90)




Je crois que ce qui caractérise l'écriture de Modiano, c'est qu'elle se répercute d'un livre à l'autre : on y retrouve les mêmes atmosphères de secrets, de relations douteuses, de faux papiers, de mémoires corrompues. J'ai retrouvé des éléments qu'il reprendra plus tard dans Chevreuse (Jouy-en-Josas, la rue du Docteur-Kurzenne). Après avoir identifié celui qui les a trahit au moment de passer la frontière vers la Suisse, désormais mort, il se met en quête de son ancien camarade d'école car il ne se résout pas à avoir tout perdu de sa jeunesse et part en Polynésie.

Je pensais à Freddie. Non, il n'avait certainement pas disparu en mer. Il avait décidé, sans doute, de couper les dernières amarres et devait se cacher dans un atoll. Je finirais bien par le trouver. Et puis, il me fallait tenter une dernière démarche : me rendre à mon ancienne adresse à Rome, rue des Boutiques obscures, 2. (p.251)

Une lecture appréciée : le style agréable mais pas exceptionnel (je ne comprend pas trop l'obtention du prix Goncourt). Pour ma part ce que j'aime chez Modiano c'est la manière d'associer le lecteur à l'importance de sa quête, ici on ressent de la sympathie et de l'espoir pour cet homme qui tente de retrouver la mémoire sans jamais se désespérer.

publié en 1978 (prix Goncourt)


illustration : Mike Worrall

lundi 3 février 2025

Love, Lies and Indomee - Nuril BASRI


Ratu ("Reine" en indonésien) est une jeune femme à la recherche d'un petit ami afin de couper court aux questions envahissantes de ses parents qui désirent qu'elle se marie à l'approche de la trentaine. Après être tombée amoureuse d'un bel homme qui finit par en épouser une autre, elle accepte un mariage de raison pour faire plaisir à ses parents, finit par l'aimer avant de découvrir pourquoi il l'a épousée.

  


"Raison et sentiments" (Sense and sensibility")

Dans un récit à la recherche de l'amour perdu, Nuril Basri évoque la difficulté de trouver l'âme soeur dans une société influencée par l'argent, l'apparence, le poids de la famille. L'histoire se passe en Indonésie mais pourrait tout à fait être reportée dans n'importe quel pays, y compris en France, où les jeunes trouvent du travail souvent loin de chez eux, devant accepter un logement pratique non loin du travail mais souvent exigu et partagé, devant être éloignés de sa famille qu'il faut visiter le plus souvent possible et dont il faut supporter la pression d'obligation de fonder une famille à l'approche des 30 ans. Grâce à un humour de situation souvent mélancolique que j'apprécie, Nuril Basri traque sans pitié la vérité des sentiments face à la raison et déroule sa tragédie moderne des amours déçues, des conventions asphyxiantes et sur la désillusion, héritière de non-dits néfastes.

Développement

Ratu, 27 ans, travaille à Jakarta où elle dispose d'une chambre dans une colocation. Ratu est mal dans sa peau, se trouve grosse et n'aime pas ni son visage, ni ses cheveux c'est pourquoi elle choisit de mettre un avatar sur son profil Facebook afin de ne pas décourager d'éventuels jeunes hommes avant leur rendez-vous.
I use a Hello Kitty doll as my profile picture, so I seem like a cute—yet mysterious—girl. Here is the problem: if I use my real face, nobody would want to meet me. I swear! It’s not that I make a habit of asking boys out—I’m not that cheap—but I need a boyfriend. Right now. And because work keeps me so busy, I only get to meet boys online. (p. 5)  

ma traduction

J'ai mis une image Hello Kitty en guise de profil sur Facebook pour me donner un air mignon et mystérieux, car le problème c'est que si j'utilise mon vrai visage, personne ne va vouloir me rencontrer, je le jure ! Je n'ai pas non plus l'habitude de demander aux garçons de sortir avec moi, je ne suis pas si misérable, mais j'ai besoin d'un petit ami. maintenant. Etant donné que je travail trop, je ne peux le trouver que sur Internet. 


C'est ainsi qu'elle rencontre Hans, beau comme un acteur dans le drama coréen Boys over flower. Au premier abord, il se comporte comme un gougeât mais elle finit par le contacter pour lui proposer un travail : se faire passer pour son petit ami devant ses parents. Deux ans passent et le faux couple devient presque vrai tout en restant chaste, car Ratu a des principes, mais Hans lui papillonne sans vergogne et finit par être obligé d'épouser une fille qu'il a mise enceinte. Désespérée, Ratu qui croyait à son prince charmant, décide contre toute attente d'épouser l'homme que lui présente ses parents mais pour elle ce sera un mariage blanc car elle ne supporte pas sa présence, encore moins sa proximité même si elle n'arrive pas à dormir seule dans leur maison commune (elle fabrique un barrage dans le lit pour éviter qu'ils ne se touchent en dormant : qu'est-ce que c'est drôle !!!).

Ratu a un poste intéressant à l’ambassade de Corée à Jakarta et bien entendu, il est hors de question qu'elle arrête de travailler, d'autant qu'elle croit que Inu, son mari, est un simple chauffeur Gojek, le Uber indonésien. Il est impensable pour elle de rester vivre à Bogor sans rien faire : sa maison est tellement impersonnelle qu'elle ne songe pas à y emménager totalement et elle conserve son appartement à Jakarta, de plus elle aime trop son travail qui lui offre non seulement une indépendance financière mais également une satisfaction personnelle de se sentir utile.

Prise dans ce jeu de dupes, Ratu fait perdurer la relation avec Hans durant 2 ans, navigant le week-end entre Jakarta et Bogor où habitent ses parents (1 heure de trajet environ), espérant qu'il finisse par la demander en mariage. Mais Hans tout en lui avouant qu'il l'aime lui apprend qu'il a mis enceinte une autre femme et qu'il doit l'épouser. Désespérée, Ratu accepte d'épouser l'homme que ses parents lui présente sans rien savoir de lui, juste pour contrarier Hans.

I’m not thinking about all that. Sure, I did, once. A dream wedding with a dream man. But the way things have turned out? I’m not marrying for love anymore. You could say I’m marrying against my will (and also for vengeance)—to somebody I don’t even know. This is not the wedding of my dreams. So I don’t care. (p. 74).

Ma traduction
Je ne pense pas à ça (la robe, la bague). Bien sûr, j'y ai pensé autrefois : un mariage de rêve avec un homme de rêve, mais les choses ont mal tourné. Je ne me marie pas par amour et tu pourrais même dire que je me marie contre mon gré, et même pour me venger, à quelqu'un que je ne connais même pas. Ce n'est pas le mariage de mes rêves alors je m'en fous. 
 

Le jour du mariage, Ratu découvre que son mari n'a plus de famille (parents morts et fils unique) et le lecteur découvre que Ratu avait une grande soeur (c'est important pour la suite).

I am an only child, too. Well, not really. There was my sister. She was two years older. She has been gone a long while. She died when she was in her second year of secondary school. I was in my third year of middle school. I try not to think about her. It is all heartache. I loved her. The fact that somebody I loved so much is gone…that is torture. I don’t want to remember her. She should be here, sharing this with me. My best friend. She always listened to me. When she was alive, I wasn’t fat. We’d watch our weight together. People used to say we looked alike, but she was way prettier than I. (p.77)

Ma traduction

Je suis moi aussi enfant unique. Enfin, pas vraiment car j'avais une grande soeur nous avions 2 ans d'écart, elle est morte depuis longtemps elle avait 16 ans et j'en avais 14. J'essaye de ne pas penser à elle car cela me brise le coeur et je ne veux pas trop me rappeler d'elle. Elle devrait  être ici et partager ce moment avec moi. Ma meilleure amie, elle m'écoutait toujours. Quand elle était là je n'étais pas grosse, on surveillait notre poids mutuellement. Les gens disaient qu'on se ressemblait mais elle était bien plus belle que moi. 


Après son mariage que Ratu espère le plus court possible afin de pouvoir enfin convoler avec son chéri Hans, la jeune femme est submergée par un nouveau sentiment lorsque débarquent deux connaissances de Inu : sa cousine et une amie d'enfance belle comme Dian Sastro (voir ci-contre), une actrice célèbre, toutes deux très inquisitrices, n'hésitant pas à envahir son espace domestique, faire la lessive, faire des courses, s'occuper de la décoration de sa nouvelle maison à Pamulang (1h de Jakarta). Ratu se persuade qu'elle n'est pas jalouse mais la situation lui échappe et force est de constater que son mari mérite bien qu'elle s'y intéresse un peu plus, exigeant même qu'il l'emmène en voyage de noces et ce sera à Yogyakarta à environ une demi journée de trajet en bus (passages très drôles).

The car fills up. A conductor comes around, renting out pillows. What for? The pillows all run out, oddly. Do these passengers expect to sleep all the way there? Really? Hah. Turns out they do really sleep all the way. I’m not joking. “You go to Yogyakarta often, Mr Inu?” I ask. “Not really,” he says. “Oh.” That’s all. Nothing else to say. Why doesn’t he say anything? Ask me something, maybe. The places I’ve been to. Where I like to go. Anything. He’s like some kind of bad actor. “Have you been to Jogja?” he asks. Finally! At least he’s talking. So I won’t fall asleep. This bad actor knows how to improv a little, after all. “Once, when I was in middle school, on a study tour,” I say. His response? “Oh.” Exactly like I answered, a moment ago. It really hurts. What is this? Oh. Oh. Doesn’t he have a follow-up question? Act interested, at least? So irritating. Why did God make a person like Inugrahadi and forget to make him a brain? “How long do you think this journey will take?” I ask him. What my tone is saying is: “Oh God, I can’t wait for this to end!” (p. 111). 

Ma traduction

Le bus se remplit et le chauffeur passe dans l'allée pour louer des oreillers. Pour quoi faire ? Etonnamment, tous les oreillers sont empruntés. Est-ce que les passagers espèrent vraiment dormir tout le trajet ? Vraiment ? Ah et bien il s'avère qu'ils ont vraiment dormi tout ce temps, je ne plaisante pas. Je demande à mon époux : "Est-ce que vous êtes souvent allé à Yogyakarta Monsieur Inu ?" Il me répond : "Non pas vraiment".

"Oh" ! Et c'est tout ? Rien de plus ? Pourquoi est-ce qu'il ne dit rien ? Demande moi quelque chose par exemple. Les endroits que j'ai visité. Ceux que j'apprécie, n'importe quoi. Il ressemble à un mauvais acteur.

"Etes-vous allée à Jogja (= Yogyakarta), me demande-t-il. Enfin ! Il a finit par placer un mot ainsi je ne vais pas avoir à dormir. Cet acteur raté sait finalement comment se bonifier. Je lui réponds : "J'y suis allée une fois quand j'étais au collège en voyage d'études".

Sa réponse fut : "Oh !" la même exclamation que la mienne juste avant. C'est vexant. Qu'est-ce que cela veut dire ? Oh. Oh. est-ce qu'il n'a pas d'autre question à poser ? Faire semblant au moins ? C'est tellement énervant. Pourquoi Dieu a-t-il créé une personne comme lui et oublier de lui donner une cervelle ? "Tu crois que ce voyage va durer longtemps ?" lui demandai-je ?  Mais ce que je voulais sous-entendre c'est "Oh mon Dieu vivement que ce voyage se termine".


Sous une apparente tragédie comique, l'auteur raconte avec beaucoup de psychologie les relations complexes au sein des familles, d'un couple qui s'apprivoise, la perte d'un enfant ou d'une soeur, le monde du travail, les bonnes et mauvaises raisons du mariage, la nécessité de se convertir à la religion du conjoint, l'abandon d'un rêve face à la réalité et surtout, la difficulté de se trouver une raison de vivre.

roman publié en 2016
traduit en anglais en 2019 avec le titre "Love Lies and Indomee"


Paru en 2016 sous le titre Enak, il a été traduit en anglais par Zedeck Siew qui vit en Indonésie et a choisi le titre de "Love, Lies and Indomee", le mot Indomie étant une marque de nouilles instantanées dont il est régulièrement question dans le roman.



 

roman publié en 2019 langue anglaise
250 pages


Ma page sur l'auteur

Illustration d'entrée de billet : Cok Wisnu (deux indonésiennes, rapport à Ratu et sa soeur)