samedi 21 février 2026

L'Atlantide - Pierre BENOIT



1903. Le journal d'un jeune officier, le lieutenant Olivier Ferrières, est retrouvé où il écrit les évènements qui précédèrent son départ pour la cité de l'Atlantide en compagnie du capitaine André de Saint-Avit. Ce dernier a une réputation peu glorieuse : Saint-Avit a tué le capitaine Morhange, son camarade de mission 6 ans auparavant. Ferrière écrit dans son journal le récit révélé par Saint-Avit qui confirme dans quelles circonstances il a mis fin aux jours de Morhange six ans auparavant, alors que tous les deux étaient tombés en embuscade lors d'une mission d'exploration pour documenter la géographie et la géologie d'une partie du Sahara. Intéressés par de mystérieuses inscriptions dans les montagnes du Hoggar, ils débouchent dans une ville cachée sur laquelle s'exerce l'autorité de la cruelle reine Antinéa, descendante du dieu Neptune.


Après Lunegarde, je poursuis mes envies de lecture d'auteurs désuets mais qui furent parmi les plus grands de leur époque : Pierre Benoit fut membre de l’Académie française. J'avais déjà lu ce roman dans ma jeunesse mais je n'en avais gardé aucun souvenir.
J'ai été plus intéressée par le thème de l'aventure, du dépassement de soi dans des conditions extrêmes, de l'aspect géostratégique de cette aventure, mais pas du tout convaincue par l'histoire d'amour (et de mort) de cette mystérieuse Antinéa, une psychopathe qui momifie ses amants qu'elle fait assassiner lorsqu'elle s'en lasse. J'ai trouvé assez invraisemblable la description de la salle de marbre rouge qui contient 120 niches dans les murs ou sont déjà entreposés une cinquantaine d'amants momifiés. Antinéa tombe amoureuse de Morhange qui est presque "dans les ordres religieux" et qui reste complétement insensible à son charme vénéneux. Saint-Avit est envoûté par Antinéa et assassine son compagnon et ami Morhange dans un épisode de délire jaloux. Situation pour le moins rocambolesque. Après le meurtre, Saint-Avit décide de s'échapper et est aidé par une jeune esclave ancienne princesse déchue. Il sera retrouvé par miracle. 6 ans plus tard, il décide de retourner dans la cité de l'Atlantide et Ferrières ne peut s'empêcher de le suivre et nous laisse son journal en guise de testament. 

– Quel est ce livre ? balbutia Morhange, dont la pâleur, en cet instant, m’épouvanta.
– Ce livre, répondit lentement, pesant ses mots, avec une extraordinaire impression de triomphe, M. Le Mesge, c’est le plus grand, le plus beau, le plus hermétique des dialogues de Platon, c’est le Critias ou l’Atlantide.
– Le Critias ? Mais il est inachevé, murmura Morhange.
– Il est inachevé en France, en Europe, partout, dit M. Le Mesge. Ici, il est achevé. Vérifiez l’exemplaire que je vous tends. – Mais quel rapport, quel rapport, répétait Morhange, tandis qu’il parcourait avidement le manuscrit, quel rapport y a-t-il entre ce dialogue, complet, il me semble, oui, complet, quel rapport avec cette femme, Antinéa ? Pourquoi est-il en sa possession ?
– Parce que, répondit imperturbablement le petit homme, parce que ce livre, à cette femme, c’est son livre de noblesse, son Gotha, en quelque sorte, comprenez-vous ? Parce qu’il établit sa prodigieuse généalogie ; par ce qu’elle est…
– Parce qu’elle est ? répéta Morhange.
– Parce qu’elle est la petite-fille de Neptune, la dernière descendante des Atlantes.

Le roman a été plusieurs fois adaptés mais le film de 1932 est le plus fidèle, les autres films sont une interprétation très éloignée du récit.
film de 1932 - Antinéa et Morhange, 2 affiches du film 


Comme d'autres romans d'aventure à cette époque, l'histoire de l'Atlantide paraît d'abord en feuilleton dans la Revue de Paris à partir du 15 novembre 1918 avant d'être publié par Albin Michel en 1919.
Pendant deux heures, nous allâmes. Je n’échangeai pas une parole avec Morhange. J’avais l’intuition nette de la folie que nous étions en train de commettre en nous risquant avec cette désinvolture dans la région la moins connue, la plus dangereuse du Sahara. Tous les coups qui, depuis vingt ans, travaillent à saper l’avance française sont sortis de ce Hoggar redoutable. Mais quoi ! c’était de plein gré que j’avais apporté mon adhésion à cette folle équipée. Je n’avais plus à y revenir. À quoi m’eût servi de gâter mon geste par une apparence continuelle de mauvaise humeur ? Et puis, il fallait bien me l’avouer, la tournure que commençait à prendre notre voyage n’était point pour me déplaire. J’avais, dès cet instant, la sensation que nous nous acheminions vers quelque chose d’inouï, vers quelque monstrueuse aventure.

publié en 1919
grand prix du roman de l'Académie française en 1919

illustration d'entrée de billet : la reine Tin Hian par Hocine Ziani.

dimanche 1 février 2026

Les années - Virginia Woolf



De 1880 au temps présent (1937) nous suivons le quotidien de la famille Pargiter, famille nombreuse entourée de cousins et amis. Onze chapitres pour décrire un demi siècle de morceaux de vie comme des tranches coupées qui laisse apparaître certains détails et qui laisse en deviner d'autres, la mère mourante, les feuilles chassées dans la rue, l'ainée qui tient les comptes, les promenades en victoria ou omnibus, le "tea time", les soirées au théâtre, la pluie en longs fils d'argent dans la lumière des réverbères, les retrouvailles de ceux partis à l'étranger, etc. Les habitations enveloppent les personnages comme le ferait une boîte autour de danseurs qui tournoient sur eux-mêmes entraînés par une petite musique, des maisons chaleureuses et protectrices qu'il faut déserter lorsque lorsque vient la mort des parents qui oblige à quitter les lieux pour se contenter de modestes appartements.


"Les Années" (The years") est le dernier roman de 1937 écrit par Virginia Woolf morte en 1941. A cause d'un nombre importants de personnages et le manque de liste au début du roman par exemple j'ai eu du mal à situer les uns et les autres au fil de ma lecture parfois délaissée durant plusieurs jours. Il n'y a pas de contexte spécifique si ce n'est la volonté d'introduire quelques faits historiques (guerre, fin de guerre) dans le quotidien des Pargiter et de leurs familiers.

La guerre était finie – quelqu’un le lui apprit pendant qu’elle faisait la queue à l’épicerie. Les canons tonnaient et les sirènes se lamentaient. (chapitre 1918)

Dudley house (près de Hyde park comme la maison des Pargiter)

Elle (*) s’était parlé à elle-même, tout haut, dans l’omnibus. Il fallait perdre cette habitude, attendre l’heure de se laver les dents. L’omnibus s’arrêtait, heureusement. Elle sauta à terre, pressa le pas sur Melrose Place, et se sentit jeune et vigoureuse. Elle observait tout avec des yeux neufs, après le Devonshire, et remarqua la longue perspective d’Abercorn Terrace, avec ses nombreuses colonnades. Les maisons ornées de porches et de jardins en façade avaient toutes un aspect éminemment respectable ; dans chaque pièce, sur le devant, elle croyait voir le bras d’une femme de chambre passer sur la table, mettant le couvert pour le déjeuner. Dans plusieurs salles à manger, les gens s’asseyaient déjà. On les apercevait par l’entrebâillement en forme de tente que traçaient les rideaux. Eleanor serait en retard chez elle, pour le déjeuner ; elle monta en courant les marches du perron et enfonça sa clef dans la serrure. Puis, comme si elle les entendait prononcer, des mots se formèrent dans son esprit : « Quelque chose de joli, qu’elle pourrait porter. » Elle s’arrêta, avec sa clef dans la serrure. L’anniversaire de Maggie, le cadeau de son père, elle l’avait oublié et redescendit les marches en hâte. Il lui fallait encore allez chez Lamley. (* il s'agit d'Eleanor)

Eleanor est un personnage central qui a 20 ans au premier chapitre et qui en a 70 ans à la fin et ce qui est étrange c'est que pour moi, elle ne vieillit pas réellement, l'auteur ne décrit pas seulement son aspect extérieur, ses faiblesses physiques éventuelles mais nous laisse voir ses idées, ses sentiments. 

Elle avait l’impression que les choses passaient devant elle, tandis qu’elle était étendue sous le drap. Mais ce n’est plus le paysage qui passe, songea-t-elle, ce sont les vies humaines, nos vies changeantes. 

C'est le personnage auquel je me suis rapidement identifié car il apparaît régulièrement et que sa personnalité est plutôt positive et proche de ce que j'aurais pu faire : être le mur porteur de la famille, la permanence utile toujours dévouée, observatrice et actrice sans s'encombrer des conventions. Même au moment de quitter sa maison familiale, elle accepte le soulagement de cette décision sans refuser la nostalgie qui s'empare d'elle.

Alors Crosby,* avec Rover au bout de sa chaîne, se mit à descendre de biais les marches glissantes. Eleanor tint la porte ouverte et les suivit des yeux. C’était un moment affreux, malheureux, confus, où tout semblait faux. Crosby avec son désespoir, et elle-même si satisfaite. Cependant, ses larmes se formaient et tombaient, tandis qu’elle tenait la porte. Ils avaient tous vécu là ; c’est d’ici qu’elle faisait un geste de la main à Morris lorsqu’il allait à l’école ; là, dans ce petit jardin qu’ils plantaient des crocus. Et maintenant Crosby, sous les flocons de neige qui tombaient sur sa capote noire, grimpait dans le fiacre avec Rover dans les bras. Eleanor ferma la porte et rentra. (Crosby : l'aide de maison des Pargiter) 

Une lecture plutôt laborieuse si l'on veut suivre à chaque page "qui est qui pour qui", pour ma part j'ai abandonné cette maîtrise des personnages pour me laisser porter par la poésie du texte, et aussi par la détection de quelques passages autour de l'eau, des fleuves, qui laisse à penser que l'auteur avait peut-être déjà quelques années avant son suicide par noyade marqué cette attirance pour l'eau.
Tandis qu’elle restait les yeux fixés sur le fleuve, un sentiment, enfoui au fond d’elle-même, traça une ébauche avec les lignes du courant. Le dessin était douloureux. Elle se souvenait d’une soirée, après certaines fiançailles. Elle était à cette même place ; elle pleurait ; ses larmes coulaient, et son bonheur, semblait-il, s’effondrait.

publié en 1937

Les années apportent des changements, détruisent certaines choses, en entassent d’autres ; ennuis et soucis reparaissent.

Illustration d'entrée de billet : William Orpen "Window in London Street"