dimanche 26 octobre 2025

Gigi - Colette

Jeanne Fichel-Samson : Tea in the Conservatory


Le contenu d’une corbeille à ouvrage se déversait à demi sur la table à manger, où Gilberte oubliait ses cahiers. Au-dessus du piano droit, un agrandissement photographique d’après Gilberte, âgée de huit mois, faisait pendant au portrait à l’huile d’Andrée, dans un rôle de Si j’étais Roi… Un désordre sans vilenie, un rais de soleil printanier dans la guipure des rideaux, une chaleur rampante venue de la salamandre entretenue à petit feu, agissaient comme autant de philtres sur les nerfs de l’homme riche, solitaire et trompé.
– Est-ce que vous êtes positivement dans la peine, mon pauvre Gaston ?
– À proprement parler, je ne suis pas dans la peine, je suis plutôt dans l’em…, enfin dans l’ennui.
– Si je ne suis pas indiscrète, reprit Mme Alvarez, comment ça vous est-il arrivé ? J’ai bien lu les journaux ; mais peut-on se fier à eux ?
Lachaille tira sur sa petite moustache relevée au fer, peigna de ses doigts sa grosse chevelure taillée en brosse.
– Oh ! la même chose à peu près que les autres fois… Elle a attendu son cadeau d’anniversaire, et puis elle s’est trottée. Maladroite, avec ça, au point qu’elle est allée se fourrer dans un coin de Normandie tellement petit… Ça n’a pas été sorcier de découvrir qu’il n’y avait que deux chambres à l’auberge, une occupée par Liane, l’autre par Sandomir, un professeur de patinage au Palais de Glace.

1/ Mon résumé de Gigi

Paris en 1899. Gilberte, dite Gigi, a 15 ans et vit avec sa mère Andrée et sa grand-mère Inès et se rend parfois chez sa grand-tante Alicia. La famille Sanchez vit sur un modeste train grâce au travail d'Andrée, danseuse à l'Opéra comique et l'éducation de Gigi est laissée aux femmes plus âgées qui lui inculquent non seulement les bonnes manières mais aussi comment se comporter dans le "grand monde" afin de plaire aux hommes et en retirer quelques bénéfices.
Gaston Lachaille, un ami de la famille, les visite régulièrement, s'invitant sans y être annoncé, surtout après une rupture amoureuse largement commentée dans les journaux car c'est un richissime héritier de 30 ans constamment courtisé et abandonné. Il trouve un apaisement satisfaisant au contact de la famille Sanchez et finit par prendre conscience de la beauté de Gigi ; celle-ci refuse pourtant ses avances et le sort d'une demi-mondaine qui ne convient pas à sa nature entière. Gaston comprenant qu'il est peut-être temps de s'établir et d'assurer sa lignée demande sa main.



Après ma visite de l'expo "Les mondes de Colette" (suivre le lien pour lire mon avis), je suis passée à la librairie et j'ai aperçu ce livre aussi j'ai eu envie de le lire ou relire. Écrit en 1944, Colette a alors 71 ans, mais reste jeune dans sa tête et dans ses mots qui sonnent justes pour décrire les mondanités auxquelles elle n'a certainement pas manqué de participer en son temps.
Gaston a une telle confiance en moi ! Je voudrais que tu l’aies vu me demander une camomille… Un enfant, un véritable enfant. D’ailleurs, il n’a que trente-trois ans. Et quel poids que cette fortune sur ses épaules ! Andrée cligna ses paupières roses avec ironie.
– Plains-le, maman, pendant que tu y es. Ce n’est pas pour réclamer, mais, depuis le temps que nous connaissons Gaston, il ne t’a guère montré que sa confiance.
– Il ne nous doit rien. Et nous avons toujours eu par lui du sucre pour nos confitures, et pour mon curaçao, de temps en temps, et une volaille de ses fermes, et des attentions pour la petite.



J'ai trouvé presque "limite" la relation entre Gigi qui a presque 16 ans et Gaston qui en a le double mais je suppose que les mœurs de ce temps là trouvaient cette différences d'âge normale. J'ai bien ri lors de ce passage :

Car Mme Alvarez avait fortement inculqué à sa descendance, entre autres vertus, le respect de certains rites et de maximes telles que : « La figure, tu peux, à la rigueur, la remettre au lendemain matin, en cas d’urgence et de voyage. Tandis que le soin du bas du corps, c’est la dignité de la femme. »

je pense que certains lecteurs de l'époque ont dû être scandalisés et que Colette a pris beaucoup de plaisir à tourner ainsi sa phrase. 


A la suite de cette nouvelle, trois autres continuent à nous emporter dans l'univers original de Colette :

Christian Krohg

2/ L'enfant malade 

Un jeune garçon de 10 ans handicapé et alité arrive à sortir de son lit et de son enfermement grâce à son imaginaire.
Comment lui faire comprendre que je ne suis pas malheureux ? Il paraît qu’un garçon de mon âge ne peut ni vivre couché, ni être pâle et privé de ses jambes, ni souffrir, sans être malheureux. Malheureux… je l’étais encore quand on me promenait dans une voiture… Une pluie de regards m’inondait. Je me rétrécissais pour en recevoir un peu moins. Une grêle de « Qu’il est joli ! » et de « Comme c’est dommage ! » me prenait pour cible… Maintenant, je n’ai pour malheurs que les visites de mon cousin Charlie, ses genoux écorchés, ses souliers à clous, et ce mot « boy-scout » moitié acier, moitié caoutchouc, dont il m’écrase… Et cette jolie petite fille qui est née le même jour que moi, qu’on appelle tantôt ma sœur de lait, tantôt ma fiancée. Elle travaille la danse. Elle me voit couché, alors elle se dresse sur le bout de ses orteils, et dit : « Regarde comme je fais des pointes. » Mais ce sont des taquineries. Une heure vient, le soir, où les taquineries s’endorment. Voici l’heure où tout est bien.
La seconde nouvelle est tellement belle ! On lit au ras du lit où repose Jean, dont l'imagination transcende l'infirmité.
Un petit cube d’agneau grillé passa vite. « Courez, agneau, courez, je vous fais bonne figure, mais descendez en boule dans mon estomac, je ne vous mâcherais pour rien au monde, votre chair bêle encore, et je ne veux pas savoir que vous êtes rose à l’intérieur ! »
– Il me semble que tu manges bien vite, ce soir, Jean ?

Jean vit sa meilleure vie (possible) dans ses rêveries.

Encore heureux que Madame Maman n’ait pas vu au coin de mon œil la petite entaille, la trace du bec de l’hirondelle que j’ai heurtée en l’air… Je n’ai pas eu le temps de l’éviter, elle était dure comme une faux. Il est vrai que c’est si petit, un ciel… »

 Un passage magnifique !

Ayant guetté le départ de Madame Maman et de Mandore, il prit le commandement de son radeau d’in-folio et d’atlas et s’embarqua.
Marguerite Gérard (anonyme)

3/ La  dame du photographe.

La narratrice, Colette elle-même, se rend régulièrement chez Melle Devoidy, une enfileuse de perles, qui vit sur le même palier qu'un photographe dont l'atelier est dans l'immeuble et dont l'épouse discrète traverse souvent le palier pour apporter à Melle Devoidy un repas. Un jour, Melle Devoidy annonce à Colette que Madame Armand, la femme du photographe a fait une tentative de suicide.
Colliers et sautoirs gisaient démembrés sur le tapis vert, comme des enjeux dédaignés.

Une nouvelle tout en nuances sur la position des femmes : seules, elles doivent subvenir à leurs besoins en travaillant même à de modestes métiers, mariées, elles sont réduites à être "l'épouse de" et se partagent entre occupations ménagères et mélancolie d'une autre vie.

« Oui, je crois que c’est tout, madame. Un froid terrible est venu couper le fil de mes pensées, et encore je n’en suis pas sûre. Ce qui est sûr, c’est que jamais, jamais plus je ne me suiciderai. Je sais maintenant que le suicide ne peut me servir à rien, je reste ici. Mais vous pouvez juger, sans pouvoir offenser Mlle Devoidy, que j’ai toute ma tête et qu’une névrosée et moi, ça fait deux. »



4/ Flore et Pomone

Un long voyage poétique au coeur des fleurs.

Tous, nous tressaillons lorsqu’une rose, en se défaisant dans une chambre tiède, abandonne un de ses pétales en conque, l’envoie voguer, reflété, sur un marbre lisse. Le son de sa chute, très bas, distinct, est comme une syllabe du silence et suffit à émouvoir un poète.

Cette dernière partie du livre ne m'a absolument pas intéressée. Je pense que Colette y a déposé toutes ses inspirations bucoliques mais j'ai eu du mal à apprécier cette lecture décrivant fleurs, jardins et plantes de toutes sortes.

Une bien jolie couverture comme on en faisait autrefois !


illustration d'entrée de billet : Jeanne Fichel-Samson "Tea in the Conservatory"

jeudi 16 octobre 2025

L'amulette - Michael MCDOWELL



Je n'ai jamais travaillé dans une ferme, déplora-t-il intérieurement mais je sais reconnaître un légume quand j'en vois un. 
1960, Alabama. Dean Howell n'a pas pu se faire embaucher à l'usine de Pine Cone, ce qui lui aurait éviter d'être enrôlé dans l'armée et il se retrouve en camp de formation avant d'être propulsé sur le terrain, au Sud-Viêt Nam. Lors d'une séance d'entrainement, un incident de tir lui arrache une partie du visage lorsque son fusil lui explose à la tête. A la fin de sa convalescence, l'armée le laisse rentrer chez lui mais il est dans un état végétatif. Sa femme Sara, travaille à l'usine et trime toute la journée pour faire vivre son ménage auquel il faut ajouter Jo sa belle-mère, une épouvantable commère jamais contente, chez qui ils ont été obligés de s'installer lorsque Dean a détruit leur mobil home. Jo ressasse sans arrêt que les gens de Pine Cone sont responsables de l'état végétatif de son fils. Lorsque Jo offre une soi-disant babiole, une étrange amulette, à l'un des rares amis de Dean chargé du recrutement du personnel à l'usine, l'hécatombe débute parmi les habitants de Pine Cone, tout âge confondu. Sara qui finit par comprendre que l'amulette a un pouvoir de nuisance infernal cherche à la récupérer.



Le premier, qui s’appelait Dean Howell, dit à l’autre :
- Hé, Sy, regarde un peu ça. Et il leva le fusil qu’il portait et lui flanqua sa crosse devant les yeux.
-Tu vois cette pomme de pin ? 
Sy hocha la tête. Il avait déjà remarqué le petit estampage au bas de chaque arme. Dean poursuivit :
-Ce flingue a été fabriqué de bout en bout à Pine Cone, et c’est exactement là qu’est ma femme, sur la ligne de montage. Elle a posé les mains sur ce truc avant moi. C’est un peu comme s’il avait été béni.

Je poursuis mes lectures des romans de Michael MCDOWELL et je suis à chaque fois époustouflée par la précision quasi mécanique de ses histoires fantastiques saupoudrées d'humour pour gagner la tolérance du lecteur et le fait souffler un peu dans cette succession de morts atroces.

Certains se tenaient prêts à empocher un héritage un jour ou l'autre mais leurs aïeux semblaient obstinément s'accrocher à leur vie pitoyable. D'autres avaient des parents fortunés ailleurs en Alabama, mais le poing d'un parent riche, tout le monde le sait, est plus serré autour d son magot que celui d'un cadavre de trois jours.

L'effroi du lecteur devant tant de morts injustes est largement atténué par un style précis, très descriptif mais sans ennui, de l'humour et surtout la personnalité clairvoyante de Sara qui, du haut de ses 21 ans, finit par se rebeller contre la tyrannie de sa belle-mère, d'autant plus qu'elle la croit à l'origine du comportement mortel de ceux qui portent ou détiennent l'amulette : Jo semble la piloter à distance, peut-être assistée de Dean son mari épouvantable, qui, au-delà de son aspect frankensteinien, ne semble plus être lui-même mais un revenant d'un autre monde.




L'auteur s'en donne à coeur joie, si j'ose cette comparaison, de passer à la moulinette - ou plutôt à l'amulette -  les habitants d'une ville tous plus innocents les uns que les autres des crimes dont on veut les punir, coupables seulement de vivre leur petite vie comme ils peuvent.



Pour ce roman-ci j'ai eu l'occasion non pas de le lire mais de l'écouter grâce à mon partenariat avec le site Netgalley France mais nul doute que j'achèterai le livre lorsqu'il sortira dans quelques jours fin octobre pour compléter ma bibliothèque McDowell. Plus glauque encore que Lune froide sur Babylon qui n'était pas "piqué des vers", cette amulette vous tiendra en haleine tant que vous ne saurez pas si Sara la retrouve ! 

Le livre audio comporte 71 pistes, la dernière est le récit de Miss Mack (déjà lu précédemment).

les couvertures de la version anglaise (1979)



Titre original : The Amulet, publié en 1979 (anglais)
republié en 2025 chez Toussaint Louverture
Traduction Laurent VANNINI
Illustration de Pedro OYARBIDE


lundi 13 octobre 2025

La récréation est finie - Dario FERRARI

photo de la Graziella par Martin Castro via Unsplash

 

La récréation est finie sonne la prise de conscience de Marcello Gori, un trentenaire plutôt désabusé qui se laisse porter par une certaine fatalité, s'oppose à son père qui souhaite qu'il reprenne son café, vit encore chez sa mère et globalement à ses crochets et partage son temps libre entre son groupe d'amis de toujours et sa petite amie, docteur en médecine. Tout commence lorsqu'il est admis pour passer sa thèse et bénéficier d'une bourse conséquente (1200€ par mois durant 3 ans), octroyée à seulement deux doctorants de l'université de Pise ; grâce à cette étape, il entrevoit la possibilité d'une vraie carrière universitaire, de quoi assurer un avenir qu'il n'osait plus espérer.
— Je commence mon doctorat en janvier. 
— Et donc ?
— Donc l’université me versera une bourse pour faire de la recherche.
— À toi ? 
— À moi, oui. C’est la première étape pour devenir professeur des universités.
Mon père n’est pas assez familier avec le monde universitaire pour faire la moindre objection et je pense que l’idée qu’il puisse me sous-estimer lui a, l’espace d’un instant, traversé l’esprit. Cette hypothèse ne dure qu’une fraction de seconde, et je suis sûr qu’aussitôt après il a dû commencer à se dire que le doctorat, dont il chanterait sans nul doute les louages si les enfants des autres l’entreprenaient, doit être une chose privée de toute valeur ou presque.
Raffaele Sacrosanti, son directeur de thèse balaye les sujets qu'il avait laborieusement préparés, Marcello n'est pas un forcené des études et travaille juste ce qu'il faut pour se maintenir, et lui suggère de s'intéresser à un écrivain peu connu : Tito Sella, et lui fait miroiter l'avantage de s'intéresser à un auteur que personne n'a jamais étudié, ce qui fera de lui une sommité.
À votre place, je pencherais pour une thèse en études italiennes, qui présenterait plusieurs avantages : d’abord, un sujet circonscrit permet de produire un travail plus solide, mieux étayé et finalement plus vendeur sur le plan académique. Ensuite, pensez au futur : avec une thèse sur Bolaño et les autres, vous ne trouverez pas d’interlocuteurs, tandis qu’une thèse sur un auteur italien, même mineur, fera de vous un chercheur intéressant pour pratiquement tous les départements d’Italie. Et plus encore à l’étranger, où un Italien spécialisé en littérature italienne peut facilement trouver un poste.
C'est ainsi que l'obscur et éternel étudiant de 30 ans s'engage sur les traces de Tito Sella (1953-1998), qui prit part à des actions révolutionnaires durant les "années de plomb" (années 70), participa à un enlèvement qui a mal tourné et fut condamné à la prison où il finit ses jours.
Ses archives seront bientôt consultables. Elles seront sans doute données à la Bibliothèque nationale de France, à Paris. Ce serait en outre une bonne excuse pour passer quelques mois à l’étranger : le cas échéant, je vous indiquerai des collègues de Nanterre qui sont d’excellents italianistes. Et, de cette façon, vous pourrez envisager de faire une thèse en ayant à votre disposition des notes et des éléments préparatoires. C’est probablement un travail très différent de ce que vous aviez en tête, mais il en résulterait quelque chose de pertinent, j’en suis sûr, et aussi de beaucoup plus vendeur sur le plan académique. Et si vous retrouviez au fond d’un carton d’archivage La Fantasima, son récit autobiographique dont on prétend qu’il a été perdu, ce serait le jackpot. Qu’en dites-vous ?
Le versement de ses manuscrits se trouvant à la bibliothèque nationale de France, Marcello s'y rend car il compte y découvrir des inédits, dont une autobiographie que personne n'a jamais lue, sans se douter un instant qu'il va mettre en route une machinerie qui aura plusieurs effets collatéraux sur sa propre vie et sur la révélation d'un secret bien gardé depuis l'attentat meurtrier.



Ce roman est une pépite découverte par hasard sur le site de Netgallay France que je consulte régulièrement. L'idée d'un récit fusionnant 2 trajectoires humaines m'intéressait et j'ai été happée dès le premier chapitre.
Le plus souvent, je m’efforce de ne rien faire et de tout remettre à plus tard, jusqu’au moment où, toutes les possibilités envolées, je peux regagner mon cocon d’inefficacité et m’y abandonner.
Le roman divisé en 6 parties dont "La Fantasima" et un épilogue qui m'a retourné le coeur même si le résultat est jubilatoire. "La Fantasima" se veut être le récit autobiographique de Tito Sella, mais l'on apprend plus loin que c'est Marcello qui l'a écrit après l'étude de ses correspondances privées.
C’est ici que s’arrêtent les archives Sella et par conséquent ma reconstitution de son histoire. Comme je n’ai pas une grande vie sociale durant ces premières semaines à Paris et qu’il est difficile d’être à Paris sans se prendre pour un poète maudit*, à partir des archives personnelles de Tito Sella j’ai décidé, contre tout bon sens, de composer de ma main ce qu’il aurait voulu écrire, à savoir la fameuse Fantasima.
Car peu à peu Marcello vient à trouver de l'intérêt et de l'empathie pour cet homme qui, comme lui, est né à Viareggio (30 minutes de Pise).
— Tu sais, Sacrosanti ne fait rien d’inhabituel, m’explique-t-il. Et de toute façon le rôle de Raffaele est fondamental : c’est justement parce que c’est un baron à l’ancienne que les choses fonctionnent. Il en profite, bien sûr, mais en même temps il soulage tout le département. S’il partait, ce serait le chaos, un affrontement permanent de poids coqs pour grappiller des bribes de pouvoir. Sacrosanti empêche la guerre entre clans rivaux : il distribue à tout le monde, peu, certes, mais il attire sur lui la haine et la jalousie, évitant ainsi la guerre civile.
— OK, mais c’est quand même lui qui décide à la fin quel étudiant, doctorant ou chercheur fera carrière, contre toute forme de méritocratie.
— Allons, Marcello, ne joue pas les âmes pures. Tu te doutes bien que s’il y a des jeunes gens qui valent la peine d’être pris, il le sait. Et ceux qui prétendent qu’ils avaient plus de qualifications mais qu’ils ont été écartés au profit d’un sponsorisé sont en général des gens qui, au mieux, se font un film et, au pire, croient qu’ils valent quelque chose parce qu’ils ont autopublié cinq monographies illisibles manquant, je ne dirais même pas de valeur scientifique, mais simplement de ponctuation.
Le roman délivre les arcanes d'un monde universitaire de faux semblants (je pense qu'en France il en est de même) : dans ce théâtre d'ombres, les protagonistes se battent avec urbanité, mais gardent des atouts dans leur manche et les abattent au moment opportun (comme lorsqu'il fut question de déplacer un colloque vers une autre ville en échange d'une place de chercheur titulaire).
En quarante-deux minutes, le professeur Sacrosanti m’a rappelé qui je suis et pourquoi je fais ce que je fais, il m’a rappelé qu’il existait dans le monde un enchantement que les gens normaux n’imaginent pas, même s’il faut parfois des années de recherche pour l’entrevoir.
Une des clés du roman pourrait être dans ce passage :
Écoutez, je vais être franc avec vous : j’apprécie beaucoup les gens qui ont le courage de leurs ambitions, même quand elles vont à l’encontre du bon sens. Je dirai même plus : si les gens écoutaient toujours le bon sens, ce serait un désastre. D’abord, il n’y aurait pas de littérature. Songez à l’inconscience qu’il faut pour écrire la Divine Comédie, ou à l’indifférence au jugement d’autrui que doit avoir un bourgeois d’âge mûr pour vouloir entrer, pendant des années, dans la tête d’une femme de province même pas très sympathique. S’il est un ennemi de l’art, c’est assurément le bon sens. Néanmoins, je vais quand même vous parler de bon sens, notamment parce que ce que vous vous apprêtez à faire n’est pas écrire un roman, pour lequel je suggère d’avoir à la fois la plus grande rigueur et la plus grande audace. Vous allez entrer dans un monde professionnel très réglementé et même codifié. Et, dans ce monde, la circonspection est de mise.
où le directeur de thèse révèle à Marcello que le sujet de thèse doit soigneusement choisi sans oublier l'objectif à atteindre, surtout lorsque l'on sait pourquoi Sacrosanti impose ce sujet à son thésard.
De temps en temps, au lieu de “M. Gori”, il laisse échapper un “Marcello” qui m’autorise à me détendre ; je n’ai évidemment toujours pas le droit de l’appeler par son prénom, mais je n’aspire pas à cette intimité presque blasphématoire.
J'ai apprécié le style ponctué d'humour mais aussi de réflexions philosophiques sur devenir adulte, l'autonomie, le couple, la famille, la maternité et paternité, l'héritage spirituel de son milieu qui fait qu'il est très rare de pouvoir s'en détacher pour monter d'un cran, et jamais sans appui. Puis, l'auteur élabore un retournement dramatique vers la fin avec son retour en Italie pour accompagner sa mère après une attaque cardiaque de son père et apprend que son ami s'est donné la mort.
J’étais rentré chez moi prêt à trouver le potentiel cadavre de mon père et à prendre un café à Pise avec un ami. Au moment où je repars, celui qui devait être mort va bien (assez bien, disons), et l’ami avec qui je devais prendre un café n’est plus là : il ne reste de lui que des cartons de livres et les propos insensés des survivants. Et ce n’est pas tout : la seule chose que je rapporte à Paris, c’est le sentiment tenace que je ne connaissais finalement ni l’un ni l’autre, qu’ils n’étaient pour moi que des ombres, des constructions mentales, des fantômes qui n’avaient pas grand-chose à voir avec des personnes réelles. Cette brève parenthèse toscane m’a permis d’arriver à cette certitude : je ne comprends pas et ne comprendrai jamais les autres.
Quelques notes personnelles pour conclure cette leçon de littérature bienvenue tant il est rare de lire des romans de cette classe et que j'ai noté au fil de la lecture pour m'en souvenir :
  • Marcello et son éternelle fiancée sont tous deux "docteurs", 
  • la bicyclette utilisée par Marcello pour se déplacer dans Paris est une Graziella, modèle italien  est italienne et pas un Vélib' ou autre cycle prêt à prendre,
  • les livres dans le livre (trop nombreuses références pour n'en, citer que quelques unes,
  • l'amitié fidèle avec son ami Carlo qui se comporte comme un mentor, un grand frère et dont la disparition soudaine l'ébranle plus qu'il n'aurait imaginer,
  • un témoignage inattendu qui déloge le grain de poussière coincé dans le rouage de l'oubli et qui révèle la vérité lors d'une réaction en chaine,
  • et enfin "la perméabilité entre la vie et la littérature" : une mise en abîme qu'illustre parfaitement l'oeuvre de Magritte en couverture du roman : où le reflet de soi-même peut être seulement la projection d'un autre. 


J’ai consacré plusieurs jours aux livres de Carlo, avec des soins guère différents de ceux que ma mère apportait à mon père. J’ai essayé d’y mettre un peu d’ordre et parfois je me perdais à les feuilleter, à lire ses notes en marge, à admirer l’attention, l’intelligence, la passion et le temps que Carlo avait consacrés aux études. Je n’ai jamais rien fait avec un sérieux comparable au sien : d’un côté je le regrette, car je me rends compte que j’ai presque toujours vécu dans un état de demi-inconscience, et de l’autre il me semble que cette superficialité m’a en quelque sorte protégé, en m’éloignant de l’abîme dans lequel sont précipités ceux qui se livrent complètement, sans hésitation et sans protection, au risque d’être avalés sans même s’en rendre compte. Pas une seconde je n’ai envisagé de fusionner sa bibliothèque avec la mienne, de mettre mes livres couverts de mauvaises annotations au stylo et au surligneur à côté des siens, usés par de multiples lectures, soulignés au crayon d’un trait net qui semble tracé à la règle et commentés d’une minuscule écriture impeccable.

" La ricreazione è finita" publié en 2023
2025 pour la version française (traduction par Vincent Raynaud


illustration : bicyclette Graziella de Martin Castro via le site Unsplash

vendredi 10 octobre 2025

Je voulais vivre - Adélaïde de CLERMONT-TONNERRE

L'exécution de Milady dessin de Maurice Leloir

Le roman revisite quelques évènements relatés dans le roman "Les trois mousquetaires" d'Alexandre Dumas et prend le parti de raconter comment la petite fille orpheline après l'assassinat de sa mère devient Milady de Winter, espionne pour le cardinal Richelieu et provoque le désir de vengeance des trois mousquetaires et de D'Artagnan jusqu'à son exécution sans autre forme de procès.


J'ai choisi ce livre après en avoir entendu parler à la radio ; le parti pris de raconter l'histoire de Milady de Winter en prenant le contrepied du récit d'Alexandre Dumas m'intéressait (même si je ne me souviens pas avoir lu les 3 mousquetaires).

Le roman commence en 1628 par la fin de Milady mais ce n'est pas gênant puisque l'on connaît son destin, au moins pour avoir vu les films.

L'auteur a choisi un récit choral : l'histoire de Milady racontée par plusieurs narrateurs et donc plusieurs facettes de cette femme à différents âges.
Les récits sont toutefois emmêlés dans une fresque temporelle non linéaire que j'ai eu du mal à suivre sur presque 500 pages.
Son parcours est semé d'embûches, de félonies, de trahisons, de désespoir depuis la mort de sa mère assassinée jusqu'à son exécution.
C'est avec beaucoup d'empathie que j'ai suivi ses mésaventures : j'étais de "son côté" car l'auteur la montre sous un jour inhabituel, celui d'une femme qui s'est battue pour retrouver le rang et la fortune dont elle fut dépossédée à 6 ans, qui croise des hommes qui la trahissent mais heureusement d'autres personnes qui louent sa bonté son intelligence.

Le style est très bien mais j'aurais apprécié un récit dans l'ordre des évènements.

Le plus : le récit de D'Artagnan qui se souvient avec regret de Milady à laquelle lui et ses amis n'ont laissé aucune chance de s'expliquer.
Le moins : les scènes de sexe inutiles.

Je fus frappée par cette liberté de mœurs. Au couvent de Templemars, puis dans le Berry, l’existence de ce type de relation n’avait jamais été évoquée. Même sœur Mary, qui parlait sans détour et m’avait décrit avec force détails les intrigues de la cour au temps de sa jeunesse, ne m’avait pas présenté clairement ces jeux d’amour. Venue de ma province, détournée du droit chemin par un prêtre, mariée à Olivier dont l’intransigeance m’avait coûté si cher, je me rendais compte que j’avais été violemment punie, que j’avais manqué de mourir pour une faute qui n’aurait pas incommodé grand monde ici.

mardi 7 octobre 2025

Gabriel's Moon - William BOYD

Patrice Lumumba


Il installa son magnétophone et se repassa les bandes. Il avait repéré l’endroit qui contenait la fameuse prédiction de Lumumba sur sa mort. Il y avait un petit craquement sur la bande et un avion était passé au-dessus du kiosque pendant ces confidences.
«  Ils veulent me tuer. 
–  Qui ça  ? 
–  Les Anglais, les Américains, les Belges.  »
C’était là qu’il avait baissé la voix.
«  Il y a des gens ici, dans les ambassades, qui préparent déjà mon exécution. Je sais qui ils sont, je peux même vous donner les noms.  »

1960. Gabriel Dax, un écrivain voyageur a l'occasion de faire un article sur Patrice Lumumba, le premier ministre du Congo qui lui confie craindre pour sa vie en nommant trois personnes qu'il pense être capable de commanditer et exécuter leurs basses oeuvres. De retour à Londres, Faith Green, une mystérieuse agente du MI6, lui révèle que Lumumba est mort, alors qu'aucun communiqué officiel ne vient consolider son affirmation. De fil en aiguille, Gabriel devient l'idiot utile des services secrets anglais par l'intermédiaire de son grand frère qui travaille pour les affaires étrangères, acceptant d'acquérir des oeuvres d'art pour le compte de la galerie de son oncle, oeuvres en réalité porteuses de messages codés. Lorsque des connaissances meurent dans d'étranges circonstances, Gabriel met en sécurité les bandes magnétiques qu'il a enregistrées pour écrire son article devenu caduc à la mort finalement officialisée de Lumumba. Tombé sous l'emprise de Faith Green qui l'envoie régulièrement en mission procéder à de menus services bien payés, Gabriel développe un instinct de survie insoupçonné, d'autant qu'il reste traumatisé par l'incendie qui s'est déclaré dans la maison familiale lorsqu'il avait 8 ans et qui aurait été causé par sa veilleuse en forme de lune, traumatisme qui lui cause des insomnies qu'il tente de traiter au cours de séances avec sa psychanalyste, pour finalement partir à la recherche des témoins de l'époque pompiers et agents d'assurance.


publié en 2024 version anglaise
septembre 2025 pour la version française


Dans les rues enténébrées où les flaques de lumière laiteuse projetées par les réverbères peinaient à éclairer les trottoirs, il ressentit l’emballement bien connu de son cœur, la pulsation de la drogue du voyage. Il trouvait excitant d’être seul ainsi dans une grande ville à l’étranger. C’était un peu ça, le bonheur, non  ? Un sentiment familier pour lui, cette libération, ce potentiel, cette perspective de la nouveauté, de l’inconnu. Voilà pourquoi il voyageait, pourquoi tout le monde voyageait sans doute, même si les gens ne se l’expliquaient pas forcément. Le vieil adage disait vrai  : qui voyage seul voyage plus loin.

L'information sur le site de Netgallay indiquant que l'auteur conjugue le genre du roman d’espionnage et l’art virtuose de la narration donnant un "résultat spectaculaire" m'a donné envie de découvrir ce roman paru voici moins d'un mois et que j'ai eu l'opportunité de lire grâce à mon statut de lecteur professionnel.

Souvent plus complexes que les romans policiers; les romans d'espionnage, qui mettent en oeuvre de sombres machinations des nations, peuvent être rébarbatifs mais ici, ce n'est pas le cas. Il est vrai que le style de l'auteur est très vivant et parfois humoristique, instructif, je ne connaissais pas du tout l'histoire du Congo ni de l'assassinat de Lumumba (née en 1964, je n'en n'avais jamais entendu parler !).

Je me suis attachée à Gabriel, malgré ses frasques (relations sexuelles à tout va) et son alcoolisme mondain. Il arrive à trouver un sens à son travail d'espionnage a priori sans danger immédiat ce qui lui permet les voyages nécessaires à l'écriture de son livre sur les fleuves et je peux tout à fait le comprendre. Tout en travaillant, il cherche aussi à faire revivre le passé traumatique et finit par découvrir la vérité en s'entretenant avec des témoins de l'époque.

La famille de George Orwell avait vécu à Southwold, et Orwell lui-même y avait passé de nombreux mois dans les années 1920. Ces associations littéraires conféraient un certain attrait à ce fleuve plutôt placide et banal, devait-il reconnaître, et la Blyth lui apparut comme une sérieuse candidate pour figurer dans son livre. Parfois, quand il vadrouillait sur sa bicyclette, il oubliait pendant une heure ou deux sa quête de Faith, même s’il aimait bien cette description de son excursion à Southwold  : «  la Quête de Faith  », qui évoquait une vocation religieuse ou un chevalier errant en armure chevauchant son fidèle destrier à la recherche de son graal personnel. Faith Green le sauverait-elle de lui-même  ? Et puis le bon sens lui revenait et il se reprochait sa futilité. Peut-être était-il bien en train de perdre la raison et ferait-il mieux de rentrer à Londres.

La cerise sur la gâteau c'est que Boyd a parlé d'une trilogie avec pour héros Gabriel Dax : le 2è roman étant déjà sorti et j'attends la traduction en espérant qu'elle sera disponible en 2026.

Tome 2 de la trilogie Gabriel Dax



Pour en savoir plus

En écho à ce roman, j'indique le documentaire sorti en 2024 "Soundtrack to a Coup d'État" qui évoque l'assassinat de Patrice Lumumba :


D'après le site allociné, jazz, politique et décolonisation s’entremêlent dans ce grand huit historique qui révèle un incroyable épisode de la guerre froide. En 1961, la chanteuse Abbey Lincoln et le batteur Max Roach, militants des droits civiques et figures du jazz, interrompent une session du Conseil de sécurité de l’ONU pour protester contre l’assassinat de Patrice Lumumba, Premier ministre du Congo nouvellement indépendant. Dans ce pays en proie à la guerre civile, les sous-sols, riches en uranium, attisent les ingérences occidentales. L’ONU devient alors l’arène d’un bras de fer géopolitique majeur et Louis Armstrong, nommé “Ambassadeur du Jazz", est envoyé en mission au Congo par les États-Unis, pour détourner l'attention du coup d'État soutenu par la CIA.


#GabrielsMoon #NetGalleyFrance

lundi 6 octobre 2025

La nuit sur commande - Christine ANGOT


Pour ce volume, Christine Angot nous raconte sa relation avec l'art, la littérature, l'écriture qui est sa vie, tandis que l'art et la peinture se conçoivent comme "hors d'atteinte", comme lorsque fillette, elle longeait le musée de sa ville sans y être jamais entrée.

« Je me revois dans les rues de Châteauroux, à quatre ans, cinq ans, six ans, sept ans… En train d’aller à l’école. Je passais par une petite ruelle pavée, qui longeait le musée. Je me revois avancer entre les murs, en chantonnant les dernières chansons de Sheila, et en contemplant à mes pieds du haut de ma taille les chaussures vernies noires que ma mère venait de m’acheter. Je ne savais rien de ce qu’allait être ma vie. L’avenir ne m’inquiétait absolument pas. Au contraire. »

Ce n'est qu'après plusieurs chapitres que je me suis demandée quand elle allait enfin entrer dans le musée, j'avais hâte car je n'y suis jamais allée et j'avais envie d'avoir son impression. Bien que ce moment finisse par arriver, brièvement puisque la nuit se termine sous les coups d'une heure du matin, le récit exprime avant toute chose la difficulté de vivre, de dormir, d'avoir des relations amoureuses sérieuses, arrêter de travailler dans des activités qui lui déplaisent mais qui rapportent de l'argent et pouvoir enfin vivre du seul métier qui lui plaise : l'écriture. 

Le récit n'est pas désagréable à lire car j'ai été touchée par sa solitude, sa volonté de se sortir d'une situation qui ne la rend pas heureuse, immergée dans une société d'artistes, de journalistes au sein de laquelle elle se sent étrangère.

Le mot "commande" résonne pour Christine Angot comme une terreur, celle vécut lorsqu'elle devait subir les relations incestueuses ordonnées par son père dans son adolescence. Il traduit un état de soumission, la ramène à une "chose" sans volonté, comme une poupée de chiffon, et explique sa réticence à passer la nuit dans un musée pour y écrire l'expérience, malgré l'installation d'un bureau et d'un ordinateur, pour elle et sa fille Léonore qui l'a rejoint, et à qui elle dédie le livre.

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Si je devais choisir entre trois oeuvres d'art, il y aurait Les heureux hasards de l'escarpolette, la sculpture de sainte Thérèse par Le Bernon et les souliers de Van Gogh. (p.68)

publié en 2025

mercredi 1 octobre 2025

L'empoisonneuse d'Istanbul - Pétros MARKARIS

Filiz Elaerts-istanbul


Le commissaire Charitos et son épouse partent en voyage en Turquie pour oublier le fait que leur fille a fait un mariage civil et n'envisage pas de passer devant le pope. Son séjour de vacances est compromis lorsqu'une nonagénaire est présumée coupable d'avoir empoisonné son frère en Grèce avant de filer à Istanbul, ville où elle est née et a vécu dans sa jeunesse avant d'émigrer. Son chef lui demande de coopérer avec un policier turc : il sera en effet plus facile pour lui de rentrer en contact avec des témoins éventuels de la communauté Roum, la minorité grecque byzantine d'Istanbul. C'est ainsi que le commissaire découvre la ville, soit en tant que touriste dans son pullman avec son épouse et ses compagnons de voyages parfois envahissants, soit en voiture officielle à la poursuite de Maria, une vieille femme malade qui use ses dernières forces pour se transformer en Nemesis. 


Mais la colère est un excellent stimulant de la mémoire, au contraire de la tristesse, qui engloutit les souvenirs.

Je découvre un auteur policier tel que je les aime et qui, sous le prétexte d'une enquête, nous font découvrir une société, ses codes, son histoire ; il sera question ici de la communauté Roum dont je n'avais évidemment jamais entendu parlé et c'est ce que j'aime en lisant la littérature étrangère : agrandir mes connaissances. L'auteur est lui-même né à Istanbul (en 1937) d’un père grec et d’une mère arménienne. Son héros récurrent : le commissaire Kostas Charitos est le sujet de 14 romans (celui-ci est le 5è) et je ne l'abonnerai pas à la fin de celui-ci : le style est très agréable, il y a beaucoup d'humour et de dérision ; la narration est à la première personne ce qui n'est pas un problème même lorsqu'on est une femme, j'arrive à me glisser dans la peau du personnage sans problème. La vieille Maria parcourt le roman de son ombre fragile, et déjà on est de son côté malgré l'horreur qu'elle sème sur son passage (passer la souris sur les couvertures du livre pour connaitre le pot aux roses).

On a frôlé l'apothéose lorsque, en sus du couple Stéphanakos, de Mme Pétropoulos et de la très sérieuse générale Despotopoulos, son retraité de mari en personne est monté sur scène pour danser avec la même fièvre que lorsqu'il se trémoussait sur les notes d'un kalamatiano lascif dans sa caserne chaque dimanche de Pâques. Tout le groupe était debout, frappant des mains et criant sa joie, à l'exception d'Adriani, restée assise pour scander la mesure, et de Mme Mouratoglou, qui n'applaudissait qu'en fin de morceau. Pour ma part, je me suis contenté d'applaudissements plus visibles qu'audibles, il faut bien le dire.
Mme Stéphanakos a alors proposé de rentrer à l'hôtel à pied « afin de s'aérer». Ladite aération ne devait être qu'un prétexte pour ne pas souiller le taxi. Alors que nous approchions de Taksim, elle s'est engouffrée dans un passage obscur pour rendre tripes et boyaux. Despotopoulos tenait fermement sa digne épouse par le bras, certainement afin de ne pas la voir s'effondrer au champ d'honneur. La seule à ne montrer aucun signe de défaillance était Mme Mouratoglou, qui, en dépit de son âge, parce qu'elle a certainement été élevée au raki, faisait montre d'une résistance à toute épreuve.
Les cafés matinaux ont eu l'efficacité d'un emplâtre sur une jambe de bois. J'ai peine à garder les yeux ouverts et les bercements de la voiture ne font qu'empirer la situation. (p100)


Maria punit ceux qui se sont enrichis en dépouillant les grecs obligés de vendre à bas prix leurs possessions avant de quitter Istanbul
roman de 2008, traduit du grec par Caroline Nicolas
Éditions Points, 2017

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