L'artiste - Lucy STEEDS


1920. Joseph Adelaide, un jeune journaliste anglais en rupture avec son père qui désapprouve son métier pénètre l'intimité de Savinien Goubert, un peintre renommé réfugié en Provence sur lequel il souhaite écrire une série d'articles. Il fait la connaissance de Suzanne, la nièce du peintre qui cache un sombre secret. Dérouté par l'accueil froid qu'on lui réserve après l'invitation pourtant reçue, il l'est encore plus lorsque le peintre se retrouve pris comme modèle du peintre.

La vie ici est bizarre, le temps s’écoule curieusement. Je reste immobile des heures durant, puis on reprend tout à coup un rythme normal et je me retrouve désorienté et confus. Souvent, je commets des impairs malgré moi. C’est vraiment déroutant. Savinien Goubert – ou Vigou, le surnom par lequel il veut que nous l’appelions – m’a choisi comme sujet. Je lui sers de modèle pour sa prochaine œuvre : je porte une sorte de tunique des temps bibliques et tiens une orange.  


Mon avis

J'aime beaucoup les romans traitant de l'art c'est pourquoi j'ai choisi cette lecture. Le style est très simple, je n'ai pas relevé de passages exceptionnels mais certains sont assez touchants :
 
Silencieuse selon son habitude, Suzanne pose une pile de draps propres sur le tambour. Joseph est gêné d’être surpris en pleine paresse. Au lieu de se consacrer à l’écriture de son article, il est vautré sur son lit, plongé dans l’Odyssée. La jeune femme est sur le point de s’éclipser quand elle remarque le titre du livre.
- Un récit d’aventures ? demande-t-elle.
Il secoue la tête.
- Non, une histoire de nostos. Ce mot grec désigne le retour au pays.
Suzanne avance d’un pas, effleure les pages usées du livre.
- À l’hôpital, un soldat m’a raconté qu’il n’existait que deux types d’histoires. Celle de l’étranger qui arrive et se fixe quelque part et celle de l’homme qui, au contraire, choisit de se lancer dans un périple. Joseph réfléchit.
- Vraiment ?
- Oui, seulement deux catégories.
- Et les femmes ?
Les lèvres comprimées, elle répond :
- Pour les femmes, c’est toujours la même histoire : elles restent au foyer.

Le roman se lit facilement, alternant les focus sur les personnages au fil des chapitres, la narration reste pourtant omnisciente (pas de "je" sauf les chapitres des lettres écrites par Joseph).
Les dialogues pimentent le récit, ainsi que les lettres envoyées ou reçues pas Joseph. 
Une lecture plaisante que je pourrais recommander aux lecteurs qui aiment l'art et que l'épaisseur d'un livre (plus de 400 pages) n’effraie pas.
 
- Le meilleur tableau, maugrée-t-il au bout d’un moment, c’est toujours le tableau suivant.
Joseph se redresse légèrement.
- Celui que l’on s’apprête à peindre a toujours une singularité, poursuit Goubert. Le prochain est forcément le meilleur.
Serait-il enfin décidé à se livrer, serait-il d’humeur joyeuse, adouci par la bonne chère et par l’ambiance feutrée ? Joseph ose à peine respirer, de crainte de rompre le charme.
- Il faut aller de l’avant, jeune homme. Ne regardez pas en arrière. Cela ne sert à rien. Mieux vaut se tourner vers l’avenir. 
Joseph se sent mal à l’aise. Lui qui regarde constamment en arrière, par-dessus son épaule. Lui qui ne cesse de ruminer ses erreurs passées. 
- Vous savez ce qu’il faut pour être un véritable artiste, mon garçon ? La chaise de Goubert étant légèrement plus haute que la sienne, Joseph est contraint de lever les yeux pour s’adresser au peintre. Il s’accorde un long moment de réflexion avant de répondre : 
- Du talent ?
Goubert balaie cette proposition d’un revers de paluche.
- De la ténacité ? propose Joseph. Un bon professeur ? De la chance ? 
Le Maître secoue la tête. 
- Du silence, dit-il en faisant tourner le vin dans son verre. L’artiste a besoin de silence. Rien ne doit le déranger ni le distraire. L’art naît dans le silence.
Joseph sort son carnet et décapuchonne son stylo. Il touche la vérité du doigt, il le sent. 
 

Développement

J'ai un avis réservé sur le potentiel de ce roman malgré les multiples sélections obtenues pour recevoir des prix dans le monde anglo-saxon pour les raisons suivantes : il y a trop de sujets ("combats") traités superficiellement comme si l'auteur avait voulu cocher des cases :
  • difficultés / impossibilité pour les femmes d'accéder à une instruction égale à celle des hommes dans les écoles d'art (Suzanne),

Durant les séances de pose avec modèle, elles étaient priées de sortir. Elles avaient le droit de peindre des paysages et des corbeilles de fruits, mais pas des personnes. Pas de corps, pas de membres dénudés. 

  • avoir des appuis pour être reconnus dans le milieu de l'art (Raimondi), 
  • difficulté d'écrire lorsqu'on est submergé par d'autres émotions (Joseph), 
  • séquelles traumatiques de la guerre : blessures physiques et mentales (Rupert, le frère de Joseph et Suzanne),
  • engagement des algériens dans la 1ère guerre mondiale pour la France (normal puisque l'Algérie étaient alors 3 départements français !!!)
  • recherche de paternité (Suzanne),
  • famille dysfonctionnelle avec des relations peu amènes, humiliation, harcèlement moral (Vigou envers Suzanne),
  • place de la femme dans la famille : aide, support, pourvoyeuse de nourriture, effacée (Suzanne).
Le récit est beaucoup trop long car il y a beaucoup de scènes qui se reproduisent mais on peut louer la capacité de l'auteur à décrire les compositions des tableaux qui n'existent pas.
 
Maria Vos "Nature morte avec coupe en verre, bouteille et fruits" (1880)

 
La tension narrative est pour ma part causée par le secret de Suzanne, que l'on découvre à la fin.
 
- J’ai beaucoup réfléchi à ce qui me pousse à agir de la sorte, dit-elle en soupesant chaque mot. C’est en partie pour me prouver à moi-même que j’ai effectivement le talent, mais ce n’est pas tout. J’ai besoin de blesser Vigou et d’humilier Raimondi. Je veux goûter à un semblant de vengeance, leur faire mal à leur insu. Mes sentiments pour Vigou sont complexes, dit-elle en recrachant une volute de fumée. Je l’aime et en même temps je le hais. Mais surtout, je lui en veux terriblement de ne pas reconnaître qui je suis. Je suis une artiste, je le sais intimement. Jamais il ne me permettra de l’être. C’est ma façon de me rebeller, de me venger en secret.
 

publié en 2025 "The Artist"
publié en 2026 en français


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illustration d'entrée de billet : Rodney Smith "Caroline Painting from Behind"

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