Europolis - Jean Bart
A l'embouchure du Danube, le port de Sulina abrite une communauté cosmopolite vivant au rythme du commerce maritime. Lorsque Marulis, qui tient le café sur le port, apprend que son frère Nicola, parti voilà de nombreuses années en tant que mousse sur un bateau français, est bientôt de retour des Amériques, tout le monde se prend à rêver d'une nouvelle fortune, imaginant des investissements et certains s'endettant même pour redécorer leur intérieur. Mais peu à peu l'enthousiasme et l'estime ressentie s'étiole : la pauvreté de Nicola ne tarde pas à être évidente, sa fille adolescente fait tourner les têtes avec sa peau noire inhabituelle qui déplait aux femmes en même temps que les hommes la convoitent. Peu à peu, tels des pions déplacés sur un échiquier par une main implacable (reine blanche, reine noire, cavaliers, roi déchu, pions puissants,...), les protagonistes vont sortir du plateau, victime de jalousie, de passion, de médisances, d'amour absolu et de folie.
À la table des capitaines de chalands et de remorqueurs, les marins qui n’étaient jamais sortis du Danube – les marins d’eau douce, comme les appelaient par dérision ceux de la mer – approchaient silencieusement leurs chaises, dressaient l’oreille pour mieux saisir tout ce qui se disait à la table des véritables capitaines, ceux des bateaux maritimes.Ils écoutaient tous avec attention et dévotion. Certains hochaient la tête avec mélancolie, en souvenir et au regret des occasions perdues de leurs jeunesses. D’autres, silencieux, étaient plongés dans leurs pensées, les yeux dans le vague, égarés dans le mirage de l’Amérique vue à travers le prisme de leurs esprits. Où seraient-ils ? Qu’auraient-ils fait s’ils étaient eux aussi partis au bon moment de l’autre côté de l’océan ? Et chacun croyait dur comme fer qu’il aurait gagné des milliards là-bas, sur la terre des promesses, que cette marâtre de destinée n’avait pas consenti qu’ils atteignent au cours d’une vie écoulée en pure perte. (p.19)
Jean Bart est le pseudonyme littéraire de l’écrivain Eugeniu P. Botez (1874-1933), officier de marine il allie le talent littéraire à sa connaissance du milieu, ainsi que les aspects diplomatiques de la Commission européenne du Danube (CED) pour laquelle il travailla et qui sont habilement évoqués dans le roman. Quel bonheur de lire une histoire de qualité servie par un talent indéniable de connaissances non seulement du monde maritime mais aussi des mœurs d'une micro société multiculturelle. 17 chapitres et aucun temps mort ou impression d'enlisement, on tourne les pages avec un sentiment d'urgence, un espoir : vont-ils s'en sortir ?
Et tous, les yeux avides, la déshabillaient du regard. Ignorante de la tempête qu’elle déchaînait, elle passait, sereine, pleine d’aplomb, d’une gracieuse harmonie, hautaine comme une reine orientale. Le turban donnait à sa beauté un air biblique. (p.78)
Car après avoir dépeint les personnages principaux, au point qu'on s'y attache et qu'on commence à entrevoir pour eux une suite agréable, l'auteur les pousse implacablement hors d'atteinte. La mort, la fuite, l'oubli.
L’Américain fut célébré comme un authentique héros de l’Antiquité, de retour dans sa patrie après une longue odyssée. (p.66)
L’Américain gardait le silence. Il avait compris ces embrouilles dès son arrivée. Tous le croyaient riche. Que faire ? Devait-il crier sur tous les toits qu’il était cramé ? Personne ne l’aurait cru. Il patientait en silence. Il s’était forgé une carapace, rigide, impénétrable, comme un escargot, il se terrait dans sa coquille.Silencieux, renfermé, il répondait à peine aux questions. Il avait du mal à s’exprimer, dans ce grec écorché mâtiné de mots roumains et français.– Le pauvre a oublié sa langue maternelle, compatissaient certains. (p.70)
L'auteur même également l'humour, comme des petits points brodés sur le linceul de cette tragédie comme dans cet extrait que j'ai relevé :
Un autre mécanicien se passionnait pour l’aviation. Il tenait fin prêt le prototype d’un avion qui se déplaçait en l’air, dans l’eau et sur terre. Il ne lui manquait plus que le moteur. Le fuselage, il l’avait fabriqué seul. Pour les ailes, revêtues de soie, il avait sacrifié la robe de mariée de sa femme. (p.75)
Je me souviendrai longtemps de la "sirène noire" :
Cette jeune fille innocente et frêle, qui avait grandi à l’abri des souffrances endurées par son père, au couvent des religieuses missionnaires, qui avait été accueillie avec admiration et miellosité aussi longtemps que le monde l’avait crue riche, découvrait subitement la férocité des gens et les misères de la vie. (p.231)
Un magnifique roman poétique, homérique, historique, découvert grâce à Gabrielle Danoux, la traductrice française qui m'en a offert un exemplaire. L'auteur meurt hélas, l'année de publication de ce roman qui aurait dû être complété par deux autres (il s'agissait d'une trilogie).
Résumé de quelques thèmes abordés
- La population mixte de Sulina et le lieu de l'embouchure. Le village de pêcheurs roumains se transforme avec l'installation de la commission européenne du Danube qui fait prospérer le site. la Danube drainant toute sorte d'alluvions, il faut régulièrement l'entretenir sans quoi il se bouche et rend impossible la navigation en entrée et sortie.
- Le rêve américain. Le nom d'Amérique évoque un renouveau mais aussi un enrichissement possible, les temps étant ce qu'ils sont et ce qu'ils seront toujours, chacun se met à spéculer et à envisager une fortune à portée de main.
- L'amour, l'innocence, la vertu. Les femmes, ce que j'ai nommé les "reines" dans mon résumé, sont victimes de l'amour. L'amour non partagé, absolu, sans réserve.
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publié en roumain en 1933 publié en français en 2016 |
Traducteur : Gabrielle Danoux
En savoir plus sur la CED en image sur cette page
il y a une photo de la maison de Jean Bart à Sulina, vous trouverez de nombreuses images comme si vous étiez dans le roman !
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