dimanche 8 février 2015

Dora Bruder - Patrick MODIANO


Paris, 1988, Patrick Modiano tombe sur un encart de presse d'un Paris-Soir daté de 1941. Des parents inquiets cherche leur fille fugueuse. Où allait-elle ? Que deviendra t-elle ? C'est pour trouver des réponses que l'auteur part sur les traces de Dora, interroge des témoins ou consulte des registres et finit par découvrir les derniers mois de Dora avant sa déportation à Auschwitz en 1942 où elle mourut. Cette quête le mène à ressentir son propre passé, découvrant des éléments parallèles ou similaires entre lui et certaines figures du passé qui furent victimes de leur juiveté dans cette époque tragique.
Il faut longtemps pour que resurgissent à la lumière ce qui a été effacé. Des traces subsistent dans des registres et l'on ignore où ils sont cachés et quels gardiens veillent sur eux et si ces gardiens consentiront à vous les montrer. Ou peut-être ont-ils oublié tout simplement que ces registres existaient. (p.13)

A la recherche d'un autre livre de l'auteur que je ne connaissais pas et dont j'avais entendu dire beaucoup de bien avant même son prix Nobel de littérature (en 2014), la libraire m'a indiqué ce titre en disant: "c'est très bien" ; je l'ai donc rajouté à la pile de mes achats sans même savoir de quel thème il était question. Pour une découverte de Modiano, j'ai envie de dire que je suis mal tombée car je n'apprécie pas du tout les romans de la période 39-45, surtout quand ils sont basés sur des histoires vraies (à part l’exceptionnel "Journal d'Anne Franck" qui reste inoubliable à mes yeux).

J'ai tout de même lu avec une attention croissante ce récit appuyé par les déambulations dans Paris "rive droite" qui illustre abondamment les époques présentes et passées. Le style de Modiano est simple et émouvant, cette manière d'entrecroiser les fils du temps dans un écheveau de douleurs, de consciences, d'espoir et de fatalités donne un rythme assez vif qui passe bien.

J'ai un autre livre de lui en réserve mais je vais attendre un peu avant de m'y plonger. 

année sortie 1997
editions Gallimard
132 pages
illustration d'entrée de billet : Dora Bruder

samedi 7 février 2015

HARRISON Jim - En marge


Jim Harrison a 64 ans au moment où il rédige ce condensé de souvenirs. On y découvre un jeune homme réfugié dans les livres.
En classe de première et de terminale au lycée, durant les années 1954-56, au plus bas de la sénilité d'Eisenhower, j'ai aussi commencé de lire énormément de romans français et de poésie française, ce qui a encore accentué mon impatience. Maintenant, en plus de New York, il y avait Paris comme ville rêvée. J'avais presque entièrement renoncé à la peinture, car en une seule journée les tubes de peinture me coûtaient davantage que ce que je gagnais, une leçon d'économie élémentaire, le genre de leçon que je n'ai pas apprise aisément, mais néanmoins rendue plus abordable par ma conviction de ne jamais pouvoir devenir un nouveau Modigliani, alors que la seule caractéristique que je partageais avec Van Gogh était une disposition troublante à la dépression. (p.48)
A l'âge de 7 ans, Jim se retrouve borgne et sur cet accident d'enfance, il pose une marque blanche comme un rendez-vous inexplicable avec lequel il se doit de se relever.
Pendant cette guerre ma sœur Judith est née et je me rappelle avoir eu des sentiments mitigés à son égard, car elle monopolisait l'attention de ma mère. Ce sentiment d'abandon fut encore accentué par un accident malheureux où je perdis la vision de mon œil gauche lors d'une querelle avec une petite voisine sur un terrain boisé, près d'un tas de cendres, derrière l'hôpital municipal. Elle a brandi un tesson de bouteille contre mon visage et ma vue s'est enfuie dans un flot de sang. (p.32)
On découvre Jim jeune homme voyageur et vagabond, se donnant des envies que ses moyens financiers ne lui permettent pas, ce qui le fait galérer pour trouver de petits boulots.
Qu'avais-je donc en tête pour, dès ma prime jeunesse, me mettre ainsi en marge ? Tu fais l'impossible pour créer un mode de vie qui conviennent à ta vocation de poète, ou plutôt un mode de survie qui n'est pas sans ressembler au rituel d'une société primitive par lequel un jeune peut commencer de pratiquer la chasse et la cueillette. (p.99)
Galère à laquelle il doit mettre un terme pour faire face à ses responsabilité familiales : Jim épouse Linda, sa jeune amie,
Dans le mariage, j'ai trouvé un ancrage sur Terre. J'étais trop nu pour survivre autrement et j'ai découvert de quoi me vêtir dans ce rituel quotidien de l'amour. (p.105)
et bientôt une fille, puis une deuxième arrivent. Il faudra beaucoup de ténacité à Harrison qui se bat contre lui-même, ses pensées envahissantes et son envie de liberté, son désir d'être libre d'écrire et d'en vivre.
J'ai essayé le journalisme, qui m'a permis de voyager en Russie, en Afrique, en Amérique du Sud et en France, mais en réalité ces contrats temporaires me permettaient seulement de survivre le temps de rédiger mon article, sans me laisser assez de liberté pour écrire ce que je désirais vraiment écrire, et j'ai enfin compris la leçon économique qui me crevait pourtant les yeux depuis longtemps : les boulots de survie dévorent toute la vie. (p.216)
Devenu scénariste pour Hollywood, Jim rencontre enfin Jack Nicholson qui lui sera d'un grand secours alors qu'il touche le fond. Cet appel du pied le propulse d'années en années vers l'auteur que nous connaissons, vers le poète qu'il voulait tant être, vers l'auteur qui rejoint ses mentors.
Tu regardes ta voiture garée dans l'allée et couverte de neige ou de poussière, et puis tu penses un peu tard que le moment est venu de te mettre au volant pour aller récolter quelques souvenirs flambants neufs. Car tu es le prédateur de tes propres souvenirs et tu as déjà dévoré tous ceux que tu as réussi à convoquer dans ta conscience avide. (p.226)
Jim Harrison raisonne et déraisonne. Il sombre et se relève, se réfugie dans un chalet perdu et sans électricité ou il puise ses histoires. Ce genre d'histoires qu'il avait rêver pouvoir écrire un jour lointain.
Quand nous passions en voiture devant la maison de campagne d'une femme qui écrivait dans le Saturday Evening Post et dans Colliers, mes parents ne tarissaient pas d'éloges sur elle, et l'idée de gagner ma vie en écrivant des histoires a commencé à me séduire. (p.236)
Craignant de ne rien laisser à ses filles, Harrison travaille comme un dingue, et sa volonté va être satisfaite : 
La glace littéraire est vraiment mince et presque tout le monde disparaît dans l'oubli au même titre qu'un mineur, un paysan, un agent immobilier désenchanté. Il y a longtemps, j'ai fait un pari stupide avec le destin : je lui demandais seulement que mes livres restent disponibles en librairie. J'ai soixante-quatre ans et ils le sont tous. Que demandez de plus ? (p.323)
L'auteur nous confie les débuts de ses succès littéraires, ses premiers romans (il publie Wolf son premier roman à 34 ans) et aussi quelques secrets d'auteurs, ses refuges, ses addictions, ses faiblesses et ses grandes joies, ses désespoirs de scénariste et parfois tout de même sa satisfaction pour certains films bien réalisés. Je ne peux que recommander ce livre, à ceux qui connaissent déjà Harrison ou à ceux qui veulent le découvrir.



Ici le site que je consacre à l'auteur


titre original : Off to the Side: A Memoir
année sortie 2002
édition française en 2003
456 pages
traduit de l'anglais (américain) par Brice MATTHIEUSSENT illustration d'entrée de billet : lac Michigan

samedi 24 janvier 2015

SAGAN Françoise - La femme fardée


Clarisse est la femme fardée qui, avec son époux, s'embarque pour une croisière musicale de 9 jours à bord d'un paquebot en mer méditerranée. Sur le pont des voyageurs en classe "luxe", elle croise les artistes du programme : le maestro pianiste et la diva cantatrice, fait connaissance avec des habitués ou de nouveaux (par)venus, mais surtout, Julien, celui qui va lui donner l'envie d'abandonner son maquillage outrancier et lui ouvrir les yeux sur sa propre vie, une vie de liberté, de bonheur et d'amour.


Voici un très joli roman de Sagan qui nous offre avec un humour légèrement désabusé un "huis-clos" en haute mer : des couples se forment et se déforment comme une danse du cœur. Il y a le vieux couple d'industriels, habitués de la croisière : lui plongé dans ses journaux financiers, elle jouant à la bonne fée. Egalement le jeune couple intrigant formé par cette triste petite femme riche mariée à un journaliste "de gauche" qui n'attend pas un jour pour la tromper avec cette actrice venue avec le réalisateur le plus en vue du moment. Sans oublier le maestro au piano, ancien amant de la Diva qui aime les jeunes hommes. Andrea, le gigolo de Nevers, tombe amoureux de la Diva. Tout le monde joue un rôle ou improvise selon les coups de théâtre sous l’œil inquiet du capitaine du paquebot qui n'a qu'une envie : que le programme se déroule à la lettre. Sagan m'a régalée de son humour (la scène ou la capitaine chante "au clair de la lune" au téléphone vaut son pesant de steak pour la journée !) et de sa poésie.
"Heureux...je suis heureux", se répétait-il les yeux fermés, encore ignorant des raisons de ce bonheur mais déjà prêt à s'y abandonner. Et il se refusait à les rouvrir à présent, comme si ce beau bonheur involontaire eût été captif de ses paupières, et prêt à s'en enfuir. Il avait bien le temps : "On ferme les yeux des morts avec douceur, et c'est aussi avec douceur qu'il faut ouvrir les yeux des vivants." D'où cela venait-il...? Ah ! oui, c'était une phrase de Cocteau découverte dans un train vide... Et Julien crut encore sentir l'odeur grise de ce train, et il crut même revoir la photo plate du grand pic neigeux qui lui faisait face dans ce wagon désert, et il crut revoir la phrase de Cocteau et ces signes noirs sur la page blanche. (p.190) 
Un très beau moment de lecture ! un livre qui fait du bien : dépaysant et caustique [et une fin heureuse...enfin pas pour tous !]


année sortie 1981
édition Ramsay
535 pages
illustration d'entrée de billet : Véronique La Perrière

vendredi 9 janvier 2015

MANKELL Henning - L'Homme inquiet


L'inspecteur Wallander a dépassé 60 ans, il perd parfois le fil de ses pensées, se retrouve à faire des choses dont il s'étonne. Sa fille Linda est avec un jeune banquier et ils viennent d'avoir une fille. Lorsque Håkan von Enke, le père de son futur gendre, l'entreprend le jour de son anniversaire pour lui raconter un épisode de son passé lorsqu'il était sous-marinier au temps de la guerre froide il semble inquiet. Peu de temps après, Håkan disparaît sans laisser de traces, sa femme Louise demande l'aide de Wallander même si celui-ci doit agir hors de sa juridiction. D'autant plus qu'après avoir oublié son arme de service dans un bar, le voilà en vacances "forcées" et il a du temps devant lui pour faire sa petite enquête.
De vagues éclats de souvenirs traversaient le crâne douloureux de Wallander. Peut-être avait-il sorti l'arme de sa poche en prenant son téléphone ? Mais comment avait-il pu l'oublier ensuite ? (p.51)
Bientôt, Louise est découverte morte, en possession de documents secrets. Espionnait-elle vraiment son époux officier supérieur de la marine suédoise au profit des Russes puis de l'URSS ? Tout porte à le croire mais la vérité est parfois un miroir déformant.


Dernière enquête de Wallander. Le livre commence très bien, un véritable enchantement que j'ai eu plaisir à retrouver les premiers jours : une véritable allégresse. Wallander et Mankell se séparent l'un de l'autre, Wallander se souvient de ses enquêtes, de ses amours : son ex qui resurgit dans sa vie
Wallander se demanda si ce n'était pas là le véritable but de sa visite, et si elle n'était pas venue lui faire la cour. Il y a quelques années encore, elle aurait réussi, pensa-t-il. C'est dire combien de temps j'ai cru qu'on pourrait se remettre ensemble. J'ai quand même fini par comprendre que c'était une illusion, que cette vie-là était derrière nous et que je n'avais plus besoin ni envie de la retrouver. (p.247)
(on apprend que W. est un père attentif tandis que Mona son ex, une poivrote invétérée, W. dit adieu à Baïba, son second amour gravement malade, W. se raccroche à l'idée de laisser un bon souvenir à sa petite fille, Klara. On fait le tour du tendre avec W. comme on inspecte une maison dont on fait l'état des lieux. Mais je suis très déçue pas les derniers chapitres ainsi que par le dénouement qui arrive comme un "chien dans un jeu de quille" : bouleversant mais aussi en total déséquilibre avec tous les faits quasi minutieux du début du roman : je m'attendais vraiment à autre chose de plus percutant et j'ai eu l'impression d'une fin bâclée, presque indigne de mon inspecteur suédois préféré ! Il reste néanmoins le plaisir d'imaginer Wallander dans sa maison de Loderüp...face à sa maladie (Alzeimer est envisagé mais pas confirmé). Je suis presque déçue que l'histoire s'arrête ainsi et ici ; j'aurais voulu que cela ne finisse jamais...car je l'aime Wallander !



titre original : Den orolige mannen
année sortie 2009
édition française en français en 2010
585 pages
traduction du suédois par Anna GIBSON
illustration d'entrée de billet : Marie-Suzanne Giroust-Rolin par son époux (cette peinture me fait penser à Louise von Enke)

mardi 16 décembre 2014

BARRIE James Matthew - Mary Rose

Les fantômes devraient rester invisibles aux vivants(ou l'inverse)


Un homme visite une maison à vendre, c'est la maison où il vécu enfant et, tandis que l'intendante est partie lui faire du thé, celui-ci entre dans une sorte de rêverie qui nous fait remonter le temps, dans cette même pièce alors chaleureuse et meublée. Simon, un jeune homme fait une demande de mariage aux parents de Mary Rose, sa tendre amie d'enfance, et ceux-ci lui révèlent que leur fille a vécu une étrange disparition : alors qu'elle n'était encore qu'enfant, elle s'est littéralement évanouie dans la nature sur une minuscule île déserte où elle jouait tandis que son père attrapait le poisson sur sa barque toute proche. Réapparue vingt jours plus tard, la fillette ne garda aucun souvenir de ce qui lui arriva car pour elle ce fut juste un séjour dans l'île de quelques minutes. Le jeune homme est troublé par cette anecdote mais décide, tout comme ses beaux-parents, de ne rien dire à sa jeune fiancée de son étrange expérience passé et finit par l'épouser. Quatre ans plus tard, alors que le couple heureux parents d'un nourrisson fait halte pour un pique nique sur cette même île, Mary Rose disparaît de nouveau.


Une singulière pièce de théâtre où Barrie nous emporte dans une tragique histoire d'amour : une mère séparée de son époux, de son fils et de ses parents, leur revient 25 ans plus tard, inchangée physiquement, et sans aucun souvenir de ce laps de temps qui a modifié l'apparence de toute sa famille. Où est-elle passée ? où a-t-elle disparu ? avec qui était-elle ? c'est le mystère qui n'est pas révélé dans le livre, un mystère que l'on doit chercher en nous-même. Mary Rose a-t-elle succombé à l'appel de Peter Pan depuis la terre du jamais ? Mary Rose a-t-elle préféré son âme d'enfant à l'amour des siens ? et que lui est-il arrivé pour qu'elle décide de sortir de cet été de "non existence" plus de 20 ans après sa seconde disparition ? tout ceci reste caché au lecteur subjugué qui ne peut retenir une larme. De même, il nous est offert d'imaginer ce qui s'est passé une fois que Mary Rose a retrouvé les siens plus âgés de 25 ans alors qu'elle même n'a pas pris une ride. Le dernier acte lève un voile : ce fils qu'elle a embrassé autrefois bébé le voilà qui visite cette maison qu'elle hante à sa recherche depuis si longtemps, son petit enfant est aujourd'hui devenu cet homme curieux qui désire pousser la porte interdite qui mène à sa chambre, il est celui qui va lui ouvrir celle de l'autre monde, un monde où elle doit reprendre sa place.
Mary Rose, intriguée. - Qu'est-ce donc ?
(ce sont les années)
Mrs Morland. - Mon amour !
Mr Morland. - Mary Rose !
Mary Rose, intriguée. - Père ! (Mais l'obstacle n'a pas disparu. Elle se tourne timidement vers Simon, qui est entré avec elle.) Qu'y a-t-il, Simon ?
(Elle se dirige avec confiance vers lui jusqu'à ce qu'elle découvre ce que le temps a fait de lui. Elle tremble à présent.)
Simon. - Ma bien-aimée épouse !
(Il la prend dans ses bras et sa mère fait de même, et Mary Rose est heureuse d'être ici, mais ce n'est pas à eux qu'elle pense et elle se dégage avec douceur de leur bras.) (p.112)
Un drame que j'aurais bien aimé voir au théâtre ! je suis certaine que j'aurai applaudi à m'en rendre les mains rouges de passion.
Ce livre est sorti tout récemment et enthousiasmera les amoureux d'une littérature qui oscille entre l'humour (Barrie en a énormément), la tragédie et le fantastique.
La pièce est suivie d'une postface largement explicative sur les circonstances de la genèse de cette histoire, ses influences, et le livre est judicieusement illustré de croquis ou photos prises par la traductrice lors de son enquête littéraire sur les traces de l'auteur.
Un beau cadeau à offrir et à s'offrir !

année sortie 1920
édition française en 2014
par Terre de Brume
112 pages (pièce de théâtre seule)
traduction de l'anglais (Ecosse) par Céline-Albin FAIVRE
illustration d'entrée de billet : Leo Bates

dimanche 14 décembre 2014

CATTON Eleanor - Les luminaires

Aucune matière ne disparaît dans l'univers

1866. Une petite ville sur le port d'Hokitika, côte ouest de la Nouvelle-Zélande. Walter Moody qui a fuit l'Angleterre pour tenter de faire fortune parmi les chercheurs d'or s'installe à La Couronne, un modeste hôtel où il tente de se remettre de sa dernière traversée à bord de l'Adieu-vat. Pensant se détendre au salon, il y surprend une bien insolite assemblée de 12 personnes qui tentent de réunir leurs connaissances autour de la disparition mystérieuse du jeune Emery Staines survenue la même nuit que la mort du vieux Crosbie Wells. Cette même nuit a été retrouvée errante et amnésique Anna Wetherell, la plus jolie fille du coin, également connue pour se faire payer ses faveurs, aussitôt accusée d'avoir tenté de mettre fin à ses jours. Walter Moody va être l'observateur qui va remettre à leur place les événements comme autant d'éléments qui, vus sous un nouvel angle, prennent une nouvelle signification.
Il a fallu que j'attende cette fin d'année 2014 pour lire le plus beau livre de ces dernières années ! Beau dans sa forme, et beau dans son style. Je suis bluffée, je ne trouve pas d'autres mots. Ayant lu ce livre en avant première grâce à mes amis de Babelio, j'ai littéralement dévoré ce gros bouquin en 2 semaines (et je n'ai pas que cela à faire car je travaille mais j'ai beaucoup de trajets en train, ceci explique cela) afin d'être en mesure d'aller à la soirée donnée en l'honneur de l'auteur à l'ambassade de Nouvelle-Zélande à Paris en ce mois de décembre 2014.

Je n'ai pas dû me forcer car ce livre est un véritable "page turner" : irrésistible. Chaque chapitre commence par un petit résumé en quelques lignes.
Où un étranger débarque à Hokitika ; la réunion d'un conseil secret est troublée : Walter Moody refoule dans son cœur son souvenir le plus récent : et Thomas Balfour commence à conter une histoire.
Chaque personnage est associé à un signe du zodiaque ou une planète, chaque personnage évolue, se transforme, se dévoile sous une lumière progressive et inscrit son histoire au fil des chapitres. C'est vraiment très bien fait, j'ai même réussi à freiner mon impatience à lire la fin, ce que je fais toujours quand j'ai l'impression de ne pas comprendre là où l'auteur veut en venir. Ici, rien de tel, je me suis laissée portée par la vague, mais je devrais dire par le flux et le reflux du temps. Tous les personnages sont liés, s'assemblent, se croisent, s'éloignent, se perdent de vue, s'évitent, se cherchent, se retrouvent, s'aiment ou se détestent. L'auteur évoque un roman des origines, prenant place en Nouvelle-Zélande, sa patrie même si elle est née au Canada. Un pays où la nature est très présente, où même les maoris s'y sentent déracinés, passagers temporaires d'une île mystérieuse.
Hokitika dans les années 1870
Ne soyons pas surpris d'y découvrir des apparitions, de l'or qui apparaît dans la cabane d'un vieux marginal le jour de la mort de celui-ci, sa veuve qui débarque pour réclamer son dû, l'argent (je devrais dire l'or) entre temps ayant permis, par le jeu de petits arrangements, le démarrage de la construction de la nouvelle prison. Il y a ceux qui s’entraident et qui sont prêts à fermer les yeux, ceux qui ne s'aiment pas beaucoup et qui sont prêts à faire le mal et les héros, qui rétablissent l'équilibre.
-Le matin d'après la mort de Crosbie Wells, dit-il, Anna s'est réveillée en prison bardée d'or. Une quantité importante de minerai avait été cousu dans la doublure de sa robe, autour des baleines de son corsage. Elle ne savait pas du tout comment elle se trouvait porteuse d'une telle somme et naturellement, elle a pris peur. Elle a sollicité mon secours. J'ai cru indiqué de cacher l'or, puisque nous ne savions pas qui l'avait déposé sur sa personne, ni à quelle fin. (p.406)
Bien que chaque partie débute par le thème astral du jour de narration, ceci n'a aucune importance si l'on est comme moi, imperméable à cette science, car cet incipit illustre avec intelligence les interactions entre les personnages, et l'ascendance des uns sur les autres ; j'ai trouvé l'idée assez remarquable. Mais il n'est point question dans le roman d'astrologie que les sceptiques se rassurent !
Le lecteur amoureux des énigmes y trouvera son compte, de même que celui qui aime un style soigné. Il y a de la poésie, de l'humour, il n'y a a que de bonnes choses dans ce lourd objet tout jaune en version française (je ne sais pourquoi ce choix) cet objet qui fait la lumière, au sens propre du mot sur le mystère de l'or, des destins parallèles, des âmes sœurs...
Pour moi qui suit allée en Nouvelle-Zélande (et même dans les pays voisins) j'ai trouvé très juste le passage où Moody découvre que les constellations sont inversées par rapport à l'hémisphère nord. Quand on vient d'Europe et que l'on se retrouve dans le Pacifique, on se sent loin du monde, loin de son monde, et les perceptions que l'on a sont modifiées.

Un très beau livre à lire et à relire ! 


titre original : the Luminaries
année sortie 2013
édition française en 2015
par BUCHET-CHASTEL
990 pages
traduction de l'anglais (Nouvelle-Zélande) par Erika ABRAMS
illustration d'entrée de billet : couverture anglaise du roman

Petits oiseaux - Yōko Ogawa


Japon. La complicité de deux frères dont l’aîné ne peut pas se faire comprendre de ses semblables à l'exception de son frère. Adultes, et à la mort de leur mère, les deux frères restent ensemble : le plus jeune devient régisseur d'une sorte d'hôtel particulier pour hôtes importants d'une firme, tandis que l'aîné se contente d'observer les oiseaux de la volière du jardin d'enfants, et de sortir chercher ses sucettes à la pharmacie tous les mercredi. A la mort de l'aîné, le cadet continue sa petite vie, s'intéressant de plus en plus aux oiseaux qui passionnaient tant son frère, devient le soigneur de la volière du jardin d'enfants. Devenu, le vieux "monsieur aux petits oiseaux", l'aîné se rend bien compte que malgré les petites cérémonies pratiquées pour conserver le plus longtemps possible la mémoire de son frère, les gens continuent de changer, disparaissent et oublient. Lui aussi doit apprendre à lâcher prise.


Avec ce roman, Yoko Ogawa nous invite à poursuivre la découverte de sa galerie personnelle des êtres "différents". Le personnage principal est trouvé mort dès les premières pages, il n'a pas de nom car il est connu dans le quartiercomme le "monsieur aux petits oiseaux", pour s'être occupé de longues années de la volière de l'école maternelle voisine. Mais le vieil homme a embrassé cette passion par amour pour son frère aîné, une sorte d'autiste -sans que ce mot ne soit explicitement écrit -. L'aîné ne comprend que le langage des oiseaux et lui-même parle en pépiant. Son cadet assure la traduction. Même à la mort de son frère, il pourrait faire ce qui lui plait partir en vacances alors que jusqu'à présent ils se sont toujours arrêtés devant le grillage de la volière du jardin d'enfants. Il lui survit et entretient la mémoire de toutes les petits choses qui faisaient leur univers si particulier, habitudes, objets et "manies". Le cadet devenu un vieil homme passe à son tour pour l'original, parce que les gens ne le comprennent pas, ils se méfient.
Petit roman onirique et intimiste que j'ai lu assez rapidement, sans toutefois être absorbée par cette histoire des deux frères qui vivent plus ou moins repliés sur eux-mêmes. Je n'ai pas ressenti d'empathie, c'est ainsi. Le style d'Ogawa est toujours bien présent, c'est juste le sujet que j'ai moins apprécié. On retrouve les thèmes de la collection, de la mémoire, du corps qui change, de la mort.
Un livre à réserver aux inconditionnels de l'auteur ; les nouveaux lecteurs devraient commencer par un autre livre comme La marche de Mina ou encore l'annulaire (plus fantastique).


titre original : Kotori
année sortie 2012
édition française en 2014
chez ACTES SUD
260 pages
traduction dU JAPONAIS par Rose-Marie MAKINO-FAYOLLE
illustration d'entrée de billet : oiseau peint sur papier